La vie politique à Sparte
sous le règne de Cléomène Ier.
Essai d’interprétation

Pierre Carlier
Texte édité par Christian Bouchet et Bernard Eck

Paru dans Ktèma 2, 1977, p. 65-84.

Cléomène Ier, on l’a souvent noté, est le premier personnage véritablement historique de Sparte, non pas certes le premier dont l’existence soit attestée de façon sûre (tel est déjà le cas, par exemple, du roi Théopompe, ou, au VIe siècle, de Chilon, d’Ariston et d’Anaxandridas), mais le premier dont l’activité nous soit relativement bien connue, grâce à Hérodote principalement. La chronologie de chacun des événements de son règne a été minutieusement analysée1. Le caractère et la valeur du personnage lui-même ont fait l’objet d’appréciations très différentes, souvent tranchées : tandis que certains ont vu en lui un politique génial2, d’autres, renchérissant sur Hérodote, ont essayé d’expliquer tous ses actes par un dérèglement psychologique3. Enfin, en s’appuyant sur un examen rigoureux et systématique des textes d’Hérodote, on a souvent analysé, de façon très précise, les rapports de Sparte et de ses alliés pendant cette période, dont l’importance a été à juste titre soulignée : c’est alors qu’apparaît la Confédération péloponnésienne, sous la forme qu’elle aura au Ve siècle4. Le nombre et la qualité de ces recherches sur la politique extérieure de Cléomène contrastent avec la rareté et le caractère peu méthodique des études sur l’évolution intérieure et la vie politique de Sparte à la même époque : la plupart des historiens, lorsqu’ils abordent cette période, essaient de faire rentrer les données d’Hérodote dans le cadre d’une théorie déjà bien établie, plutôt que de tirer de ces données des éléments d’interprétation de l’histoire ou de la πολιτεία spartiates.

Le règne de Cléomène est ainsi interprété, le plus souvent, comme un épisode de la lutte permanente des rois et des éphores. Le désaccord entre les historiens ne porte guère que sur l’importance de cet épisode par rapport aux précédents et aux suivants.

Pour beaucoup d’auteurs, parmi les plus illustres, l’histoire de Sparte est à peu près terminée au milieu du VIe siècle : Sparte s’est “figée”, toutes les institutions qui font d’elle “un État réactionnaire, militaire et policier”5 sont en place ; du point de vue politique, la “dictature des éphores” est établie, et leur autorité “tyrannique”, dont la fonction est de maintenir une stricte discipline dans la cité, s’exerce tant sur les rois que sur les citoyens et les non-citoyens, hilotes et périèques6. Dans cette perspective, l’activité de Cléomène, telle que nous la décrit Hérodote, est interprétée comme une réaction7 à la fois contre l’Eunomia et contre ses gardiens, les éphores, une réaction d’ailleurs isolée et sans lendemain : les éphores triomphent et tout rentre dans l’ordre.

D’autres auteurs, loin de minimiser cette résistance royale à l’autorité des éphores, ont fait au contraire de la lutte des rois et des éphores le facteur fondamental de toute l’histoire de Sparte : l’expression la plus extrême, et la plus célèbre, de cette thèse a été donnée par G. Dickins8. D’après Dickins, tous les événements du règne de Cléomène s’expliqueraient par la volonté farouche du roi de restaurer l’absolutisme royal et de briser la puissance des éphores, et par l’égale détermination des éphores à lui faire échec par tous les moyens9.

D’autres historiens, enfin, refusent d’admettre que la “dictature des éphores” ait été établie à Sparte avant l’avènement de Cléomène ; ils voyaient dans le désaccord entre Cléomène et Démarate (vers 506) et dans l’interdiction faite aux deux rois de mener ensemble des opérations militaires10 la cause principale de la montée des éphores : dans cette perspective, le règne de Cléomène serait ce moment capital de l’histoire de Sparte où le pouvoir serait passé des deux rois aux éphores11.

Chacune de ces trois interprétations du règne de Cléomène repose sur l’idée de la prépondérance, voire de la toute-puissance des éphores aux Ve et IVe siècles, d’après laquelle les rois ne seraient que les exécutants, plus ou moins dociles, de la politique décidée par les éphores. Dans un article de 194912, Paul Cloché avait déjà souligné combien cette prétendue subordination des rois à l’autorité des éphores rendait mal compte des événements racontés par les historiens grecs. Deux brillantes études récentes sur le gouvernement de Sparte à l’époque classique13, qui s’appuient principalement l’une et l’autre sur les indications des historiens, moins contaminées par le mythe de Sparte que les descriptions des théoriciens, ont abouti toutes deux à des appréciations très nuancées du pouvoir des éphores. Ces analyses ont rejeté les interprétations traditionnelles du règne de Cléomène, mais n’ont traité de cette période que dans de brèves allusions. Il ne paraît donc pas superflu de reprendre l’analyse des aspects intérieurs du règne de Cléomène, en étant prêt à admettre que tout ne s’explique pas par la rivalité des rois et des éphores.

Pour l’interprétation de la vie politique spartiate à l’époque de Cléomène nous ne pouvons utiliser sans précaution ni les sources antérieures, rares et peu claires, ni la documentation abondante sur les siècles suivants : nous ne saurions poser a priori que les usages des Ve et IVe siècles sont déjà en vigueur sous Cléomène. Notre analyse du règne de Cléomène doit donc se fonder principalement sur les témoignages relatifs à ce règne, c’est-à-dire surtout sur Hérodote.

Hérodote nous donne sur le règne de Cléomène des renseignements assez nombreux, mais très dispersés ; il ne parle de Sparte que dans des digressions, et l’ensemble de ces données fragmentaires ne constitue nullement “une histoire de Sparte sous le règne de Cléomène Ier14. En outre, le degré de précision de ses indications est fort variable. Hérodote s’est incontestablement intéressé aux institutions de Sparte et à sa vie politique, et l’énumération des γέρεα royaux (VI 56-58) comme le récit des conflits entre Cléomène et Démarate sont extrêmement détaillés. En revanche, quand l’attention de l’historien porte principalement sur un autre problème, il arrive qu’il mentionne très brièvement une décision lacédémonienne sans préciser qui prit la décision ni selon quelle procédure. Il importe donc non seulement de rassembler les données d’Hérodote, mais aussi de souligner, à propos de chaque événement, ses détails et ses silences15.

Voici donc, dans l’ordre chronologique16, les faits mentionnés par Hérodote.

  • Vers 520, à la mort du roi Anaxandridas, la succession est disputée par Cléomène et son demi-frère Dorieus qui espère l’emporter en raison de son ἀρετή ; les Spartiates s’en tiennent à leur νόμος traditionnel et désignent Cléomène parce qu’il est l’aîné (V 42).
  • 519 : Cléomène, qui se trouve à proximité de Platées (παρα – τυγχάνει), conseille aux Platéens de rechercher l’alliance athénienne (VI 108 ; Thucydide, III 68). Aucune autre précision n’est donnée.
  • Vers 516 : le Samien Maiandrios venu demander des secours spartiates contre les Perses s’adresse à Cléomène ; celui-ci refuse de le soutenir et le fait chasser de la cité par les éphores de peur qu’il ne gagne à ses vues d’autres Spartiates par la corruption (III 148).
  • Peu après 514 : une ambassade scythe, venue demander l’alliance spartiate contre Darius, est reçue par Cléomène (VI 84).
  • Peu avant 510 : les Lacédémoniens, encouragés par la Pythie, elle-même inspirée par les Alcméonides, décident de renverser les Pisistratides. Une première expédition est envoyée par mer, sous la direction d’un certain Anchimolios (V 63). Cléomène n’est pas mentionné.
  • 510 : les Lacédémoniens décident une nouvelle expédition, terrestre cette fois, contre les Pisistratides et désignent Cléomène comme στρατηγός (V 64).
  • En 508/507, à l’appel de son ami Isagoras, Cléomène – seul mentionné – intervient à Athènes et tente en vain d’y établir une oligarchie (V 70-72).
  • Vers 506, Cléomène – seul mentionné – rassemble une armée dans tout le Péloponnèse et marche à nouveau contre l’Athènes clisthénienne. À Éleusis, les Corinthiens, puis l’autre roi Démarate, font défection. L’ensemble des alliés les suivent (V 74).
  • Entre 506 et 501 : les Lacédémoniens, mécontents de “l’ingratitude athénienne”, décident de restaurer Hippias. Le projet lacédémonien, qui se heurte à l’hostilité des alliés, est abandonné. Cléomène n’est pas mentionné (V 90-91).
  • En 499 : Aristagoras, au nom des Ioniens révoltés, vient demander des renforts à Sparte. Par trois fois, il tente d’obtenir l’appui de Cléomène – seul mentionné. Ayant échoué, il n’insiste pas et quitte Sparte (V 49).
  • En 49417, Cléomène inflige une grave défaite aux Argiens à Sépeia mais ne tente pas de prendre la ville. Accusé à son retour de s’être laissé corrompre, il est acquitté (VI 82). Hérodote ne précise pas qui décida l’expédition.
  • En 491 ou peu avant : les Spartiates jettent dans un puits les hérauts de Darius venus leur réclamer la terre et l’eau (VII 134) ; Cléomène n’est pas mentionné.
  • En 491 encore, à la demande des Athéniens, Cléomène – seul mentionné – intervient à Égine, et exige des otages. Les Éginètes, encouragés par Démarate, refusent d’obéir à un seul roi (VI 48-50). De retour à Sparte, Cléomène fait déposer Démarate, sans hésiter à corrompre la Pythie pour y parvenir (VI 65-66). En compagnie du nouveau roi Léotychidas il retourne à Égine et se fait livrer les otages réclamés (VI 73) – les rois sont seuls mentionnés.
  • 491-490 : les manœuvres de Cléomène contre Démarate sont découvertes. Cléomène s’enfuit (VI 74).
  • 490 : les Spartiates envoient tardivement aux Athéniens des secours qui arrivent après Marathon (VI 106 et 120).
  • 489-488 : en Arcadie, Cléomène constitue une ligue dirigée contre Sparte. Les Spartiates effrayés le rappellent et lui rendent ses prérogatives royales, mais il devient tout à fait fou et se suicide18.

Au terme de ce rappel des données hérodotéennes, trois constatations s’imposent sur le poids respectif des institutions spartiates : l’extrême discrétion du rôle des éphores19, l’importance de l’assemblée des Spartiates20, enfin et surtout le rôle de tout premier plan joué par l’un des deux rois, Cléomène.

– Les éphores ne sont cités que deux fois dans l’ensemble des récits relatifs au règne de Cléomène. En III 148, Cléomène leur demande de chasser Maiandrios. En VI 82, ils jugent Cléomène ou peut-être instruisent seulement son procès, lorsqu’à son retour d’Argos, il est accusé par ses ennemis de s’être laissé corrompre ; le roi est acquitté largement (πολλόν). Dans aucune de ces deux circonstances, les éphores n’agissent de leur propre initiative : ils sont saisis dans le premier cas par Cléomène, dans le second par ses ennemis ; dans les deux occasions ils appuient Cléomène. Comme l’a noté A. Andrewes21, cette discrétion et cet appui s’expliquent le plus simplement par le prestige de Cléomène : chaque année, il fait élire comme éphores des membres de sa faction, des gens qui sont “ses hommes”.

– Hérodote attribue explicitement à l’initiative des Lacédémoniens – c’est-à-dire de l’assemblée – trois décisions de politique extérieure : les deux expéditions contre les Pisistratides (V 63, V 64) et l’expédition avortée pour rétablir Hippias (V 90-91)22 ; il est évident que, sous le règne de Cléomène Ier, l’assemblée pouvait déjà déclarer la guerre. La grande question est de savoir si elle était déjà seule à le pouvoir, comme c’est évidemment le cas à l’époque de la guerre du Péloponnèse.

– Nous abordons ici le problème des fondements – ou de l’absence de fondements – constitutionnels de la position de Cléomène Ier. Il est incontestable qu’il joue un rôle de premier plan pendant toute cette période : il reçoit les ambassadeurs, leur accorde ou leur refuse à son gré l’appui spartiate (III 148, VI 84, V 491) et dirige presque toutes les expéditions extérieures de Sparte (VI 108, V 64, V 70-72, V 74, VI 75, VI 48). Agit-il en vertu de prérogatives royales qu’il détiendrait en toute souveraineté indépendamment du peuple ? Son rôle tient-il au contraire principalement à son prestige ? S’arroge-t-il tyranniquement des pouvoirs usurpés ?23 En outre, la situation de Cléomène contraste avec celle de l’autre roi Démarate qui, en dépit d’efforts répétés, ne parvient pas à s’imposer. Il faut expliquer non seulement la puissance d’un roi, mais l’inégalité entre les deux rois.

Les prérogatives royales en matière
de politique extérieure

Pour tenter d’analyser la position constitutionnelle de Cléomène, le premier texte à examiner est la fameuse liste des γέρεα24 accordés par les Spartiates à leurs rois (VI 56-59). Le début du texte, relatif aux prérogatives royales en temps de guerre, va seul retenir ici notre attention. Il se présente ainsi :

Γέρεά [τε] δὴ τάδε τοῖσι βασιλεῦσι Σπαρτιῆται δεδώκασι· ἱρωσύνας δύο, Διός τε Λακεδαίμονος καὶ Διὸς Οὐρανίου, καὶ πόλεμον ἐκφέρειν ἐπʹ ἣν ἂν βούλωνται χώρην, τούτου δὲ μηδένα εἶναι Σπαρτιητέων διακωλυτήν, εἰ δὲ μή, αὐτὸν ἐν τῷ ἄγεϊ ἐνέχεσθαι·

Ce texte offre d’emblée deux graves difficultés d’interprétation.

Tout d’abord quel est le sens de l’expression πόλεμον ἐκφέρειν ? Ph.-E. Legrand traduit : “le droit de porter la guerre où ils veulent”. Disons plus exactement : “le droit de porter la guerre contre le territoire qu’ils voudront”. La même ambiguïté, cependant, caractérise l’expression française et l’expression grecque : “porter la guerre contre un territoire” peut certes se dire du souverain qui décide une guerre, qui la déclare en toute liberté ; mais le terme peut aussi désigner l’action d’un général qui, une fois la guerre déclarée par sa cité, envahit tel ou tel territoire ennemi. Selon la première interprétation, les rois ont le droit de paix et de guerre ; selon la seconde, ils n’ont que le commandement suprême des opérations militaires25. Évidemment, la portée de l’interdiction faite aux Spartiates de s’opposer, sous peine de sacrilège, à la décision royale est tout à fait différente dans l’un et l’autre cas : si le roi n’a que des pouvoirs stratégiques, il s’agit simplement d’assurer la discipline en campagne ; ce n’est que si le roi peut à son gré décider de la paix et de la guerre que la malédiction pesant sur les éventuels opposants constitue une protection extraordinaire d’un pouvoir lui-même exorbitant. Cette ambiguïté ne paraît pas pouvoir être tranchée26.

La deuxième ambiguïté concerne l’ensemble du texte : les γέρεα énumérés par Hérodote sont-ils conférés à chacun des rois, à titre personnel, ou aux deux rois à titre collégial ? Dans quelques cas, Hérodote précise que tel ou tel privilège est accordé à chacun des rois : ainsi, lors des banquets, l’on accorde à chacun d’eux (ἑκατέρῳ) une portion double de tout27 ; ainsi chacun d’eux (ἑκάτερον) désigne deux Pythiens28. Il est évidemment tentant de conclure que chaque fois qu’Hérodote ne donne pas cette précision, les γέρεα sont conférés aux deux rois agissant collégialement. Dans un ou deux cas, une telle conclusion paraît justifiée : ainsi, il va de soi que les deux rois président ensemble les jeux et les banquets. La plupart du temps cependant, il serait imprudent de trancher de la sorte en se fondant uniquement sur un argument ex silentio.

Si l’on combine ces deux incertitudes, sur la portée du γέρας et sur son caractère personnel ou collégial, on voit que ce passage est susceptible de quatre interprétations :

  1. Chacun des rois a le droit de paix et de guerre29.
  2. Les deux rois ont, ensemble, le droit de paix et de guerre.
  3. Une fois la guerre déclarée par la cité, l’un ou l’autre des rois dirige les opérations, avec pleins pouvoirs.
  4. Une fois la guerre déclarée par la cité, les deux rois dirigent ensemble les opérations militaires avec pleins pouvoirs.

La plupart des commentateurs n’ont proposé de ce texte qu’une interprétation, la deuxième dans notre liste, celle de la souveraineté collégiale des rois en matière de paix et de guerre. Ils ont été embarrassés par la contradiction entre le témoignage d’Hérodote ainsi compris et la pratique bien attestée de l’époque classique. Ils ont dû supposer qu’Hérodote attribuait aux rois une prérogative tombée de son temps en désuétude30, ce qui est assez invraisemblable : aucun indice ne permet de penser que, pour Hérodote, les rois aient été privés d’aucune de leurs prérogatives traditionnelles ; au contraire, le parfait δεδώκασι suggère que les rois gardent les γέρεα qui leur ont été donnés dès l’origine et de façon définitive. La difficulté disparaît et une telle supposition devient inutile dès lors que l’on reconnaît la profonde ambiguïté du texte31. L’une des interprétations, la troisième dans notre liste, celle des pleins pouvoirs stratégiques du roi placé à la tête d’une expédition, correspond exactement à la pratique du Ve siècle.

La formulation d’Hérodote n’exclut pas la pratique de son temps. Elle en admet cependant bien d’autres. Est-il possible de préciser quelle interprétation prévalait sous le règne de Cléomène Ier ? Peut-on retracer l’évolution des prérogatives royales sur ce point ? Hérodote nous dit qu’avant la διχοστασία des deux rois sur le champ de bataille d’Éleusis (vers 506), les rois accompagnaient l’un et l’autre l’armée dans ses expéditions (τέως γὰρ ἀμφότεροι εἵποντο, V 75). La présence des deux rois auprès de l’armée en campagne n’implique pas nécessairement un commandement collégial. On pourrait concevoir que l’un des deux rois reçoive la direction des opérations et que l’autre roi, sans avoir aucune attribution proprement militaire, l’accompagne simplement pour concélébrer les sacrifices nécessaires au succès des armées spartiates32. La confrontation des deux passages d’Hérodote (VI 56 et V 75) laisse ainsi subsister de graves incertitudes sur l’étendue des prérogatives royales relatives à la guerre : les deux rois agissant collégialement peuvent-ils décider une expédition comme ils l’entendent ? Reçoivent-ils seulement du peuple des commandements militaires ? À titre personnel ou à titre collégial ?

La première hypothèse a eu la faveur d’un grand nombre d’historiens, qui ont vu dans le rôle joué par Cléomène une illustration de la “souveraineté collégiale des rois”. Cette thèse, énoncée avec nuances par G. Dum33, érigée en dogme par U. Kahrstedt34 et reprise depuis lors par H. Michell35 et beaucoup d’autres, peut se résumer ainsi : lorsque les deux rois agissent de concert, ils sont “souverains“, jouissent d’une “puissance absolue”, peuvent imposer leur volonté au κοινόν des Spartiates et n’ont aucun compte à rendre de leurs actes ; chacun des rois, isolément, n’est au contraire qu’un magistrat, chargé d’exécuter des missions confiées par l’assemblée, soumis au contrôle des éphores, responsable de ses actes et susceptible d’être condamné. Sous sa forme extrême, cette théorie est arbitraire36 et témoigne d’une profonde incompréhension de la royauté spartiate et de la royauté grecque en général37. Il n’est pas pour autant exclu a priori que les deux rois aient gardé jusqu’en 506, dans le cadre de leurs γέρεα, des attributions très étendues en matière de politique extérieure.

Admettons donc que les rois, à condition d’être d’accord, puissent entreprendre une expédition de leur propre initiative sans avoir besoin, juridiquement, de l’avis de personne : même dans cette hypothèse, le poids respectif des deux rois, et finalement les décisions prises, dépendent dans une large mesure de l’opinion du dèmos. Bien sûr, il était peut-être possible aux deux rois, s’ils étaient entièrement d’accord sur une politique, de faire prévaloir leur point de vue sur celui du peuple38. Néanmoins la condition nécessaire à l’exercice d’un tel pouvoir, à savoir la parfaite entente entre les rois, était rarement réalisée : nous savons que la διαφορά était une donnée quasi-permanente des relations entre les rois ; Hérodote (VI 52) nous dit même que ce fut le cas, déjà, des jumeaux Eurysthénès et Proclès ! Supposons donc un désaccord ouvert entre les deux rois – il serait à la fois naïf et contraire à toute notre documentation de croire qu’il n’y eut pas de διαφορά avant 506. L’un des rois désire entreprendre telle ou telle expédition, l’autre refuse. Si le roi belliqueux se sent appuyé par l’opinion, il peut faire décider l’expédition par l’assemblée (nous savons, en effet, de façon sûre, que les rois n’avaient pas le monopole des décisions de politique extérieure).

Ainsi, un roi populaire peut, au niveau de la décision, tourner facilement l’opposition de son collègue en soumettant son projet au peuple. Cette possibilité avait pour effet de dissuader un roi de s’opposer à la politique de son collègue, quand il était sûr qu’elle serait approuvée de la majorité du peuple : pour ne pas être mis en minorité, il donnait son accord. J’expliquerais volontiers l’appui prêté à Cléomène par Démarate dans les premières années de son règne (V 75) par une semblable considération : il est déjà plein de φθόνος à l’égard de Cléomène, il joue à contrecœur le rôle de brillant second, mais ne peut faire autrement. Ainsi, même en admettant que, juridiquement, certaines décisions soient prises grâce à l’accord des deux rois, la plupart du temps, c’est l’accord de l’un des rois et du peuple qui est la condition politique de ces décisions, l’entente des rois n’étant que le résultat de la constatation résignée d’un certain rapport de forces dans l’opinion. Entre une expédition décidée par le peuple sous l’impulsion de l’un des rois, et une expédition décidée, par le même roi, avec l’accord de son collègue, grâce à l’appui – même simplement virtuel – du peuple, la différence est assez mince.

Il est probable que les rois de Sparte ont eu, à titre collégial, le droit de paix et de guerre dans un passé plus ou moins lointain. Dans la deuxième moitié du VIe siècle, il n’est pas sûr qu’ils le gardent encore. S’il y a sur ce point incertitude, l’on voit très bien, en revanche, par quel mécanisme le désaccord entre les rois a dû entraîner le transfert de cette attribution à l’Ekklesia.

Néanmoins, avant 506, les deux rois partent en expédition ensemble, ce qui atténue en partie l’inégalité due aux différences de prestige. Le roi le plus populaire est obligé, pendant la campagne, de persuader son collègue, de tenir compte de ses réticences et de ses susceptibilités ; celui des rois qui accompagne l’armée plus par résignation que par enthousiasme garde la possibilité d’infléchir ou de faire échouer la politique de son collègue ; on peut penser cependant que, dans la majorité des cas, il agissait discrètement et dans certaines limites pour éviter de s’attirer des représailles à son retour.

La διχοστασία d’Éleusis

La défection de Démarate pendant l’expédition d’Éleusis paraît une attitude extrême, qui ne s’explique que par des circonstances exceptionnelles. Cette expédition contre Athènes est une expédition péloponnésienne, et non simplement lacédémonienne : c’est la première qui nous soit mentionnée explicitement comme telle39. Il serait intéressant de savoir à qui au VIsiècle les contingents alliés devaient obéissance : il n’est pas impossible qu’ils aient prêté serment aux deux rois40 (commandant collégialement) de les suivre là où ils les mèneraient.

D’après le récit d’Hérodote (V 75) ce sont les Corinthiens qui, juste avant la bataille, font les premiers défection : leur attitude s’explique probablement en partie par la volonté de limiter les interventions de Sparte dans les affaires intérieures des cités, en partie par des raisons de “Realpolitik”, Corinthe favorisant alors Athènes contre Égine, considérée comme la rivale la plus dangereuse en matière navale41. C’est le moment que choisit Démarate pour déserter à son tour. On notera qu’il ne prend pas l’initiative du mouvement, et que, d’une certaine façon, il se contente de donner “le coup de pied de l’âne” à Cléomène. Quelles sont les raisons de cette attitude de la part de Démarate ? On pourrait certes suggérer que Démarate, après le départ des Corinthiens, a voulu éviter que la bataille ne s’engage dans de mauvaises conditions : ce n’est ni l’avis d’Hérodote, ni celui des Spartiates, qui considèrent sa défection comme l’une des causes principales du fiasco de l’expédition. Il faut certainement voir dans l’attitude de Démarate l’effet de son φθόνος à l’égard de Cléomène : en faisant échouer l’expédition, Démarate vise tout à la fois à affaiblir la position de Cléomène et à renforcer la sienne propre. Il est évident que, par sa défection, Démarate peut espérer gagner un certain nombre de sympathies extérieures, celle des Athéniens qu’il délivre d’un grand péril, celle des Corinthiens, dont la manœuvre réussit pleinement, celle aussi d’autres alliés dont il précède et justifie peut-être le départ. À Sparte même, il compte probablement que l’échec de cette expédition rendra nécessaire une révision de la politique extérieure, et, pour mener la nouvelle politique, plus conciliante à l’égard des alliés, qui s’imposera, il pense être beaucoup mieux placé que Cléomène. Il semble que ce soit le désir de devenir le premier roi qui ait inspiré à Démarate cet acte grave et non dénué de risques que constitue une défection sur le champ de bataille.

Les calculs de Démarate n’ont pas été entièrement faux, puisque d’une part les Lacédémoniens ont dû modifier leurs rapports avec leurs alliés (le premier Congrès fédéral sera convoqué quelques années plus tard, lors du projet de restauration d’Hippias (V 91) ; les alliés sont désormais consultés). D’autre part, il est probable que le souci de ménager les alliés explique l’absence de toute condamnation contre Démarate lors de son retour à Sparte : bien des rois ont été pourtant, au cours de l’histoire de Sparte, condamnés pour des actes beaucoup moins graves.

Néanmoins, les Spartiates prennent surtout une mesure d’ordre général, dont l’effet, sinon le but, est d’écarter complètement Démarate de la politique extérieure. Ils décident, en établissant un nouveau νόμος, que désormais un seul roi accompagnera l’armée et que l’autre sera relevé (παραλυόμενος) de son commandement. De quelque façon qu’on interprète les pouvoirs antérieurs des rois, cette mesure met fin à ce qu’il y avait de collégial dans les attributions des rois en temps de guerre42.

Les deux rois après la réforme de 506

Cette réforme, interdisant aux rois de mener ensemble une expédition, entraîne-t-elle, comme on l’a prétendu43, une diminution considérable de l’influence royale, un transfert du pouvoir réel des rois aux éphores ? Certes, cette réforme est de nature à empêcher les rois de mener ensemble une expédition contre la volonté populaire. Nous avons vu cependant que, même avant 506, la possibilité de telles entreprises était assez théorique. Le νόμος de 506 n’a fait tout au plus que porter le coup de grâce à un pouvoir déjà très affaibli. Rien n’indique, dans le récit d’Hérodote, que cette réforme ait en rien contribué à accroître le rôle des éphores qui demeurent, après 506, aussi discrets qu’ils l’étaient auparavant. En revanche, le rôle de Cléomène paraît être resté aussi important. On a parfois parlé d’une éclipse de Cléomène après l’échec d’Éleusis, parce qu’il n’est pas mentionné dans la tentative de restauration d’Hippias44 (V 90-93) : cependant, comme l’a montré Éd. Will45, cette volonté d’installer à Athènes un régime non démocratique, et étroitement dépendant de Sparte, se situe dans la ligne la plus parfaite de la politique suivie par Cléomène. Ce qui est sûr, c’est qu’en 499, il a retrouvé – s’il l’a jamais perdue – toute son influence politique : c’est à lui, et à lui seul, que s’adresse Aristagoras ; la formule même utilisée par Hérodote (Κλεομένεος ἔχοντος τὴν ἀρχήν : “à l’époque où Cléomène avait le pouvoir”) est à cet égard extrêmement éloquente (V 49). Il est clair, après 506, que le pouvoir de Cléomène repose sur son prestige, et que son prestige vient en partie de ce que sa politique extérieure est celle que désirent les Spartiates dans leur majorité46, en partie de ce que les Lacédémoniens font confiance à son habileté, à son intelligence et à sa valeur militaire.

Non seulement la réforme de 506 n’a pas ébranlé la position de Cléomène, mais il semble qu’elle ait été de nature à renforcer son pouvoir. Hérodote (V 77) nous expose cette réforme de façon très concise : un seul des rois part en campagne, tandis que l’autre reste à Sparte. Il ne précise pas comment se fait la répartition des rôles. Si les Lacédémoniens avaient voulu, tout en assurant l’unité du commandement, maintenir une stricte égalité entre leurs rois, ils auraient pu établir une règle d’alternance et faire que chacun des rois commande ἐν μέρει, à tour de rôle (une année sur deux par exemple). Il n’en est rien : très souvent c’est le même roi qui dirige toutes les campagnes pendant plusieurs années consécutives47. Peut-on alors supposer que l’un des deux rois ait toujours priorité sur son collègue, soit du fait de son ancienneté, soit du fait de son appartenance à la “première” famille royale ? L’une et l’autre hypothèses sont démenties par un examen attentif des faits48. Aucun principe général ne réglant l’attribution d’un commandement à l’un des rois plutôt qu’à l’autre, il faut admettre que la cité choisissait en toute liberté celui qu’elle jugeait le plus apte. Il semble qu’il soit possible de préciser plus encore : le roi chargé de commander une expédition est désigné par l’assemblée du peuple49. Le roi qui part en campagne, c’est le roi le plus populaire, ou du moins celui que le peuple juge le plus compétent.

Après 506, un roi qui a la confiance du peuple peut se voir attribuer la direction de toutes les expéditions ; en campagne, il exerce seul le commandement, sans avoir besoin de l’appui de son collègue, sans craindre un “sabotage” de sa part. La réforme de 506 a eu pour effet d’aggraver l’inégalité entre les deux rois. Cette conséquence de la réforme apparaît très vite après 506. Alors que Cléomène dirige plus que jamais la politique extérieure de Sparte, Démarate semble rejeté, dans ce domaine, tout à fait à l’arrière-plan. Certes, il est possible qu’il ait joué un rôle important dans des occasions que nous ignorons. Hérodote (VI 70) nous dit qu’il s’était illustré par ses “actes” et par ses “conseils”, et qu’une fois déposé il fut élu à une ἀρχή par ses concitoyens, ce qui prouve qu’il jouissait lui aussi d’un certain prestige (VI 71). En fait d’“actes”, Démarate semble avoir surtout obtenu la gloire d’une victoire olympique. Peut-être ses conseils étaient-ils écoutés en politique intérieure, en matière de fêtes religieuses ou d’organisation des jeux par exemple. Ce qui paraît certain, c’est qu’il n’est pas satisfait de la part d’activité qui lui est laissée : sinon, l’on comprendrait mal sa rancœur contre Cléomène50 et son attitude dans l’affaire d’Égine.

L’affaire d’Égine

Lorsque Cléomène, à la demande des Athéniens, exige des otages des Éginètes, ceux-ci refusent et accusent Cléomène d’agir “sans l’aveu de l’État spartiate” (ἄνευ Σπαρτιητέων τοῦ κοινοῦ) “car autrement il serait accompagné de l’autre roi” (VI 50). L’incident – de même que le refus des Athéniens de rendre les otages au seul Léotychidas (VI 86), reprise ironique de l’argument éginète – a souvent été invoqué en faveur de la thèse de la “souveraineté collégiale”51 : les rois, agissant ensemble, pourraient exiger des otages comme ils l’entendent. La formulation même de l’argument éginète suggèrerait plutôt une autre interprétation ; seul le κοινόν spartiate pourrait exiger des otages, et les deux rois ne pourraient exécuter une telle décision qu’ensemble ; l’action des deux rois agissant de concert ne serait que la preuve de la volonté de la cité. De quelque façon qu’on l’entende, l’argumentation éginète est très surprenante en 491 : les Éginètes ignorent-ils que, depuis 506, un seul roi de Sparte dirige les expéditions ou les interventions à l’étranger ? Si Cléomène agit de sa propre initiative et illégalement, pourquoi les Éginètes n’exigent-ils pas une décision de l’assemblée de Sparte, ou même, puisqu’il s’agit d’une affaire fédérale, un vote du Congrès des alliés ? De telles demandes correspondraient mieux aux règles en vigueur tant à Sparte que dans la Confédération.

Tout s’éclaire lorsqu’on remarque que les Éginètes émettent leur protestation “à l’instigation de Démarate”. Peu importe aux Éginètes que Cléomène agisse légalement ou non, qu’il ait ou non l’appui de l’assemblée spartiate ou du Congrès des alliés (il est possible que Cléomène ait fait adopter sa décision d’intervention par ces organes ; il est extrêmement probable en tout cas que les Éginètes n’attendaient pas de ces instances des décisions très accommodantes). Ce qu’ils exigent, c’est que Cléomène soit accompagné de Démarate (ils ont probablement obtenu de ce dernier l’assurance ou qu’il refusera d’intervenir, ou que, s’il intervient avec Cléomène, les conditions imposées à Égine seront beaucoup plus douces)52.

Grâce aux Éginètes, Démarate espère obtenir l’abandon de la règle posée en 506, l’intervention d’un seul roi à l’étranger, règle qui n’a profité, semble-t-il, qu’à Cléomène. Il y a donc échange de bons procédés entre Démarate et les Éginètes : il leur assure une protection contre Cléomène, et ils lui permettent de faire sa rentrée sur la scène politique spartiate. En même temps qu’il encourage la résistance des Éginètes, Démarate attaque Cléomène à Sparte (διέβαλλε τὸν Κλεομένεα, VI 51) : il fait probablement valoir que son adversaire agit plus dans l’intérêt d’Athènes que dans celui de Sparte, que la brutalité de Cléomène est une source d’échecs et que lui-même a beaucoup plus de crédit auprès des Éginètes. Bref, comme au moment de la διχοστασία d’Éleusis, il espère faire prévaloir une nouvelle politique, différente de celle de Cléomène, qu’il dirigerait lui-même.

Si Cléomène accepte de rentrer à Sparte sans otages, au lieu de s’emparer d’eux manu militari, ce n’est probablement pas, comme on l’a parfois affirmé53, qu’il admet le bien-fondé du refus éginète ; c’est peut-être parce qu’il n’est accompagné que d’une très petite troupe, c’est vraisemblablement aussi qu’il ne veut pas engager d’hostilités ouvertes avec les Éginètes : de telles hostilités risqueraient de provoquer ce que la prise d’otages est destinée à éviter, c’est-à-dire l’intervention perse et l’installation d’une base perse à Égine54 ; il va préférer prendre les Éginètes au piège de leur propre prétexte juridique, en changeant de collègue et en intervenant de concert avec Léotychidas.

La crise de la royauté spartiate

Cléomène, à son retour d’Égine, est fermement décidé à se débarrasser de Démarate. Il ne l’attaque pas de front cependant, et ne tente pas d’obtenir sa condamnation pour haute trahison55. Il préfère user d’un moyen détourné, et faire déposer Démarate pour illégitimité56. La manœuvre réussit, mais le succès de Cléomène se retourne bientôt contre lui. Le bruit court que Cléomène a corrompu la Pythie. Cléomène, discrédité, s’enfuit ; il parvient à rentrer à Sparte, mais après avoir formé contre sa cité une coalition arcadienne57 (V 74). S’il retrouve son ἀρχή, c’est uniquement à cause de la crainte qu’il inspire. Non seulement il a perdu le prestige dont il jouissait naguère, mais il apparaît comme un traître dangereux. À la fin du règne de Cléomène, la vie politique spartiate a profondément changé de caractère : le fait dominant n’est plus la lutte entre les rois pour la faveur de la cité, mais la lutte entre la cité et l’un des rois. Le phénomène se reproduit quelques années plus tard : le régent Pausanias est soupçonné, à tort ou à raison, de comploter avec les Mèdes et avec les hilotes (Thucydide, I 128-134)58. Il est clair que, dans la période qui suit 491, la royauté spartiate connaît une grave crise de confiance59 : des cinq personnages qui exercèrent le pouvoir royal entre 510 et 470, seul Léonidas laissa un bon souvenir ; les quatre autres firent figure de traîtres (Cléomène, Démarate en 480, Pausanias) ou d’individus méprisables et corrompus (Léotychidas) ; tous eurent un règne interrompu par une déposition ou par une mort violente.

Rien ne permet d’affirmer cependant que cette crise de la royauté ait entraîné une diminution considérable des attributions constitutionnelles des rois60. Bien plus, la baisse d’influence des rois paraît elle-même assez passagère. Il suffit de lire Thucydide pour apprécier l’importance d’un Archidamos ou même d’un Pleistoanax. Au IVe siècle, un Agésilas, par son habileté, parviendra à s’assurer une position très comparable à celle de Cléomène avant 491. Le règne de Cléomène avant 491 correspond à l’un des types de situation qui se reproduisent au cours de l’histoire de Sparte : celui de la direction politique continue d’un roi pendant un long laps de temps.

Le gouvernement de Sparte

Au terme de cette analyse du règne de Cléomène, il paraît possible de suggérer quelques éléments d’interprétation de la vie politique spartiate, et en particulier de proposer une reconstruction du mode de gouvernement spartiate – ou, plus exactement, de la conduite de la politique extérieure61.

À partir de 506 et pendant toute l’époque classique, c’est l’assemblée qui prend les décisions fondamentales, c’est elle, et elle seule, qui déclare la guerre et ratifie les traités de paix. Avant 506, on ne saurait totalement exclure que les deux rois aient eu, eux aussi, à titre collégial, le même pouvoir ; même dans ce cas, l’appui de l’opinion était en fait un facteur décisif.

L’exécution des décisions d’ordre militaire, du moins quand l’armée lacédémonienne est engagée62, est une attribution royale. Jusqu’en 506, les deux rois partent en campagne ; à partir de 506, un seul roi dirige les opérations militaires, celui que le peuple a choisi. La royauté en tant que stratégie peut être assimilée à une magistrature extrêmement oligarchique pour laquelle deux personnes seulement seraient éligibles.

Il est évident cependant que Cléomène n’est pas seulement un exécutant privilégié de la politique de la cité. C’est lui qui, en de nombreuses occasions, dirige la diplomatie et la politique extérieure de Sparte. Il est douteux avant 506 et totalement exclu ensuite que Cléomène ait disposé en ce domaine d’un quelconque pouvoir de décision autonome. L’influence de Cléomène vient de ce qu’il est l’inspirateur de la politique décidée par le damos. Son prestige lui permet d’imposer ses vues, de faire adopter ses projets par l’assemblée du peuple. À cet égard, sa position peut être rapprochée de celle d’un προστάτης τοῦ δήμου athénien63.

Une telle direction politique n’est pas bien sûr réservée aux rois. D’autres individus – ou groupes –64 ont pu exercer une influence analogue. Tel est le cas notamment de Brasidas, de Lysandre et peut-être de Chilon. La position de ces “outsiders” est cependant plus fragile, d’abord parce qu’ils ne disposent pas des nombreux atouts des rois (richesse, faction, prestige tiré de la naissance et des γέρεα), mais surtout parce qu’en campagne ils peuvent se retrouver subordonnés aux rois65. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que très fréquemment le rôle politique le plus important soit joué par un roi : l’on pourrait souvent – et particulièrement sous le règne de Cléomène – paraphraser Thucydide et qualifier le gouvernement spartiate d’ἀρχὴ ὑπὸ τοῦ πρώτου βασιλέως.

Quand un roi parvient à diriger la politique extérieure de la cité, il le doit à son prestige personnel, à ses prises de position personnelles, aux succès antérieurs qu’il s’est ménagés personnellement. Entre un roi influent et son collègue moins populaire, l’inégalité peut être très importante : l’un anime la politique de la cité, l’autre doit se contenter des γέρεα accordés à Sparte même et parfois d’une expédition refusée ou dédaignée par son collègue66. On pourrait dire, en parodiant un mot célèbre, qu’à Sparte les deux rois règnent mais qu’un seul gouverne.

L’influence prépondérante sur le peuple est évidemment une position très enviée. Tout roi, tout chef politique parvenu à cette position a des rivaux qui cherchent à le supplanter, qui critiquent ses propositions et son action systématiquement dès qu’ils ont le moindre espoir de pouvoir les discréditer. Les luttes pour le pouvoir et les désaccords sur la politique à mener se mêlent d’une façon inextricable. Les luttes sont d’autant plus vives et les changements de direction politique d’autant plus fréquents que l’opinion est plus divisée et plus hésitante67. À une opinion stable correspond une direction stable, et inversement.

Décision du damos sous l’impulsion d’un roi ou d’un chef militaire influent, rivalité des rois – et de quelques autres – pour la faveur du peuple : l’on pourrait résumer par ces deux termes la conduite de la politique extérieure de Sparte. Dans ce domaine du moins, le mécanisme fondamental de prise de décision est le même à Sparte qu’à Athènes et dans beaucoup d’autres poleis. À cet égard, le gouvernement de Sparte est d’une originalité assez limitée. Une telle analyse ne saurait cependant suffire à rendre compte de tous les aspects de la vie politique spartiate. Reprenons simplement l’exemple de la royauté. Les rois ne peuvent être totalement identifiés à des magistrats et à des chefs du peuple ; les serments qu’on exige d’eux, la surveillance constante qu’exercent sur eux les éphores68 prouvent qu’on les considère aussi comme des menaces pour l’ordre constitutionnel de la cité. Plus profondément encore, les Spartiates voient en leurs rois les détenteurs d’un charisme héréditaire dont dépend le salut de la cité69.

S’il y a une énigme de Sparte, c’est plutôt sa mentalité collective que son système de gouvernement.

Notes

  1. On trouve des examens de l’ensemble des problèmes chronologiques dans R. W. Macan, Herodotus, II, App. VII, Londres, 1908, p. 79-101, W.W. How and J. Wells, A Commentary on Herodotus, App. XVIII, Oxford, 1912, Th. Lenschau, in RE XI, 1921, col. 695-702, s. u. “Kleomenes”, et surtout dans l’article du même auteur “König Kleomenes I von Sparta”, Klio 31, 1938, p. 412-429.
  2. Ainsi D. Mülder, “Die Demaratosschrift des Dikaios”, Klio 13, 1913. p. 39-69.
  3. W.G. Forrest nous promet, en collaboration avec G. Devereux, une démonstration de la folie de Cléomène (une paranoïa schizophrénique !) ; cf. A History of Sparta, 950-192 B.C., Londres, 1968, p. 93-94.
  4. Citons : G. Busolt, Die Lakedaimonier und ihre Bundesgenossen, Leipzig, 1878 ; J.A.O. Larsen, “Sparta and the Ionian Revolt”, CPh 27, 1932, p. 136-150 ; Éd. Will, Korinthiaka, Paris, 1955, p. 638-663 (rapports de Sparte et de Corinthe) ; G.E.M. de Sainte Croix, The Origins of the Peloponnesian War, Londres, 1972, p. 101-124.
  5. Cette formule d’U. Wilcken est reprise par H. Bengston, Griechische Geschichte, Munich, 1960, p. 116 ; on pourrait trouver des expressions voisines sous la plume de H.T. Wade-Gery, “The Growth of the Dorian States”, in CAH III, 1925, p. 527-570, de G. Glotz, Histoire grecque, I, Paris, 1925, p. 335-374, et de beaucoup d’autres.
  6. De telles interprétations sont dans le prolongement parfait du mythe de Sparte. Certes, la date d’apparition du régime est souvent abaissée d’un ou deux siècles, et on l’attribue à Chilon plutôt qu’à Lycurgue ; certes le jugement de valeur est fréquemment inversé, et l’on parle plus volontiers de “totalitarisme” que de “bon ordre”. Il n’en reste pas moins que le tableau de Sparte brossé par Glotz, par Wade-Gery, par V. Ehrenberg et même dans une certaine mesure par M.I. Finley (“Sparta”, in Problèmes de la Guerre en Grèce ancienne, J.-P. Vernant dir., Paris, 1968, p. 143-160) ressemble fort à celui de Xénophon dans La République des Lacédémoniens ou de Plutarque dans la Vie de Lycurgue.
  7. D’après V. Ehrenberg, Neugründer des Staates, Munich, 1925, p. 42, l’activité de Cléomène ne saurait s’expliquer que comme une réaction contre les réformes chiloniennes.
  8. G. Dickins, “The Growth of Spartan Policy”, JHS 32, 1912, p. 1-42. Si les arguments de Dickinsont presque tous été réfutés (dès 1912 par G.B. Grundy, “The Policy of Sparta”, JHS 32, 1912, p. 261-269), ses conclusions ont été très souvent reprises. Ainsi P. Roussel, Sparte, Paris, 19602, p. 62, voit dans “la grande opposition des rois et des éphores” “le fait le plus apparent qui domine toute l’histoire de Sparte”.
  9. Pour Dickins, Démarate n’est qu’un instrument des éphores dans leur lutte contre Cléomène.
  10. Hérodote, V 74.
  11. Cette théorie a été soutenue en particulier par G. Dum, Entstehung und Entwicklung des spartanischen Ephorats, Innsbruck, 1878, p. 64-66, et par U. Kahrstedt, Griechisches Staatsrecht, I, Sparta und seine Symmachie, Göttingen, 1922, p. 119-122.
  12. P. Cloché, “Sur le rôle des rois de Sparte”, LEC 17, 1949, p. 113-138 et 343-381. P. Cloché a réuni un nombre considérable de textes attestant l’importance du rôle de certains rois ; il ne s’est guère attaché, cependant, ni à dégager les fondements de ce “pouvoir” royal, ni à expliquer les différences de puissance entre rois, qu’il se contente d’attribuer à leur “personnalité” plus ou moins forte. L’examen du problème a été récemment repris par C.G. Thomas, “On the Role of Spartan Kings”, Historia 23, 1974, p. 257-270. D’après cet historien, les rois qui ont joué un grand rôle sont ceux qui ont pris conscience des “exigences du système militaire spartiate”. L’explication proposée est beaucoup trop vague : C.G. Thomas ne précise pas par quel mécanisme les rois qui proposent une politique contraire aux intérêts vitaux de la cité se trouvent rejetés à l’arrière-plan.
  13. A. Andrewes, “The Government of Classical Sparta”, in Ancient Society and Institutions: Studies presented to Victor Ehrenberg, E. Badian éd., Oxford, 1966, p. 1-20. G.E.M. de Sainte Croix, The Origins of the Peloponnesian War…, p. 124-151 (“How Spartan Foreign Policy was determined”).
  14. La thèse de M. Pohlenz, Herodot, der erste Geschichtsschreiber des Abendlandes, Leipzig & Berlin, 1937, p. 37 sqq., selon laquelle Hérodote aurait d’abord écrit des histoires complètes d’Athènes et de Sparte, dont il aurait ensuite dispersé les éléments tout au long de son Histoire, est tout à fait arbitraire (voir notamment les critiques de H.R. Immerwahr, Form and Thought in Herodotus, Cleveland, 1966, p. 36 sqq.) Il est extrêmement probable qu’Hérodote ne nous dit rien de certains événements de l’histoire de Sparte, tout simplement parce qu’ils ne se rattachent pas directement à la lutte entre Grecs et Barbares et qu’ils ne sont ni assez glorieux ni assez pittoresques pour justifier une digression. L’argument ex silentio doit donc être manié avec une particulière prudence.
  15. Il m’a paru inutile de discuter les vieilles accusations de “mensonge” et de “malignité” portées contre Hérodote : elles sont, en ce qui concerne l’histoire intérieure de Sparte, sans aucun fondement. Il est faux en particulier qu’Hérodote manifeste un parti pris systématique contre Cléomène. Il porte certes un jugement sévère sur sa personnalité (V 42 ; VI 76 notamment) mais cela ne l’empêche pas de louer à l’occasion la sagesse de sa politique (III 148 ; V 97 ; VI 61 notamment). Sur les raisons de la mauvaise réputation – injustifiée – d’Hérodote, voir A. Momigliano, “The Place of Herodotus in the History of Historiography”, Studies in Historiography, Londres, 1966, p. 127-142. La grande valeur du témoignage d’Hérodote sur Sparte a été bien soulignée par C.G. Starr, “The Credibility of Early Spartan History”, Historia 14, 1965, p. 257-272. Sur les dernières controverses relatives à Hérodote, voir H. Verdin, “Hérodote historien”, AC 44, 1975, p. 668-685.
  16. Hérodote ne donne jamais de date absolue pour les événements du règne de Cléomène, mais comme il établit des synchronismes avec d’autres événements dont la date est assurée (l’avènement de Darius, la chute des Pisistratides, la révolte de l’Ionie, la prise de Milet, etc…) il est possible de proposer une chronologie au moins approximative de cette période de l’histoire de Sparte. On trouvera une discussion détaillée dans Th. Lenschau, “König Kleomenes I von Sparta”, Klio 31, 1938, p. 412-429 ; j’ai dans l’ensemble repris ses dates, sauf pour la campagne contre Argos et pour les dernières années.
  17. Bien qu’un certain nombre d’historiens aient préféré adopter la date de 520 donnée par Pausanias, III, 4, l’oracle associant la défaite d’Argos et la chute de Milet (Hérodote VI 19 et VI 77) me paraît plutôt suggérer un synchronisme entre les deux événements (en 494).
  18. À la suite de K.J. Beloch, Griechische Geschichte, II, Strasbourg-Berlin, 1914, p. 36, on peut être tenté de douter de la réalité d’un “suicide” aussi opportun.
  19. Aucune intervention de la Gérousia n’étant signalée par Hérodote pendant cette période, on pourrait être tenté de souligner aussi la faiblesse du Conseil des Anciens. Une telle conclusion serait imprudente. Hérodote ne nous donne jamais assez de précisions sur la préparation d’une décision pour qu’on puisse affirmer avec certitude que les gérontes n’exerçaient pas en fait leurs attributions probouleutiques. En outre, il est extrêmement probable que le δικαστήριον qui juge Léotychidas en 476 (VI 72) est composé des gérontes et des éphores ; il n’est pas totalement exclu qu’un tribunal semblable ait jugé Cléomène à son retour d’Argos (VI 82), si l’on admet que l’expression ὑπὸ τοὺς ἐφόρους (“devant les éphores”) fait seulement allusion à la présidence de ce tribunal par les éphores. Sur l’importance de la Gérousia à l’époque classique, on trouvera deux appréciations opposées dans les études déjà citées d’A. Andrewes (qui n’attribue à la Gérousia qu’une influence très limitée) et de G.E.M. de Sainte Croix qui insiste au contraire sur le poids politique que tiraient les gérontes de leurs attributions judiciaires.
  20. Ce point exige à vrai dire qu’on ait d’abord tranché une difficulté de vocabulaire. Hérodote nous parle souvent de décisions prises par “les Lacédémoniens” ou par “les Spartiates” : que faut-il entendre par là ? D’après certains historiens (G. Dickins notamment) ces termes désigneraient les éphores. L’interprétation est extrêmement invraisemblable. Hérodote n’est pas un écrivain assez maladroit pour désigner intentionnellement les éphores par des termes aussi impropres. Restent donc deux possibilités : ou Hérodote ignore comment la décision a été prise, et il emploie à dessein des termes vagues, ou il désigne l’ensemble des Spartiates en tant que corps politique, c’est-à-dire l’assemblée du peuple. Dès lors que nous savons de façon sûre qu’aux Ve et IVe siècles l’assemblée de Sparte décidait de la paix et de la guerre, il existe une très forte présomption en faveur de la seconde hypothèse.
  21. Op. cit., p. 9 : “it is precisely in the reigns of strong kings that we should expect not to hear of conflicts between kings and ephors”.
  22. Dans les deux premiers cas, Hérodote précise aussi que l’assemblée désigne le chef de l’expédition.
  23. Sur les aspects tyranniques du règne de Cléomène, voir les prudentes mises au point de H. Berve, Die Tyrannis bei den Griechen, I, Munich, 1967, p. 177 sqq.
  24. Je reprends ici à dessein la forme ionienne utilisée par Hérodote. Le pluriel homérique et attique de γέρας est γέρα.
  25. Cette seconde interprétation n’est pas même envisagée par la plupart des auteurs. Elle a pourtant pour elle l’autorité de Fustel de Coulanges, in Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, III, 2, Paris, 1877-1919, s. u.Lacedæmoniorum Respublica”, p. 894. L’expression πόλεμον ἐκφέρειν n’est employée par Hérodote que dans ce texte. Les emplois parallèles de l’expression (chez Xénophon, Polybe et Diodore surtout) ne permettent pas d’en préciser le sens : l’accent est toujours mis sur l’aspect d’offensive, voire d’agression, mais le sujet en est tantôt la cité ou le souverain qui décide une guerre, tantôt le général qui porte les opérations sur un nouveau terrain.
  26. Ni le terme χώρη, ni le terme διακωλυτής ne fournissent d’argument décisif en faveur de l’une ou l’autre des interprétations. Certes, χώρα a le plus souvent, en attique, le sens de “territoire d’une cité” (si tel était le cas dans ce texte, il faudrait bien sûr admettre que les rois ont le pouvoir de décider une expédition contre la cité qu’ils veulent), mais le mot peut aussi avoir, en ionien tout particulièrement, un sens beaucoup plus large (“région”, “pays”, d’une façon générale) ou plus étroit : ainsi, dans une inscription de Chios (Ed. Schwyzer, Dialectorum graecarum exempla epigraphica potiora, réimpr. Hildesheim, 1960, 688 B8), il désigne les différents villages, les différents terroirs de l’île : “qu’on envoie les hérauts εἰς τὰς χώρας”. Quant à διακωλυτής, c’est un terme rare (le seul autre exemple qu’on ait pour l’époque classique est Platon, Phèdre 239e : l’amant, même comblé, souhaite voir disparaître les parents de l’objet aimé, considérés comme des “empêcheurs” et des “censeurs”). Ce parallèle montre qu’on aurait tort, malgré le préfixe δια–, de vouloir donner au mot le sens trop étroit de “celui qui parvient effectivement à empêcher quelque chose” ; il peut désigner, d’une façon plus générale, quiconque “s’oppose”, ou “tente de s’opposer”. Bien entendu, nous ne pouvons préciser de quel type d’opposition il s’agit, refus d’obéissance sur le champ de bataille, comme celui d’Amompharetos à Platées (Hérodote, IX 53), ou opposition verbale à un projet royal.
  27. VI 57, ligne 5 (éd. Legrand, CUF).
  28. VI 57, ligne 12.
  29. Une telle règle est théoriquement possible et elle a pu être appliquée pendant certaines périodes. Elle n’a pu, cependant, se maintenir durablement. Si les deux rois décident deux expéditions différentes, il est impossible que l’armée de la cité les suive l’un et l’autre. Il est donc indispensable ou que le roi bénéficie du soutien tacite de son collègue (nous sommes alors très proches de la seconde interprétation) ou qu’il fasse appuyer sa décision par un vote de l’assemblée (ce qui correspond à la troisième interprétation).
  30. Entre autres, G. Busolt & H. Swoboda, Griechische Staatskunde, II, Munich, 1926, p. 675-676 ; R.W. Macan, W.W. How & J. Wells, Ph.-E. Legrand, ad locum.
  31. Cette ambiguïté elle-même doit être expliquée. Elle ne me paraît pas pouvoir être attribuée à une maladresse d’expression ni à un manque d’information d’Hérodote : son enquête sur les γέρεα a été menée avec trop de soin. Si Hérodote est ambigu, ce n’est pas parce qu’il reproduit de façon équivoque un νόμος qui serait formulé clairement à Sparte, c’est que le νόμος spartiate lui-même est équivoque. Plusieurs détails du texte semblent indiquer qu’Hérodote transcrit ici en ionien un γέρας qu’il a entendu formuler à Sparte : l’infinitif d’ordre, la reprise du pronom αὐτόν, enfin l’emploi de l’article dans l’expression ἐν τῷ ἄγεϊ ἐνέχεσθαι. Un νόμος vague était pour les Spartiates extrêmement commode, puisqu’il leur permettait de modifier la pratique constitutionnelle et le rôle des différents pouvoirs, sans paraître toucher à des γέρεα d’une ancienneté prestigieuse.
  32. Cette hypothèse, envisagée un moment par G. Dum, Entstehung und Entwicklung…, p. 73-74, rendrait bien compte du fait qu’en 510 Cléomène soit seul mentionné à la tête de l’armée envoyée contre les Pisistratides (V 64) alors qu’Hérodote déclare en V 75 que, jusqu’en 506, Démarate accompagnait toujours Cléomène en campagne. G. Dum repousse cependant cette hypothèse qu’il a lui-même suggérée et préfère voir en V 64 un anachronisme d’Hérodote.
  33. G. Dum, Entstehung und Entwicklung…, p. 55-93 surtout.
  34. U. Kahrstedt, Griechisches Staatsrecht, I…, p. 119-143.
  35. H. Michell, Sparte et les Spartiates, trad. fr., Paris, 1953, p. 91.
  36. L’on a principalement invoqué en faveur de cette thèse le refus éginète de remettre des otages à un seul roi (voir ci-dessous) et un texte de la Vie d’Agis sur les pouvoirs respectifs des rois et des éphores. Il s’agit d’un discours prêté par Plutarque à d’anciens éphores menacés par leurs successeurs et cherchant à obtenir contre eux l’appui des deux rois, Agis IV et Cléombrote (Agis, 12) ; les éphores, disent-ils, peuvent arbitrer entre les rois lorsqu’ils sont en désaccord mais “si les deux rois sont d’accord, leurs décisions ne sauraient être cassées, et il est illégal que les éphores s’opposent à eux” (ἀμφοῖν δὲ ταὐτὰ βουλευομένων ἄλυτον εἶναι τὴν ἐξουσίαν καὶ παρανόμως μαχεῖσθαι πρὸς τοὺς βασιλεῖς). L’argument avancé par les orateurs correspond trop exactement à leurs intérêts du moment pour ne pas être suspect (en rappelant le droit d’arbitrage des éphores, les orateurs se justifient d’être intervenus lorsqu’ils étaient éphores, en faveur d’Agis contre Léonidas). En outre, il est tout à fait abusif de tirer de ce texte l’idée de la “souveraineté alternée” des rois et des éphores (la “Wechselherrschaft” de Dum) : il est question seulement du poids respectif de leurs βουλεύματα : les termes utilisés (βουλεύματα, ἐξουσία) sont extrêmement vagues : désignent-ils des décisions immédiatement exécutoires ou des mesures à soumettre à l’Ecclésia ? L’ambiguïté est probablement délibérée : il s’agit, par des arguments pseudo-constitutionnels, de dissimuler un appel au coup d’État.
  37. L’un des termes le plus souvent utilisés par Homère pour qualifier la dignité royale est celui de γέρας, qui exprime l’idée de privilèges accordés par un peuple à son roi, en contrepartie de services rendus. Quand Thucydide, I, 13, veut opposer les royautés anciennes et les tyrannies, c’est à la notion de γέρας qu’il fait appel : πρότερον δὲ ἦσαν ἐπὶ ῥητοῖς γέρασι πατρικαὶ βασιλεῖαι, “auparavant il y avait des royautés héréditaires aux prérogatives déterminées”. Pour introduire sa liste des prérogatives royales, il est significatif qu’Hérodote utilise le même terme, dans une formule aux résonances homériques : Γέρεα δὴ τάδε τοῖσι βασιλεῦσι Σπαρτιῆται δεδώκασι. Nous sommes très loin de l’idée de souveraineté royale. Toutes les analyses anciennes soulignent d’ailleurs les limites imposées à la royauté spartiate, et non seulement aux rois agissant séparément (notamment Xénophon, Rép. des Lac., XIII et XV, Platon, Lois, 691d-692d, Aristote, Pol., III, 1285a).
  38. Même pour la période antérieure à 506, les sources anciennes ne mentionnent aucun cas d’expédition imposée par les deux rois à un damos hostile. La pauvreté de notre documentation sur la Sparte archaïque interdit cependant tout argument ex silentio.
  39. En revanche, il semble peu probable, malgré J.A.O. Larsen, “Sparta and the Ionian Revolt”…, p. 142-143, que cette expédition de 506 soit une innovation de Cléomène : l’hégémonie lacédémonienne dure depuis au moins quarante ans (Hérodote, I 68) et il y a eu probablement des précédents ; cf. G.E.M. de Sainte Croix, The Origins of the Peloponnesian War…, p. 108-110.
  40. L’hypothèse est notamment émise par W.G. Forrest, A History of Sparta…, p. 88-93.
  41. Sur les motifs des Corinthiens, voir Éd. Will, Korinthiaka…, p. 654-658.
  42. Non seulement les rois ne commandent plus ensemble les mouvements stratégiques, mais ils ne célèbrent plus ensemble les divers sacrifices traditionnels accomplis au cours des campagnes ; il s’agit là d’une réforme importante non seulement d’un point de vue politique, mais aussi d’un point de vue religieux. Il est à cet égard tout à fait révélateur que les Lacédémoniens décident en même temps de ne plus envoyer avec l’armée qu’un seul des Tyndarides (V 75). Les rois étaient considérés à Sparte comme les successeurs lointains, les protégés et les représentants sur terre des Dioscures ; la protection exercée par les jumeaux divins sur la cité de Sparte était à la fois le modèle et la garantie divine de la dyarchie spartiate ; inversement, cette double royauté était la condition de la protection divine. Lorsque la conception même de la dyarchie, sous la pression des circonstances, se modifie, les deux rois exerçant leurs activités séparément, la conception de la protection des Dioscures évolue parallèlement : auparavant, il fallait que leurs images cultuelles fussent étroitement associées ; désormais ils exercent leur protection séparément, l’un sur l’armée, l’autre à Sparte même. Le passage de la dyarchie collégiale – au moins sur le champ de bataille – à une forme de commandement monarchique, ou du moins alterné, s’accompagne donc d’une réforme des rites et des représentations religieuses. L’attachement aux traditions religieuses est certes, à Sparte, un facteur fondamental de la conservation de la royauté, mais les liens d’interaction ne jouent pas à sens unique : une réforme de la double royauté a des répercussions sur le plan religieux. Il serait exagéré de parler néanmoins de bouleversement à propos des aspects religieux de la réforme de 506. Bien avant le VIe siècle, les Dioscures font déjà l’objet de deux types de représentations : tantôt ils sont conçus comme inséparables (ils sont alors, dans le ciel, les Gémeaux), tantôt au contraire on les imagine comme vivant et mort à tour de rôle, ἑτερήμεροι selon la formule d’Homère, Odyssée, XI 303. Selon qu’on adoptait l’une ou l’autre représentation, les Dioscures pouvaient servir de modèle à l’association collégiale des rois ou à leur alternance.
  43. Voir les ouvrages cités note 11.
  44. Ainsi J.A.O. Larsen, “Sparta and the Ionian Revolt”…, p. 146-147.
  45. Korinthiaka, p. 654, n. 3.
  46. On a parfois opposé la politique “aventureuse”, “offensive”, “extrapéloponnésienne”, de Cléomène, à la politique prudente, défensive, de repli sur le Péloponnèse pratiquée par les éphores avant et après son règne (cf. G. Dickins, “The Growth of Spartan Policy”…, p. 27 sqq. ; D. Mülder, “Die Demaratosschrift des Dikaios”…). Cette opposition ne repose sur aucune donnée solide. Cléomène a toujours refusé d’engager sa cité dans des aventures asiatiques ; il s’est attaché, dans la meilleure tradition spartiate, à affaiblir Argos, sans cependant détruire ce ciment de la Confédération. Enfin, il n’était nullement évident, à la fin du VIsiècle, que l’hégémonie spartiate dût se limiter au Péloponnèse et ne pas englober Athènes ; de même, offensive et défensive, à cette époque, ne paraissaient pas inconciliables. La politique suivie par Cléomène a été tout à la fois prudente, flatteuse pour l’orgueil national spartiate, et dans l’ensemble couronnée de succès (sauf dans une certaine mesure à Athènes).
  47. Parmi les cas les plus évidents, on peut citer Archidamos II entre 431 et 428 et Agis II entre 413 et 404 (à des périodes où l’activité militaire de Sparte nous est connue année après année).
  48. Il n’est pas rare qu’un roi qui vient d’accéder à la position royale parte en campagne plutôt que son collègue plus ancien. Le cas le plus typique est celui des collègues successifs de Cléomène II : de tout son règne, le plus long de l’histoire de Sparte (370-309), Cléomène II n’est jamais mentionné à la tête d’une expédition. D’autre part, récemment encore, M.E. White, “Some Agiad Dates”, JHS 84, 1964, p. 141, n. 67, a soutenu que les Agiades en tant que “maison aînée” détenaient “normalement” le commandement le plus important. Elle doit cependant admettre que les Spartiates faisaient une exception chaque fois qu’ils se méfiaient du roi agiade : c’est avouer que cette prétendue priorité est une supposition inutile, qui n’explique rien.
  49. Je me rallie sur ce point à l’argumentation d’A. Andrewes, “The Government of Classical Sparta”…, p. 12. Plusieurs textes distinguent la mobilisation, qui est le fait des éphores, et la désignation du chef par “la cité” (notamment Xénophon, Helléniques, IV 2, 9 ; VI 4, 7 ; VI 17, 15). Je crois, comme A. Andrewes, que le terme de πόλις ne peut désigner qu’un corps plus large, c’est-à-dire l’assemblée. Il est possible cependant que par souci de rapidité ou de secret, ou en invoquant de tels prétextes, les éphores aient parfois décidé de leur propre autorité d’envoyer tel ou tel roi en expédition : l’usage d’une telle procédure paraît probable dans le cas de l’envoi du roi Pausanias à Athènes en 403 (Helléniques, Il 4, 29).
  50. Peut-être faut-il voir un effet de cette rancœur dans l’accusation dont Cléomène fit l’objet, à son retour d’Argos, en 494. Il ne faut pas oublier cependant que Démarate n’était pas le seul ennemi de Cléomène, que certains Agiades pouvaient aspirer à une succession rapide et que la position de Cléomène devait gêner bien des ambitions et susciter bien des jalousies.
  51. Notamment G. Dum, Entstehung und Entwicklung…,p. 66 sqq. ; W.W. How and J. Wells, ad locum.
  52. G.E.M. de Sainte Croix, The Origins of the Peloponnesian War…, p. 150-152, propose une interprétation voisine de toute l’affaire, et parle de “bluff” à propos de l’attitude éginète.
  53. Ainsi W.W. How and J. Wells, ad locum.
  54. Malgré les doutes émis par G. de Sanctis, “Gli ostaggi eginetici”, RFIC 58, 1929, p. 292 sqq. et Th. Lenschau, “König Kleomenes I von Sparta”…, p. 424, il ne semble pas y avoir de raison solide de rejeter les déclarations explicites d’Hérodote selon lesquelles le danger perse est à l’origine de l’affaire (VI 49 ; VI 61).
  55. Il est probable que Démarate avait trop d’appuis dans la Gérousia – appelée à juger, avec les éphores, les causes politiques – pour que Cléomène pût espérer parvenir à ses fins de cette manière.
  56. Hérodote, VI 61-67, nous donne un récit assez détaillé de l’événement. Cléomène conclut un accord avec Léotychidas, Eurypontide de la branche cadette qui aspire à la succession. Ce dernier, sous la foi du serment, accuse Démarate de n’être pas le fils d’Ariston, autrement dit de n’être pas de race royale et d’occuper illégitimement le trône des Eurypontides ; il invoque la situation matrimoniale complexe de la mère de Démarate et quelques paroles imprudentes échappées à Ariston. Les Spartiates hésitent et décident de consulter l’oracle de Delphes ; la Pythie “prononça que Démarate n’était pas fils d’Ariston”. H.W. Parke, “The Deposing of Spartan Kings”, CQ 39, 1945, p. 106-112, tente d’expliquer la déposition de Démarate par une curieuse coutume décrite par Plutarque, Vie d’Agis, XI. Tous les huit ans “les éphores choisissant une nuit que le ciel fût fort clair et net, et qu’il ne fît point de lune, s’asseyaient en quelque lieu à découvert, regardant contremont vers le ciel et s’ils apercevaient aucune étoile qui sautât d’un endroit du ciel à l’autre, ils mettaient leurs rois en justice, comme ayant commis quelque péché à l’encontre des dieux, et les suspendaient de leur royauté jusqu’à ce qu’il fût venu de Delphes ou d’Olympie quelques oracles qui les restituassent” (trad. Amyot). Cette procédure permit aux éphores partisans d’Agis IV, en 243-242, de déposer le roi conservateur Léonidas II (Agis, XI). D’après Parke, l’observation des astres par les éphores aurait joué le même rôle en 491 : selon son interprétation, c’est parce que les éphores avaient prétendu voir une étoile filante, signe du mécontentement des dieux, que Démarate fut accusé publiquement d’être un bâtard et que la Pythie fut interrogée à son sujet. Parke pose d’abord comme postulat que la déposition de Léonidas II a dû avoir un précédent historique, ce qui est assez arbitraire : n’importe quel récit plus ou moins mythique a pu tenir lieu de modèle et de référence. Parke fait valoir aussi que les dépositions de Démarate et de Léonidas II sont séparées par un nombre d’années multiple de huit, mais doit admettre lui-même qu’aucune de ces deux dates ne peut être fixée avec une rigoureuse exactitude (“The Deposing of Spartan Kings”…, p. 108). Enfin et surtout, le récit d’Hérodote, parfaitement clair et cohérent sur ce point, ne laisse aucune place à l’hypothèse de Parke. Si une telle procédure avait été utilisée, il serait extrêmement étonnant qu’Hérodote n’en eût pas eu connaissance et tout à fait invraisemblable qu’il omît de décrire une coutume aussi pittoresque.
  57. Certains historiens modernes, de G. Dickins, “The Growth of Spartan Policy”…, p. 24-32, à W.P. Wallace, “Kleomenes, Marathon, the Helots, and Arcadia”, JHS 74, 1954, p. 32-35, ont supposé que Cléomène avait suscité en 490 une révolte d’hilotes. Une telle conjecture paraît reposer sur des données extrêmement fragiles. Hérodote est totalement muet sur ce point. Le seul texte à mentionner une révolte des Messéniens en 490 (Platon, Lois, 692d) ne dit rien de Cléomène et paraît de surcroît refléter une propagande spartiate tardive visant à excuser le retard lacédémonien à Marathon.
  58. Sur la régence de Pausanias, voir notamment C.W. Fornara, “Some Aspects of the Career of Pausanias of Sparta”, Historia 15, 1966, p. 257-271, et P. Oliva, Sparta and her Social Problems, Prague, 1971, p. 147-152.
  59. Cette crise de la royauté coïncide avec une période de graves difficultés extérieures (danger perse, menace arcadienne, montée de la puissance athénienne), avec une période aussi où, à tort ou à raison, le danger hilote est perçu comme particulièrement menaçant. Ces périls ne sauraient cependant suffire à expliquer la crise politique : ils auraient pu, tout aussi bien, provoquer un rassemblement de tous les Spartiates derrière l’un de leurs rois. Plusieurs phénomènes proprement politiques ont eu un effet déterminant. Les divisions et l’instabilité de l’opinion spartiate, notamment l’hésitation entre l’impérialisme et le repli, ont contribué à aggraver la violence des luttes politiques. De plus la méfiance à l’égard des fortes personnalités paraît un phénomène sinon général, du moins très répandu au début du Ve siècle : les premières mesures d’ostracisme, à Athènes, datent de la même époque. Enfin, à Sparte même, l’attitude des Lacédémoniens à l’égard de leurs rois pendant cette période est peut-être aussi la manifestation exacerbée d’une tendance latente et déjà ancienne : le fameux serment mensuel échangé entre rois et éphores (Xénophon, République des Lacédémoniens, XV 7) comme les traditions relatives à l’origine des éphores indiquent à l’évidence une certaine suspicion à l’égard des rois.
  60. Tout au plus peut-on supposer avec quelque vraisemblance que l’habitude de faire accompagner le roi en campagne par deux éphores (Xénophon, République des Lacédémoniens, XIII 5) date de cette période. Cet usage est mentionné pour la première fois à propos de la bataille de Platées (Hérodote, IX 79).
  61. La pauvreté de notre documentation nous interdit de porter un jugement tranché sur les questions intérieures. Il est possible que dans ce domaine le rôle de la Gérousia ait été beaucoup plus important.
  62. II faut en effet distinguer deux types d’expéditions lacédémoniennes Les expéditions sur terre auxquelles participe, en totalité ou en partie, l’armée officielle de Lacédémone composée uniquement de Spartiates et de Périèques (φρουρά) sont toujours commandées par un roi. Cependant, Sparte lance aussi des expéditions sur terre et sur mer, qui, en dehors de l’état-major spartiate, ne comprennent que des néodamodes, des hilotes, des alliés ou des mercenaires : dans ce cas, le commandement peut revenir à un roi ou à un autre chef militaire (à Brasidas lors de la campagne de 424 par exemple) : il existe même une magistrature chargée spécialement du commandement des expéditions maritimes, la navarchie ; dès le règne de Cléomène on voit probablement apparaître un navarque en la personne d’Anchimolios (Hérodote, V 63).
  63. Thucydide, V 16 compare le rôle de Pleistoanax en 421 à celui de Nicias. On pourrait de même rapprocher la position de Cléomène ou d’Agésilas de celle de Périclès. À Sparte comme à Athènes, le soutien populaire est la source de l’autorité. Le fait est fondamental, mais il serait imprudent d’en conclure que la vie politique spartiate a toujours un caractère démocratique. Athènes et Sparte ont des structures politiques et sociales, des mentalités et des modes de vie trop différents pour que l’appui du peuple aux chefs politiques puisse avoir exactement la même signification dans les deux cités. À Sparte l’Ekklésia se réunit régulièrement mais moins souvent qu’à Athènes (le scholiaste de Thucydide, I 67, 3 parle de réunions mensuelles) ; il n’y a pas de véritable ἰσηγορία ; le vote se réduit souvent à une clameur. Il est possible aussi que certains citoyens gardent à l’assemblée, devant un roi ou un chef militaire, le même réflexe d’obéissance qu’en campagne. Cette suggestion de M.I. Finley, “Sparta”, in Problèmes de la guerre…, p. 153, a cependant été critiquée par A. Andrewes, “The Government of Classical Sparta”…, p. 3, qui rappelle que les Spartiates ont très bien su “distinguer leurs rôles de soldats et de citoyens” en 418 : après avoir obéi à l’ordre de retraite d’Agis en Argolide, ils mettent le roi en accusation une fois rentrés à Sparte (Thucydide, V 60, 2 ; V 63).
  64. On ne saurait exclure que la politique lacédémonienne ait été parfois menée par plusieurs personnages plus ou moins associés. Il est possible que Sthénélaïdas, en 432, n’ait été que le porte-parole occasionnel d’un “parti” belliciste dont les autres membres (et peut-être les plus influents) sont restés anonymes. En revanche, il ne semble pas que le collège des éphores, en tant que tel, ait exercé une véritable direction politique, malgré l’atout que constitue la présidence des assemblées. Les éphores sont en effet renouvelés chaque année : il leur est impossible de mettre en œuvre une politique à long terme. En outre, ils ne sont pas toujours d’une ἀρετή supérieure. Aristote, Politique, II 9, 1270b 23, nous dit même qu’ils sont les premiers venus (οἱ τυχόντες). S’ils semblent en général jouir de la confiance du peuple – élus récemment, ils partagent les opinions majoritaires du moment –, ils n’exercent que rarement un ascendant sur lui.
  65. Le cas de Lysandre est particulièrement net à cet égard. En 403, il doit laisser le roi Pausanias mener en Attique une politique diamétralement opposée à la sienne (Helléniques,II 4, 28-44). Plus tard, lors de l’expédition d’Asie, il est humilié et écarté par Agésilas, en dépit de son grand prestige tant à Sparte qu’à l’extérieur (III 4, 8-9 ; 20).
  66. L’habileté suprême pour un roi populaire n’est pas nécessairement d’accaparer tous les commandements militaires, mais plutôt de se réserver ceux qui promettent gloire et profit et de laisser les autres à son collègue. Agésilas l’avait bien compris, qui se fit dispenser sous divers prétextes d’ingrates campagnes en Arcadie et en Béotie (Helléniques, V 2, 3 ; 4, 13).
  67. Des guerres Médiques à la guerre du Péloponnèse, alors que l’opinion hésite entre la paix et la guerre, alors que, pour reprendre les termes de Sainte Croix, The Origins of the Peloponnesian War…, p. 167 sqq., “colombes” et “faucons” ont alternativement la majorité, les directions politiques sont assez éphémères. Au contraire, la politique d’expansion prudente et pragmatique de Cléomène Ier, comme l’impérialisme d’Agésilas semblent avoir eu l’approbation et le soutien d’une large majorité, ce qui explique en partie la solidité et la durée du “gouvernement” de ces deux rois.
  68. Cette surveillance des rois que de nombreuses sources (notamment Platon, Lois, 692a, Plutarque, Agésilas, 5, Diogène Laërce, I, 68) attribuent aux éphores comme principale fonction n’est pas incompatible avec l’appui souvent apporté par des éphores à des rois. Les éphores, qui étaient pris dans l’ensemble du corps civique, avaient la plupart du temps la mentalité et les convictions du “Spartiate moyen”. Sur tous les problèmes qui pouvaient donner lieu à discussion et sur lesquels le δᾶμος était divisé et oscillant, les éphores partageaient en général l’opinion majoritaire du moment et se montraient prêts à suivre les conseils d’un roi ou d’une “personnalité” (il n’était bien sûr nullement exclu qu’une des ces “personnalités” appartînt pendant une année au collège des éphores – les exemples de Chilon et de Brasidas l’attestent –mais l’impulsion revenait alors à un seul des éphores et les quatre autres suivaient). En revanche, dès que le maintien de l’ordre traditionnel, auquel l’énorme majorité des Spartiates était passionnément attachée, se trouvait en jeu, les éphores faisaient preuve de vigilance, d’initiative et d’énergie. Quand un roi était un chef écouté du peuple, les éphores le soutenaient souvent. Comme tous les rois étaient suspects, les éphores les surveillaient toujours. L’ambiguïté des rapports entre rois et éphores ne fait que refléter le mélange de confiance et de méfiance qu’éprouve l’opinion spartiate tout entière à l’égard de la royauté.
  69. Rappelons simplement ici l’association des rois aux Dioscures (Hérodote, V 75), la crainte de voir disparaître l’une des maisons royales (Hérodote, V 39-40) et l’importance extrême attachée à la légitimité des rois (Hérodote, VI 65 sqq. ; Xénophon, Helléniques, III, 3, 1-4).
Posté le 01/07/2022
EAN html : 9782356134202
ISBN html : 978-2-35613-420-2
Publié le 01/07/2022
ISBN livre papier : 978-2-35613-488-2
ISBN pdf : 978-2-35613-487-5
ISSN : en cours
20 p.
Code CLIL : 3385; 4031
10.46608/basic2.9782356134202.2
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Comment citer

Carlier, Pierre (2022) : “La vie politique à Sparte sous le règne de Cléomène Ier”, in : Bouchet, Christian, Eck, Bernard, éd., Pierre Carlier, un esprit de finesse. Recueil d’articles, Pessac, Ausonius éditions, collection B@sic 2, 2022, 11-30 [en ligne] https://una-editions.fr/la-vie-politique-a-sparte/ [consulté le 01/07/2022].

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Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • Vision de la fontaine Aréthuse (Syracuse), aquarelle originale (crédits des éditeurs, 2022).
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