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Pour une anthropologie de la guerre en Gaule

La majeure partie de la Gaule cultive
deux choses avec le plus grand zèle :
l’art militaire et l’habileté oratoire.”
Caton, Les Origines, 2.3

Dans toute la Gaule, il y a deux sortes d’hommes qui comptent et jouissent des honneurs […] l’une est celle des druides, l’autre celle des cavaliers”1. Cette caractérisation par César de la noblesse gauloise, bien qu’elle soit depuis toujours communément admise, ne laisse pas de poser problème. On ne reviendra pas sur la place privilégiée accordée aux druides qui peut trouver des explications convaincantes. On n’examinera ici que la curieuse définition donnée à ce qui devait constituer la plus grosse part de la noblesse, ces  “cavaliers”. Les traducteurs des deux derniers siècles, qui se sont affrontés aux difficultés lexicales du Bellum Gallicum, ont, les premiers, réagi à ce qui leur a paru une curiosité gauloise et tenté à leur manière de répondre à l’étonnement provoqué par l’irruption dans le paysage social gaulois de ces equites ; ils ont traduit le mot par notre français “chevaliers” qui soulève plus de questions qu’il n’en résout. Ce dernier est, en effet, chargé de lourdes connotations, référence instinctive au monde médiéval, évocation moins évidente de l’ordre équestre romain, qui ne fait qu’obscurcir plus encore l’image très vague que l’on peut avoir de ces guerriers. César, deux chapitres plus loin, dit, en effet, d’eux : “ils prennent tous part à la guerre”2.

Devons-nous donc croire que la nature de la noblesse était essentiellement guerrière jusqu’à la fin du IIe s. a.C., si l’on estime que Poseidonios d’Apamée est lui-même auteur de cette affirmation que César n’a fait que copier, ou tout au moins jusqu’au IIIe s. a.C., si l’historien et géographe grec a réutilisé pour sa description de la Gaule un écrivain plus ancien, Éphore ou Timée de Taormina ? Cette question ouvre une problématique plus générale autour du guerrier en Gaule, de sa place dans la société et de son rôle dans l’histoire des différents peuples. Il faut déplorer qu’après les deux siècles pendant lesquels l’histoire des Gaulois s’est constituée, s’est développée avec difficulté, avant de risquer disparaître dans le celtisme, l’anthropologie de la guerre ne soit pas apparue encore comme une nécessité première de l’étude de la Gaule.

L’image du guerrier, de la caricature nationaliste à la tyrannie de la civilisation matérielle

Il est paradoxal que, malgré des données littéraires abondantes et de qualité, le guerrier et la guerre n’aient jamais été des thèmes de recherche privilégiés par les historiens et les archéologues qui se sont penchés sur la Gaule. Le seul, à une haute époque, qui ait eu un regard de sociologue et de psychologue sur ceux qu’il appelle déjà “nos anciens Gaulois” n’est autre que Montaigne qui, dans ses lectures choisies, relevait quelques mœurs et usages méritant d’être médités par la postérité. Ainsi notait-il à propos des flèches des Romains que “les Gaulois nos cousins, en Asie, haïssoyent ces armes traistresses et volantes, duits à combattre main à main avec plus de courage” et de citer le célèbre passage de Tite-Live consacré à la bataille du mont Olympe3. Ses successeurs ont vite oublié sa leçon et l’on s’étonne de l’indigence des propos que les premiers historiens des Gaulois, au XIXe s., tiennent sur ces guerriers qui, sous leur plume, ne sont même pas reconnus comme tels.

Le meilleur exemple est donné dès 1833 par le plus célèbre d’entre eux, Michelet. Il brosse un tableau des Gaulois qui ne sera jamais démenti par la suite : “Peuple de guerre et de bruit, ils courent le monde l’épée à la main”4. Dans les années qui suivent, l’image romantique se meut en caricature sous la plume d’historiens qui pourtant se veulent pédagogues, Henri Martin puis Ernest Lavisse. À leurs yeux, le Gaulois est batailleur plus que guerrier ; il est aussi querelleur et donc indiscipliné. Les raisons de ce changement de discours sont bien connues et ne méritent pas qu’on s’y attarde ici5. Il nous suffit d’indiquer que leur lecture très interprétative de sources antiques, que souvent ces auteurs n’ont pas eux-mêmes consultées mais qui les ont connues par l’intermédiaire d’Amédée Thierry, fondateur de la discipline, a durablement marqué les esprits6. Depuis, la passion des Gaulois pour la guerre, leur fougue et leur puissance guerrière ont généralement été considérées comme des défauts et la marque même, sinon de leur sauvagerie, du moins du retard de leur civilisation. Pourtant, à la même époque, de l’autre côté du Rhin, le grand historien allemand, Theodor Mommsen, développait sur les Celtes de la Gaule un discours plus positif, remarquant qu’ils étaient doués pour la guerre et en avaient fait métier : “La seule organisation à laquelle ils fussent propres, était l’organisation militaire, dans laquelle les liens de la discipline dispensaient l’individu d’efforts personnels. […] C’étaient les véritables soldats de fortune de l’Antiquité”7. Il est le premier à faire une comparaison qui connaîtra par la suite quelque succès : “Bien des traits nous rappellent en eux la chevalerie du Moyen Âge”.

Curieusement de telles analyses sont demeurées sans influence sur l’archéologie de l’âge du Fer alors naissante. Les découvertes en Champagne et en Italie du Nord d’innombrables sépultures livrant des armes n’invitèrent pas les archéologues à se pencher sur la société gauloise, pas même sur les hommes qui portaient des objets dont on commençait à pressentir les grandes qualités technologiques. On se contenta de qualifier ces individus de “chefs”, appellation vague dont le sens évolua au cours du temps. Il évoqua tout d’abord les bandes d’envahisseurs dont les mieux connues sont les hordes barbares de la fin de l’Empire romain puis, récemment, il permit d’assimiler la société gauloise à de lointains systèmes tribaux8. Quasiment aucun archéologue, pas même Joseph Déchelette qui faisait preuve d’une connaissance honorable des sources antiques, ne fit le rapprochement entre ces porteurs d’armes et les equites, voire les principes, qui peuplent la chronique de la Guerre des Gaules. Le seul qui fasse exception notable est Salomon Reinach9 dont la pratique de l’archéologie n’était qu’une parmi ses multiples activités intellectuelles. Ses recherches comparatistes et sa très grande connaissance des historiens et géographes grecs et latins lui permirent de faire de belles découvertes et notamment l’une qui concerne plus précisément notre sujet. Il s’agit de son étude sur l’épée gauloise, plus spécialement sur le prétendu mythe de sa mauvaise qualité. Partant du principe élémentaire mais jamais appliqué par d’autres, selon lequel les Gaulois n’ont pu conquérir une partie du monde antique, s’ils étaient équipés de mauvaises armes, il remet en cause les assertions bien connues de Polybe sur le fer mou utilisé pour elles10. Au passage, il applique à l’archéologie et à l’histoire le précepte de Rabelais selon lequel “science sans conscience n’est que ruine de l’âme”, aux dépens d’E. Brizio, directeur du musée de Bologne, et du comte Gozzadini, inventeur de la célèbre tombe de Ceretolo. Pour conforter les affirmations de Polybe, ils citaient un texte qui n’a jamais existé et se sont “donné le ridicule de prouver qu’ils citaient Tite-Live sans avoir pris la peine de l’ouvrir”. Le même Brizio, persistant dans l’erreur, parce qu’il constatait la qualité de certaines épées de l’Italie du Nord, n’hésitait pas, de plus, à voir en elles une production étrusque. Salomon Reinach prouve sans peine que les épées gauloises, du Ve au Ier s. a.C. étaient d’une facture remarquable et que le ploiement de nombreux exemplaires découverts en sépulture n’était attribuable qu’à un rite, observable d’ailleurs dans d’autres civilisations.

L’exemple de Reinach n’a pas été suivi, comme il a été dit. Et jusqu’à la fin du XXe s. les archéologues ne s’intéressèrent qu’aux objets, sans se demander dans quel but ils avaient été fabriqués, par qui et comment, et surtout ce qu’ils nous apprennent sur ceux qui s’en servaient et sur la place que ces derniers occupaient dans la société. Pour masquer leur étroitesse d’esprit, ils avaient entre-temps forgé un nouveau concept aussi commode qu’infécond, celui de civilisation matérielle. Des décennies, bientôt des siècles, furent consacrés à classer les objets, en l’occurrence les armes, suivant leur apparence extérieure, sans que l’interrogation ne touche le problème de leur fabrication et de l’origine des matériaux utilisés ; à en étudier aussi la répartition spatiale, la densité, comme si les statistiques pouvaient se substituer à la réflexion historique.

Il faut reconnaître que dans le même temps les historiens ne montraient guère plus d’intérêt pour la guerre en Gaule, la place du guerrier dans la société et, d’une façon plus générale, pour la société elle-même. Alors qu’il consacre un volume entier à la civilisation gauloise, le deuxième de sa monumentale Histoire de la Gaule, Camille Jullian ne parvient pas à définir la noblesse11. Il parle de “degrés” en elle, évoque plusieurs de ses origines, la lignée, le patriciat, les alliances familiales et la fortune mais ne souligne même pas l’obligation qu’a le noble d’être guerrier, alors que César n’indique que cette seule condition12. Comme ses prédécesseurs et ceux qui s’inspireront de lui, il est mal à l’aise avec la guerre qu’il n’étudie que par une forme de prétérition inversée. Dans un chapitre intitulé “L’état de guerre”, il n’est à aucun moment question du guerrier, de son origine sociale, de sa formation, de sa vie quotidienne, de ses réussites, des prouesses technologiques ou des innovations en matière d’armement et de tactique. En revanche, il égrène les lieux communs les plus éculés : l’absence de discipline, le manque de sens de la stratégie et de la logistique, la fureur guerrière qui se substitue à la combativité. Curieusement, pour les illustrer, il utilise les sources les plus générales et les plus contestables, celles qui reproduisent les sarcasmes des Romains sur leur adversaire héréditaire que l’on trouve chez Cicéron ou César quand la mauvaise foi les anime. Mais nombre de passages de Polybe, de Tite-Live qui décrivent avec force détails l’organisation militaire gauloise, leurs façons de combattre, les qualités de leurs armes, la facilité des Gaulois à s’intégrer à de grandes armées multiethniques ne sont pas mis à profit.

On s’attendrait à ce qu’Henri Hubert ait éprouvé plus d’intérêt sur des sujets que sa formation préparait plus qu’un autre à étudier. Féru de sociologie et d’ethnographie, bon connaisseur des sources antiques, il s’est occupé de ce qu’il appelle la “civilisation des Celtes” dans son œuvre majeure, malheureusement inachevée, Les Celtes depuis l’époque de La Tène et la civilisation celtique13. Cependant la célèbre collection, “L’évolution de l’humanité”, pour laquelle il écrivit, l’enfermait dans un carcan historique trop contraignant et son sujet trop large, Les Celtes, le condamnait à utiliser la méthode comparatiste alors très en vogue et dont les espérances n’ont pas, par la suite, livré les résultats attendus. Ainsi abuse-t-il de la comparaison avec les Celtes dits “insulaires” qui lui fournissent moins de matière qu’ils ne l’obligent à des généralités souvent stériles. C’est particulièrement évident pour notre sujet. La guerre n’est évoquée que par un paragraphe de quelques lignes qui nous en apprennent bien moins que la seule lecture du Bellum Gallicum. Pourtant il avait intitulé avec beaucoup d’intuition ce passage “L’armée”, un concept qui n’avait encore jamais été utilisé pour les Celtes et les Gaulois.

Henri Hubert, pour ces raisons, semble finalement avoir fermé pour une longue période la porte d’une recherche anthropologique qu’il avait entrebâillée. Les voies audacieuses qu’il empruntait et les maigres résultats qu’il a obtenus ont convaincu plusieurs générations d’archéologues qu’il valait mieux s’en tenir aux données matérielles, dont la récolte paraît à tort toujours insuffisante pour autoriser la synthèse. Trois ou quatre décennies plus tard, la théorie de la New Archæology écarterait plus encore les archéologues du terrain de l’anthropologie sociale. Elle allait laisser le champ libre aux investigations les plus critiquables qu’avait commencé d’entreprendre Henri Hubert. Le comparatisme celtique puisa de plus en plus ses modèles et ses méthodes dans le comparatisme indo-européen, confinant souvent à un celtisme pseudo-scientifique.

Le phénomène guerrier

Cette situation s’est radicalement transformée à la fin des années 80, quand le phénomène guerrier s’est révélé dans toute son ampleur, sa complexité et son omniprésence. La découverte des premiers sanctuaires s’accompagna de celle d’armes qu’on ne s’attendait pas à trouver là, en si grand nombre et portant les traces d’un traitement rituel témoignant de leur place éminente dans le culte. De même nature que celles découvertes dans les sépultures, elles permettaient un autre regard sur ces dernières : elles n’apparaissaient dès lors plus aussi exceptionnelles et leur attribution à quelques chefs devait être remise en cause. La quantité stupéfiante d’épées et de lances découvertes en ces lieux montre que leur utilisation n’était pas le privilège de quelques-uns mais l’ordinaire d’une part importante de la population mâle. Leurs qualités intrinsèques, mises en évidence par les études métallurgiques alors renouvelées, auraient dû susciter un questionnement fondamental pour la compréhension de la société gauloise. Quel rôle devaient jouer des armes aussi perfectionnées ? Qui les fabriquait, avec quels matériaux et avec quels moyens financiers ?

Mais c’est l’une des disciplines-phares de l’archéologie, la typologie, qui la première a bénéficié de l’apport considérable de cette matière. Il semble qu’en ce domaine on soit allé au bout de ce qu’on peut raisonnablement attendre de telles études. Ne considérons ici que ce qu’elles apportent à la connaissance anthropologique. La multiplication des types, qu’elles mettent en évidence, est l’expression de recherches technologiques intenses et continues de la part des Gaulois. Elle est aussi une preuve supplémentaire du caractère pressant de leur préoccupation guerrière, capable de mobiliser les meilleurs techniciens et les moyens financiers les plus importants. Mais la transformation rapide de l’armement, avec la création de nouvelles armes et la modification radicale de certaines (l’épée par exemple), renseigne aussi sur un phénomène qui a pu être observé dans certaines cités grecques, l’abandon d’une tradition archaïque du combat au profit de techniques offrant de meilleures chances de victoire.

La notion de dépense que suggèrent la quantité de ces armes, leur variété, leur qualité mais aussi les ornements exceptionnels qu’assez souvent elles arborent, s’impose à l’archéologue quand il laisse de côté toute considération muséographique. À l’évidence, une part majeure de la richesse de ces sociétés se consumait dans la guerre, qui n’était pas seulement une activité mais une culture avec ses rites sociaux diversifiés. Quelques-uns s’étaient révélés d’emblée lors de la découverte des premiers sanctuaires. En ces lieux, les guerriers avaient joué un rôle de premier plan, puisque ce sont leurs propres armes ou celles de leurs ennemis gagnées à la guerre qui ont été offertes aux dieux et ont été utilisées, parfois avec les fragments de corps de ceux qui les portaient, à la décoration de l’enceinte cultuelle. Il apparaît ainsi que le guerrier occupait une place éminente dans la pratique sociale majeure qu’est l’exercice de la religion. Mais n’était-ce pas seulement la preuve de la condition aristocratique des guerriers qui, avec les druides, s’étaient octroyés toutes les formes de pouvoir, laissant au reste de la population la charge de l’économie ?

D’autres travaux de terrain, au cours des trois dernières décennies ont apporté de nouveaux éléments de réponse. Les guerriers dont on commençait à connaître les pratiques rituelles et funéraires trouvèrent enfin leur place dans une vie plus quotidienne, c’est-à-dire chez eux, dans leur maison et sur leur terroir. La multiplication des fouilles sur l’habitat rural permit d’extraire parmi de nombreux établissements agricoles une catégorie particulière qu’on s’est empressé de qualifier d’“aristocratique”, parfois à mauvais escient. Là, les bâtiments et les enclos où ils prennent place sont plus conséquents et témoignent surtout d’une conception d’ensemble quasi architecturale, que les matériaux employés ne contredisent pas, bois en grande quantité, pièces métalliques, torchis en abondance. Le mobilier volumineux retrouvé sous forme de détritus indique mieux encore le haut statut social des habitants qui ont consommé de la viande de porc, de mouton mais aussi de bœuf en grande quantité, qui disposaient d’une vaisselle variée et ne prenaient même pas soin de recycler nombre d’outils et de pièces de fer. Ces données matérielles ne permettent pas, dans de nombreux cas, de voir dans ces propriétaires terriens de grands aristocrates. La présence d’armes parfois en nombre important autorise cependant à reconnaître en eux les représentants de la classe guerrière qui nous occupe. Assurément, parmi les paysans qui occupaient ces grandes fermes, se trouvait un certain nombre d’individus mâles qui ne passaient pas exclusivement leur temps aux travaux agricoles mais devaient être amenés à utiliser au moins temporairement les armes qui furent découvertes dans les vestiges de leur maison.

Un aménagement particulier découvert au centre du vaste ensemble de la villa de Montmartin permet d’entrevoir ce qu’a pu être la vie quotidienne de ces hommes14. Il s’agit d’une enceinte d’un hectare de superficie, située au centre des constructions. Dépourvue de bâtiments à l’exception d’un petit autel couvert, reproduction en échelle réduite de celui de Gournay-sur-Aronde qui n’en est distant que de deux kilomètres, elle ressemblerait à s’y méprendre à un sanctuaire si elle n’était pas beaucoup plus vaste et si l’autel ne se trouvait pas en position très décentrée. Les armes et les fragments de crânes humains qui y ont été découverts suffisent à prouver que le lieu était voué à des activités guerrières, peut-être très diverses, entraînement, joutes, réunions, culte. La présence de reliefs de repas en grand nombre et témoignant de la qualité des mets et des boissons consommés indique aussi que ces activités étaient ponctuées de banquets, comme il est habituel pour les assemblées religieuses ou les réunions politiques. Les puissants murs formant l’enceinte suggèrent que ce qui s’y déroulait devait si ce n’est demeurer caché au reste de la communauté, tout au moins être radicalement séparé des activités agricoles et artisanales pratiquées à sa périphérie immédiate. Aussi a-t-on pu penser, à la lumière de telles découvertes, que les porteurs d’armes n’occupaient qu’une place réduite dans la production agricole. Au-delà du problème de leur place dans la société, se pose ainsi la question de la nature de l’économie d’une société qui consacrait tant de place à la guerre et à ceux qui la pratiquaient. Nous y reviendrons.

Les guerriers

L’étape suivante des recherches sur la guerre en Gaule devait logiquement aboutir à une véritable anthropologie. Qui étaient ces guerriers ? Comment vivaient-ils ? Quelle était leur place dans la société ? Assez curieusement, ce sont les restes humains découverts sur les sanctuaires qui ont permis les progrès les plus remarquables de la connaissance, tout d’abord physique, des hommes. Les milliers de squelettes exhumés des sépultures n’avaient jusqu’alors suscité que le plus faible intérêt. Les quelques os humains découverts à Gournay ont, au contraire, attisé la curiosité des anthropologues physiques. La pratique du trophée du crâne de l’ennemi, connue surtout par la littérature et l’iconographie antiques, a pu être confirmée mais aussi enrichie par la mise en évidence d’un type mal documenté, le trophée collectif sur le lieu de culte lui-même. Ces os ravivaient aussi la question du sacrifice humain. Parmi la douzaine d’individus dénombrés s’en trouvait une moitié dont le sexe n’est pas déterminé avec assurance et pourrait appartenir au genre féminin. Les os montrent également des traces de dépeçage in situ. Ce sont deux caractéristiques qui, a priori, s’accordent mal avec la simple récolte de cadavres provenant d’un champ de bataille plus ou moins éloigné. Il apparut donc que le corps du guerrier bénéficiait d’un statut particulier : il n’était pas promis systématiquement à une sépulture mais pouvait, au contraire, être littéralement réifié15.

Mais, en ce domaine, ce sont les vestiges de Ribemont-sur-Ancre qui constituent la source la plus monumentale. Environ cinquante mille ossements appartenant à près de cinq cents individus forment le seul témoignage connu de ce que pouvait être un bataillon de Gaulois, des Armoricains ou péri-Armoricains décimés aux environs des années 260 a.C. sur les bords de la Somme, où ils étaient venus régler par les armes quelque contentieux avec les Ambiens. Leur très grand nombre rend possible la détermination des caractères physiques d’une population homogène de guerriers. La morphologie nous apprend qu’il s’agit très majoritairement d’hommes dont la moyenne d’âge est plutôt jeune mais comprenant des individus de plus de quarante ans, ainsi que de quasi-enfants âgés de moins de quatorze ans. Il n’est pas exclu que figurent parmi eux de rares femmes. La stature des guerriers est plutôt haute puisqu’elle est équivalente à celle de nos contemporains. Le plus remarquable est sans doute que les os ne présentent pas, dans leur très grande majorité, de pathologie de type arthrosique, ni de marque de malnutrition, mais qu’ils témoignent souvent d’une très forte musculature. On a donc une population en quelque sorte triée par ses origines, son entraînement et son alimentation. Ce sont, comme l’écrit Jannick Ricard, “sans aucun doute, des professionnels de la guerre”16. Ils n’ont pas connu les pénibles travaux agricoles qui déforment la colonne vertébrale et mettent à mal l’harmonie du squelette. Tout indique, au contraire, qu’ils connurent très tôt et intensivement pendant toute leur existence l’entraînement à la course, à la lutte, au maniement des armes. Assurément ils ne pourvoyaient pas eux-mêmes à leur subsistance.

Les equites

Parmi eux, nous apprend encore Jannick Ricard, se trouvaient des cavaliers dont la pratique équestre était si soutenue, et ce depuis le plus jeune âge, qu’elle avait laissé des marques sur les fémurs dont la tête avait dévié de sa position habituelle. Leur probable allure de cow-boy devait leur rendre difficile la course à pied, peut-être même la simple marche. Ce qui nous ramène bien évidemment à notre interrogation initiale. Doit-on voir dans ces guerriers spécialisés les equites dont parle César ? On ne saurait apporter une réponse directe. Car il est possible que cette qualité de “cavalier” ne soit devenue avec le temps qu’un titre n’exigeant pas forcément que celui qui le tenait fût un écuyer émérite, ou qu’il ne fît la guerre que sur une monture. Les hippeis à Athènes et les hippobotes à Chalcis, comme les equites à Rome, avaient fini par désigner des classes censitaires dont les membres n’étaient plus obligés de posséder un ou plusieurs chevaux mais seulement de jouir des revenus correspondant.

Pour comprendre ce qu’écrit César sur ce sujet, il faut revenir à sa source, qu’il n’a fait que copier ou, plus exactement, résumer, en passant sous silence les informations qui lui paraissaient anachroniques. Elle a été identifiée depuis un siècle et demi par Wilhelm Mannhardt, il s’agit de Poseidonios d’Apamée qui dans le livre xxiii de ses Histoires avait consacré un long développement à la Gaule, source principale également du livre iv de la Géographie de Strabon et du livre v de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile17. Poseidonios avait fait au moins un voyage en Gaule à la fin du IIe ou plus sûrement au tout début du Ier s. a.C. À la suite de Mannhardt et des philologues allemands, les historiens ont conclu que les informations de Poseidonios étaient le fruit de ses observations personnelles ou des entretiens qu’il avait pu avoir avec des indigènes ou des commerçants romains.

Tout le célèbre passage dit “ethnographique” du livre vi du Bellum Gallicum est donc issu de la lecture par César de ce philosophe de Rhodes, qu’il avait d’ailleurs rencontré – si ce n’est dont il avait suivi les cours – comme ce fut le cas de Cicéron. C’est donc bien d’abord Poseidonios qui utilisait le terme d’hippeis pour désigner les nobles gaulois. Il faut donc se demander pourquoi il emploie préférentiellement ce mot. Est-ce la simple traduction d’un terme gaulois correspondant ? Ou est-ce une adaptation en grec d’un mot intraduisible ou qui ne faisait pas sens et que Poseidonios a voulu illustrer par une référence aux distinctions censitaires grecques ? La question est ardue et ne peut trouver de réponse simple, parce qu’on sait que César n’a pas seulement résumé les propos de son prédécesseur mais les a corrigés, en supprimant tout ce qui ne lui paraissait plus d’actualité, ou ce qui était facteur possible de confusion. Ainsi, Poseidonios a pu aussi comparer les fantassins gaulois aux zeugites qui constituaient les bataillons d’hoplites, mais cette comparaison ne figure pas dans le texte de César, elle n’eût certainement été guère parlante pour beaucoup de ses lecteurs romains. La pratique du résumé simplifié, telle que César l’a appliquée à l’œuvre de son maître en ethnographie gauloise, a beaucoup nui à la connaissance du travail de ce dernier qui, comme la majeure partie de son œuvre, a disparu sous sa forme originale.

Mais ce problème prend, dans sa complexité, une autre dimension qu’ont précisément fait mesurer les recherches récentes sur l’armement gaulois découvert dans les sanctuaires. Les plus anciennes pièces qu’on y trouve se situent chronologiquement au tout début du IIIe s., voire pour quelques exemplaires à la fin du IVe s. a.C. Et ce sont elles qui correspondent le mieux aux descriptions précises que donnent des armes Diodore et Strabon se fondant sur Poseidonios. On a donc là la preuve que, sur ce sujet précis, l’ethnographe grec n’a pas utilisé ses observations personnelles mais a repris un auteur plus ancien particulièrement bien documenté, probablement Timée de Taormina, Éphore ou même Pythéas. Cette découverte, rendue possible par une meilleure connaissance des armes de La Tène moyenne, nous renseigne ainsi sur la façon de travailler de Poseidonios. Au constat précis, mais forcément limité, qu’il a pu faire en Gaule, il a joint des notes de lecture qu’il a préalablement soigneusement critiquées. Peu lui importait que la description des armes fût encore parfaitement d’actualité, ce qui l’intéressait était la présentation d’un système social qu’il a, dans ses grandes lignes, retrouvé en Gaule deux siècles après ce qu’en avaient écrit ses prédécesseurs. Ainsi, le terme d’hippeus, utilisé pour désigner le noble qui, aux IVe et IIIe s., possédait un cheval ou un char pour aller à la guerre, lui parut-il encore convenir à une époque où cavalerie et infanterie étaient bien distinctes mais où la première paraissait de loin privilégiée.

Ce sont, en effet, d’autres raisons qui ont conduit le philosophe, amateur d’histoire et de sciences, à faire le rapprochement entre la civilisation gauloise et des faits grecs qui n’étaient plus d’actualité au moment où il écrivait, mais qui demeurèrent à l’esprit de tout intellectuel grec jusqu’au début de notre ère. Quand il décrit les banquets des guerriers gaulois ritualisés selon une stricte hiérarchie et qui se terminaient par des duels, moins l’expression d’une agressivité barbare qu’une forme de compétition qui tient à la fois du jeu et de l’entraînement, nous songeons à la culture chevaleresque si bien décrite par Georges Duby18. Mais lui pensait aux récits d’Homère et à l’ancienne société des Spartiates. Chez le premier, on voit des princes qui sont l’équivalent des roitelets gaulois, vivant dans leur austère demeure campagnarde, auprès de leur troupeau de cavales et de bovidés, s’entourant d’une compagnie de guerriers qui sont leurs égaux. Polybe, que Poseidonios garde évidemment en mémoire, appelait ces bataillons de Gaulois qui envahirent la Cisalpine des “hétairies”, littéralement des “compagnies”, hommes solidaires, groupés autour d’un chef qu’ils défendent, tandis que lui les protège19. Ce sont eux que César appelle un siècle plus tard et à bon droit un patron et une clientèle, parce qu’entre temps l’argent s’est souvent substitué à l’honneur. Chez les guerriers spartiates dont le poète Tyrtée exprime au mieux la psychologie et la morale, c’est l’éthique chevaleresque qui offre les meilleures comparaisons avec celle des equites gaulois des temps plus anciens. Les Gaulois étaient habitués à combattre nus, longtemps ils ne se soucièrent pas de fortifier leur habitat. Leur corps était un rempart. La mort leur paraissait dérisoire et il semble que les druides aient développé à leur intention un accès à l’immortalité par une mort qui se devait d’être héroïque.

Noblesse gauloise et économie

Poseidonios a donc eu raison d’assimiler les nobles gaulois à ces “cavaliers” et à une autre catégorie d’hommes qui en étaient l’équivalent dans le monde spirituel, les druides. Au IIe s. a.C., l’état de noble se justifiait avant tout et encore presque exclusivement par une condition guerrière nécessitant de posséder un ou plusieurs chevaux, un palefrenier, peut-être un écuyer et évidemment les armes pour équiper les uns et les autres. Ces obligations avaient des incidences à la fois financières (il fallait posséder les moyens pour s’offrir ces biens qui étaient de grand prix) mais aussi éducatives (le noble guerrier devait avoir été formé dès le plus jeune âge). Un noble pouvait échapper à l’obligation militaire en devenant druide, mais ni l’héritage d’une fortune familiale, ni l’obtention d’une magistrature ne pouvaient l’en dispenser.

César est-il justifié à reprendre cinquante ou soixante ans plus tard  les assertions de Poseidonios? On serait tenté de répondre négativement, parce que dans les décennies qui avaient précédé la conquête romaine, une grande partie de la Gaule s’était convertie au commerce et aux affaires. Beaucoup s’étaient considérablement enrichis. Leur fortune leur permettait de s’acheter une clientèle suffisamment nombreuse pour qu’elle puisse leur obtenir des magistratures civiques. On pense évidemment aux deux frères éduens, Dumnorix et Diviciac, tous deux très liés aux commerçants et à la classe équestre romaine, ayant reçu l’un et l’autre les charges et les responsabilités les plus importantes dans leur cité. César ne les présente pas comme de grands guerriers, ce qui signifie pour le moins qu’eux-mêmes ne revendiquaient pas un tel titre, pas plus que Diviciac ne se réclamait de sa dignité de druide20. Cependant, le récit de la Guerre des Gaules nous apprend que tous deux ont activement participé aux opérations militaires, Diviciac commandant lui-même en 57 a.C. l’armée éduenne chargée de neutraliser les Bellovaques sur leur territoire, Dumnorix étant à la tête d’une importante cavalerie qu’il avait constituée à ses frais. Les monnaies à son effigie le représentent d’ailleurs comme un guerrier en armes et comme le chef d’un bataillon dont il brandit l’enseigne. Ainsi, même chez le peuple le plus romanisé culturellement, les valeurs guerrières paraissaient-elles primordiales, au moins se présentaient-elles ainsi symboliquement.

Que dire donc des autres peuples ? Des Arvernes, des Parisii, dont les armées étaient commandées par des vieillards qui, comblés d’honneur, ne voulaient pas renoncer à ce qui leur paraissait leur plus grand privilège21 ? Enfin l’on sait que chez les Éduens encore en 60 a.C., la condition de sénateur était assortie d’une obligation militaire qui avait valu à tout le sénat, à l’exception de Diviciac, de périr dans le combat contre les Germains d’Arioviste22. Mais d’autres faits sont encore plus probants. Les contingents de mobilisables qu’évoque le narrateur de la Guerre des Gaules ne sont pas de pures élucubrations et, même légèrement outrés, indiquent que les peuples pouvaient armer le cinquième de leur population, comme on le voit clairement à propos des Bellovaques dont il est dit que sur 100 000 hommes 60 000 étaient déclarés d’“élite”, autrement dit qu’ils étaient parfaitement armés et entraînés. Cette part considérable de la population qui pouvait se livrer à la guerre n’est pas contestable, sinon au prix de doubler les estimations habituelles de la population de la Gaule. D’autres traits culturels, toujours rapportés par César, attestent aussi le poids d’une tradition guerrière archaïque. Le conseil de guerre chez les Trévires demeure fortement ritualisé et s’inaugure par ce qui s’assimile à un sacrifice humain23. Les décisions militaires les plus lourdes de conséquences sont scellées par un serment de nature religieuse prononcé sur les enseignes réunies en faisceau24.

Cette réalité guerrière qui perdura jusqu’à la conquête romaine doit évidemment nous porter à nous interroger sur la nature de l’économie des peuples gaulois. Tout d’abord parce qu’elle a été cause d’une dépense considérable de la part de quelques-uns d’entre eux qui n’avaient pas avec leurs seules ressources naturelles les moyens de l’assumer. Une part non négligeable de la population non seulement ne travaillait pas, mais consommait la majeure part de la production assurée par le reste de la population. Dans le meilleur des cas, l’élevage et l’agriculture permettaient seulement l’autarcie. Mais elles ne pouvaient sûrement pas produire les richesses nécessaires à l’achat des minerais ou des métaux utilisés dans des volumes importants pour la réalisation des armes en grand nombre évoquée précédemment. D’où venaient donc les fonds que les guerriers consommaient ? La réponse est dans la question. Les richesses supplémentaires que la guerre exigeait venaient de la guerre elle-même, qui rapportait du butin, des esclaves, des troupeaux ou des rétributions et des soldes par le mercenariat abondamment pratiqué entre les IVe et IIe s. a.C.

L’économie de nombreux peuples fut donc avant tout une économie guerrière, même si l’agriculture y occupait une place majeure, parce que cette dernière servait avant tout aux guerriers et à leurs activités. C’est cet état de la société et de l’économie qui a suscité le rapprochement entre le monde gaulois et celui du Moyen Âge. Il ne se justifie pas, en effet, seulement par la figure des equites qui, par leur équipement et leur place dans la société, étaient assez comparables aux chevaliers médiévaux, mais surtout par un type de rapports humains propres aux sociétés guerrières. Nous en avons vu, avec Poseidonios, quelques aspects purement sociaux. Il en existait d’autres plus déterminants pour la structure économique, on pense particulièrement à la propriété du sol. Comme dans les sociétés grecques archaïques, elle fut en Gaule tout d’abord le fait des guerriers, dont les armes et le cheval leur permettaient de conquérir par la force et souvent loin de nouvelles terres. Ces appropriations foncières transportèrent dans le domaine économique des types de rapports dérivés de celui du compagnonnage militaire, la vassalité, entre autres, qui fit des clients du patron les tenants de fiefs avant l’heure, qu’ils exploitaient pour eux-mêmes et pour lui. Il est évidemment difficile d’illustrer par les découvertes archéologiques ces réalités immatérielles mais certainement des recherches effectuées sur des territoires entiers, comme nos collègues anglais les pratiquent depuis de nombreuses années, doivent permettre la mise en évidence d’un système cohérent de relations entre les exploitations agricoles, chemins et pâturages communs, enclos s’intégrant à un même ensemble, pouvant traduire de tels rapports de suzeraineté.

L’avenir d’une anthropologie de la guerre

Après les découvertes étonnantes de Ribemont et de Tintignac, la recherche sur le guerrier gaulois semble marquer le pas. On se demande ce que l’exploration archéologique pourrait livrer de nouveau ou de quoi révolutionner la problématique. Mais certainement faut-il moins attendre des données matérielles elles-mêmes, que de notre réflexion sur elles et des moyens à mettre en œuvre pour la mener jusqu’à son terme. Car beaucoup de questions que ces sites majeurs ont posées restent en suspens. Examinons les principales et demandons-nous si de nouvelles approches méthodologiques peuvent permettre de leur apporter réponse.

La richesse de certaines découvertes est parfois un obstacle à l’analyse et leur fait jouer le rôle de prisme déformant. Ainsi, les armes de Gournay, dont on ne connaît toujours pas les origines géographiques, ont semblé révéler la grande diversité de l’armement à une époque donnée, en l’occurrence le IIIe s. a.C. Mais celles de Ribemont, pour la même époque, délivrèrent ensuite un message contraire. Elles sont étonnamment peu variées et montrent la plus grande uniformité. On en conclut logiquement – et la nature même de la découverte le confirme – qu’elles équipaient un même bataillon. Si c’est le cas, les études métallurgiques qui avaient connu un regain d’intérêt grâce aux armes de Gournay mais avaient buté sur leur infinie variété, devraient pouvoir être remises en chantier sur celles de Ribemont et confirmer dans les matériaux et la technologie utilisés une semblable homogénéité. Il faudra alors reprendre un autre questionnement, lui aussi laissé à l’abandon, celui de l’usage de ces armes. Par usage, il faut entendre ici les techniques de combat sur lesquelles les traces de coups, portés non seulement sur les armes mais aussi sur les os humains, doivent pouvoir renseigner. De profondes entailles dont l’épaisseur est celle d’une lame de rasoir, des os de membre sectionnés par un seul coup d’épée ne supposent pas seulement des fers au tranchant de la plus grande qualité mais aussi des techniques de combat appropriées. En ce domaine, seule l’expérimentation et la comparaison peuvent faire progresser l’étude. Le port de l’épée par le fantassin et par le cavalier, son usage par l’un et l’autre, le maniement du bouclier, l’utilisation des lances qui tiennent plus de la pique que du trait sont des questions non résolues à ce jour. Et on ne comprendra guère mieux les descriptions très précises par quelques auteurs du combat des Gaulois, si une réponse convaincante ne leur est pas apportée.

Mais ce sont évidemment les recherches sur la nature physique et sociale du guerrier qui sont promises à la carrière la plus riche, parce que celui-ci, dont les os de ses représentants furent découverts dans des centaines de sépultures, n’a jusqu’alors pas bénéficié d’examen anthropologique digne de ce nom. Il faut donc que ce qui a été engagé sur les restes des sanctuaires le soit aussi sur ceux exhumés des tombes. Ces défunts ont-ils vraiment combattu ? À quel âge sont-ils morts ? Avaient-ils la même constitution physique que ceux rencontrés dans les sanctuaires ? Comment se distinguent-ils par leur morphologie du reste de la population funéraire où ils ont trouvé place ? Ce sont là des questions de base qui devraient être la priorité des recherches sur les sépultures. Mais il faut aussi aller beaucoup plus loin dans les investigations entreprises sur la grande collection des os de Ribemont. Seules les recherches génétiques permettront de savoir si dans le bataillon qui a péri au combat figuraient une ou plusieurs femmes, comme le suggère la morphologie de quelques os. Elles devraient également dire si des liens de parenté unissaient plusieurs de ses membres, comme il était courant dans les armées antiques. Les études sur leur alimentation devraient aussi nous renseigner sur leur origine : ont-ils partagé les mêmes nourritures et, dans ce cas, proviennent-ils, d’un même milieu géographique ? Les études morphologiques sur les ossements doivent également mettre en évidence la spécialisation guerrière : les cavaliers avaient-ils été formés spécifiquement et depuis le plus jeune âge ? En était-il de même des fantassins dont les membres inférieurs pourraient garder la trace d’un développement anormal de la musculature ? Ces deux groupes, s’ils sont mis en évidence, ont-ils connu les mêmes conditions de vie et entretiennent-ils entre eux quelques relations de parenté ? Ces questions n’ont rien de présomptueux et les démarches pour leur donner réponse ne sont pas irréalisables, mais peut-être exigent-elles du temps, des moyens et le renoncement à l’attrait du bel objet. Un os humain de guerrier est infiniment plus précieux, par les informations qu’il a gardées enfermées en lui, que le moindre bout de métal, fût-il d’or. Aussi faudra-t-il, pour avancer dans le domaine de la génétique, admettre que l’archéologue qui découvre une sépulture laisse la place au chercheur généticien qui mettra en oeuvre, pour exhumer les os, d’autres protocoles que ceux utilisés couramment depuis des décennies. L’enjeu de ce changement d’attitude est tout simplement la connaissance de ces populations anciennes, la reconnaissance de groupes et, à un horizon envisageable, la réponse à des questions qui dépassent le seul champ épistémologique de l’archéologie : qui sont les Celtes, les Ligures, les Ibères, par exemple ?

Bibliographie

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Notes

  1. Caes., Gal., 6.13.1.
  2. Caes., Gal., 6.15.1.
  3. Montaigne 1.48 ; Liv. 38.21.
  4. Michelet 2008, 40.
  5. Pomian 1997, 2245-2300.
  6. Thierry 1828.
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  12. Caes., Gal., 6.15.1.
  13. Hubert 1932.
  14. Brunaux & Méniel 1997, 106 sq.
  15. Brunaux et al. 1985.
  16. Ricard & Brunaux 2009.
  17. Mannhardt 1875.
  18. Posidon., Fr., 16.
  19. Pol. 2, 17, 8-12.
  20. Cic., Div., 1, 41, 90.
  21. Caes., Gal., 7.57.3.
  22. Caes., Gal., 1.36.1.
  23. Caes., Gal., 5.56.
  24. Caes., Gal., 7.2.2.
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Chapitre de livre
EAN html : 9782356134929
ISBN html : 978-2-35613-492-9
ISBN pdf : 978-2-35613-493-6
Volume : 1
ISSN : 2827-1912
Posté le 08/05/2024
Publié initialement le 01/02/2013
9 p.
Code CLIL : 3385 ; 4117
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Licence ouverte Etalab

Comment citer

Brunaux, Jean-Louis, “Pour une anthropologie de la guerre en Gaule”, in : Krausz, Sophie, Colin, Anne, Gruel, Katherine, Ralston, Ian, Dechezleprêtre, Thierry, dir., L’âge du Fer en Europe. Mélanges offerts à Olivier Buchsenschutz, Pessac, Ausonius éditions, collection B@sic 1, 2024, 651-660, [en ligne] https://una-editions.fr/pour-une-anthropologie-de-la-guerre-en-gaule [consulté le 08/05/2024].
doi.org/10.46608/basic1.9782356134929.55
Illustration de couverture • D'après la couverture originale de l'ouvrage édité dans la collection Mémoires aux éditions Ausonius (murus gallicus, Bibracte ; mise en lumière SVG).
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