Dans un témoignage bien connu relatif à Archytas de Tarente, le célèbre homme politique pythagoricien actif dans la première moitié du IVe siècle, Jamblique décrit le comportement exemplaire du maître à l’égard de son personnel servile1. Au retour d’une campagne contre les Messapiens, le stratège revient inspecter ses propriétés (εἰς ἀγρὸν ἀφικόμενος) et constate que ses terres ont été entretenues avec force négligence (οὐκ εὖ τῶν περὶ τὴν γεωργίαν ἐπιμελείας πεποιημένους). Plutôt que de sévir contre son intendant, Archytas préfère tempérer sa colère, afin de ne pas lui infliger un traitement trop sévère. La même anecdote est probablement attribuée à un autre pythagoricien tarentin2, Cleinias, par Spintharos, le père du célèbre musicologue péripatéticien Aristoxène de Tarente, qui fut le premier à écrire une Vie de Pythagore dont les fragments sont dispersés chez les auteurs antiques, notamment Porphyre et Jamblique3. L’histoire émane d’Aristoxène qui a connu le gouvernement d’Archytas et qui est lui-même un membre de l’élite tarentine, il faut donc que cette anecdote s’insère dans un contexte historique vraisemblable pour le public contemporain. Par conséquent, au-delà du modèle éthique, certes non négligeable, que dépeint le musicologue tarentin dans cet extrait, ce sont les possibles informations historiques sur l’exploitation des terres à Tarente, vers le milieu du IVe siècle, qui peuvent attirer l’attention de l’historien4. Il est certain qu’Archytas dispose d’une bonne aisance financière qui transparaît par ailleurs dans les quelques fragments conservés de ses œuvres.5 Son intérêt pour les questions agricoles pourrait également se manifester dans un fragment transmis par Varron qui évoque un livre d’Archytas relatif aux res rusticae.6 Toutefois, dans le cas du stratège tarentin comme dans celui de Cleinias, l’accumulation du patrimoine foncier n’est pas liée à un quelconque rattachement au pythagorisme, mais probablement à un héritage familial qui a fructifié et a été amplifié7. Les auteurs qui rapportent l’anecdote au sujet des terres du Tarentin s’intéressent finalement au contrôle remarquable dont fait preuve Archytas dans une perspective éthique. Ainsi, il n’est qu’un membre de l’élite parmi d’autres qui se rend sur son domaine. À la lecture de ce témoignage, rien ne permet d’envisager que les pythagoriciens contemporains d’Archytas auraient une certaine façon d’agir vis-à-vis de leur patrimoine foncier et du territoire en général.
Il s’agit toutefois d’un fragment qui s’insère dans un contexte particulier, celui de Tarente dans le deuxième quart du IVe siècle a.C. À cette époque, ceux qui sont appelés ou s’appellent pythagoriciens sont dispersés entre l’Italie, la Grèce continentale et l’Égée. Ils ne forment apparemment pas un groupe cohérent et uni, bien que les sources littéraires laissent entrevoir l’existence de réseaux entre plusieurs individus8. Il semble par ailleurs que, pour les contemporains comme pour les chercheurs modernes, la définition de ce qu’est un pythagoricien demeure une question débattue. Les critères proposés par les spécialistes pour identifier qui est un pythagoricien ou ne l’est pas sont jugés insuffisants pour embrasser la totalité des sources qui mentionnent des tenants du pythagorisme. À cette difficulté s’ajoutent la nature fragmentaire des sources et leur aspect diachronique. Pour pallier cette difficulté, certains chercheurs préfèrent s’en tenir à une définition restrictive et généralement a priori qui introduit des biais dans les développements relatifs au contenu potentiel d’un enseignement, voire d’une philosophie proprement pythagoricienne. Nous avons fait le choix, dans un article précédemment paru, de concevoir le pythagorisme comme un “air de famille” (Familienähnlichkeit) au sens de Ludwig Wittgenstein, ce qui permet de cerner les stratégies mises en place par les auteurs antiques pour inclure et exclure des individus de la catégorie “pythagorisme”9. En parallèle de cette catégorisation étique émanant d’auteurs qui ne se rattachaient pas eux-mêmes au pythagorisme, il devait exister des critères émiques qui permettaient à des individus de se définir comme pythagoriciens et d’être reconnus par leurs contemporains.
Cette approche doit rester valable pour les périodes les plus anciennes du pythagorisme, lorsque les sources font état de l’existence de communautés, les hétairies pythagoriciennes, qui se rencontrent dans les cités d’Italie méridionale10. Cela ne signifie pas que ces regroupements ont disparu au IVe siècle bien entendu, mais qu’ils sont bien plus dispersés, avec un mode d’organisation probablement très varié11. Archytas peut bien avoir fait partie d’un réseau de pythagoriciens reconnus à Tarente. Toutefois, une différence substantielle semble être l’absence de rôle politique joué collectivement par les regroupements pythagoriciens contemporains du stratège tarentin, tandis que les sources sont en quantité plutôt fournie à ce sujet pour les hétairies, ou plutôt l’hétairie de Crotone, de la fin du VIe siècle jusqu’au milieu du Ve siècle. Il existe en outre plusieurs indices qui relient la participation politique des pythagoriciens au problème de la répartition et de la distribution des terres, comme si l’usage de la chôra à des fins de production agricole et d’enrichissement constituait un enjeu fondamental pour les tenants du pythagorisme. Ainsi, ceux qui s’appelaient pythagoriciens et étaient reconnus comme tels à Crotone auraient eu un intérêt marqué pour l’exploitation du territoire civique. Par extension, cette préoccupation aurait pu se muer en intérêt commun des hétairies. À cette série d’hypothèse vient se greffer une description, couramment évoquée dans les travaux sur les communautés pythagoriciennes, comme une hétairie réunie par la mise en commun des biens et des terres. Pour autant, ce raisonnement n’a pas vraiment débouché sur une interrogation concrète des modalités exactes d’exploitation et d’usage de la chôra par les pythagoriciens, si tant est que celles-ci présentent une quelconque spécificité. Les spécialistes du pythagorisme ont plutôt considéré le problème des biens fonciers des pythagoriciens dans une perspective politique12. Dans leurs travaux, la question de l’exploitation des terres et de l’occupation du territoire apparaît de façon incidente dans la supposée gestion commune des terres par les membres des hétairies, ou lors de l’annexion de la chôra de Sybaris. Indépendamment de ce courant de recherche sur le pythagorisme et de l’interprétation des sources littéraires en général, des équipes archéologiques ont tenté de saisir les dynamiques d’occupation du territoire crotoniate entre la fin du VIe siècle et le milieu du Ve siècle13. Ces données appréciables ne permettent toutefois pas de faire un lien explicite avec les données textuelles situées sur un autre plan, puisque les périodes cruciales de l’histoire de l’occupation de la chôra entre 510 et 450 ne sont pas spécifiquement renseignées par les prospections. Des travaux plus récents ont davantage considéré la question de l’exploitation de la chôra comme un phénomène dynamique qui permet, entre autres, de saisir la nature du système politique crotoniate14. Pour autant, l’hypothèse d’un mode d’exploitation spécifique du territoire par les hétairies pythagoriciennes n’est pas abordée en tant que telle. Les données pour la Tarente d’Archytas permettent d’écarter cette proposition comme nous l’avons vu en introduction, mais il est légitime de suivre cette piste pour Crotone à la fin de l’époque archaïque et dans la première moitié du Ve siècle. Si l’hypothèse énoncée ci-dessus s’avérait vérifiée, il serait également envisageable de considérer l’exploitation pythagoricienne des terres de la chôra comme un des multiples critères susceptibles d’être mobilisés par les auteurs antiques à des fins de définition de la catégorie “pythagorisme”.
La communauté des biens à Crotone selon Timée
Il convient de revenir aux différents témoignages pour comprendre s’il existe vraiment une spécificité pythagoricienne en la matière. Quelques mises au point s’imposent pour ressaisir les données du problème. En premier lieu, il faut s’arrêter sur le système politique de Crotone pour comprendre comment s’y insèrent les pythagoriciens. Les sources semblent évoquer, dans une première lecture, un conseil (συνέδριον)15, les Mille (οἱ χίλιοι)16, un conseil des anciens (γερόντων ἀρχεῖον)17 et une assemblée (ἐκκλησία)18. Traditionnellement, les tenants des politiques pythagoriciennes ont jugé que les Mille formeraient un corps civique restreint, bien défini à la fin de l’époque archaïque, qui constituerait une oligarchie terrienne. Parmi les Mille et les archontes se trouveraient notamment des pythagoriciens19. Ce raisonnement en termes de politeia a toutefois été remis en cause pour brosser un portrait dynamique des institutions crotoniates d’époque tardo-archaïque. Maurizio Giangiulio soutient ainsi que le conseil est un organe distinct des Mille, peut-être constitué des anciens, mais qu’il n’existe pas d’assemblée ou de conseil des chilioi20. En outre, dans le processus de formation de la cité, ce nombre évoque le corps civique en formation sans limitation du nombre de membres. Les Crotoniates sont donc les Mille. Ils se considèrent non pas comme un groupe restreint ou des meilleurs parmi tous, mais comme le plus grand nombre. Il serait donc incorrect de parler d’oligarchie terrienne pour Crotone à l’époque archaïque. Giangiulio est plus enclin à évoquer un équilibre politique dont il faut toutefois noter la fragilité à la fin du VIe siècle. Il existe en effet à Crotone une majorité d’hommes (τὸ πλῆθος) qui semblent non seulement jouer un rôle politique et décisionnel négligeable, mais qui, en outre, ne bénéficient pas de l’accès à la terre, en particulier celles conquises sur Sybaris en 51021. Il faut donc reconnaître, si nous comprenons bien les propos du tenant de cette thèse complexe, mais stimulante, que les Mille finissent par former un groupe fermé de citoyens qui limitent les privilèges politiques et fonciers du reste des habitants de Crotone. Les premiers apoikoi décident donc, à un moment donné, de fermer le corps civique en se dotant de facto de la prééminence politique et foncière22.
C’est à ce groupe que devraient appartenir des pythagoriciens, mais il est légitime de se demander si tous les tenants du pythagorisme à Crotone sont bien partie intégrante des Mille ou ont accès aux magistratures. C’est une hypothèse difficile à démontrer et qui réclamerait un traitement plus extensif, mais il faut toutefois noter que les sources identifient les pythagoriciens comme des membres de l’élite ou font état d’un discours qui les assimile aux aristoi23. Il existe certes un risque de distorsion ou d’anachronisme possible lié à l’emploi de ces notions, mais il est tout de même vraisemblable qu’elles reflètent la représentation politique et la richesse des pythagoriciens, tout du moins lorsque le corps civique crotoniate commence à se fermer, soit probablement à la fin de l’époque archaïque. Même dans une démarche minimaliste qui revient à supposer qu’une partie des tenants du pythagorisme ne sont pas inclus parmi les Mille, il paraît probable qu’une majorité des pythagoriciens ait disposé des privilèges civiques. Les sources antiques, malgré quelques données chiffrées concurrentes, mais non recevables pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici, fixent la composition de l’hétairie pythagoricienne de Crotone à trois-cents membres ou distinguent entre des membres proches de Pythagore et d’autres plus périphériques24. Il s’agit vraisemblablement de valeurs arrondies qui peuvent témoigner d’un degré d’implication différent entre les pythagoriciens. Il faut toutefois noter que, dans le cas où les hetairoi sont tous en âge de participer à la vie politique de la cité, un groupe d’une telle ampleur est susceptible d’orienter ou d’impulser largement les décisions politiques.
Or, à en juger par plusieurs sources, les pythagoriciens ont un intérêt spécifique pour la question foncière, notamment lorsque des tensions émergent au sujet de la répartition des terres. Une source particulièrement éloquente à ce sujet demeure le compte-rendu transmis par Jamblique des étapes d’une stasis qui se déclenche probablement en 453 à Crotone25. Le néoplatonicien a déjà examiné le récit historique d’Aristoxène qui fait état d’un premier conflit entre Kylôn et Pythagore, aboutissant au départ du second, puis plus tard, d’une révolte des partisans de Kylôn, les Kylôniens, contre les pythagoriciens, aboutissant à l’incendie du lieu de réunion de ces derniers, dont ne réchappent que Lysis et Archippos26. Les pythagoriciens des autres cités abandonnent alors la vie politique et, après quelques pérégrinations, rejoignent Tarente ou la Grèce continentale où ils finissent par disparaître honorablement. Il est aujourd’hui bien connu que les sources antiques ont tendance à confondre le conflit qui oppose Kylôn à Pythagore et la révolte qui prend en partie pour cible les pythagoriciens. Il est toutefois notable qu’Aristoxène soit l’un des seuls à séparer dûment les deux épisodes, avec Apollonios, sur lequel nous nous pencherons très bientôt. Le récit aristoxénien met surtout l’accent sur la disparition des élites gouvernantes après l’incendie du local de réunion pythagoricien par les Kylôniens, tout en notant que Tarente accueille quelques réfugiés, avec Rhègion qui joue également ce rôle, mais très temporairement27. Le déroulement très linéaire de la version aristoxénienne des exils pythagoriciens, reprise par Nicomaque de Gérase selon Jamblique, est doublement suspect, d’abord parce qu’il passe de nombreux détails sous silence, ensuite parce qu’il est orienté de façon à faire croire à la disparition du pythagorisme avec les “derniers pythagoriciens” de Phlionte, dans le dernier tiers du IVe siècle28.
Jamblique passe ensuite à la version d’autres auteurs avant de se pencher sur les propos d’un certain Apollonios qui propose un récit original29. La critique a reconnu en Apollonios un auteur intermédiaire qui résume, complète et transforme, une version d’une source antérieure. Il est aujourd’hui globalement admis que Timée de Tauromenion est à l’origine du noyau substantiel de ce récit, même s’il est parfois délicat de saisir ce qui revient à l’historien et ce qui est rajouté ou déformé par Apollonios, voire Jamblique30. Il est raisonnable de rapporter à Timée la présentation de la structure historique des événements. Crotone est touchée par une révolte démocratique qui s’enracine dans les conflits relatifs à l’absence de partage des terres sybarites31. Le dèmos se réunit alors exceptionnellement et pour la première fois en assemblée afin de débattre du problème foncier et de la représentation politique des plus humbles et des aporoi. Les pythagoriciens représentent alors un groupe politique important dans le débat, mais faisant face à un groupe d’opposition composé de certains parmi les Mille, favorable à des réformes démocratiques et foncières, tandis que les pythagoriciens sont hostiles à toute évolution des institutions. Deux orateurs, Kylôn et Ninôn, montent alors à la tribune pour défendre les propos des factions politique, mais aussi, dans le cas du second, pour calomnier l’hétairie. Il réussit à créer un véritable mouvement de haine contre les pythagoriciens qui sont attaqués, puis chassés de la cité. S’ensuivent des vicissitudes et une stasis qui débouche sur un arbitrage du conflit par Tarente, Métaponte et Kaulônia. Les pythagoriciens et leurs familles sont reconnus coupables, puis exilés, leurs biens et leurs terres sont redistribués.
Dans le cadre d’une étude sur les usages de la chôra de Crotone par les pythagoriciens, cet extrait revêt une importance cruciale. Une grande partie des chercheurs interprètent en effet les crispations autour de la question foncière à partir de la théorie du “communisme des biens” chez les pythagoriciens crotoniates32. Elle repose à la fois sur le long développement que Jamblique consacre à la question de la formation des pythagoriciens et surtout un fameux proverbe de Timée qu’il attribue aux pythagoriciens contemporains de Pythagore (καθ’ οὓς χρόνους ὁ Πυθαγόρας)33 :
‘Les biens des amis appartiennent à la communauté’. L’expression s’applique aux personnes généreuses. Le proverbe, dit-on, fut énoncé en Grande Grèce, à l’époque où Pythagore voulait persuader ses habitants de considérer tous leurs biens comme indivis. Timée s’exprime ainsi dans le livre 9 : ‘Comme les jeunes venaient le trouver parce qu’ils voulaient venir le fréquenter, il n’y consentit pas sur-le-champ et dit qu’il fallait aussi que les biens de ses disciples fussent mis en commun’. Puis, bien plus loin, il dit : ‘C’est à cause d’eux que l’on se mit à dire en Italie que les biens des amis appartiennent à la communauté’34.
L’interprétation de ce fragment dépend en premier lieu de la signification donnée à κοινὰ. La traduction ci-dessus le rend par “communauté”, mais il est plus commun de traduire par “entre amis, les choses sont communes”. Riccardo Vattuone a noté combien Timée se positionnait dans une controverse politique et philosophique avec Aristote et Platon en cherchant dans le passé des exemples authentiques d’isonomia, contraires aux conceptions plus abstraites et utopiques du IVe siècle35. Il proposerait donc une reconstitution du pythagorisme qui servirait de fil conducteur à son développement général. Toutefois, dans le fragment transmis par le scholiaste, comme le souligne Zhmud, il n’est pas explicitement question de la communauté des biens, mais plutôt du partage avec d’autres pythagoriciens rencontrés par hasard (τὰς οὐσίας κοινὰς εἶναι τῶν ἐντυγχανόντων), selon les normes de la philia pythagoricienne.36 Diogène Laërce et Jamblique citent toutefois Timée quant à la mise en commun des biens, avant de s’accorder partiellement sur la formation des disciples, incluant le partage des possessions et l’admission finale auprès du maître. Deux possibilités sont alors envisageables : soit les deux auteurs puisent à une source intermédiaire qui a mal interprété Timée, soit cette source, ou Timée lui-même, proposait effectivement une synthèse sur la formation des aspirants à l’hétairie qui incluait la mise en commun des biens. Il faut noter que le scholiaste de Platon précise que Timée poursuivait un développement assez important (μετὰ πολλὰ) avant d’aboutir au proverbe qui devait résumer son propos. Il est donc loisible de penser que Diogène, et surtout Jamblique, ont inversé l’ordre de la démonstration, en commençant par le proverbe. Par conséquent, leurs propos communs peuvent tout aussi bien résumer ceux de Timée que ceux qu’une source intermédiaire a intercalés pour travestir le propos de l’historien sicilien qui pouvait bien se restreindre à des exemples de philia pythagoricienne37.
L’administration des terres des pythagoriciens et ses implications politiques
À titre d’hypothèse, supposons toutefois que Timée évoquait effectivement la mise en commun des biens entre tous les membres de l’hétairie qui se considéraient comme des philoi. Dans ce cas, il semble nécessaire que ces derniers soient également administrés en commun, ce que semble affirmer Jamblique quand il évoque les politikoi aux compétences législatives et économiques (οἰκονομικοί τινες καὶ νομοθετικοὶ ὄντες) et les oikonomikoi qui ressemblent à un doublon du groupe précédent ou une sous-catégorie38. Une fois encore, la source de Jamblique au sujet de ces informations est apparemment Timée, mais ces catégories paraissent anachroniques39. Dans la logique du développement du néoplatonicien, l’administration exemplaire des biens communs permet de les faire fructifier à des fins non expliquées, si ce n’est leur restitution en quantité double pour les exclus de l’hétairie40. Si toutefois Timée menait un exposé sur l’administration des biens, ce devait être dans une perspective économique qui dépasse la simple anecdote jamblichéenne41. Un parallèle avec les discours que Pythagore adresse à différents groupes sociaux de la cité à son arrivée peut livrer des informations complémentaires42. La critique a identifié un noyau remontant à Timée dans les longs développements de Jamblique qui a utilisé des sources intermédiaires, en particulier Apollonios43. Dans le discours, demandé à Pythagore par les Mille, devant le synedrion des anciens, le Samien défendrait l’idée de l’administration (διοικεῖν) de la patrie comme d’un dépôt en commun (κοινῇ παρακαταθήκην) à transmettre (παραδόσιμον) sans altération44. Il est possible de comprendre ces propos comme une référence à la politeia de Crotone qui devrait demeurer inchangée, mais ce serait en contradiction avec la dynamique de constitution du corps civique présentée par Giangiulio. L’autre possibilité est d’y voir une référence à la prospérité de l’économie de la cité. Ces propos résonnent beaucoup avec ceux de Jamblique sur les administrateurs des biens communs, mais avec un changement d’échelle. On passe ainsi de l’hétairie à la cité et de l’égalité entre amis (φιλότης ἰσότης) à celle entre citoyens (ἅπασιν ἴσοι τοῖς πολίταις). Un peu plus loin dans le discours, Jamblique complète le propos en expliquant que l’administration de la maison d’un conseiller (τὴν ἰδίαν οἰκίαν οὕτως οἰκονομεῖν) peut être ramenée à l’identique à celle de la patrie (εἰς ἐκείνην ἀνενεγκεῖν)45. L’articulation entre ces trois niveaux présente une coloration platonicienne indéniable qui invite à la prudence46. Si le fond de la démonstration remonte à Timée, ce dernier commettait un anachronisme, à moins qu’une source intermédiaire de Jamblique ait forcé la comparaison entre l’oikos, l’hétairie et la cité. Il faut noter que Diogène Laërce précise qu’à l’issue de sa formation, un disciple du maître était “admis dans sa maisonnée” (ἐγίνοντο τῆς οἰκίας αὐτοῦ)47. Si ces propos remontent à Timée, alors il faut admettre, comme Vattuone, que la reconstitution de l’historien sicilien a bien pour but de trouver des antécédents à la République platonicienne. L’hypothèse de la mise en commun des biens n’en devient pas forcément suspecte sur le plan historique, mais elle est passible de distorsions polémiques. Elle resterait toutefois l’une des thèses fondamentales à partir de laquelle Timée a élaboré sa propre définition du pythagorisme crotoniate.
Il est toutefois notable que ce n’est pas seulement dans le discours de Pythagore aux membres du synedrion que l’idée d’administration économique de la cité apparaît. Dans un passage rarement commenté de la Vie de Pythagore jamblichéenne, il est question de la bonne gestion des revenus publics dans lesquels les hommes politiques pythagoriciens s’abstiennent de puiser (ἀπεχόμενοι δὲ δημοσίων προσόδων)48. La suite de l’extrait insiste sur la volonté des cités de conserver un gouvernement pythagoricien, malgré les calomnies (πολλῶν δὲ γιγνομένων κατ’ αὐτῶν διαβολῶν). Or Jamblique répète mot pour mot ces informations en les attribuant à Aristoxène lorsqu’il rapporte l’incendie de la maison de Milôn par les Kylôniens49. Il est donc tentant d’attribuer la première partie de l’extrait sur les revenus publics au musicologue tarentin50. L’extrait du discours au synedrion et les propos probables d’Aristoxène renvoient à l’idée que l’administration et le gouvernement des cités constituent un patrimoine qu’il faut se garder d’aliéner pour le bien commun. La méfiance est de mise face aux propos rapportés par Jamblique, car la bonne administration des fonds publics fait partie de certains poncifs du bon gouvernement. À l’inverse, les tyrans et les démagogues peuvent être accusés de dilapider les revenus publics, sans toutefois qu’il s’agisse d’un cas systématique51. Dans cette perspective, il serait nécessaire pour une partie des pythagoriciens de prévenir toute division des terres dont les produits sont réservés au bon fonctionnement du gouvernement et, à en croire Timée, à l’accroissement des biens communautaires des hetairoi. Puisque les dèmosioi prosodoi sont tirés des biens immobiliers et mobiliers appartenant à la cité, il se pourrait bien que les pythagoriciens préfèrent puiser dans leurs fonds communautaires plutôt que dans ceux de la communauté des citoyens crotoniates pour assurer les dépenses civiques. Or ces fonds sont garantis par l’exploitation des terres et la fructification des biens de l’hétairie. Pour garantir leur prestige et leur représentation auprès du corps civique, certains pythagoriciens (ἔνιοι τῶν Πυθαγορείων / τινες) pratiqueraient donc une politique de mobilisation partielle de leur richesse au profit de la cité. Ceci n’est pas sans rappeler le fragment d’Archytas évoqué en introduction et pourrait constituer un anachronisme d’Aristoxène ou des pythagoriciens visant à façonner l’image d’un régime politique idéal dans de nombreuses cités d’Italie dans la première moitié du Ve siècle52. A priori, ce fragment serait aussi en désaccord avec les propos de Timée qui considèrerait les pythagoriciens comme une communauté unie et idéologiquement uniforme. Ce n’est vraisemblablement pas le cas.
Chez Timée, le pythagoricien est un individu investi en politique, en relation avec ses amis, mais aussi avec tous les autres citoyens, c’est-à-dire les chilioi bien présents et les conseillers du synedrion, qui doivent, grâce au redressement moral impulsé par Pythagore, s’aligner sur une politique commune garantissant la prospérité et la continuité de la cité53. Certains pythagoriciens semblent même se démarquer en matière d’oikonomia, y compris la fille ou la femme du sage, Theanô, qui est tenue en haute estime dans la littérature pseudo-pythagoricienne54. Toutefois, pour être un bon administrateur de la cité, il faut supposer une participation politique active qui serait impossible à un disciple en formation. Pour les mêmes raisons, il est difficile d’envisager l’exploitation des domaines fonciers propres. Cette deuxième proposition explique que Jamblique ait eu besoin d’une source mentionnant des intendants des biens mis en commun, mais ceci ne résout pas le premier problème. Il est loisible de penser que Timée ne parlait pas des politikoi et oikonomikoi et se concentrait sur les implications politiques du pythagorisme, auquel cas Jamblique mobilise une autre source. Une autre possibilité serait d’introduire l’idée que l’historien sicilien établissait des degrés d’intégration des pythagoriciens dans l’hétairie et qu’une part des disciples se consacraient plutôt à la politique et à l’administration des biens, sans suivre de près Pythagore. Cette deuxième piste a été explorée par Philippe Horky qui note que ceux qui sont admis auprès de Pythagore après leur mise à l’épreuve de cinq ans sont appelés esôterikoi55. Or il existerait également des exôterikoi dont les sources font discrètement mention56.
Ces catégories recoupent partiellement celles des akousmatikoi et mathèmatikoi, malgré l’apparence a priori contradictoire des sources57. Avec une grande prudence, mais de bons arguments, Horky propose que la bipartition entre esôterikoi proches du maître, et exôterikoi, investis en politique et chargés de la gestion des biens, remonte à Timée. Cette bipartition n’exclut pas que les intimes de Pythagore aient également joué un rôle dans les affaires de la cité, mais ils s’y investiraient avec un certain détachement et après les années de formation. Ces catégories se maintiendraient après le départ de Pythagore, car l’hétairie se réorganiserait pour faire des esôterikoi les proches de Pythagore, titulaires de la connaissance transmise directement par le maître et jalousement gardée. Selon Horky, une autre résultante de la constitution de ces groupes serait qu’une volonté de communiquer le savoir pythagoricien à l’extérieur de l’hétairie aurait émergé progressivement chez les exôterikoi. Celle-ci aurait mené à un conflit interne entre des factions, l’une de conservateurs recoupant les ésôterikoi, l’autre de réformateurs, les exôterikoi, représentée notamment par Hippase58. Ce dernier apparaît d’ailleurs avec Theagès59 et un certain Diodôros, au demeurant inconnu, parmi ceux des Mille (ἐξ αὐτῶν τῶν χιλίων) favorables aux réformes juste avant la tenue de l’assemblée étendue (μετὰ δὲ ταῦτα συνιόντων τῶν πολλῶν) qui précède la révolte démocratique60. Il est notable que ces trois individus ne soient pas qualifiés ici de pythagoriciens, probablement parce qu’en tant que membres de la faction favorable aux réformes et exôterikoi, ils étaient dédaignés par ceux qui se considéraient comme les “vrais” pythagoriciens, c’est-à-dire les esôterikoi.
La question des terres apparaît plutôt au second plan dans cette partie de la fascinante thèse d’Horky. Il faut toutefois noter que les exôterikoi, en tant qu’administrateurs des biens fonciers et participants fréquents dans les affaires publiques ont un meilleur ancrage dans la réalité politique de leur temps. En suivant la thèse de Giangiulio, ce groupe de pythagoriciens fait face d’abord à la clôture du corps civique qui génère des tensions avec les exclus de la politique et de la propriété terrienne, mais aussi au conservatisme des esôterikoi. On nuancera l’assertion de Giangiulio qui pense que les pythagoriciens idéalisent le système politique antérieur à la révolte démocratique comme une constitution traditionnelle qui nie le développement de la communauté politique et devient donc anachronique61. Apparemment, c’est seulement une partie de l’hétairie qui façonne cette image idéale, tandis que les pythagoriciens plus réformateurs sont conscients de la montée des tensions. En outre, l’exigence de répartition des terres portée par les exclus de la politique va à l’encontre des intérêts des esôterikoi dont les biens prospèrent et garantissent sans doute une certaine aisance aux membres de l’hétairie. À l’inverse, les exôterikoi semblent ouverts au débat avec le dèmos, ce qui provoque une véritable scission au sein de la communauté crotoniate.
L’implication des factions pythagoriciennes dans la révolte démocratique
Il est donc possible de comprendre comment le récit d’Apollonios, transmis par Jamblique, mais remontant en partie à Timée, s’insère dans un schéma historique retraçant la manière dont des factions ont pu émerger parmi les pythagoriciens et dans l’espace public. L’historien sicilien articule ainsi l’engagement politique des hetairoi avec l’organisation de la communauté, tout en liant les dynamiques internes à l’hétairie avec l’évolution politique de Crotone. Une donnée supplémentaire à l’appui de cette hypothèse serait qu’Empédocle était considéré comme un disciple de Pythagore62. Il n’est pas exclu que Timée ait choisi de privilégier une chronologie basse pour relier les deux personnages en reculant à la toute fin du VIe siècle ou au début du Ve siècle le départ du sage vers Métaponte. Toujours est-il que l’historien précise qu’Empédocle a été exclu de l’hétairie pour avoir plagié des enseignements pythagoriciens (ἐπὶ λογοκλοπίᾳ). Or Empédocle apparaît comme un partisan des aspirations démocratiques et un adversaire de la tyrannie en public63. Il est supposé avoir introduit des réformes auprès des Mille d’Agrigente, même si Timée note que ses vers sont en contradiction avec son engagement dans les affaires politiques. Les analogies avec la situation de Crotone, qui dégénère cependant en défaveur des pythagoriciens, invitent à considérer l’hypothèse qu’Empédocle ait été un sympathisant des exôterikoi dans le récit de Timée qui transmet une partie du savoir pythagoricien sans l’accord de l’hétairie, faisant ainsi l’objet d’une condamnation sous la pression des esôterikoi.
Il semble donc, pour en revenir au probable fragment d’Aristoxène cité précédemment, au sujet des dèmosioi prosodoi, que quelques individus aient proposé de mobiliser les revenus tirés des biens mis en commun dans la communauté pythagoricienne à des fins d’administration civique. Il serait logique d’identifier là les exôterikoi de Timée, probablement déjà en tension avec les autres pythagoriciens. Ce mode de fonctionnement résulterait d’un compromis très instable qui pourrait avoir volé en éclat. Comme le souligne Apollonios, les terres de Sybaris issues de la conquête sont accaparées par les pythagoriciens, mais il ne précise pas quand exactement, puisqu’il se contente d’une chronologie relative comportant la prise de Sybaris, le départ de Pythagore et l’occupation des terres prises par la force de la lance (δορίκτητον) aux Sybarites64. Le seul point ferme de la chronologie est la bataille du Traeis en 510, tandis que le départ de Pythagore ne peut avoir eu lieu qu’après le conflit avec Kylôn. Ailleurs, Jamblique précise que celui-ci est qualifié d’exarque des Sybarites (τῷ Συβαριτῶν ἐξάρχῳ), c’est-à-dire qu’il exerce au nom de Crotone le contrôle sur la cité récemment annexée et donc les terres65. Même si Kylôn occupait déjà cette fonction lorsqu’il était aspirant pythagoricien, rien ne précise qu’elle lui a été retirée après qu’il a été rejeté de l’hétairie. Il est donc possible d’envisager que les pythagoriciens n’ont pas effectivement mis la main sur les terres de Sybaris après 51066. Quand bien même ce fût le cas, une telle prétention aurait été contrecarrée par le tyran Cleinias, dont l’activité est fixée dans les années 49067. Par conséquent, le refus de partager les terres serait postérieur à cette tyrannie et coïnciderait avec le retour des exilés, probablement réfugiés temporairement à Terina68. Peut-être résulte-t-il de la tentative de refonder Sybaris en 47669. Quoi qu’il en soit, il semble que les pythagoriciens les plus conservateurs aient fini par refuser le partage des terres à une période où le nombre d’exclus de la propriété foncière et de la participation politique augmente. L’éventuel usage des revenus tirés des biens communs au profit de la cité, alors prôné par les exôterikoi, finit par devenir insuffisant face aux revendications du plus grand nombre.
Dans ce climat de tension, les pythagoriciens les plus impliqués en politique doivent donc se positionner par rapport à une réforme des modalités d’accès aux magistratures et aux terres. Lorsque l’ekklèsia se rassemble en 453, elle réunit donc l’ensemble du dèmos. Auparavant, les factions pythagoriciennes se sont déjà affrontées devant les Mille sur la nécessité d’introduire des réformes démocratiques. Or ces affrontements doivent être un moyen pour une partie des Mille, qui ont également des intérêts fonciers et ne sont pas pythagoriciens, de désigner certains des membres de l’hétairie comme les responsables de la situation70. Apollonios parle alors de conflits familiaux avec les pythagoriciens comme une des causes du ressenti de certains individus parmi les Mille (ἡγεμόνες δὲ ἐγένοντο τῆς διαφορᾶς οἱ ταῖς συγγενείαις <καὶ> ταῖς οἰκειότησιν ἐγγύτατα καθεστηκότες τῶν Πυθαγορείων). On peut envisager deux interprétations : Apollonios peut faire référence ici à des affaires internes aux familles étendues des pythagoriciens, c’est-à-dire à des affrontements entre esôterikoi et exôterikoi au sein de la syngeneia71. Il peut aussi faire état d’alliances et de liens familiaux contractés entre des pythagoriciens et des membres des Mille qui ne sont pas pythagoriciens72. Dans le premier cas, il s’agirait d’une reconstitution des événements émanant des esôterikoi en conflit avec les exôterikoi ou d’une mécompréhension de l’auteur de la source qui rapporte les événements. Dans le deuxième, il s’agirait de la trace d’une tentative d’une partie des Mille de faire passer les pythagoriciens pour responsable du conflit avec le dèmos. Si une partie du développement qui suit, relatif aux griefs familiaux, émane bien d’Apollonios et trouve sa substance chez Timée, il faudrait privilégier la deuxième hypothèse. En effet, les syngeneis ne supportent pas la mise en commun des biens dont ils sont privés (τῷ τὰς οὐσίας ἀλλήλων μὲν παρέχειν κοινάς, πρὸς ἐκείνους δὲ ἐξηλλοτριωμένας)73. Or les esôterikoi et les exôterikoi, en tant que philoi de l’hétairie, ont en commun ces biens. L’accusation ne peut donc avoir été portée que par des représentants des Mille extérieurs à la communauté pythagoricienne de Crotone. Si cette reconstitution s’avère correcte, alors l’ensemble des pythagoriciens auraient fini par être désignés comme boucs émissaires auprès du dèmos par Ninôn, représentant des Mille contre l’hétairie. Toutefois, cette proposition rend difficilement crédible l’affrontement armé entre Theagès et Dèmokèdès (“l’ami du peuple”, étrangement nommé). Dans ce cas, il est envisageable que le récit des événements émane d’une tradition favorable aux esôterikoi, dans laquelle Theagès, en tant que partisan des réformes, était considéré comme un traitre. D’aucuns pourraient objecter que Theagès ne figure pas dans le catalogue qui clôt la Vie de Pythagore de Jamblique et émane d’Aristoxène, mais il est clairement associé à Hippase qui, lui, est reconnu comme un pythagoricien par diverses sources. En outre, il a été pris comme autorité pour un traité pseudo-pythagoricien (Θεάγους Πυθαγορείου), le Περὶ ἀρετῆς74. Comme le note Constantin Macris, son effacement d’une grande partie de la tradition pourrait bien constituer une damnatio memoriae similaire à celle qui a frappé Hippase, mais plus efficace en raison de la diffusion des écrits du second qui garantissaient une certaine renommée en dehors de l’hétairie75. Il reste à savoir si l’engagement de Theagès contre Dèmokèdès a une valeur historique. Il n’est pas possible de trancher la question en l’état, mais accepter cette partie du récit revient à reconnaître, dans la perspective de l’argumentaire précédent, qu’une portion des pythagoriciens favorables aux réformes ont fini par se retourner contre les leurs.
À l’issue de l’arbitrage de Kaulônia, Métaponte et Tarente, les kratèsantes désormais au pouvoir, c’est-à-dire les partisans des réformes, ajoutent apparemment les opposants au nouveau régime en formation parmi les exilés (ἅπαντας τοὺς τοῖς καθεστῶσι δυσχεραίνοντας)76. La famille rejaillit alors dans le récit sous la forme de la γενεά qui doit désigner ainsi la descendance directe, soit les enfants des opposants (τοὺς παῖδας), qui sont exilés avec leurs parents77. Ceux qui ont encouragé la fuite (τῶν φυγάδων / φεύγειν τοὺς αἰτίους) ou qui se sont cachés dans une auberge (εἰς πανδοκεῖον ἔφυγον)78 sont jugés coupables. Il semble qu’en plus de la fuite, l’un des chefs d’accusation soit d’avoir commis de mauvaises actions dans la ville et la campagne (πολλῶν δὲ κακῶν κατὰ τὴν πόλιν καὶ τὴν χώραν ὄντων), ce qui peut renvoyer au départ de Dèmokèdès avec les jeunes de la cité, mais aussi à de probables affrontements autour des exploitations rurales des propriétaires terriens. D’autres individus, dont la source ne précise pas s’ils sont pythagoriciens, sont inclus parmi les exilés. Étant donné la tendance générale à amalgamer tous les pythagoriciens comme un groupe cohérent, il faut plutôt reconnaître ici une partie des Mille qui s’étaient rangés, silencieusement ou non, du côté des partisans de l’oligarchie. Ainsi, le nombre des exilés n’est pas circonscrit aux pythagoriciens, mais à un groupe plus important79. Toujours est-il que l’exil des familles des élites terriennes et des pythagoriciens s’accompagne d’une récupération de leurs terres et d’une redistribution des lots dans la chôra (τὴν γῆν ἀνάδαστον)80. Il ne s’agit vraisemblablement pas pour les partisans du nouveau régime de se protéger d’un acte d’impiété en séparant les enfants des parents, mais bien plutôt d’empêcher que le patrimoine foncier puisse être revendiqué par un membre de la famille. L’atimia totale permet d’exiler les coupables, de récupérer leurs biens et d’annuler les dettes que leur doivent d’autres individus81. Les conséquences de cette décision sont, d’une part, la constitution d’une diaspora étendue de pythagoriciens en Méditerranée, d’autre part la disparition temporaire de l’hétairie crotoniate sous la forme d’une communauté exploitant des terres pour en tirer des revenus. Il reste à savoir si même les exôterikoi ont fini par tomber sous le coup de la même procédure que leurs autres collègues. Sur ce point, il est difficile d’avoir un jugement ferme. Rien n’est dit de Theagès après la révolte. En revanche, Hippase est rattaché à Métaponte par une grande partie de la tradition, peut-être parce qu’il a terminé sa vie dans cette cité82. Ce départ pourrait résulter de sa condamnation à l’exil, mais peut-être davantage en raison de son désaccord avec les kratesantes et de ses possessions propres, susceptibles d’être redistribuées.
Lorsque les exilés sont rappelés plus tard, dans les années 420, au moment de l’ambassade achéenne83, il n’est pas précisé s’ils reçoivent des terres. Rien n’empêche qu’ils forment à nouveau une hétairie mettant à nouveau les biens en commun entre amis, mais si tel est le cas, les modalités d’exploitation de la terre nous échappe.
Le cheminement de la réflexion a permis de mettre en lumière les difficultés à identifier les modalités d’exploitation des terres crotoniates par les pythagoriciens. En suivant la piste de la mise en commun des biens probablement développée par Timée, malgré des difficultés d’interprétation, il apparaît que tous les membres de l’hétairie n’étaient vraisemblablement pas impliqués identiquement dans les activités d’enseignement et d’élaboration du savoir. Il devait exister une partie importante des pythagoriciens qui s’investissait en politique et devait probablement conserver la jouissance de ses biens, tout en assurant l’administration des terres que leur confiaient les membres plus impliqués dans l’enseignement au sein de l’hétairie. Le bénéfice tiré de l’exploitation de la chôra garantissait aux pythagoriciens une bonne assise financière, mais impliquait hypothétiquement qu’une partie des revenus serve à l’administration publique de la cité. En raison de la différence d’implication en politique entre les pythagoriciens exôterikoi et esôterikoi, les premiers auraient été davantage en mesure de saisir les difficultés sociales et institutionnelles liées à la clôture du corps civique à la fin de l’époque archaïque. Les tensions entre les deux groupes auraient d’abord donné lieu à des compromis, puis à la constitution de factions qui seraient peu à peu entrées en conflit. Au moment où les réformes deviennent nécessaires, probablement dans un climat généralement favorable à la démocratie en Italie méridionale, ces tensions auraient fini par générer une fracture entre les pythagoriciens dont les sources antiques semblent conserver la trace, en particulier dans le traitement de la figure d’Hippase ou de Theagès. Après la stasis de 453, la majeure partie des pythagoriciens, mais aussi des élites terriennes opposées à la tournure prise par les événements durant la stasis, est envoyée en exil et forme une diaspora étendue à l’échelle de la Méditerranée. Le réseau pythagoricien semble alors s’être dilaté dans l’espace, malgré la présence importante des hetairoi en Grande Grèce au-delà du milieu du Ve siècle. La question des terres, jugée centrale pour les pythagoriciens de Crotone, disparaît probablement avec la dispersion des membres de cette hétairie et les mutations politiques de la deuxième moitié du Ve siècle. Cet éclatement est apparemment favorable à de nouvelles dynamiques en matière d’enseignement, de théorisation et de diffusion des savoirs, comme en témoigne un Philolaos dont les auditeurs furent Simmias et Kebès, ou un Lysis, vraisemblablement accueilli à Thèbes auprès d’Épaminondas. Ces évolutions invitent à insérer davantage l’histoire du pythagorisme dans le contexte plus général de la Méditerranée contemporaine, en envisageant les pythagoriciens dans leur diversité, leurs potentiels regroupements et leurs dynamiques propres.
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Notes
* Je remercie les deux experts qui ont évalué la première version de cet article et ont contribué, par leurs réflexions et leurs remarques, à en améliorer grandement le contenu.
- Aristox., fr. 30 Wehrli = 47 A 7 D-K (ap. Iambl., VP, 197) ; Diod., X, 7, 4 ; Cic., Tusc., IV, 36, 78 ; Rep., I, 38, 59 ; Val. Max., IV, 1, ext. 1 ; Plut., De lib. educ., 14, 10d ; De sera, 5, 551a ; Lact., De ira, 18, 4 ; Hieronym., Ep., 79, 9. Sur ces témoignages, voir Huffman 2005, 283-292.
- L’expression τοιαῦτά τινα évoque des “choses du même genre”, mais pas forcément une histoire identique. Il existe en effet au moins une autre anecdote portant sur le calme de Cleinias à laquelle pourrait faire écho Jamblique, mais qui n’aurait pas forcément de lien avec l’exploitation des terres. En effet, le pythagoricien passait pour tempérer sa colère par l’accordage et la pratique de la lyre (appelée également ἐξάρτυσις) : Chaméléon, fr. 4 Wehrli (ap. Ath., XIV, 18, 623f- 624a) ; cf. Ael., VH, XIV, 23. Toutefois, comme Jamblique (Vie de Pythagore, 198) ne mentionne pas le musique, mais la répression générale des émotions par les pythagoriciens, il est loisible de penser que l’anecdote sur Cleinias concernait, comme celle sur Archytas, l’administration du domaine foncier.
- Au sujet des livres d’Aristoxène sur les pythagoriciens, voir Zhmud 2012a ; Huffman 2019, 39‑51.
- Pour la question des propriétés foncières d’Archytas et du mode d’exploitation servile de ces dernières, on renverra aux riches travaux de Wuilleumier 1939, 173 ; Ghinatti 1975 ; Lombardo 1997, 26-30.
- Voir en particulier le fragment relatif à l’égalité géométrique du Περὶ μαθημάτων comme moyen de distribuer équitablement les richesses et les honneurs dans une cité qui a une dimension éthique et politique : Archytas, 47 B 3 D-K (ap. Iambl., De comm. math. sc., 11 ; cf. Stob., IV, 1, 139). Voir en général Wuilleumier 1939, 181-182 ; Moretti 1971, 49-50 ; Vattuone 1977 ; Mele 1981 ; Mathieu 1987 ; Huffman 2005, 182‑225 ; Humm 2005, 570‑572 ; Schofield 2014 ; Lombardo 2016 ; Frisone 2019.
- Archytas, 47 B 8 D.-K. (ap. Varro, Res rusticate, I, 1, 8). Diogène Laërce (VIII, 82) parle d’un autre Archytas qui aurait écrit un Περὶ γεωργίας, mais il s’agit d’une tentative de rationalisation du doxographe. Ce livre doit donc être le même que celui dont parle Varron, voir Vattuone 1977. Il est toutefois considéré comme apocryphe, sans davantage d’argumentation, par Thesleff 1965, 20.
- Il s’agit bien sûr d’une hypothèse vraisemblable, mais non démontrable. Le père d’Archytas, appelé Hestiaios ou Mnasagoas, n’est pas autrement connu : DL, VIII, 79 ; Souda, s.v. Ἀρχύτας.
- Sur les réseaux pythagoriciens de philoi, il n’existe pas d’étude générale, voir Macris 2016b, 1182. Les cas de Philolaos et Thestôr sont abordés brièvement par Macris 2016c, 1142 ; 2018a, 639-640.
- Voisin 2022.
- Les termes employés pour désigner les communautés pythagoriciennes ont été listés et étudiés dans Minar 1942, 15-35 ; voir aussi Burkert 1972, 119 ; cfr. Centrone 1996, 67-68. Le terme thiasos n’apparaît pas dans les sources, ce n’est donc pas une association religieuse : Zhmud 2012b, 141-148. Sur le sujet, voir les synthèses dans Cornelli 2013, 61-62 ; Macris 2018b, 806-809.
- Platon a dû observer ou connaître une hétairie puisqu’il parle encore du mode de vie pythagoricien, inventé par le maître et pédagogue Pythagore, ce qui lui vaut une grande admiration de ses disciples : Resp., X, 600b.
- Sur les supposées politiques pythagoriciennes, voir surtout Delatte 1922 ; Fritz 1940 ; Minar 1942 ; Rowett 2014.
- Carter 1984 ; Carter, D’Annibale 1985 ; Carter 1990 ; D’Annibale, Carter 1993 ; Rescigno, Roubis, Ruga 2005 ; Carter, D’Annibale 2014. Il faut aussi mentionner les prospections menées par l’université de Genève qui devraient donner lieu à un renouvellement des connaissances sur l’arrière-pays de Crotone : Baumer, Marino, Nobs 2012 ; Baumer, Marino, Beck 2013 ; Baumer et al. 2014 ; Baumer, Marino, Emery 2015 ; Duret et al. 2016. Pour l’époque romaine et tardo-antique, voir Duret 2023. Le Marchesato, un vaste plateau au sud de la ville, abrite 133 fermes des époques archaïque et classique. 41 sites sont occupés jusqu’au début du Ve siècle, 34 entre la fin du Ve et le IVe siècle, tandis que 58 semblent en activité continue de la fin de l’époque classique à l’époque hellénistique. Par ailleurs, les espaces côtiers paraissent désertés, à quelques exceptions près, durant le IVe siècle. Ce phénomène est interprété comme une péjoration des conditions environnementales et climatiques qui entraîne l’apparition de zones marécageuses le long des côtes, contraignant les occupants à se replier sur le plateau et à proximité de la ville. La diminution de la céramique fine dans les assemblages de mobilier, au profit de la céramique de stockage, suggère soit un appauvrissement des propriétaires ruraux, soit un changement des modes de production agricoles qui induit des occupations saisonnières de la chôra, au contraire de l’époque archaïque. Il est remarquable que 30 % des sites archaïques semblent ne pas présenter de matériel postérieur au début du Ve, mais en l’absence de fouilles, ces données doivent être considérées avec prudence. Pour un résumé synthétique des grandes phases du développement de la chôra crotoniate, voir Stümpel, Attema 2022.
- Giangiulio 2015, 97‑114 ; 2016 ; 2018.
- Iambl., VP, 45.
- Val. Max., VIII, 15, ext 1 (senatum ipsorum, qui mille hominum numero constabat, l’auteur romain a probablement mal compris sa source en la confondant avec un conseil restreint) ; Iambl., VP, ind., 9 ; 45 ; 126 (avec mention du lieu d’assemblée qui est un ἀρχεῖον) ; 257 ; 260. Le conseil des gardiens de la constitution politique (τοὺς τῆς πολιτείας προκαθημένους) dont Giangiulio (1989, 7) a bien montré qu’il ne pouvait s’agir que d’un groupe restreint qui doit être identique aux gerontes.
- Dicéarque, fr. 40 Mirhady (ap. Porph., VP, 18).
- Diod., XII, 9, 4. Il ne faut pas confondre cette assemblée avec celle mentionnée par Hermippe, fr. 20 Wehrli (ap. DL, VIII, 41 : τὴν ἐκκλησίαν) qui pourrait être, malgré les déformations polémiques de l’auteur, les Mille, ou alors ne renverrait à aucune institution crotoniate effectivement attestée, voir Giangiulio 1989, 9‑10. Quelques magistrats sont également connus, en particulier un archonte et un prytane, voir Timée, FGrHist 555 F 44 (ap. Ath., XII, 22, 522b-c) ; un damiorgos, voir Lazzarini 2016. En général, voir De Sensi Sestito 2021, 162‑163.
- Voir la liste des sources au sujet de l’investissement politique pythagoricien dans Minar 1942, 16, n. 3.
- Giangiulio 2016, en part. 207 ; 2018.
- Apollonios, FGrHist 1064 F 2 (ap. Iambl., VP¸ 255). Il est notable que l’adjectif πλῆθος apparaisse comme critère dépréciatif dans la “table des opposés pythagoriciens” d’Aristote, Met., 986a26.
- La prééminence des premiers colons a été justement soulignée par De Vido 2018 ; voir déjà Lombardo 1998, 84.
- Seules deux sources antiques parlent explicitement d’aristocratie : DL, VIII, 3 ; Olympiod., In Plat. Gorg., 46, 1 (mais ce terme est employé dans une perspective morale et platonicienne dans ce cas). Un rapport entre l’oligarchie et le pythagorisme est explicitement mentionné au sujet du refus du tirage au sort au moyen des fèves chez Aristote, fr. 157 Gigon (ap. DL, VIII, 34). Il faut par ailleurs noter que Kylôn, en sa qualité de citoyen riche et éminent, se considère comme tout à fait digne d’intégrer l’hétairie : Iambl., VP, 248.
- Apollonios, FGrHist 1064 F 2 (ap. Iambl., VP, 254) ; Lucian., Vit. auct., 6 ; Iust., XX, 4, 14 ; Athenag., Leg., XXXI, 2 ; Schol. in Lucian., 27, 6 (300 membres). Diogène Laërce (VIII, 15) parle de 600 individus, voir aussi Iambl., VP, 29. Ce chiffre est porté à 2000 membres chez Nicomaque, qui totalise toutefois toutes les hétairies pythagoriciennes de Grande Grèce : FGrHist 1063 F 1 (ap. Porph., VP, 20). À titre informatif et érudit, il faut aussi noter l’énigme qui soutient que Pythagore avait 28 disciples proches : Anth. Pal., XIV, 1.
- La démonstration pour cette datation très probable est apportée par Bugno 1999, 87‑111, avec la note 127 pour la bibliographie antérieure. Pour un résumé des arguments relatifs à cette datation, voir Horky 2013, 120.
- Aristox., fr. 18 Wehrli (ap. Iambl., VP¸ 249).
- Minar 1942, 84‑86 ; Cordiano 1990.
- Aristox., fr. 18 Wehrli (ap. Iambl., VP, 251) ; fr. 19 Wehrli (ap. DL, VIII, 46) ; cf. Cic., Tim., 1. L’invention de nombreux récits émanant probablement des pythagoriciens de Phlionte permet de relier la cité aux communautés pythagoriciennes, voir notamment l’anecdote d’Héraclide (fr. 88 Wehrli = fr. 85 Schütrumpf – ap. Cicéron, Tusc., 5, 8-9) dans Riedweg 2004 ; Riedweg 2023, 183-186. Pour d’autres manipulations des Phliontins, voir Burkert 1972, 206, n. 77.
- L’identité de cet Apollonios est débattue. Une partie de la critique veut y reconnaître le theios anèr Apollonios de Tyane, et ce au moins depuis Erwin Rohde (Rohde 1872), qui aurait écrit une biographie de Pythagore à la fin du Ier siècle de n. è. Cette identification ne fait pas l’unanimité et d’autres spécialistes ont proposé qu’il s’agisse du rhéteur Apollonios Molon, contemporain de Pompée. Cette thèse n’est toutefois pas non plus satisfaisante. Rien n’exclut qu’il s’agisse d’un auteur d’époque hellénistique, voire impériale, dont on ne sait pas grand-chose, voir la bibliographie étendue dans Macris 2016a, 814 ; Macris 2018b, 734‑736.
- Rohde 1872, 28 ; Rostagni 1956, 3‑50 ; voir aussi Lévy 1926, 105‑111 ; Fritz 1940, 44‑67 ; Morrison 1956, 147‑149 ; Giangiulio 1991, 80-81 ; Muccioli 2002, 396-398 ; Horky 2013, 86‑88 ; Schorn 2014, 303-307.
- Lombardo 1993, 265‑266 ; Mele 2007, 244.
- Le terme de “communisme” employé au sujet des hétairies pythagoriciennes apparaît chez Minar 1944. Kurt von Fritz (1960, 9-10) est plus sceptique à l’égard de la communauté des biens et suppose que, si elle a eu lieu, elle ne devait pas forcément concerner l’ensemble des pythagoriciens et ne s’est pas étendue au-delà du milieu du Ve siècle. Sur la notion de “communisme des biens”, voir la bibliographie dans Macris 2018b, 841. Le problème a encore fait l’objet d’une approche politique dans Centrone 2018.
- Timée, FGrHist 566 F 13a (ap. Schol. in Plat. Phdr., 279) et 13b (ap. DL, VIII, 10) ; voir aussi Dioklès de Magnésie, FGrHist 1039 F 1 (ap. DL, X, 11) ; Porph., VP, 33 ; Zenob., IV, 79 ; Iust., XX, 4 ; Schol. in Plat. Remp., 424a ; Phot., Lex., s.v. κοινὰ τὰ φίλων. Aulu-Gelle (1, 9, 12) fait indirectement référence au proverbe dans un développement sur les pythagoriciens. Voir aussi Hippol., Ref., I, 2, 16 qui parle d’argent mis en dépôt (τὸ ἀργύριον κατατιθέναι ἐσφραγισμένον) et de repas communs aux frais de la communauté (συνειστιᾶτο ἅμα).
- Trad. G. Lachenaud. κοινὰ τὰ τῶν φίλων· ἐπὶ τῶν εὖ μεταδότων. φασὶ δὲ λεχθῆναι πρῶτον τὴν παροιμίαν περὶ τὴν Μεγάλην Ἑλλάδα, καθ’ οὓς χρόνους ὁ Πυθαγόρας ἔπειθε τοὺς αὐτὴν κατοικοῦντας ἀδιανέμητα πάντα κεκτῆσθαι. φησὶ γοῦν ὁ Τίμαιος ἐν τῆι θ οὕτω· «προσιόντων δ’ οὖν αὐτῶι τῶν νεωτέρων καὶ βουλομένων συνδιατρίβειν, οὐκ εὐθὺς συνεχώρησεν, ἀλλ’ ἔφη δεῖν καὶ τὰς οὐσίας κοινὰς εἶναι τῶν ἐντυγχανόντων». εἶτα μετὰ πολλὰ φησί· «καὶ δι’ ἐκείνους πρῶτον ῥηθῆναι κατὰ τὴν Ἰταλίαν ὅτι ‘κοινὰ τὰ τῶν φίλων’».
- Vattuone 1991, 214.
- Chez Timée, la propriété commune serait un moyen de combattre la dégradation morale apportée par le luxe, selon Zhmud 2012b, 149‑150.
- Sur l’amitié pythagoricienne et son caractère éthique, voir Fraisse 1974, 57‑6 ; Pizzolato 1993, 18‑21 ; Cornelli 2013, 67‑69 ; El Murr 2020, 568‑571.
- Iambl., VP, 72 et 74. Voir aussi VP, 108 au sujet de l’abstention d’êtres animés imposés aux politikoi législateurs (τῶν πολιτικῶν τοῖς νομοθέταις προσέταξεν).
- Delatte (1922, 11) reconnaît chez Varron, cité par Augustin (De ord., II, 20), une référence aux politikoi comme les meilleurs disciples de Pythagore (quod regendae rei publicae disciplinam suis auditoribus ultimam tradebat iam doctis iam perfectis iam sapientibus iam beatis), il en déduit une partition de l’hétairie en classes de pythagoriciens : Delatte 1922, 22. Les catégories décrites chez Jamblique sont en réalité des fonctions au sein du groupe plus large des politikoi, dont Timée parle déjà dans ses Histoires, selon Minar 1942, 35. L’hypothèse d’un ajout de Nicomaque de Gérase est considérée avec une certaine distance par Rohde 1872.
- Ce passage a notamment été interprété comme la pratique d’activités de commerce, de spéculation et de l’usure chez les pythagoriciens par Mele 2007, 127 ; Mele 2013, 37‑38 ; Mele 2014.
- Christopher Baron a ainsi mis l’accent sur l’approche économique et politique du pythagorisme privilégiée par l’historien sicilien : Baron 2013, 168.
- Iambl., VP, 37-57 ; cfr. Iust., 20, 4, 5-13.
- Vogel 1966, 70‑147 ; Baron 2013, 153‑156.
- Iambl., VP, 46.
- Iambl., VP, 47.
- Il serait même possible de rajouter un quatrième niveau, celui de l’individu exemplaire, car Pythagore passe aussi pour bon administrateur de ses biens propres : Iambl., VP, 170.
- DL, VIII, 10.
- Iambl., VP, 129. Selon Lécrivain 1892, les prosodoi constituent un trésor utilisé dans le but d’administrer la cité, à l’exclusion des frais de fonctionnement des cultes publics. Sur la question des prosodoi (les revenus) dans leur rapport aux poroi (les sources de ces revenus), voir Bresson 1998 ; Migeotte 2008 et l’étude générale de Migeotte 2014.
- Aristox., fr. 18 Wehrli (ap. Iambl., VP, 249) : ἀλλ’ ὅμως ἐπεκράτει μέχρι τινὸς ἡ τῶν Πυθαγορείων καλοκαγαθία καὶ ἡ τῶν πόλεων αὐτῶν βούλησις, ὥστε ὑπ’ ἐκείνων οἰκονομεῖσθαι βούλεσθαι τὰ περὶ τὰς πολιτείας.
- Seul Mewaldt (1904, 55) a envisagé cette attribution à Aristoxène, sans pour autant conclure de manière certaine.
- Une source favorable à Agathocle, reprise par Diodore, souligne qu’il prend soin des revenus de la cité (ἐπεμελήθη δὲ καὶ τῶν προσόδων) : Diod., XIX, 9, 7. Cyrus ne néglige pas la gestion financière de l’empire : Xenophon, Cyrop., VIII, 1, 13. Aphobetos est un excellent administrateur de ses revenus, selon Eschine, De fals. leg., 149 ; cfr. Apollon., Vita Aesch., 16. C’est aussi le cas de l’orateur Lycurgue : [Plutarque], Vit. dec. or., 841b.
- Sur les objectifs biographiques et historiographiques d’Aristoxène, voir, au sein de la bibliographie abondante, Wehrli 1967 ; Burkert 1972, 106-109 ; Centrone 1989 ; Visconti 1999 ; Hägg, Harisson 2012, 69‑76 ; Zhmud 2012a ; 2012b, 109‑118 ; Mele 2013, XVIII-XXI ; Huffman 2014, 285-295. Pour la seconde piste, voir Giangiulio 2016, 210.
- Iust., 20, 4, 4-14.
- Sur la reprise des thématiques économiques dans la littérature pseudo-pythagoricienne attribuée à des femmes, voir Reuthner 2009 ; Dutsch 2020, 204‑205.
- Iambl., VP, 72. Horky 2013, 96‑122 ; voir déjà Burkert 1972, 192.
- Orig., C. Cels., I, 7. Sur ceux de l’extérieur (ἔξω) qui ne se souviennent qu’imparfaitement des propos oraux du maître, voir Porph., VP, 57 ; cfr. Iambl., VP, 227. Certaines sources font même état d’une hiérarchie entre les esôterikoi, supérieurs, et les exôterikoi, inférieurs, voir Hippol., Ref., 1, 2, 4 et 17 ; voir aussi Photius, Bib., cod. 249, 438b ; Souda, s.v. Πυθαγόρας [π 3124] ; Schol. in Theocr., XIV, 5b-c. Cette hiérarchie ne peut reposer que sur le statut du savoir acquis qui diffère entre les deux groupes en raison de l’implication de leurs représentants respectifs : Iambl., De comm. math. sc. 18, 63, 1-6. Il existe aussi une autre version qui sépare ceux qui philosophent (οἱ φιλοσοφοῦντες), et le plus grand nombre des auditeurs qui sont des acousmatiques (πολλοὶ ἀκροαταί) : Iambl., VP, 29-30. Seuls les premiers vivent en commun (κοινοβίους). Plus loin (VP, 81), Jamblique différencie les pythagoristes des pythagoriciens en expliquant que seuls les seconds doivent mettre leurs biens (οὐσίαν) en commun, tandis que les premiers gardent leurs propriétés (κτήσεις), mais peuvent se rassembler pour leurs études. L’enchevêtrement de ces traditions est passablement complexe à démêler, voir notamment Burkert 1972, 192‑193.
- Voir les éclaircissements de Burkert 1972, 192-208 ; résumé dans Riedweg 2023, 211-215 ; Cornelli 2013, 77-83. La séparation entre deux tendances paraît attestée dans les sources, quelle que soit la forme prise par les factions, malgré le scepticisme de Zhmud 1992.
- Sur le rôle d’Hippase au sein de l’hétairie et en politique, voir Fritz 1940, 59 et 90 ; Burkert 1972, 193-195 ; Centrone 2000 ; Zhmud 2012b, 124-126 ; Horky 2013, 38‑84 ; Zhmud 2014, 94-97.
- Sur Theagès, voir Macris 2016a.
- Iambl., VP, 257-258.
- Giangiulio 2016, 210.
- Pour les rapprochements entre Empédocle et Pythagore ou les pythagoriciens, voir Alkidamas, fr. 8 Avezzù (ap. DL, VIII, 56) ; Theophr., fr. 227A FHSG (ap. Simpl., In Arist. Phys., 25, 14-26, 4) ; Timée, FGrHist 566 F 14 (ap. DL, VIII, 54) ; Néanthe, FGrHist 84 F 26 (ap. DL, VIII, 55) ; Hermippe, fr. 26 Wehrli (ap. DL, VIII, 56) ; Iambl., VP, 104 et 267 ; cfr. Empédocle, 31 B 155 D.-K. (ap. DL, VIII, 43) ; Euseb., Praep. ev., X, 14, 15 ; Theodoret, Graec. affect. cur., II, 23 ; Souda, s.v. ᾿Εμπεδοκλῆς. La thèse de la grande proximité entre Empédocle et le pythagorisme a été surtout soutenue et explorée par Kingsley 1995
- Timée, FGrHist 566 F 134 (ap. DL, VIII, 64) ; F 2 (ap. DL, VIII, 66). Voir surtout les travaux de Horky 2013, 106, n. 65 ; 2016.
- Iambl., VP, 255.
- Iambl., VP, 74 (l’information pourrait remonter à Timée). Sur cette fonction, voir Bugno 1999, 40‑42.
- Récemment, Julien Zurbach a réaffirmé la datation retenue par Asheri (1969, 16‑17), expliquant que les pythagoriciens étaient déjà exilés vers 510 : Zurbach 2017, 616. Il date d’abord de la fin du VIe siècle la redistribution des terres par analogie avec les événements de l’Athènes contemporaine. En outre, il souligne que l’émergence du tyran Cleinias, mentionnée par Denys d’Halicarnasse, dont l’activité est généralement fixée dans les années 490, s’accorderait bien avec les revendications agraires du peuple de Crotone. L’hypothèse du chercheur est ingénieuse, mais le témoignage ne mentionne pas d’anadasmos et demeure suspect de présenter un ensemble de poncifs sur la tyrannie. En outre, comme la durée de la domination de Cleinias est inconnue, il n’est pas possible de connaître clairement ses conséquences sociales à Crotone. Étant donné la réaction violente des Crotoniates à l’annonce de l’athlète Astylos, qui attribue sa victoire à Hiéron, frère du tyran Gélon, en 480, il est fort probable que l’épisode tyrannique de Cleinias appartienne déjà au passé. En effet, la statue de l’olympionice, œuvre de Pythagore de Rhègion, est enlevée du temple d’Héra Lakinia après sa deuxième victoire au stadion, tandis que sa maison est probablement confisquée lors de sa condamnation, afin d’être transformée en prison (τὴν οἰκίαν αὐτοῦ δεσμωτήριον εἶναι : Paus., VI, 13, 1).
- Dion. Hal., Ant. Rom., XX, 7. Sur la datation de cet épisode tyrannique, voir Sartori 1974, 709 ; Mele 1982, 51 ; Luraghi 1994, 71‑76. Nino Luraghi a notamment fait remarquer qu’un certain Cainas ou Cleinias est supposé avoir été massacré par deux jeunes Thouriens, alors qu’il avait établi la tyrannie à Crotone : Paroem. Graec., App. Prov., 3, 46. Il est fort probable qu’il faille reconnaître le tyran évoqué par Denys d’Halicarnasse dans l’explication de ce proverbe, mais la mention de Thourioi pose un redoutable problème chronologique. Soit il faut admettre que Cleinias a confisqué le pouvoir à Crotone après 444/3, soit il est possible de supposer que Thourioi a été confondue avec Sybaris qui connaît plusieurs refondations entre 476 et 446 (voir la reconstitution des faits et de la chronologie dans Bugno 1999). En privilégiant la première hypothèse, il semble impossible de concilier le proverbe avec le témoignage de Denys qui mentionne la mise à mort des plus aisés et le rappel des exilés. Il serait en effet contradictoire que le tyran ait rappelé les riches exilés au milieu du Ve siècle alors qu’il vient de se débarrasser d’un groupe social d’aisance matérielle équivalente.
- De Sensi Sestito 1982 ; 1999, 99 ; 2021, 162.
- Au sujet de cette refondation très temporaire, voir Bugno 1999, 56‑73.
- Iambl., VP, 262 : προσεξέβαλον δὲ τῇ κρίσει κρατήσαντες ἅπαντας τοὺς τοῖς καθεστῶσι δυσχεραίνοντας καὶ συνεφυγάδευσαν τὴν γενεάν.
- La question des conflits familiaux dans le pythagorisme a brièvement été traitée par Talamo 2011. La chercheure fait un parallèle avec la situation massaliote décrite par Aristote (Pol., 1305b 1-18), mais souligne qu’au lieu de favoriser l’apparition d’une oligarchie modérée comme à Marseille, la situation prônée par certains pythagoriciens à Crotone tendait plutôt à renforcer la concentration des richesses entre les mains de quelques individus.
- Dans un sens restrictif, la syngeneia est la lignée ou la “maison”, ce qui en fait un synonyme d’oikia, mais le sens plus général est celui de parentèle, c’est-à-dire l’ensemble des personnes avec lesquelles un individu est apparenté : Bresson, Debord 1985.
- Iambl., VP, 257.
- Stob., III, 1, 117.
- Macris 2016a, 817.
- Iambl., VP, 262.
- Macris 2016a, 817.
- Ces derniers se sont peut-être réfugiés à Terina : De Sensi Sestito 2021, 171. Pour identifier la Platées où les éphèbes et Dèmokèdès ont fui, plusieurs thèses ont été proposées : Pandosia (Lombardo 2020), un établissement entre Pandosia et Terina (Πλατεεῖς chez [Scylax], 12, voir Giangiulio 1996). L’hypothèse d’une île de la côte de Cyrénaïque (Aversa 2020, 75, d’après Hdt., 4, 145-159) est exclue. Pour d’autres hypothèses très improbables, voir le bilan critique dressé par Macris 2016a, 813.
- Peut-être s’agit-il alors de mobiliser les esclaves dans le conflit. Cette hypothèse pourrait être appuyée par une anecdote : dans les années 360, un membre de l’élite pythagoricienne de Tarente comme Archytas dispose ainsi d’un personnel servile qui exploite ses terres en son absence : voir supra n. 1.
- La destruction de la nouvelle Sybaris récemment refondée (Diodore de Sicile, 11, 90, 3-4 ; 12, 10, 1-2) pourrait alors s’expliquer par la mise en pratique de la politique de partage des terres promue par les partisans de la démocratie à Crotone, voir Jellamo 2012.
- Mele 2013, 38.
- Aristote, Met., 984a 7 ; Theophr., Phys. op., 1 ; Aët., 292, 2 (ap. Theodoret, Graec. aff. cur., II, 10) ; [Plutarque], Placita, 877C ; [Gal.], Hist. phil., 18 ; Theon, De utilitate, 59, 8 ; Sext. Emp., Hypotyposes, 3, 30 ; Adv. math., IX, 360 ; Clem. Alex., Protr., 5, 64, 2 ; Alex. Aphr., In Met., 27, 7 ; Diogène Laërce, 8, 84 ; Hippol., Ref., 10, 6, 4 ; Euseb., Praep. ev., 14, 4, 4 ; [Hesychius], De his qui eruditione claruerunt, fr. 7 FHG [IV, 167] ; Simpl., In Arist de Cael., 7, 615, 22 ; In Arist. Phys.¸IX, 23, 33 ; Asklep., In Arist. Met., 25, 20. Les seuls rattachements explicites à Crotone sont : Iambl., VP, 81 ; De com. mat. sc., 76.
- Polyb., 2, 39, 1-6 ; Iambl., VP, 263.