Marchés, prix et monnaie•
Préface

Comme l’indique le titre de ce chapitre, les six articles qui le composent portent sur trois thèmes principaux : les marchés et le phénomène du marché ; les prix et la formation des prix ; les monnaies et la monnaie. Ils ont été publiés entre 1997 et 2012. Cinq de ces articles ont été rédigés à l’occasion de colloques et publiés dans les actes de ces colloques. Le sixième, à l’inverse, a été publié dans la revue L’Histoire. Quoiqu’il soit parmi les plus anciens du chapitre, je le place après les autres, parce qu’il est nettement différent.

Qu’est-ce qu’un “marché” ? Au début de l’article “Le Marché et les marchés sous Vespasien”, j’indique deux sens possibles de ce mot. D’une part, un  sens concret, pour désigner une place commerciale, un lieu où se réunissaient des commerçants, des producteurs et des consommateurs, en vue de l’achat et de la vente de marchandises. D’autre part, un sens abstrait : un ensemble d’échanges dans lesquels intervient le jeu de l’offre et de la demande, de telle sorte que ce jeu aboutisse à l’établissement d’un prix de la marchandise vendue.

En relation avec ce deuxième sens, le mot “marché” est également utilisé pour désigner la zone géographique à l’intérieur de laquelle de tels échanges répondant au jeu de l’offre et de la demande se produisent, pour une marchandise donnée. Il n’est pas facile de délimiter une telle zone, surtout à partir des documents dont nous disposons pour l’Antiquité. Même si on trouve de la céramique quelque part, il n’est pas évident que ce lieu fasse partie du marché de cette céramique, au sens géographique du mot. Le mot est concret dans son premier sens, et il désigne, dans son deuxième et son troisième sens, des marchés abstraits.

De plus, en matière de marchés, le domaine romain a une particularité : la documentation sur les marchés “abstraits” est en décalage par rapport à celle qui concerne les marchés “concrets”. Les marchés concrets sont par exemple connus par des bâtiments architecturaux, les macella, qui ne nous aident pas à connaître les marchés abstraits1. À l’inverse, les amphores, la céramique et les lingots des épaves nous permettent, dans une certaine mesure, de raisonner sur l’existence de marchés abstraits, quoique, sauf exception, on ne les ait pas retrouvés sur des sites de marchés concrets.     

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, j’ai tenu un bon nombre de séminaires sur les marchés concrets : sur les macella, marchés “permanents” plus ou moins quotidiens et notamment voués à la viande et au poisson ; sur les marchés périodiques (appelés nundinae dans la partie latinophone de l’Empire) ; et sur les foires, qui sont très probablement les places commerciales les plus mal connues, surtout dans la partie occidentale de l’Empire. Mais, sur ces marchés concrets, je n’ai publié que trois articles, dont deux relatifs au calendrier des nundinae de Pompéi2. Toutefois, il en est aussi question dans le livre et les articles traitant des tablettes de L. Caecilius Jucundus3. Quant aux lieux commerciaux des villes du Vésuve et des autres villes de l’Italie romaine, il faut signaler des études récentes qui ont largement renouvelé la question, celles de S. Ellis, C. Holleran, N. Monteix et N. Tran, R. Olivito, W. Van Andringa4, ainsi que le volume dirigé par M. Flohr et A. Wilson5.

Je m’interroge depuis longtemps sur les marchés abstraits et l’économie de marché. Mais, à l’inverse de M. I. Finley et de P. Temin, qui ont donné à de telles interrogations des réponses à mon avis trop simples, et d’ailleurs complètement opposées, j’ai multiplié les précautions de méthode avant de les affronter. Quatre des articles qu’on trouve dans ce chapitre témoignent de ces précautions. Les deux premiers, “Marchés, foires et prêts d’argent” et “Le marché et les marchés à l’époque de Vespasien”, ne traitent des marchés abstraits que très indirectement. Le premier, “Marchés, foires et prêts d’argent”, issu d’un colloque organisé à Cambridge par P. Cartledge, est centré sur les rapports entre histoire économique et histoire culturelle, sur les rapports entre les faits économiques et les représentations auxquelles ils donnent lieu. En effet, à Cambridge, dans les dernières années du XXe siècle, on s’intéressait beaucoup à ces rapports, en marge des travaux de L. Kurke et de S. Von Reden6. Dans mon article, je plaide pour la légitimité et l’intérêt d’une histoire économique qui ne se contente pas de considérations culturelles et de représentations, mais s’attaque aussi aux “hard facts of life”, dans la mesure où la documentation rend possible une telle histoire économique. Le deuxième article, issu d’un colloque organisé par L. Capogrossi Colognesi et lié au bimillénaire de Vespasien, est plutôt centré sur les rapports entre l’action d’un empereur précis et la vie économique.


Quand j’ai vraiment commencé à affronter le problème du marché abstrait, je l’ai fait par le biais d’études sur les prix : c’est au moment où nous avons décidé, P. Briant, R. Descat et moi-même, de consacrer la deuxième Rencontre de Saint-Bertrand de Comminges (1996) à une étude des prix et de la formation des prix. Le troisième article de ce chapitre, “Deux études sur les prix à Rome”, est issu de mon intervention dans ce colloque.

Le lecteur remarquera que, dans cet article et dans le suivant, il est question de marchés abstraits, certes, mais de marchés abstraits de marchandises précises : le blé et l’orge dans l’un des deux cas (“Le prix du blé en Sicile et à Antioche de Pisidie (AE 1925, 126b)”) ; la monnaie dans l’autre. Même si ce sont des marchandises très importantes, il ne s’agit pas, dans ces articles, de généraliser à l’intégralité des marchandises.

En plus d’une introduction présentant quelques remarques sur la difficulté d’une histoire des prix dans l’Antiquité gréco-romaine, ce troisième article est composé de deux parties bien distinctes. La première porte sur l’absence des mercuriales dans l’Antiquité, et la seconde sur le taux d’intérêt des prêts et ses variations.

Les divers aspects de cette seconde partie de l’article continuent à me convaincre complètement, et je les ai repris dans plusieurs autres publications, avec des variantes et plus brièvement7. En particulier, et malgré les conclusions de G. Camodeca, je continue à refuser l’idée qu’il faut songer à des intérêts usuraires à chaque fois que des intérêts ne sont pas mentionnés par le document8. Pour des aperçus nouveaux et pour d’autres indications bibliographiques récentes, il faut se reporter aux articles et au livre de F. Lerouxel9.

Voici maintenant quelques remarques sur la première partie de l’article. Dans les années 1990, je me suis persuadé qu’il pouvait être fécond de me consacrer à des institutions ou à des phénomènes qui existaient en Europe occidentale médiévale et/ou moderne, et qui n’existaient pas dans l’Antiquité (ou qui ne semblent pas avoir existé dans l’Antiquité). Cette sorte de recherche négative, de réflexion sur l’absence, pouvait se justifier de deux façons. D’une part, elle pouvait être dans la droite ligne de la pensée primitiviste et notamment finleyenne. Au tout début des années 1990, j’ai été très passagèrement tenté par une telle interprétation de cette recherche négative. Mais, même si l’on refuse ce type de démarche primitiviste (démarche que, par la suite, j’ai résolument refusée et que je continue à refuser), cette recherche négative peut inciter à s’interroger sur le pourquoi de telles absences : par quelles institutions et par quelles pratiques celles dont on constate l’absence sont-elles remplacées ?

Un exemple connu (mais sur lequel je n’ai pas réfléchi et travaillé) est celui de la lettre de change. Quoique l’absence de la lettre de change dans l’Antiquité ait été constatée depuis longtemps, il reste à mener une enquête comparative qui contribuerait à l’expliquer ; à ma connaissance, une telle enquête n’a pas encore été menée de façon approfondie.

Un autre exemple connu est celui des grandes foires médiévales à la fois financières et commerciales. Certes, il existait des foires dans l’Antiquité gréco-romaine, mais leur ampleur n’était nullement comparable à celle des foires médiévales et elles ne jouaient pas le même rôle financier. L. De Ligt s’est interrogé sur cette différence. Il a notamment insisté sur un élément que je trouve important : le commerce antique était avant tout maritime, alors que celui du Moyen Âge était beaucoup plus terrestre. Or, le rythme et les pratiques du commerce maritime sont assez peu compatibles avec ceux des grandes foires. Pour des raisons telles que celle-ci, le caractère plus limité des marchés périodiques et des foires de l’Antiquité ne signifie pas nécessairement une vie commerciale moins évoluée et moins active10.

J’ai essayé d’étudier deux autres exemples d’absences que je considérais comme significatives : l’absence des mercuriales et celle de la dette publique. A priori, ces deux pratiques sont complètement indépendantes l’une de l’autre, et mon objectif n’était pas de montrer qu’elles aient été en rapport l’une avec l’autre. Je les ai étudiées l’une et l’autre parce que l’une et l’autre paraissent avoir été absentes dans l’Antiquité romaine et présentes aux Temps Modernes (et même, pour la première, dans les derniers siècles du Moyen Âge). Leur absence avait déjà été signalée par certains spécialistes de l’Antiquité, mais en passant, sans y insister.

À l’été de 1995, C. Nicolet quitta Rome, où il avait été Directeur de l’École Française pendant quatre ans, et il reprit ses séminaires à l’École Pratique des Hautes Études. Il ne les poursuivit qu’une seule année, et prit sa retraite en 1996. Au cours de cette dernière année, il rompit avec ses habitudes précédentes : au lieu de parler lui-même, pour présenter ses recherches en cours, il décida de demander à ses élèves et à certains de ses collègues de présenter un exposé, qui serait suivi d’une discussion. C’est ce que je fis au printemps de 1996, et je choisis de parler des mercuriales et de leur absence dans l’Antiquité, notamment à Rome.

Certes, une phrase de Caton, que cite Aulu-Gelle, et qui concerne le tableau du Grand Pontife, indique qu’on pouvait y lire “combien de fois le cours du blé a monté” et combien de fois une nuée ou autre chose a obstrué la lumière du soleil ou de la lune11. Certains ont pensé que ce passage montrait l’existence de mercuriales. Mais il n’en est rien ; on est là en présence d’un tout autre type de documents. Il ne s’agit pas de relevés réguliers de prix, mais de mentions isolées d’événements uniques, dont certains s’apparentent à nos yeux à l’économie, et d’autres pas du tout (par exemple, les éclipses et les tremblements de terre). Dans un tel document, seuls les prix exceptionnels sont signalés, et non pas tous les prix. J’étais impatient de connaître la réaction de C. Nicolet à propos de cet exposé ; mais il n’a pas semblé convaincu de l’intérêt de cette étude des Mercuriales – ou plutôt de leur absence.

La même année (1996), la deuxième Rencontre de Saint-Bertrand de Comminges a été consacrée à une étude des prix et de la formation des prix. C’était une excellente occasion pour m’interroger de nouveau sur les mercuriales ; le troisième article de ce chapitre a été publié dans les actes de la Rencontre12.  

Quant au quatrième article (“Le prix du blé en Sicile et à Antioche de Pisidie”), il est issu d’une recherche collective au sein de l’Unité de recherche AnHiMA (Anthropologie et Histoire des Mondes Antiques). Au cours des années 2000, un des programmes de cette Unité de recherche a commencé à concerner les Verrines. Il s’agissait, au tout début, de réaliser un commentaire économique et social du De Frumento, troisième discours de la seconde action des Verrines. Très vite, le projet a évolué, et il s’est agi, désormais, d’établir une nouvelle édition du discours dans la Collection des Universités de France. Dans ce cadre, a débuté aussi l’étude du De Praetura siciliensi (Discours II.2). Ce n’est pas ici le lieu de décrire ce qui a été fait par ce groupe que dirige S. Pittia, et ce qui reste à faire. Plusieurs colloques et journées de travail ont eu lieu à ce propos au cours des quinze dernières années. J’ai présenté des communications à deux de ces colloques, ceux de 2004 à Londres et de 2006 à Paris13.Mon texte sur le prix du blé en Sicile et à Antioche de Pisidie a été prononcé au cours du colloque tenu à Paris, et il a été publié dans le volume d’actes du colloque14. Il est évidemment en rapport avec les questions que je me posais sur les marchés (au sens abstrait du mot)15.


Abordons maintenant le cinquième article de ce chapitre. Quand F. Duyrat et O. Picard m’ont proposé de participer à leur colloque sur “l’Exception égyptienne ?” et d’y présenter une communication sur le système monétaire de l’Égypte romaine, j’ai très vite accepté. Mais ensuite il a fallu que je prépare mon intervention, et cela n’a pas été une mince affaire, car je n’avais jamais travaillé sur l’Égypte de façon approfondie et durable, même si, à plusieurs reprises, j’avais touché aux problèmes spécifiques que pose cette province. J’y avais par exemple touché quand j’ai rédigé, avec Jérôme Maucourant, un article de réflexion critique16 sur le livre de Dominic Rathbone17. Mais cette occasion-là ne concernait pas la monnaie. J’avais conscience que mes compétences sur les monnaies de l’Égypte hellénistique et romaine étaient extrêmement réduites !

En outre, dans les années 1970, j’avais été passablement impressionné par le livre d’Alessandra Gara, d’autant plus impressionné que ce livre me paraissait difficile d’accès18. À plusieurs reprises, j’avais cherché à me faire une opinion nette à son sujet, mais sans vraiment y parvenir. Avant le colloque sur l’Exception égyptienne, je m’y plongeais à nouveau, décidé, cette fois-ci, à en maîtriser toutes les argumentations. J’y suis parvenu, et j’ai été déçu. Certains raisonnements développés dans le livre m’ont paru confus. De plus, on y rencontre des affirmations erronées, par exemple celles qui concernent l’œuvre de S. Bolin. Enfin, A. Gara a été victime du climat “primitiviste” dans lequel elle se mouvait.

En lisant des livres et articles plus récents, avec l’aide de F. Lerouxel, que je remercie très vivement pour ses informations bibliographiques et pour ses conseils, j’ai découvert, ou j’ai perçu beaucoup plus clairement, que nos connaissances sur l’Égypte romaine s’étaient énormément enrichies depuis les années 1970. Elles se sont tellement enrichies qu’un livre comme celui d’A. Gara n’est plus guère utile, il faut le reconnaître.

Il faut commencer par insister sur le monumental et excellent ouvrage de Kevin Butcher et Matthew Ponting19. Il a complètement modifié la vision qu’on se faisait des émissions de monnaies d’argent provinciales dans la partie orientale de l’Empire, et notamment en Égypte. D’abord, les analyses métrologiques de ses auteurs ont permis de résoudre le mystère présenté par le tétradrachme du règne de Tibère, dont A. Burnett et moi-même parlions dans nos articles de L’Exception égyptienne ? Ils ont en effet découvert que le tétradrachme du règne de Tibère contenait moins d’argent qu’un denier du même règne (3,44 g contre 3,75 g). Dès le règne de Tibère, le tétradrachme d’Égypte était donc surévalué, et non pas sous-évalué comme on le pensait précédemment et comme je l’ai dit dans mon article20. Plus généralement, à partir de leurs analyses, K. Butcher et M. Ponting ont beaucoup moins mis l’accent sur la surévaluation du tétradrachme d’époque impériale en Égypte. Le tétradrachme est certes surévalué depuis le règne de Tibère, mais en général il est moins surévalué qu’on ne le croyait précédemment et que plusieurs autres monnaies d’argent des provinces orientales de l’Empire. Ainsi, selon les analyses de K. Butcher et M. Ponting, le tétradrachme d’Égypte n’était surévalué que de 9 % sous le règne de Tibère, tandis que le cistophore augustéen était surévalué de 21 % et la drachme d’époque césarienne de 41 %. Par la suite, la surévaluation du tétradrachme d’Égypte s’est accrue, mais elle n’est pas plus considérable que celle des monnaies d’argent d’autres provinces. On a vu que cette surévaluation jouait un grand rôle dans le livre d’A. Gara ; au contraire, K. Butcher et M. Ponting ont tendance à minimiser son importance, et c’est logique vu les résultats de leurs analyses. Ils insistent sur le fait que cette surévaluation n’explique ni le caractère partiellement “fermé” du système monétaire égyptien, ni le fait que le tétradrachme d’Égypte ne circulait pas en dehors de la province.

En marge de mon article de 2005, j’ai plusieurs autres remarques à faire.

Je maintiens ce que j’ai écrit dans l’article sur le fait que les deniers ne circulaient pas en Égypte romaine et qu’à l’inverse les pièces d’or, les aurei, pouvaient y circuler. Dans un article récent sur le commerce en Mer Rouge, D. Nappo soutient que la circulation des deniers et des aurei était officiellement interdite en Égypte romaine. Il me semble pourtant qu’il ne dispose pas d’arguments nouveaux à l’appui de cette affirmation21

En revanche, je modifierais une phrase de mon article concernant la raison d’être des émissions monétaires. J’ai écrit que certains “insistent sur le fait que la monnaie est frappée en vue du paiement des impôts, et non avec des objectifs économiques”, et j’ai ajouté : “C’est probablement vrai”. Il est vrai que certains insistent là-dessus, mais une telle insistance ne correspond pas à ce que je pense, moi. Je ne crois pas que toute monnaie, sans exception, n’était frappée qu’en vue du paiement des impôts. Certes, la dépense publique était seule, en règle générale, à approvisionner l’Empire en monnaies ; mais il ne faut pas oublier de nuancer une telle affirmation, comme l’a souligné C. Howgego22. En effet, toutes les dépenses publiques n’étaient pas également indispensables ; et certaines pratiques ne relevaient pas vraiment de la dépense publique, tout en contribuant à l’approvisionnement en monnaie (ainsi, les remises d’impôts, dont nous connaissons plusieurs exemples). Le pouvoir impérial avait donc une certaine marge de manoeuvre pour injecter de la monnaie dans les diverses régions. Avec quels objectifs ? Des objectifs concernant l’ensemble de la vie économique ? Comme j’ai essayé de le montrer dans un article de 1985, je pense plutôt à des objectifs à la fois sociaux et financiers, par exemple à la volonté d’assurer la fluidité de la circulation monétaire et d’éviter tout blocage des paiements et des transactions financières23.

En outre, une fois que la monnaie a été frappée, elle entre dans la circulation et elle a alors des effets économiques et sociaux que ceux qui ont décidé de la faire frapper n’escomptaient pas nécessairement.

Autre remarque : dans mon article, je faisais observer que A. Gara ne tenait pas assez compte des grandes affaires financières et commerciales. Elle insistait sur la rareté des transactions monétaires dans la chôra ; je ne contestais pas vraiment cette rareté, mais je pensais qu’on ne pouvait pas faire l’impasse, de cette façon, sur les transactions importantes conclues à Alexandrie ou dans le cadre du commerce international. Mon avis n’a pas changé, mais en outre, alors qu’elle insistait sur la rareté des transactions monétaires conclues dans la chôra, plusieurs articles récents, par exemple ceux de D. Rathbone, de J. Rowlandson et de F. Lerouxel, ont montré, à partir de documents précis, que les situations étaient passablement plus compliquées24. F. Lerouxel a montré comment, dans un village tel que Tebtynis, des paysans égyptiens de fortune moyenne, comme la famille de Kronion, accédaient au secteur monétarisé de l’économie. Ils ne maniaient pas des sommes égales à celles que maniaient les membres de l’élite, et n’étaient pas autant insérés dans les secteurs monétarisés de l’économie. Mais, en quelque sorte, ils avaient un pied dans ce secteur, et l’autre dans le secteur non monétarisé25.

Quant à la bibliographie récente sur le commerce avec l’Inde, elle souligne de plus en plus l’importance de ce commerce et l’influence qu’il exerçait sur l’économie de la province d’Égypte, sur sa circulation monétaire et même sur celle de l’Italie méridionale. Il faut consulter à ce propos les articles de F. De Romanis et de D. Nappo26.


J’ai écrit des articles pour des revues de diffusion de la connaissance historique, telles que Storia e Dossier, Ulysse, Historia, Archaeology, et surtout pour la revue L’Histoire. Si je ne me trompe pas, mes contributions à L’Histoire sont au nombre de onze, et la plus ancienne remonte à une quarantaine d’années. J’ai toujours été heureux de cette collaboration avec la rédaction de L’Histoire, et j’en remercie vivement Madame Valérie Hannin, l’actuelle Rédactrice en chef de L’Histoire. Voici la liste de ces onze contributions :

“Les banquiers romains”, L’Histoire, 18, décembre 1979, 15-21.
“La Révolution russe est-elle soluble dans l’Empire romain ?”, L’Histoire, 104, octobre 1987, 77-79.
“Et Auguste créa l’État romain…”, L’Histoire, 110, avril 1988, 74-76.
“Rome a-t-elle inventé l’Euro ?”, L’Histoire, 216, décembre 1997, 11-12.
“Prolétaires et entrepreneurs, la vie d’esclave à Rome”, L’Histoire, 239, janvier 2000, p. 88-93.
“Les Romains étaient-ils tous corrompus ?”, L’Histoire, 251, février 2001, 48-51.
“Une cité prospère de Campanie”, L’Histoire, 288, juin 2004, 52-55.
“Le goût de l’ambre”, L’Histoire, 327, janvier 2008, 52-55.
“Crassus, l’homme le plus riche de Rome”, L’Histoire, 360, janvier 2011, 70-75.
“L’Antiquité : il y a des esclaves pour ça !”, L’Histoire, 368, octobre 2011, 52-57.
Histoire économique et sociale de l’Empire romain de Michel I. Rostovtseff, Classique”, L’Histoire, 458, avril 2019, 89.

Mais la quatrième de la liste constitue un cas un peu particulier, et c’est pourquoi je l’insère dans ce recueil. Il est né d’une conversation avec une historienne spécialiste de numismatique, Madame Marjan Scharloo, Directrice du Cabinet des Médailles du Musée de Leyde, aux Pays-Bas. À la fin de 1996 ou au début de 1997, j’ai eu l’occasion de visiter, sous la guide de Mme M. Scharloo, l’exposition qu’elle avait organisée à Leyde sur le denier, en le comparant à l’euro. Elle m’a expliqué que, dans les limites d’une solide et précise méthode numismatique à laquelle elle attachait le plus grand prix, l’ensemble du public avait besoin de telles comparaisons, suggestives et qui portaient à la réflexion même si elles n’étaient pas vraiment scientifiques (l’ensemble du public, nous y compris, en tant que citoyens, même si nous sommes des spécialistes d’Histoire antique). Je n’étais alors pas hostile à ce genre d’idées et je continue à lui être favorable, quand l’auteur de la comparaison veille à prendre un certain nombre de précautions, comme l’avait fait M. Scharloo. Je pense que de telles comparaisons méritent d’être discutées, et c’est ce que j’ai essayé de faire dans cet article. Madame Valérie Hannin a partagé ce point de vue et elle a accueilli l’article dans la revue dont elle était alors, et continue à être, responsable.

La longueur de mon article était strictement limitée, et il est donc inévitablement très rapide. Trois ou quatre points précis auraient mérité d’être examinés plus en détail ou d’être rédigés avec plus d’exactitude. Écrire que le système monétaire augustéen a commencé à tomber en pièces sous la dynastie des Sévères, c’est aller vite en besogne ! De même, s’il est vrai qu’à l’époque d’Auguste, le denier était une pièce d’argent presque pur, comme je l’ai écrit dans l’article, ce n’est plus le cas par la suite27.

Notes

  1. De Ruyt 1983 ; Nollé 1982 ; Frayn 1993 ; Lo Cascio, éd. 2000 ; Chankowski & Karvonis, éd. 2012.
  2. Andreau 1978b ; 2000 ; 2012b.
  3. Andreau 1974 ; 2003.
  4. Voir par exemple les titres suivants : Ellis, éd. 2011 ; Holleran 2013 ; Monteix & Tran, éd. 2011 ; Olivito 2013 ; Van Andringa, éd. 2007.
  5. Flohr & Wilson, éd. 2017.
  6. Kurke 1991 ; Reden 1995 (2e éd., 2003).
  7. Andreau 2001, 176-184 (correspondant aux p. 93-99 de l’édition anglaise de 1999) ; Andreau 2010, 161-165.
  8. Voir par exemple Andreau 2001, 183-184.
  9. Lerouxel 2008 ; 2012a ; 2012b ; 2016.
  10. Ligt & De Neeve 1988 ; Ligt 1993.
  11. Gell. 2.28.6.
  12. Andreau 1997b [article n°14 du présent volume].
  13. Publication de mon intervention du colloque de Londres : Andreau 2007d.
  14. Andreau 2007c [article n°13 du présent volume].
  15. J’ai présenté une autre version de ce texte, un peu moins élaborée, dans une Journée de travail organisée par Y. Roman et J. Dalaison, et il a été publié dans les actes de cette Journée (Andreau 2008a).
  16. Andreau & Maucourant 1999.
  17. Rathbone 1991.
  18. Gara 1976.
  19. Butcher & Ponting 2014.
  20. Andreau 2005b, 332-333.
  21. Nappo 2018.
  22. Howgego 1990, 4-11.
  23. À ce sujet, voir Andreau 1985b [= 1997a, 203-209].
  24. Rathbone 2013 ; Rowlandson 2001 ; et Lerouxel 2018.
  25. Lerouxel 2018.
  26. De Romanis 2012 ; Nappo 2018.
  27. Pour une synthèse de l’histoire de la monnaie romaine, voir Metcalf, éd. 2012.
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Posté le 15/02/2021
EAN html : 9782356133731
ISBN html : 978-2-35613-373-1
Publié le 15/02/2021
ISBN livre papier : 978-2-35613-375-5
ISBN pdf : 978-2-35613-374-8
ISSN : 2741-1818
7 p.
Code CLIL : 3385
http://dx.doi.org/10.46608/primaluna4.9782356133731.14
licence CC by SA

Comment citer

Andreau, Jean (2021) : “Marchés, prix et monnaie. Préface”, in : Andreau, Jean, éd., avec la coll. de Le Guennec, Marie-Adeline, Martin, Stéphane, Économie de la Rome antique. Histoire et historiographie. Recueil d’articles de Jean Andreau, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 4, 2021, 191-198, [En ligne] https://una-editions.fr/marches-prix-et-monnaie-preface [consulté le 15 février 2021].

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