« Depuis que je te connais, je t’ai toujours attendu ». Jeanne face aux absences de Jacques (France, 1954-1957)

Séparés à trois reprises par les guerres au XXe siècle, les couples français se sont beaucoup écrits1. L’école primaire obligatoire depuis les années 1880 avait permis à tous et toutes d’acquérir une maîtrise de l’écrit suffisante pour ces missives dont le but premier était de rappeler que l’on était en vie. Cependant, à la différence des deux conflits mondiaux qui virent aussi les hommes être mobilisés par classe entière, les affrontements qui opposent l’armée française aux indépendantistes algériens de 1954 à 1962 ne sont pas considérés comme une guerre par les autorités françaises. Ils ne sont que de simples opérations de police nécessitant seulement un renfort militaire.

Celui-ci aboutit pourtant à la mobilisation sous les drapeaux de 1,2 million d’appelés français qui y font un bien étrange service militaire. Conséquence de ce déni de l’état de guerre, les correspondances des soldats ne sont ni organisées ni surveillées par l’armée. Si les militaires peuvent bénéficier de tarif préférentiel pour leurs lettres2, ils n’ont pas à craindre la censure qui aurait accompagné un état de guerre3. Si tous ne sont pas pour autant convaincus de l’absence de contrôle, le ton de leurs lettres est globalement celui d’une correspondance banale – caractère renforcé par le fait que la guerre en Algérie n’est pas très intense pour la plus grande partie des soldats. Le quotidien est essentiellement fait d’attentes ou d’activités peu exposées : les appelés partis en Algérie y attendent la fin de ce devoir de citoyens dont la durée théorique de 18 mois est étendue au fil de la guerre jusqu’à 30 mois pour les moins chanceux.

Pour les historiens, l’absence de guerre a un autre effet : sans contrôle postal, pas d’archives du contrôle avec des extraits de lettres, des saisies, etc. Retrouver la trace de ces correspondances nécessite alors un travail d’enquête de longue haleine auprès des anciens combattants. On peut aussi s’appuyer sur les quelques rares correspondances que certains ont déposées à l’Association Pour l’Autobiographie (APA)4. Celle que nous nous proposons d’étudier ici est particulièrement abondante et, surtout, ce qui est rare, elle est double : Jacques Carbonnel avait tout gardé dans des boîtes à chaussures dans son grenier, se disant qu’il écrirait un jour son témoignage sur la guerre. Mais, une fois la retraite venue5, il n’en a pas eu envie et a tout déposé, comme on se débarrasse d’un fardeau, à Ambérieu en Bugey en 20036. C’est là que, dans de grands cartons, j’ai pu découvrir les échanges quasi-quotidiens qu’il avait eus avec sa jeune épouse, Jeanne qu’il surnomme Nanou. Les lettres sont regroupées par paquets selon le scripteur et, pour celles de Jacques, par lieux et dates. La plupart sont dans leur enveloppe d’origine. Celles de Nanou ont été écrites sur le papier qu’elle avait sous la main : des feuilles de tous les formats, la plupart de la taille d’une grande carte de visite, plus rarement un format A4. Certaines sont à carreaux, petits ou grands ; tantôt blanches, tantôt roses. Elle les a écrites à la plume ou au bic, en rouge, en bleu ou en noir ; parfois aussi au crayon. L’absence lui pèse beaucoup et tout de suite. Elle paraît souvent écrire comme un exutoire à ses inquiétudes de jeune femme puis de mère, tandis que lui mène une guerre dont il la tient informée sans renoncer au rôle de mentor qu’il a acquis auprès d’elle depuis l’origine.

L’étude de cette correspondance permet de dépasser pourtant l’histoire personnelle de ces deux êtres tant elle touche, par de multiples aspects, aux vécus ordinaires des métropolitains chez qui le départ d’un homme (fils, frère ou mari) est venu s’insérer dans une vie projetée autrement et qui, en partie, continue une fois les hommes partis, dans l’attente de leur retour. En effet – et c’est un des aspects de la non reconnaissance de la guerre –, la mort n’est pas vraiment redoutée en Algérie et le retour peut raisonnablement être à l’horizon de la correspondance. D’Algérie, on revient. Il suffit d’attendre. C’est ce que font les jeunes époux, et en particulier Jeanne qui se place très vite dans la dépendance de son mari.

Au-delà des particularités du couple (les opinions politiques de Jacques, leurs métiers, l’arme dans laquelle il sert en Algérie notamment), cette correspondance est un témoignage sur la manière dont peut se construire un couple dans la France des classes moyennes des années 1950. Sans que la domination patriarcale soit un principe énoncé, alors même que la nécessité pour une femme de travailler et d’être autonome est affirmée par Jacques, se dessine un couple aux fonctions somme toute très traditionnelles et accepté comme tel. La jeune épouse fait ses premiers pas dans la maternité puis dans la vie professionnelle en étant encore sous l’influence de sa mère tant que son mari n’est pas avec elle. La liberté prend dès lors, pour elle, le visage de la conjugalité. Rappelons qu’à l’époque le couple est encore, pour les femmes, une autre forme de minorité : elles n’ont obtenu la capacité civile qu’en 1938 et il leur faudra attendre 1965 pour pouvoir disposer du droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari. Quant au droit de vote, toutes les femmes françaises de métropole ne l’exercent que depuis 1945. Cette période est précisément celle d’un âge intermédiaire pour les couples français. Alors que la guerre retient les hommes près de deux ans loin de chez eux, le modèle que les jeunes Français construisent se détache lentement de celui de la génération précédente. Il faudra toutefois attendre les années 1970 pour que l’égalité des époux soit acquise et mise en acte, avec la loi sur l’accès à la contraception (1967), la loi sur l’autorité parentale (1970) ou encore, parmi d’autres, la loi sur le divorce par consentement mutuel (1975).

Si le couple auquel aspirent les deux époux n’est sans doute pas exactement le même pour Jeanne et Jacques, celui qu’ils forment par leurs échanges quotidiens de courriers se révèle très largement typique de cette période. On peut même faire l’hypothèse que la guerre a contribué à freiner leurs aspirations et à ralentir leur évolution vers un autre modèle. L’étude de leur correspondance permet de réfléchir à cette articulation du couple et de la guerre à travers trois thématiques : la guerre elle-même à laquelle participe Jacques et qui, pour Jeanne, s’appelle absence ; la domesticité qu’elle assume seule tout en s’efforçant de la construire avec lui ; le désir, enfin, fondement de leur relation, approfondi dans la distance et lieu ultime de leur inégalité.

Né en octobre 1930 dans le Sud de la France, Jacques est diplômé de l’ENSEP (l’École normale supérieure d’éducation physique). Une fois son sursis résilié, il se retrouve mobilisé avec la classe 55/2B et bientôt envoyé en Algérie. Il appartient aux étudiants sursitaires qui viennent rejoindre les conscrits appelés7 à servir en Algérie entre 1954 et 1962 c’est-à-dire tous les hommes nés entre 1936 et 1942. Il a rencontré Jeanne au cours d’un stage à Toulouse en 1954, « en dansant », comme elle le précisera plus tard8. De deux ans et demi sa cadette, elle a alors tout juste 21 ans. Leur histoire commence d’emblée sous le signe de l’absence : Jacques est étudiant à l’ENSEP à Joinville, en région parisienne, alors qu’elle habite dans le Lot. Ils ne se voient que par intermittence. La mobilisation se situe dans la continuité de ce rythme, alternant des week-ends de permission et des semaines de séparation.

Jeanne veut devenir institutrice comme ses deux parents et témoigne, à l’instar de Jacques et de ses parents, d’un antimilitarisme certain. Les deux amoureux découvrent l’amour physique ensemble : il est son premier homme ; ce n’est vraisemblablement pas la même chose pour lui. À l’automne 1955, alors qu’il vient d’être nommé à Cahors, ils se marient. Elle est déjà enceinte : six mois et demi plus tard naît Michel. Si cette grossesse est arrivée trop vite dans leur couple, le désir de former une famille les habitait bien. Le départ de Jacques en Algérie un mois après la naissance, en juin 1956, va remettre à plus tard cette vie familiale et conjugale. « Depuis deux ans que nous nous connaissons nous avons passés peu de jours ensemble mais tellement beaux que je ne vis plus que pour des jours pareils », écrit-elle en septembre 19569.

L’absence est subie pour les deux : Jacques a espéré longtemps échapper au départ en Algérie tandis que Jeanne attend qu’il soit dégagé de ses obligations militaires pour s’installer avec lui. Or, quand il part, en juin 1956, les deux époux sont dans le flou le plus total sur la durée du séjour en Algérie comme sur les possibilités de permission. Le gouvernement français est en effet surpris par la virulence des nationalistes algériens qui s’opposent à son armée et s’adapte en prolongeant régulièrement la durée obligatoire sous les drapeaux.

Comme ils le font depuis qu’ils se connaissent, Jacques et Jeanne vont donc s’écrire et construire leur couple dans la distance et les lettres10. Leurs lettres ne servent pas seulement à maintenir leur relation mais contribuent très largement à la créer. Aux liens amoureux, éprouvés dans l’absence des études, se sont ajoutés désormais un lien conjugal et un lien parental qui n’existent quasiment que dans la correspondance11. Jacques a été mobilisé au moment de leur mariage (il n’a pu revenir que le week-end pour voir sa femme enceinte) et il a appris par télégramme la naissance de son fils, bénéficiant alors d’une permission de dix jours régulièrement évoquée par les époux comme un moment de grand bonheur : leur seule expérience de vie comme famille, dans l’intimité de la clinique. À ces événements personnels se mêle le contexte nouveau de la guerre. Jacques est mobilisé au 14e Régiment de Chasseurs Parachutistes : même s’il n’est pas lui-même breveté parachutiste et que sa tâche se limite essentiellement à du secrétariat au PC du régiment et à des gardes, il sert dans un régiment très opérationnel, engagé dans des régions difficiles et aux prises avec un ennemi insaisissable et motivé.

Ce premier registre de l’expérience de guerre voit se mettre en place les rôles de chacun : tandis que Jacques raconte, Jeanne enregistre et conserve. D’emblée les lettres de Jacques témoignent de l’ingrédient nouveau qui caractérise son absence : la violence et la mort. Dans sa première lettre, il croit pouvoir affirmer « nous ne risquons rien » (2 juillet 1956) mais dans la deuxième il précise « nous ne risquons rien mais nous faisons attention ». Quinze jours plus tard, de retour de sa première opération, le ton a changé (« il faut se méfier de tous », le 17 juillet 1956) puis dans une seconde lettre du même jour : « Nous avons peur, une peur affreuse de tomber entre leurs mains. On n’en réchappe pas […]. Ce n’est même pas une guerre, c’est un cauchemar ». Il ajoute aussitôt : « Mais ne t’en fais pas je fais attention, je reviendrai, j’en ai trop envie. Je ne voulais pas te dire tout cela mais c’est quand même utile, ça ouvre les yeux ». Des « pensées macabres » l’assaillent ; il ne lui faut pas moins de quatre lettres la même journée pour purger ce trop plein d’émotions suscitées par le contact de la guerre. Les lettres reçoivent alors une fonction nouvelle : elles seront le témoin de ses sentiments mais aussi de ce qu’il découvre en Algérie. Conscient désormais que leur séparation pourrait durer, il décide de numéroter ses lettres et lui demande de faire de même afin de vérifier qu’aucune ne s’égare. Il prend aussi la décision de lui renvoyer systématiquement les lettres qu’elle lui envoie pour qu’elles soient conservées12. Dans ce trajet retour13, il intervient et les lettres de Jeanne sont ainsi le support de commentaires en marge, de réponse à des questions qu’elle exprime, tissant ainsi sur le papier leur histoire et l’installant, elle, dans le rôle du foyer, voyant revenir régulièrement ses propres lettres à défaut de voir revenir son mari.

C’est ce souci aigu qu’a eu Jacques de leurs lettres qui nous vaut aujourd’hui de pouvoir les lire ensemble. Ce n’est pas pour autant un souci pour l’histoire : Jacques n’y pose jamais en mémorialiste. La correspondance devient plutôt la preuve de l’existence de leur couple. Elle acquiert des vertus propitiatoires dès lors que la mort a été aperçue comme possible en Algérie.

Ce que Jacques a compris d’emblée en arrivant, Jeanne ne le comprendra pas forcément tout de suite. Pourtant il est tout à fait remarquable qu’elle l’incite dès le début à lui raconter ce qu’il vit, ce qu’il ressent et découvre. Dans une des deux lettres qu’elle lui écrit le 15 août 1956, elle précise : « Dis-moi un peu Jacques comment ça se passe – la soif, le dégoût – et votre situation par rapport aux adversaires. Toi – tu te trouves isolé ? Avec la jeep combien êtes-vous ? Partez-vous nombreux en opérations ? et cette section de nord-africains de ta compagnie comment se comporte-t-elle ?14 ».

Jacques est proche du mouvement communiste mais ne semble pas appartenir au PCF ou aux Jeunesses Communistes : il a envisagé d’aller au Festival mondial de la Jeunesse avec Jeanne et il a manifesté contre la guerre en Indochine. Son engagement est bien moins évident à propos de la guerre en Algérie. S’il tente le parcours d’Élève Officier de Réserve, c’est dans l’espoir de rester davantage en France et sans mentionner une quelconque stratégie d’entrisme. Sa détestation de Guy Mollet est sans doute partagée par une bonne partie de sa classe militaire soumise à un approfondissement de la répression en Algérie, synonyme d’une prolongation de sa durée sous les drapeaux au fil des mois. En Algérie, il lit L’Express. Il semble surtout partager avec Jeanne un dégoût de la guerre qui va au-delà des questions politiques de décolonisation dont il ne parle pas. Il ne cherche pas à comprendre le point de vue des nationalistes algériens et redoute leur violence. Ses lettres témoignent surtout des crimes de guerre de l’armée française15. Ainsi le 26 juillet 1956 : « Nous arrêtons des suspects, nous en relâchons, nous en tuons (ce sont tous les fuyards abattus que tu vois dans le journal) de drôles de fuyards ! Nous en poussons dans le vide de l’hélicoptère au-dessus de leur village. Criminel, inexcusable. La solution militaire n’a aucun résultat ici, tu verras Mr V.16. Tu veux que je te raconte tout cela, c’est laid et tu es trop jolie. » Ou encore, trois jours plus tard, après deux jours d’opérations, une lettre qu’il faut citer longuement pour comprendre le statut de ces récits :

Hier soir j’ai joué au bridge jusqu’à 10h. Nous avons arrêté des suspects. Pour les faire parler on les frappe mais là ils ne disent rien. Alors on les remplit d’eau, on leur met un tuyau dans la bouche, ou dans l’anus et on ouvre le robinet. Tu te rends compte, ce n’est pas étonnant que par la suite ils châtrent les soldats qui leur tombent entre les mains. C’est ainsi que tu veux que je te fasse des lettres, te raconter des faits, ne pas t’idéaliser. D’accord. Je t’embrasse bourgeoisement sur le front comme un mari stylé qui veut plaire à sa femme. Jacques17.

Jacques use de l’incitation que lui a faite Jeanne à raconter pour faire état de ce qu’il constate dans son unité. Il neutralise ce que son propos a de terrible en l’entourant de propos banals ou ironiques, sans questionner le « nous » et le « on » des soldats tortionnaires, sans se désolidariser du groupe, sans remettre en cause la violence même18. Est-ce l’efficacité de cette construction narrative ? Est-ce le sentiment qu’elle est impuissante à agir, sa difficulté à trouver les mots pour commenter ou le souci de ne pas en rajouter19 ? Quelle qu’en soit la raison, Jeanne ne commente jamais précisément ces récits. Ils sont inscrits dans les lettres, gravés pour témoigner, mais ils ne sont pas ressaisis par Jeanne pour tisser l’histoire de leur couple. Plus tard, à partir du printemps 1957, elle fait rentrer la guerre dans ses lettres en exprimant sa peur et en lui recommandant de ne pas sortir, de ne pas s’exposer inutilement. Il s’agit alors de sensations qu’elle a acquises en allant elle-même en Algérie : sur le terrain, elle s’est approchée de l’expérience qu’il pouvait faire. Elle peut alors exprimer des sentiments personnels sur la guerre mais il s’agit toujours et seulement de l’appeler à ne pas s’exposer et à prendre soin de lui, aucunement de commentaire sur la guerre à laquelle il participe.

Le séjour de Jacques en Algérie va finalement durer dix-sept mois. Les deux époux ne connaissent pas cette durée au départ puisque celle-ci est modifiée régulièrement par le gouvernement : ils vivent donc non seulement dans l’absence mais dans une absence dont le terme ne peut qu’approximativement être projeté. Jeanne s’installe d’emblée dans l’attente et dans la souffrance – elle a déjà expérimenté ces sentiments les deux années précédentes. Le départ en Algérie de Jacques se situe dans la continuité de cette structure relationnelle où tous deux comblent l’absence de mots dans des lettres quasi quotidiennes.

Cependant cette correspondance fait bien plus que cela : elle construit leur couple. L’attribution genrée des rôles, que l’on a observée dans les récits de guerre, se retrouve dans le registre de la domesticité et des projets de couple. Jeanne y exprime des sentiments qui évoluent, caractérisés par une émancipation vis-à-vis de sa mère et un approfondissement de la relation à Jacques mais selon des schémas mis en place avant l’absence en Algérie.

Avec son jeune bébé, Jeanne habite chez ses parents. Quand elle avait 7 ans, son propre père avait été fait prisonnier par les Allemands et elle a grandi sans lui jusqu’à 12 ans20. La structure ici n’est pas identique mais l’absence du père à la guerre n’est pas non plus une nouveauté. Jeanne fait donc l’expérience de la maternité sans mari. C’est aussi à cette époque qu’elle passe le Certificat d’Aptitudes Pédagogiques (CAP) pour devenir institutrice titulaire. Jacques l’y encourage fermement, l’incitant à travailler, corrigeant ses copies, veillant à ce qu’elle se rende aux épreuves : aucun doute, ce choix professionnel est soutenu par son mari21 ! Pourtant, ce moment où la jeune femme laisse derrière elle la chrysalide de l’enfance pour fonder un nouveau foyer et vivre en femme autonome financièrement est retardé du fait de l’absence de Jacques. Sans lui, elle reste chez ses parents. Avec lui, elle partirait. Cette évidence dit bien qu’elle n’est pas une fille-mère ni une femme abandonnée. Elle n’est pas non plus une femme de prisonnier : son mari lui a été enlevé avant même de pouvoir exister socialement. Il s’agit donc de faire vivre ce couple à distance.

Jeanne écrit ses lettres comme elle parlerait. Elle saute d’un sujet à l’autre sans aucune transition, ajoute des mots en travers, écrit en verticale quand la place manque. Les lettres se succèdent si régulièrement qu’elle peut suivre un événement d’une lettre à l’autre et donner à son mari une véritable éphéméride de sa vie et de ses sentiments. C’est particulièrement vrai pour Michel qui grandit et change rapidement. Jacques l’écrit dès son retour à la caserne après la naissance : « Il me tarde d’être avec le petit tu sais. Que fait notre fils ? Je pense un peu à lui parfois mais quand je suis ici il me semble la plupart du temps qu’il n’existe pas. Tu le connaîtras bien mieux que moi et lui aussi sans doute22 ». Deux ou trois mois plus tard, alors qu’il est en Algérie, il écrit encore : « Il me tarde de plus en plus de voir Michel. Il commence à m’intriguer et vous m’en parlez tellement et en termes si flatteurs que je commence à devenir jaloux23. » Jeanne tient Jacques informé de ses progrès, de ses aventures (il boit seul, il mange sa première purée…). Le garçon n’est encore qu’un bébé pour sa mère qui ne le sexualise pas particulièrement. Tout au plus voudrait-elle qu’il ait une « petite sœur »… mais c’est pour faire revenir son père (les pères de deux enfants étaient dispensés d’Algérie). À la veille du retour de son père, il a commencé à parler et fait des baisers à la photographie de Jacques avant de se coucher. Tout au début, Jacques a tenté d’intervenir dans la relation entre la mère et l’enfant, insistant pour qu’elle sèvre rapidement le bébé. Il s’est ensuite contenté de commenter ce que Jeanne lui rapporte, d’envoyer un cadeau. À deux reprises, il rentre en France quand Michel a six mois puis quatorze mais la relation de Jeanne et de son fils se construit sans le père. Pour son retour, elle prépare un album photographique de Michel : « Enfin tu suivras ton bébé » (17 octobre 1956).

Si Jeanne gère finalement sans Jacques et l’enfant et la domesticité, elle est en fait sous le regard de ses parents et surtout de sa propre mère. Ses projets de vie à deux sont virtuels même si elle cherche à les faire advenir comme en prévoyant d’acheter un réfrigérateur pour chez ses parents avant qu’elle ne l’emporte dans le logement qu’elle aura avec lui. Elle lui demande aussi s’il peut acheter des « poufs », précisant « tu vois ce que je veux dire – c’est les Arabes qui font cela » (11 septembre 1956). À mesure que le temps passe, elle supporte de moins en moins le regard maternel sur sa vie et s’en plaint. Ce qu’elle attribue alors au fait d’être une fille unique paraît plutôt lié aux changements provoqués chez Jeanne par sa nouvelle vie. « Ma mère est une femme de devoir et moi j’aspire à être une femme de bonheur – Nous ne pouvons-nous comprendre » écrit-elle ainsi au printemps 195724. Autour des reproches faits à sa mère d’être trop étouffante se noue le désir d’une vie à deux, c’est-à-dire où elle ne serait ni mère ni fille mais épouse et amante. L’absence rend plus crue l’envie de former un couple autonome et différent de celui de ses parents. Jeanne et Jacques se soutiennent dans cette envie où chacun.e construit sa place : elle avec Michel et attendant Jacques, lui avec son expérience et ce qu’il lui raconte ou lui apprend.

La différence d’âge et d’expérience est en effet une structure récurrente de leur relation que l’absence n’atténue pas. Jacques sait mieux. Cela ne dispense pas Jeanne d’avoir des idées, des avis – y compris politiquement ou sur la guerre en cours – mais elle accepte sa position dominée. Cette structure est particulièrement visible scolairement : alors qu’il est nommé professeur, elle tente de passer le CAP sans grande motivation. Il l’encourage, corrige des copies d’entraînement et surtout, souligne systématiquement les fautes d’orthographe ou de grammaire qu’elle fait dans les lettres qu’elle lui écrit ! S’il la gourmande régulièrement sur ces défauts, il tient à préciser : « Un mari n’est pas fait pour réparer les bêtises de sa femme. Ne savoir même pas se servir d’un CCP ! Votre étourderie ne me charme pas du tout, elle m’irrite25. » La domination n’exclue pas l’autonomie, semble-t-il alors protester.

De fait c’est bien cette autonomie que l’absence va questionner comme le révèle l’écriture du désir. En effet, leur correspondance est saturée de désir et d’amour. Beaucoup plus pudique que lui, elle se voit d’abord vieille sans lui et son regard. Les amants se déclarent leur amour à chaque lettre. Il est son « chat chéri », son « mari », son « grand Jacques ». À la naissance de Michel, il lui écrit : « Mon petit mimi adoré, ma petite fille chérie, belle maman de mon petit enfant, je vous embrasse. Je vous aime26 ». Il est « grand », elle est « petite ». Il faudra à Jeanne faire sa place entre la petite fille et la belle maman, pour être simplement « Nanou ». Il exprime à longueur de lettres son envie d’elle et de son corps. Si elle exprime moins que lui ses fantaisies sexuelles, elle n’en est pas moins explicite, le plus souvent en fin de lettres. Ainsi, le 21 juillet 1956, alors qu’elle note qu’il est parti depuis un mois : « Tu sais, mon chat, que je te désire ? ». À plusieurs reprises, elle exprime son envie et évoque les baisers qu’elle veut poser sur ses lèvres, sur sa moustache quand il se la laisse pousser.

Pour rompre de trop longues absences, il lui propose de le rejoindre en Algérie. Elle a désiré ce moment avec une telle force qu’elle s’est autorisée pour la première fois à exprimer des fantasmes de viol27 : « Je voudrais que tu me violes en ce moment. Parce que tu es beau j’aurais un plaisir enragé, passionné et puis ce serait flatteur pour moi. Le savais-tu que j’aime que tu “me forces”. Je suis “chatte” (?)28, tu comprends ! », avant de se reprendre, inquiète : « Non, mon Jacques, je ne peux plus t’écrire parce que je dirais des bêtises. Chez un homme c’est normal. Mais tu trouverais peut-être que d’une femme c’est indécent. Pourtant il me faut bien te dire que je ferais plusieurs grands voyages pour faire l’amour avec toi. […] j’ai envie de toi, de toi, tout entier, viens vite Jacques29. »

Ce qu’elle souhaite par-dessus tout c’est le retrouver seul à seule : il faut donc laisser Michel et les parents. Venir en Algérie est la solution la plus simple. Aux vacances, elle confie leur fils à ses beaux-parents et vient le retrouver à Boufarik, base arrière de son régiment. Les retrouvailles sont compliquées : il lui avoue être allé au bordel une fois. Pour elle, le sens est clair : « Vous étiez allé coucher avec une autre femme ». Revenant sur cet épisode des semaines plus tard, elle lui intime « n’allez plus au bordel ou n’ayez pas de maîtresses, vous salieriez le bonheur » avant de développer : « Je n’ai pas l’âme américaine30 ». Son raisonnement révèle une souffrance qu’elle tente de politiser : « Pourquoi sommes-nous si pleins de la société qui nous a élevé ». Elle commente plus encore, décrivant sa vie de femme et de femme mariée sous le signe de l’aliénation : « En somme il n’y a pas de moi. Je suis ce qui m’a entouré depuis ma naissance. Je ne veux rien d’autre. Mais toi, tu es ma société par conséquent je t’aimerai jusqu’à la fin de moi. / Bon. Pour moi tu as fauté. Pour toi aussi. D’ailleurs c’est normal, nous sommes de la même société. C’est normal que tu es fauté aussi on a plaisir de s’individualiser quelque fois. » Avant de conclure ce propos confus en affirmant qu’elle ne lui est indéfectiblement attachée finalement que parce qu’il est celui qui l’a « dépucelée »… le malaise est bien là même s’il est chassé par les thèmes habituels de la correspondance.

Jeanne se comporte désormais différemment. Fin juin Jacques vient pour une permission en France et, en septembre, elle renouvelle l’expérience de le rejoindre en Algérie mais ses lettres n’évoquent plus le désir quand celles de Jacques en sont toujours gorgées. Désormais c’est seulement l’attente, de nouveau, mais qui signifie chaque jour davantage la fin de l’absence.

La date de la libération de Jacques n’est connue que tardivement. On mesure bien ici ce que les ajustements gouvernementaux ont eu de douloureux pour les familles et les soldats. Jacques rentre finalement fin novembre 195731. Elle le prévient : « Je ne pourrais pas être à l’arrivée du bateau. Se posent trop de difficultés matérielles dont la principale est la garde de Michel et je pense que cela ne retardera notre rencontre que de quelques heures »32. La fébrilité des débuts a cédé la place à l’inquiétude de bien le recevoir (« je m’occupe de notre futur nid. Je voudrais que tu trouves quelque chose de fait ») et l’expression d’une souffrance toujours à vif : « Cette attente sans limite est insupportable. Je t’embrasse. Je t’attache à une de mes jambes. Tu ne pourras plus te sauver »33. « Nous n’avons pas encore vécu en mariés. Qu’il me tarde, Jacques, de vivre avec toi, de vivre nous deux et nous trois34 ». La famille est acceptée ; le couple à deux n’est plus l’unique souhait ardent.

Dès le retour, les lettres sont mises en tas, celles de Jacques triées par lieu d’affectation puis remisées. Un autre fils naît en juin 1959 puis un troisième. Sans que l’on puisse savoir si une relation existe avec l’expérience de la guerre, le couple divorce en 1970 car Jacques est amoureux d’une autre femme. Il reprend la vie commune avec Jeanne sept ans après et, quarante ans plus tard, ils acceptent de répondre à un questionnaire que je leur adresse. À la différence de celles de Jacques, les réponses de Jeanne sont quasiment toutes réduites à un mot (le plus souvent, oui ou non) et ne donnent aucun détail sauf pour qualifier la place de la guerre d’Algérie dans leur famille : « gâchis ». Un seul mot, là encore35.

Un amour enflammé, un enfant arrivé trop vite, un mariage rapidement conclu pour assumer l’enfant et le couple, alors même que la mobilisation sous les drapeaux est actée et que le pays s’enfonce dans la guerre en Algérie : ce couple a rencontré la guerre alors qu’il se formait tout juste. L’enfant fut le premier bouleversement ; la guerre le second. Jeanne assuma quasiment seule Michel tandis que Jacques découvrait la réalité des opérations de police en Algérie.

Ce temps sous les drapeaux (deux années dont dix-sept mois en Algérie) ne sera pas seulement celui de l’absence pour Jeanne. Il sera celui de l’attente : comme si Jacques l’avait laissée au bord de la route et qu’elle l’attende pour continuer. Elle reste chez ses parents alors qu’ils auraient pu habiter ensemble. Elle élève leur enfant alors qu’elle peine à se dégager de sa mère et accepte la domination qu’il exerce sur elle à distance et sur ses choix professionnels.

La correspondance étudiée ici a ceci de particulier qu’elle est longue, suivie, régulière et conservée des deux côtés. Elle permet de lutter contre les effets de l’absence (envois de photos, lettres dialogués et quotidiennes) et témoigne d’une aisance des deux scripteurs à écrire voire d’une certaine capacité à jouer sur le langage parfois. En ce sens, certainement ne sont-ils pas typiques de la France des années 1950. Bachelier, Jacques appartient ainsi aux 5 % de Français ayant ce diplôme en 1955. Le fait qu’il soit plus âgé que les appelés mobilisés à 20 ans et déjà engagé politiquement le distingue aussi ; de même que sa paternité.

Cependant, et c’est l’intérêt de cette correspondance, ce qui s’y exprime ne relève pas fondamentalement de ces différences sociales ou politiques. Issus du même milieu, partageant les mêmes idées, Jeanne et Jacques ne s’étendent pas sur ces sujets et font plutôt de leur correspondance le lieu de leur intimité comme tant d’autres couples séparés par la guerre d’Algérie36. On y voit s’y confirmer une relation de dépendance affective entre les deux époux caractérisée aussi par une infériorité structurelle de Jeanne dont la vie reste comme suspendue37. Tout ce qu’elle désire est vivre avec lui : le reste l’intéresse peu (son travail, la politique) ou, pour leur fils, ne l’intéresse que parce que lié à Jacques. Alors qu’elle écrit sans peine et sans complexe (en dépit des corrections régulières de Jaques), elle refreine l’expression de son désir charnel. L’absence creuse ici l’inégalité entre eux que les conventions sociales ont déjà installées.

Pourtant leur couple imaginé avait des éléments structurants d’égalité plus forts que beaucoup d’autres couples de cette époque puisqu’ils sont enseignants tous les deux et issus d’un milieu progressiste et athée. Mais l’absence n’a pas fait croître ses possibles. Ce n’est pas tant la maternité elle-même, vécue seule ou avec ses parents, qui a installé Jeanne dans un rôle traditionnel de fille et de mère : on est en effet frappé du fait qu’elle exprime très clairement la dimension seconde de son amour pour Michel et son désir de se retrouver seule avec son mari. C’est bien l’absence qui a installé les époux dans une relation traditionnelle et Jeanne en épouse soumise. C’est l’absence qui n’a pas permis au couple d’explorer leur relation intime de manière plus égalitaire. Par l’écriture, Jacques domine Jeanne : ses désirs s’épanchent à longueur de lettres quand elle reste beaucoup plus laconique. Rien ne nous permet de savoir ce que ces expressions révèlent de leur intimité mais peut-être tout de même peut-on considérer le fantasme de viol qu’elle exprime comme symptomatique. Il ne s’agit pas ici d’une réponse explicite à un désir de Jacques qui, jamais, ne développe ce thème. En revanche, peut-être Jeanne laisse-t-elle ici percevoir ce qu’elle ressent à lire ses mots de désir ? À moins qu’il ne faille considérer qu’elle est ici, comme elle l’écrit à propos de la relation tarifée de son mari avec une prostituée, « plein(e) de la société qui l’a élevée » c’est-à-dire autorisée à avoir du plaisir, seulement si ce plaisir est imposé par son mari.


Bibliographie

  • Cabanes B., « Ce que dit le contrôle postal », dans Prochasson C. et Rasmussen A. (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2004, p. 55-75.
  • Capdevila L., « L’identité masculine et les fatigues de la guerre (1914-1945) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 75, 2002, p. 97-108.
  • Cochet A., L’opinion et le moral des soldats en 1916 d’après les archives du contrôle postal, thèse de doctorat, Université de Paris-X-Nanterre, 1986.
  • Deshayes F. et Pohn-Weidinger A., L’Amour en guerre. Sur les traces d’une correspondance pendant la guerre d’Algérie, Paris, Bayard, 2017.
  • Durand Y., La Captivité. Histoire des prisonniers de guerre français 1939-1945, Paris, FNCPG, 1981.
  • Rochefort F., « Laïcisation des mœurs et équilibre de genre », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 87, 2005, p. 129-141.
  • Vidal-Naquet C., Couples dans la Grande Guerre. Le tragique et l’ordinaire du lien conjugal, Paris, Les Belles Lettres, 2014.

Notes

  1. On pense en particulier au travail de Clémentine Vidal-Naquet, Couples dans la Grande Guerre. Le tragique et l’ordinaire du lien conjugal, Paris, Les Belles Lettres, 2014. Le contexte est ici marqué par une très grande mortalité.
  2. La radio d’État diffusait aussi des messages enregistrés de soldats à leur famille. L’été 1956, Jeanne mentionne qu’elle les écoute avec ses beaux-parents, espérant entendre Jacques.
  3. Le contrôle postal mis en place pendant la Première Guerre mondiale a permis de nombreux travaux d’historiens… rien de tel pour la guerre d’Algérie. On pense à Cochet A., L’opinion et le moral des soldats en 1916 d’après les archives du contrôle postal, thèse de doctorat, Université de Paris-X-Nanterre, 1986 ou, plus proche, Cabanes B., « Ce que dit le contrôle postal », dans Prochasson C. et Rasmussen A. (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2004, p. 55-75.
  4. L’APA est « une association de personnes intéressées par la démarche autobiographique, dont l’objectif premier est la collecte, la conservation, la valorisation de textes autobiographiques inédits ». Pour en savoir davantage sur cette association : http://autobiographie.sitapa.org/.
  5. Jacques Carbonnel est membre de l’association d’anciens combattants 4 ACGG (4 anciens combattants contre la guerre) dont les membres reversent l’intégralité de leur pension d’ancien combattant à des actions en faveur du développement en Algérie et de la paix dans le monde, notamment en Palestine.
  6. Comme il le raconta lors d’une intervention dans un lycée à Saint Girons le 24 mai 2013. Le texte de l’intervention est conservé dans son fonds à l’APA.
  7. En plus des appelés et des militaires de carrière, servent en Algérie des rappelés, des maintenus, des disponibles et des réservistes.
  8. Questionnaire rempli par Jeanne, 2016.
  9. APA, lettre du 10 septembre 1956. La ponctuation et l’orthographe ont été conservés. Un / indique un passage à la ligne.
  10. Déposée à l’APA en 2003, cette très abondante correspondance n’avait pas encore été cotée quand je l’ai consultée en 2016. À Ambérieu-en-Bugey, j’ai été accueillie par Christine Coutard que je remercie pour son accueil et son aide.
  11. À propos d’un enfant plus âgé, voir la correspondance entre un mari, sa femme et son fils pendant la Grande Guerre analysée par Luc Capdevila : « L’identité masculine et les fatigues de la guerre (1914-1945) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 75, 2002, p. 97-108. À noter qu’ici Jacques n’écrit pas de lettre à Michel per se alors que Jeanne rédige certaines lettres au nom de Michel.
  12. Ce système de numérotation va être abandonné au fil du temps. Ce désir témoigne bien ici d’une angoisse nouvelle ressentie à l’arrivée en Algérie. Le temps passant, elle s’estompe. Datées souvent seulement du jour de leur écriture et rangées dans un ordre imparfaitement chronologique, les lettres ne sont aujourd’hui pas toutes datables avec certitude.
  13. Ce trajet retour avait déjà été pratiqué pour les lettres qu’ils s’échangeaient en France.
  14. La lettre continue ainsi : « Quand verrons-nous cela finir ? il me tarde Jacques de te savoir en sécurité./ J’en ai assez assez. C’est atroce la guerre et en plus c’est injuste./ Jacques je t’aime. Et je ne peux rien pour toi./ Je suis malheureuse./Je t’aime, je t’aime ».
  15. On pourrait s’étonner de la liberté de ton de Jacques. Sa fureur quand il découvre, courant 1957, que son courrier est lu témoigne du fait qu’il estimait pouvoir s’exprimer en toute liberté sans craindre la censure. À ma question sur ce sujet, il ne se souvient plus avoir découvert une de ses lettres ouvertes mais évoque le fait qu’il exprimait ses opinions à haute voix au sein de sa compagnie « au début, ensuite je me suis tu » (réponse de Jacques à la question 22 du questionnaire en 2016).
  16. Il s’agit d’une connaissance commune.
  17. Lettre du 29 juillet 1956.
  18. Sur ces dimensions du groupe tortionnaire et sur la découverte par les soldats de cette réalité, je me permets de renvoyer à Branche R., La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, Paris, Gallimard, 2001 (rééd. 2016).
  19. Le 12 septembre 1956, exceptionnellement, dans une lettre très ironique sur la propagande française, elle note : « Je comprends votre écœurement de toutes les laideurs que vous voyez et de nos pensées à nous gens de la métropole – et malgré mon attachement pour toi je sais que je suis très très loin de ta réalité – je m’ennuie beaucoup de toi mon mari – mais pas du tout comme toi – moi je languis et toi tu souffres – mon chéri ».
  20. Réalité massive qui concerna 1,8 million d’hommes, la captivité des soldats français en Allemagne a marqué toute une génération d’enfants. Voir Durand Y., La Captivité. Histoire des prisonniers de guerre français 1939-1945, Paris, FNCPG, 1981.
  21. Depuis 1907, les épouses salariées ont le droit de disposer de leur salaire. Ce n’est que depuis la loi du 18 février 1938 que les femmes mariées ont retrouvé une capacité civile. Toutefois l’époux a encore un droit de veto sur l’exercice professionnel de son épouse ; ce pouvoir marital ne disparaissant qu’en 1965. Voir Rochefort F., « Laïcisation des mœurs et équilibre de genre », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 87, 2005, p. 129-141.
  22. Lettre de « mardi soir ».
  23. Lettre du 3 (probablement août 1956).
  24. Lettre sans date précise.
  25. Lettre du 27 février 1957.
  26. Lettre de « mardi soir », sans date précise.
  27. La seule allusion au viol dans les lettres de Jacques est loin du fantasme. Il est en effet témoin du viol d’une femme au cours d’une fouille de village. Il croit voir la femme accompagner les gestes de la main du violeur et, pense-t-il, avoir du plaisir. Lettre du 8 juillet, probablement 1957.
  28. Lecture incertaine.
  29. Sans date, probablement vers février 1957.
  30. Lettre du 9, probablement mars 1957.
  31. Début janvier il apprend que la 55/2 fera 6 mois au-delà de la durée légale mais la date précise lui sera révélée seulement dans l’automne.
  32. Lettre de mardi, sans date précise.
  33. Même lettre de mardi.
  34. Lettre de lundi, probablement début octobre 1957.
  35. Réponse à la dernière question du questionnaire : « Comment qualifieriez-vous la place de la guerre d’Algérie dans la vie de votre famille ? »
  36. Cette correspondance peut ainsi être comparée avec celle, située plus tard dans la guerre, de Bernard et Aimée commentée par Deshayes F. et Pohn-Weidinger A., L’Amour en guerre. Sur les traces d’une correspondance pendant la guerre d’Algérie, Paris, Bayard, 2017.
  37. Celle de Jacques aussi, mais du fait de la mobilisation. Jeanne, en revanche, aurait pu avancer, faire des choix. Elle semble attendre le retour de Jacques pour se remettre en marche. Ses échecs au CAP peuvent peut-être être interprétés aussi dans cette perspective.
EAN html : 9782858926374
ISBN html : 978-2-85892-637-4
ISBN pdf : 978-2-85892-638-1
Posté le 23/11/2022
ISSN : 2741-1818
9 p.
Code CLIL : 3377; 3111
10.46608/primaluna12.9782858926374.7
licence CC by SA

Comment citer

Branche, Raphaëlle, « “Depuis que je te connais, je t’ai toujours attendu”. Jeanne face aux absences de Jacques (France, 1954-1957) », in : Charpentier, Emmanuelle, Grenier, Benoît, dir., Le temps suspendu. Une histoire des femmes mariées par-delà les silences et l’absence, Pessac, MSHA, collection PrimaLun@ 12, 2022, 97-107 [en ligne] https://una-editions.fr/depuis-que-je-te-connais-je-tai-toujours-attendu/ [consulté le 23/11/2022].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • Détail de Het uitzeilen van een aantal Oost-Indiëvaarders, huile sur toile, Hendrick Cornelis Vroom, 1600, Rijksmuseum (wikipedia).
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