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Le futur des fan studies ?

Cet ouvrage éclaire par les différentes approches proposées et les différentes adaptations méthodologiques sur les études de fans et sur les communautés de fans dans un contexte numérique. Les productions de fans ne sont pas nouvelles. En effet, des fans impatients d’attendre la suite des aventures de Sherlock Holmes publiées de façon épisodique dans le journal The Strand, écrivaient leurs propres suites des enquêtes. Les premiers clubs consacrés au détective sont nés dans les années 1930 et les fans se rassemblaient pour discuter de théories ou partager leurs fan fictions. Les premières conventions autour de la Science-Fiction ont vu le jour dans les années 30 également dans lesquelles les fans se rencontraient autour de passions communes. Internet a amené des facilités de rassemblement pour les fans afin de les rendre plus « bruyants » dans l’espace public. Mais cela a aussi mis en lumière des pratiques toxiques de fans à l’intérieur de leur propre communauté ou envers des célébrités, showrunners de séries ou réalisateurs et scénaristes de films (nous pensons par exemple au cyberharcèlement subi par les actrices de la version entièrement féminine de Ghostbusters avant la sortie du film ou celui dont l’actrice Kelly Marie Tran a été victime au dévoilement de son personnage dans Star Wars : The Last Jedis par les fans de la première heure).

De leur côté, les chercheurs ont dû s’adapter aux nouvelles pratiques numériques des fans en navigant de manière hypertextuelle dans les communautés de fans à la recherche de leurs traces numériques. Les méthodologies utilisées dans les analyses de cet ouvrage attestent de bricolages innovants pour capter des corpus sans cesse en mouvement mais également de questionnements éthiques propres aux études de contenus et de discours en ligne. Les postures de chercheurs sont également interrogées, notamment entre immersions dans des communautés en ligne ou posture de surplomb à l’extérieur des communautés. Ainsi, l’aca-fan côtoie le fan-scholar, le scholar-fan ou bien l’ethno-fan, des postures convoquées en fonction des besoins de la recherche et des ressentis du chercheur.

De leur côté, les fans ont trouvé dans les technologies numériques de nouvelles opportunités d’organisation, de rassemblement et de mise en visibilité de leur créativité et de leurs actions. L’activisme culturel, social et politique des communautés de fans est un exemple pertinent à analyser tant il met en exergue des stratégies d’organisation en ligne, de recrutements de fans, de mise en visibilité des actions et de la réalisation des actions elles-mêmes. Ainsi, l’association Fandom Forward, anciennement nommée Harry Potter Alliance, utilisait les personnages et les œuvres fictionnelles comme levier d’engagement afin de mener des actions concrètes dans la vie réelle. Cette association a permis de montrer que les récits fictifs peuvent être des vecteurs de changement social pour les fans mais surtout a favorisé l’engagement des fans les plus jeunes en utilisant leurs propres terrains d’expression, à savoir les réseaux sociaux.

Aujourd’hui, les Intelligences Artificielles génératives viennent de nouveau bouleverser la créativité des fans, leur façon de créer et les postures des chercheurs.

L’IA générative et les fans

Une des activités principales de fans est l’activité de création, qu’ils peuvent utiliser de façon transformative par rapport à l’univers ou aux personnages de départ. Et cette activité peut être grandement modifiée ou déconstruite par l’usage des Intelligences Artificielles génératives (textuelles ou visuelles par exemple).

De fait, les usages des intelligences artificielles génératives par les fans s’inscrivent dans une dynamique d’appropriation créative des univers médiatiques. Ces outils, tels que ChatGPT, Midjourney ou Runway, permettent aux publics de prolonger, d’enrichir, de modifier ou de détourner les récits existants en produisant des contenus – textes, images, vidéos – relevant du fanart, de la fanfiction ou de l’eddit vidéo. Cette pratique s’intègre dans la culture participative décrite par Jenkins (2006), mais quand elle est réalisée à partir des IA génératives, elle introduit une nouvelle forme de médiation algorithmique. Ainsi, la création n’est plus seulement le fruit d’une compétence humaine, mais elle s’inscrit dans une interaction homme–machine. Les fans explorent de cette manière les potentialités esthétiques et narratives offertes par les modèles génératifs tout en interrogeant les notions d’auteur, d’authenticité et de propriété intellectuelle. L’usage de l’IA peuvent également favoriser des dynamiques communautaires, où les fans échangent prompts, techniques et productions, renforçant les logiques de partage propres aux fandoms contemporains. Toutefois, ces pratiques soulèvent des enjeux éthiques majeurs concernant la légitimité des créations dérivées, la reproduction et parfois l’invisibilisation de biais culturels et sociaux et la redéfinition des frontières entre consommation et production culturelle.

L’usage des intelligences artificielles génératives par les fans révèle une tension croissante entre empowerment créatif et normalisation algorithmique. Si ces outils semblent démocratiser la production de contenus par les fans, ils inscrivent les pratiques des fandoms dans une économie de la donnée. Les fans, historiquement une sous-culture inscrite sur un terreau d’appropriation et de résistance, deviennent ici des agents (conscients ou malgré eux) des plateformes qui captent leurs interactions, leurs prompts et leurs imaginaires. Les créations issues de l’IA tendent alors à homogénéiser les esthétiques et les récits imaginés, en reproduisant les biais culturels intégrés aux modèles et en limitant la diversité stylistique et narrative propres aux productions de fans. Par ailleurs, le recours massif à ces technologies interroge les frontières du travail gratuit et de la co-création automatisée : les fans participent à l’amélioration des modèles des IA génératives sans reconnaissance ni contrôle sur leurs usages.

Par exemple, sur YouTube et TikTok, des communautés créent des bandes-annonces “alternatives” de séries (par exemple Stranger Things ou bien The Last of Us pour ne citer que ces deux) entièrement générées par IA (images, musiques, voix). Ces pratiques montrent la puissance de l’imaginaire collectif, mais révèlent aussi une industrialisation des pratiques créatives : le fan devient un micro-producteur au service d’un système technologique propriétaire. De même, sur des plateformes comme Reddit ou DeviantArt, les fans utilisent Midjourney ou Stable Diffusion pour créer des versions alternatives de personnages emblématiques (par exemple, des relectures de Star Wars ou Harry Potter en styles cyberpunk, manga ou surréalistes). Ces productions participent à une relecture collective des univers de fiction, mais elles posent question : la frontière entre création originale et imitation algorithmique devient floue, et certains artistes dénoncent la réutilisation non consentie de leurs œuvres dans les jeux de données réutilisées par les IA génératives.

En résumé, les IA génératives aspirent les contenus produits par les fans, notamment les fan fictions ou les fan arts, pour produire ou reproduire de nouveaux contenus, uniformisant ainsi la production et la créativité fanique et entraînant des questions éthiques importantes.

Les IA génératives amplifient la créativité fanique, mais en l’intégrant dans un écosystème de plateformes où la spontanéité et la résistance culturelle sont encadrées par des logiques marchandes et algorithmiques. On assiste à une transformation du rôle du fan : de créateur autonome à utilisateur datafié, participant malgré lui à la consolidation des infrastructures industrielles de l’IA.

Cela pose des défis pour les chercheurs en termes de captation des contenus et d’analyse des productions de fans. Des défis qui devront être relevés et surmontés afin de mieux comprendre les liens entre fans, fandoms et nouvelles technologies dans des contexte de productions créatives et d’engagement culturel et social.

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Pessac
Chapitre de livre
EAN html : 9791030012651
ISBN html : 979-10-300-1265-1
ISBN pdf : 979-10-300-1266-8
ISSN : en cours
Volume : 1
Code CLIL : 3160; 3157;
Posté le 13/04/2026
5 p.
licence CC by SA
Licence ouverte Etalab

Comment citer

Bourdaa, Mélanie, « Le futur des fan studies ? », in : Bourdaa, Mélanie, Breda, Hélène, Peyron, David, Breton, Justine, Escurignan, Julie, François, Sébastien, dir., Les fans en contextes numériques, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection Publics des médi@s 1, 2026, 171-174, [URL] https://una-editions.fr/le-futur-des-fan-studies
Illustration de couverture • Création Louann Crémadès, 2025
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