En sciences sociales, l’ordre est affaire de choix. Il concerne l’agencement rhétorique des arguments dans la démonstration et l’efficacité heuristique de l’enquête dans l’établissement d’une séquence, d’une série, d’un parcours. C’est l’enjeu de l’ordre qui gouverne la conception intellectuelle du recueil et de la collection. La forme du catalogue d’exposition de Sendas epigráficas porte, en son tout, les stigmates d’une réflexion sur l’ordre des idées et des objets dans leur capacité à témoigner de la diversité de la documentation épigraphique d’une part, et des actions scientifiques et artistiques qui ont permis son analyse d’autre part.

Le livre et l’exposition imposent la linéarité, la succession, un mouvement dans le plan. Le mur de la salle et la page du livre déterminent le passage d’un objet à l’autre en progressant dans un espace ordonné, balisé, fléché, contraint par la juxtaposition à aller de l’avant. Une telle dictature formelle, celle d’une progression inéluctable, est l’analogie épistémologique et muséographique de la notion d’évolution appliquée à la documentation. Diffusion de l’alphabétisation, amélioration des techniques d’écriture, émergence d’une administration, efficacité de la bureaucratie définissent les conditions sociales d’un progrès qui ne peut que se refléter dans les usages épigraphiques participant du contrôle des hommes et des institutions par l’écrit. L’ordre documentaire se soumet lui aussi à la linéarité d’une évolution chronologique ; et les pages des grandes collections d’édition des inscriptions fabriquent, souvent involontairement, un arbre généalogique des pratiques épigraphiques : on avance dans le temps en tournant les pages et le progrès devient une évidence, l’évolution une nécessité ; la confrontation de la nouveauté et de l’archaïsme parait inévitable. Tout est en ordre. Chronologique ou non, l’exposition est un parcours de la même nature. Certains musées matérialisent les possibilités de visite par des lignes peintes au sol ; à chaque parcours, sa couleur (rouge pour le cours du temps, vert pour les thèmes, jaune pour un focus sur les “incontournables”). Fil d’Ariane, la ligne évite le désordre ; elle est le rail de survie qui garantit le plaisir esthétique. On ne se perd plus : les œuvres s’enchaînent sans à-coups et leurs intervalles servent de liant dans le passage de l’une à l’autre, comme l’espace blanc du pointillé renforce le caractère implacable de la ligne – même interrompue elle progresse.

L’ordre de l’exposition, l’ordre de la documentation relèvent donc de la figure de la ligne. Or rien n’oblige à ce que cette ligne soit droite ; et le parcours inaltérable, inévitable et contraint se fait hésitant et heurté ; l’étape devient flânerie, le chemin devient exploration. Sendas epigráficas a bel et bien cherché à briser cette ligne documentaire en associant les œuvres et les objets indépendamment de leur ordre chronologique, de leur appartenance aux catégories fermées des sciences auxiliaires, du temps de leur création. Et l’ordre que propose inévitablement l’exposition – il serait vain de penser que le désordre peut régner dans une intention de l’espace – est celui des formes et de ce que leurs échos produisent. L’ordre est ici un régime qui permet de considérer que l’initiale ornée dans le manuscrit et la lettre peinte sur l’enduit sont du même ordre. En bouleversant de la sorte une succession que devrait refléter un traitement de la documentation (sa datation, sa définition, sa catégorisation), on expose l’objet en ce qu’il est de l’ordre de l’inscription et non l’inscription en ce qu’elle est de l’ordre de la documentation. Ce déplacement intellectuel est le parcours réel de l’exposition, et s’il répond bien à un fonctionnement sur le principe de la ligne, celle-ci est le moyen de signifier une relation de nature et non une évolution ou un progrès. L’ordo, au sens liturgique, désigne moins l’enchaînement des gestes et des événements du rituel que leur logique interne, leurs correspondances, leurs relations. L’exposition Sendas epigráficas, en inventant (au sens médiéval du terme) l’ordo d’objets disparates, anachroniques ou abscons, trace à son tour une ligne brisée dans la documentation ; elle isole des fragments d’écriture et les tisse les uns aux autres. L’ordre n’est plus seulement la succession, mais le “bon ordre”, l’ordonnancement, la distribution qui produit, agit et transforme.

Ambiguïté Survivances Engagement
Pau
Chapitre de livre
EAN html : 9782353111589
ISBN pdf : 2-35311-159-9
ISSN : 2827-1963
Code CLIL : 4055; 3711;
Posté le 26/02/2024

Pictogrammes de l'ouvrage

Sciences
Arts
Critique
Matière
Signe
Temps
Ordre
Ambiguïté
Survivances
Engagement

Comment citer

Debiais, Vincent, “Ordre”, in : Debiais, Vincent, Uberti, Morgane, éd., Traversées. Limites, cheminements et créations en épigraphie, Pessac, PUPPA, collection B@lades 3, 2024, [en ligne] https://una-editions.fr/traversees-ordre [consulté le 26/02/2024]
doi.org/10.46608/balades3.9782353111589.24
licence CC by SA
couverture du livre Traversées. Limites, cheminements et créations en épigraphie
Illustration de couverture • photo de l'exposition Sendas, Casa de Velasquez (© Morgane Uberti).

Cet ouvrage a obtenu le soutien financier du Centre de recherches historiques (EHESS-CNRS).

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