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La définition du territoire à travers les lieux de culte :
le système des Athénaia dans la Campanie du Sud

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D’un point de vue géographique, la Campanie antique ne s’est jamais constituée en un ensemble politiquement homogène, ce qui rend difficile l’identification d’une frontière géographique clairement définie dans l’Antiquité. En particulier, la partie méridionale de la région a toujours formé un contexte distinct, marquée par des caractéristiques géographiques spécifiques. Ce contexte territorial s’étend principalement autour de la vallée du fleuve Sarno, une vaste plaine côtière qui s’ouvre sur la mer Tyrrhénienne, jusqu’à la limite territoriale définie par le site de Punta della Campanella, situé sur la presqu’île de Sorrente. Ce point marque l’antique ligne de partage des eaux entre le golfe cumanus et le golfe poseidoniates, témoignant d’une segmentation naturelle et territoriale propre à cette partie de la Campanie (fig. 1).

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Fig. 1. Les centres antiques de la Campanie méridionale avec le fleuve Sarno en évidence.

La région commence à être fréquentée dès le Néolithique moyen et récent, avec une continuité d’occupation aux âges du Bronze et du Fer1. À partir du milieu du IXe siècle a.C., de nombreuses attestations archéologiques témoignent de la présence de populations locales installées dans la partie supérieure de la vallée du Sarno, correspondant aux communes actuelles de S. Valentino Torio, S. Marzano, Striano et Poggiomarino2. Dès le début du VIIIe siècle a.C., les premiers contacts entre ces populations locales et les navigateurs grecs qui longeaient les côtes de l’Italie occidentale sont établis. Ces interactions “proto-coloniales” marquent le début d’échanges culturels et commerciaux, bientôt suivis par l’émergence d’établissements permanents grecs, d’abord sur l’île de Pithekoussai (Ischia) vers 770-750 a.C., puis à Kymē (Cumes) sur le continent. Cette période marque une phase de transformation significative du peuplement régional, liée à la structuration du système dit colonial3 et à l’émergence de dynamiques de “poléogénèse” dans les centres étrusques et indigènes. Entre le VIIIe et le VIIe siècles a.C., un processus de familiarisation mutuelle s’opère entre les élites locales, les Grecs et les Étrusques, favorisant la découverte et l’échange d’idées, de pratiques et de modes de vie complémentaires. La culture matérielle de cette période témoigne de ces interactions, notamment dans le domaine religieux, où de nouvelles divinités issues de la Béotie et de l’Eubée pénètrent la région, entraînant un remaniement profond des pratiques cultuelles4. Ce territoire se présente alors comme un réceptacle privilégié des influences culturelles en transit, jouant un rôle clé dans la diffusion de nouveaux cultes à travers la péninsule italienne5. L’installation progressive, puis permanente, des Grecs s’inscrit dans un cadre structuré, où les données archéologiques mettent en évidence une coexistence entre Grecs, Étrusques et communautés locales6. Ce moment d’interaction intense, caractérisé par des échanges et des adaptations mutuelles, a été défini par Irad Malkin comme un Middle Ground (terrain d’entente)7. À partir de cette période, des facteurs tels que l’accès facile à l’eau, la fertilité des terres et une position stratégique permettant de contrôler une voie de communication majeure comme la Via Popilia (Capua-Rhegium) ont offert d’importantes opportunités de développement aux populations installées dans ce territoire.

Le choix d’analyse territoriale effectué s’explique également par la géographie sacrée de ce secteur de la Campanie, encore entourée de difficultés interprétatives en raison des diverses perspectives adoptées pour examiner son histoire : celles des colonies grecques, des centres étrusques, des communautés locales ou de Rome. Chaque changement de statut politique au fil du temps a entraîné des transformations significatives dans l’organisation de cet espace. Il apparaît nécessaire de repenser le concept de territoire dans une perspective élargie, où l’organisation de l’espace territorial ne se définit pas uniquement par la relation entre l’homme et l’environnement naturel, mais également par les relations qui s’établissent entre les différents groupes humains qui l’occupent. Dans ce cadre, la position d’un lieu de culte acquiert une signification particulière : certains cultes, partagés par plusieurs villes ou centres voisins, ont pu être communs à ces derniers, témoignant ainsi de liens symboliques et sociaux. Cette observation conduit à l’hypothèse que les figures divines vénérées dans les lieux de culte de ce territoire jouaient un rôle essentiel de garants de la stabilité et de la cohésion des communautés locales. Ces divinités auraient également contribué à la structuration politique des espaces territoriaux qu’elles intégraient.

À partir du Ve siècle a.C., à la suite de la défaite navale infligée aux Étrusques par les Sicéliotes lors de la bataille de Cumes (474 a.C.), les pratiques cultuelles évoluent dans la Campanie méridionale. Les lieux de culte déjà actifs montrent une variation dans la déposition des offrandes, perceptible à travers l’analyse quantitative des dépôts et la typologie des objets dédiés. Dans certains des lieux déjà actifs au cours de cette période8, une diminution des offrandes votives a été observée par rapport aux phases antérieures et à celles postérieures (IVe siècle a.C.), qui a été liée aux premières invasions samnites9. Ces transformations révèlent des dynamiques religieuses et sociales complexes qui s’inscrivent dans un contexte politique et culturel en mutation. La structure politique et territoriale de ce district connaît une transformation notable avec le conflit entre la coalition italique et l’aristocratie urbaine de Capoue en 438 a.C., qui aboutit à la formation de la confédération des Campaniens et à leur conquête de Cumes en 421 a.C., suivie par une expansion du contrôle italique sur l’ensemble de la zone côtière du golfe10. Cependant, cette domination italique connaît rapidement un déclin, marqué par la défaite et la destruction de Nuceria en 308/307 a.C., un bastion identifié par les sources littéraires comme un symbole de l’identité italique. Cet événement conduit à la conclusion d’un foedus, qui intègre les entités urbaines locales dans l’orbite romaine. La fondation de la colonie romaine de Paestum en 273 a.C., représente par la suite le modèle pour toutes les populations choisissant l’intégration politique avec Rome. À partir de ce moment, traditionnellement situé au IIIe siècle a.C., débute le processus connu sous le nom de “romanisation”. Ce processus, en Campanie, s’avère particulièrement graduel, en raison de la résistance relative des modèles politiques et culturels préexistants. Ces derniers, dotés d’une complexité propre, semblent avoir lutté – ou du moins résisté – face à cette vaste “production en série” de colonies latines menée par Rome.

L’analyse des événements historiques mentionnés permet de mieux comprendre les effets qu’ils ont engendrés sur l’organisation des lieux de culte en Campanie méridionale. Dans ce cadre, l’étude s’est spécifiquement orientée vers la diffusion du culte d’Athéna/Minerve. Ce culte offre des clés d’interprétation particulièrement intéressantes pour clarifier la division du territoire dans la Campanie ancienne avant la réforme augustéenne. Un point fondamental à examiner est la question complexe de la non-correspondance entre le territoire des communautés locales de la Campanie méridionale préromaine et celui des cités romaines qui leur succéderont après la réforme augustéenne. Il est évident que ces communautés devaient posséder, avant la réorganisation impériale, leurs propres structures administratives, bien que celles-ci ne soient pas toujours visibles dans les sources archéologiques ou littéraires disponibles.

La présence d’Athéna/Minerve en Campanie du Sud

En ce qui concerne la présence d’Athéna/Minerve dans les lieux de culte de la Campanie méridionale, il est intéressant de noter que la déesse adopte une iconographie spécifique marquée par le port du casque phrygien. Cette représentation particulière d’Athéna/Minerve se retrouve dans toute la bande côtière située au sud de Capoue, notamment dans le territoire appelé “Agro Picentino” (incluant les sites de Fratte11 et de Pontecagnano12), ainsi que dans les espaces sacrés de Phitecusa13 (Ischia), Stabies14, Pompéi15 et de Punta della Campanella, près de Sorrente16. À cela s’ajoutent également les espaces sacrés de la polis grecque de Poseidonia (Paestum)17 (fig. 2).

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Fig. 2. Carte de diffusion des antéfixes à tête d’Athéna/Minerve avec casque phrygien en Campanie.

L’enquête porte spécifiquement sur le territoire de la vallée du fleuve Sarno, à travers l’analyse de trois sites majeurs : le sanctuaire de la localité Privati (Castellammare di Stabia)18 ; le Temple Dorique de Pompéi situé dans le Forum Triangulaire19, et le sanctuaire de Punta della Campanella (près de Sorrente)20 (fig. 3).

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Fig. 3. Localisation des trois sites dédiés à Athéna/Minerve dans la Vallée du fleuve Sarno et sur la Péninsule de Sorrente.

Ces trois sites ont été choisis en raison du phénomène de standardisation qu’ils présentent, manifesté par l’échange d’éléments architecturaux tels que les antéfixes entre les sanctuaires, ainsi que par la présence de coroplastie votive illustrant plusieurs types associés à Athéna/Minerve. Dans cette région, les lieux de culte gravitant autour de la côte ont été installés très précocement (fig. 4). Dans la majorité des cas, les activités observées sont déjà en cours dès le VIe siècle a.C. Toutefois, un changement significatif apparaît à partir du deuxième quart du Ve siècle a.C., probablement en lien avec l’évolution des rapports de force entre les communautés grecque, étrusque et italique. Cette phase de transition se clôt à la fin du Ve siècle a.C. par l’arrivée de la composante samnite dans la vallée du fleuve Sarno21. L’organisation monumentale acquise par le Temple Dorique de Pompéi à la fin du VIe siècle a.C. subit un changement au milieu du IVe siècle a.C., avec la réfection de sa décoration, marqué par l’introduction d’antéfixes représentant des têtes d’Athéna/Minerve portant un casque phrygien, alternées à des antéfixes figurant des têtes d’Héraclès22 (fig. 5). En revanche, tout au long du Ve siècle, on observe un apparent vide dans la documentation archéologique, caractérisé par une diminution drastique des offrandes en céramique et en coroplastie23. Pour le site de Punta della Campanella, un réexamen critique de la documentation archéologique permet d’attribuer au Ve siècle a.C. une réfection de la décoration24, ainsi qu’une augmentation des offrandes en coroplastie et en céramique associées aux dépôts votifs25. La situation du sanctuaire de la localité Privati apparaît plus incertaine : selon un réexamen de la documentation archéologique, sa fondation pourrait être datée de la seconde moitié du IVe siècle a.C.26. La diminution marquée des offrandes votives enregistrée entre le Ve et le début du IVe siècle a.C., a souvent été interprétée comme le signe d’un possible “abandon” ou d’une moindre fréquentation des lieux de culte concernés. En réalité, la réévaluation des données connues et l’analyse des premiers résultats préliminaires disponibles pour les contextes récemment investigués/fouillés tendent à suggérer que, mise en relation avec les structures postérieures, l’évidence archéologique témoigne plutôt d’une continuité significative des espaces sacrés entre les périodes archaïque et samnite, et par conséquent, d’une continuité des pratiques cultuelles27. L’interprétation de l’apparente absence des sources archéologiques doit ainsi être nuancée. Cette lacune pourrait être attribuée soit à leur non-découverte – et donc à l’insuffisance d’un corpus archéologique adapté à ce type d’analyse – soit à une évolution des pratiques rituelles, survenue dans le cadre plus large de la réorganisation socio-politique en cours dans la région. Toutefois, cela ne remet pas en cause le fait que les évolutions enregistrées soient liées aux événements qui, à partir de la bataille de Cumes en 474 a.C., ont bouleversé l’ensemble de la zone tyrrhénienne de la Campanie, mettant fin à la domination étrusque dans la région. Les Samnites ont alors occupé l’ensemble de la plaine du Sarno, introduisant une nouvelle langue et une culture différente, tirant parti du vide ainsi créé.

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Fig. 4. Datation des sites analysés.
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Fig. 5. À partir de la gauche : antéfixe à tête d’Athéna/Minerve du Forum Triangulaire de Pompéi et de località Privati (Castellammare di Stabia). En dessous : antéfixe à tête d’Héraclès/Hercule de località Privati (Castellammare di Stabia).

Au IVe siècle a.C., on constate un véritable apogée des présences sur le territoire. Entre le milieu et la fin du IVe siècle a.C., tous les sites étudiés enregistrent une évolution notable, notamment en ce qui concerne la réfection des décorations architecturales et les offrandes, comme le révèlent les dépôts votifs28. Ces preuves matérielles peuvent être mises en relation avec la tentative des populations italiques de réaffirmer leur identité face aux pressions extérieures. En conséquence, le IVe siècle a.C., marqué par le renouveau ou l’installation des cultes, constitue la période la plus propice à une tentative de reconstitution de l’histoire sacrée de ce territoire. Toutefois, ce phénomène fait l’objet d’au moins deux interprétations distinctes, spécifiquement liées à l’interprétation du culte d’Athéna/Minerve avec le casque phrygien.

Concernant l’attribut iconographique porté par Athéna/Minerve, le casque phrygien, il présente majoritairement une origine orientale. À partir de la seconde moitié du Ve siècle et durant le IVe siècle a.C., il est passé du monde anatolien au monde grec, où il est devenu un motif récurrent en Grèce, en Thrace et également en Italie du Sud, notamment dans la région de Tarente29. L’ensemble des preuves matérielles semble attester que ce culte trouve ses racines dans un horizon cultuel actif depuis le VIe siècle a.C., intégrant les éléments de la terre et de l’eau, de la côte et de la mer ouverte, même dans un cadre strictement topographique, en lien étroit avec les besoins idéaux associés à la navigation30. Toutes les données disponibles à ce sujet ont été analysées dans l’ouvrage de L. Cerchiai, L’iconografia di Atena con elmo frigio in Italia meridionale (2002)31. Comme cela ressort de ce volume, et comme je l’ai souligné dans l’étude présentée dans ma thèse doctorale, le type d’Athéna/Minerve avec le casque phrygien concernait un nombre restreint de sites dans la vallée du Sarno, où se dessine un réseau d’Athénaia. Dans les trois sites examinés, on atteste la présence du même type d’antéfixes à tête d’Athéna/Minerve32, produites à partir du même moule et alternées avec un type à tête d’Héraclès/Hercule33 (fig. 5). Cette association unique trouve des parallèles également au-delà des frontières de la Campanie ancienne34. Une autre attestation de la déesse apparaît dans plusieurs statuettes provenant des dépôts votifs, où elle est figurée debout sous diverses versions iconographiques, permettant de distinguer au moins deux variantes distinctes. Si la déesse Athéna/Minerve tient toujours un bouclier dans la main gauche, dans la zone sacrée de la località Privati, elle est représentée avec la main droite sur sa hanche35, tandis qu’à Sorrente et à Pompéi, elle tient une phiale ou patère posée sur un petit pilier36 (fig. 6). Quant à leur datation, ces types en coroplastie semblent récurrents sur une courte période, entre la fin du Ve et le début du IIIe siècle a.C. Il est manifeste que cette connotation de la déesse doit être principalement rattachée au IVe siècle a.C.

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Fig. 6. À partir de la gauche : statuette d’Athéna/Minerve avec casque phrygien du Forum Triangulaire de Pompéi ; dessin et fragments de la statuette d’Athéna/Minerve avec le casque phrygien provenant de Punta della Campanella ; statuette d’Athéna/Minerve avec le casque phrygien provenant de località Privati (Castellammare di Stabia).

Plusieurs interprétations ont émergé concernant la valeur attribuée à la déesse, conduisant à des théories alternatives pour justifier l’adoption de son culte. En suivant la tradition mythologique liée à l’Iliade et au récit du Palladium, certains ont déduit la fondation grecque du culte37. Dans cette perspective, l’adoption du casque phrygien aurait servi à souligner la dimension intrinsèquement “troyenne” et la filiation grecque du sanctuaire, notamment dans un contexte de déclin de l’influence grecque, tel qu’il a pu se produire après la conquête samnite38. D’autre part, l’élaboration de cette figure divine a été attribuée aux Romains, via une référence explicite à la tradition du Palladium, liée aux origines troyennes de Rome. Dans cette optique, l’adoption d’une Athéna/Minerva phrygienne après la deuxième guerre samnite (326-304 a.C.) aurait joué un double rôle : celui d’alliée des vainqueurs romains et de réconciliatrice, capable de soutenir et de justifier leur expansion dans la région, notamment à travers le renouveau des décorations architecturales des lieux de culte concernés39. Il a également été supposé que le type iconographique ait été élaboré par les Samnites de la soi-disant Lega Nucerina40, en lien avec un mythe local qui, s’ancrant dans une origine troyenne mythique, aurait conduit à l’adoption d’une figure divine capable de conférer à la communauté italique une généalogie prestigieuse. Cette généalogie serait ainsi mise en contraste avec celle d’origine grecque, associée aux centres étrusques de la Campanie antique et à Rome41.

À partir des données analysées, il apparaît possible d’identifier un tournant chronologique dans l’organisation et l’évolution des contextes sacrés de la microrégion étudiée. Celle-ci se situerait entre le Ve et le IVe siècle a.C., période correspondant à la conquête de la Campanie par les Samnites. Ces derniers auraient alors élaboré un mythe local en adoptant la déesse comme garante de leur lignée prestigieuse. Il convient donc de souligner la coïncidence chronologique entre le renouvellement de la décoration architecturale des sites étudiés et l’intégration en leur sein de l’iconographie de la déesse au casque phrygien, survenue à un moment clé des bouleversements socio-politiques dans toute la région. Dans ce contexte, l’adoption spécifique du casque phrygien pourrait symboliser l’effigie choisie par les Italiques pour réaffirmer leur autorité sur le territoire et renforcer leur identité politique et culturelle, en se présentant comme une communauté unifiée face aux conquérants romains. Entre le Ve et le IIIe siècle a.C., l’image d’Athéna/Minerve semble suivre un schéma iconographique distinct, destiné à incarner localement un mythe reflétant l’identité collective d’une ou de plusieurs communautés. Une organisation d’Athénaia a été identifiée tout au long du secteur côtier du golfe de Naples, dans des lieux stratégiquement visibles42. Les sites marqués par sa présence s’étendent de Punta della Campanella, le long du golfe de Sorrente, jusqu’à la vallée du Sarno et Pompéi, et plus au sud, au-delà de Nocera, jusqu’à la zone de l’Agro Picentino (fig. 2). Entre eux, les sites de la vallée du fleuve Sarno et de la presqu’île de Sorrente se distinguent par un phénomène notable d’homologation, mis en évidence par un réseau dense d’échanges, reflété dans le partage d’éléments architecturaux communs et dans la récurrence de statuettes votives similaires (fig. 5-6). Si l’on admet que ces sanctuaires côtiers étaient gérés par les populations italiques, on peut supposer que, dans un contexte de grave crise lié à l’avancée de Rome, celles-ci ont “relancé” un culte local afin de réaffirmer leur autorité sur le territoire et de renforcer leur cohésion politique et culturelle. Par ailleurs, la diffusion du culte d’Athéna/Minerve dans les régions de Sorrente, Pompéi et Nocera peut également témoigner de l’existence d’une réalité politique unitaire, active au moins depuis la seconde moitié du Ve siècle a.C. Si de nouveaux éléments viennent à démontrer cette interprétation avec certitude, on pourrait également suggérer l’utilisation de ces sites comme lieux de culte partagés, servant de vecteurs pour faire circuler l’information entre les villes et renforcer les identités civiques, créant ainsi une communauté supra-civique avec des pratiques religieuses et des divinités communes. Dans un tel contexte, cette connotation d’Athéna/Minerve constituerait un élément de la mythographie locale, disparu avec la disparition des différents mondes culturels italiques.

Conclusions

Sans aucun doute, un moment historique décisif a été celui de la formation des centres urbains, marquant à la fois l’organisation de la communauté civique et la consolidation du pouvoir politique. Durant cette période, les lieux de culte, qu’ils soient situés à l’intérieur ou à l’extérieur des centres urbains, ont joué un rôle essentiel dans l’affirmation de la possession et du contrôle d’un espace territorial par un groupe. Par conséquent, la formation des centres de la Campanie antique semble avoir été étroitement liée au choix de cultes spécifiques associés à la protection du territoire, lesquels ont joué un rôle déterminant dans la première structuration interne de la région. Il est également pertinent de considérer que l’indétermination culturelle entre deux ou plusieurs centres urbains a probablement permis à certains lieux de rester à cheval sur une frontière politique43. De ce fait, il est essentiel de réfléchir au rôle fondamental de la cohésion religieuse dans la genèse des centres urbains de la Campanie ancienne, suggérant que cette cohésion a contribué de manière significative à leur formation et à leur stabilité. Le développement de l’élément religieux a probablement été axé sur certains cultes, non seulement protecteurs de l’intégrité et de la croissance des organisations territoriales, mais également capables de rassembler dans une même communauté tous les groupes qui vivaient jusqu’alors en situation de proximité géographique ou sociale. Ces cultes ont progressivement favorisé l’émergence d’une forme de solidarité territoriale, impliquant l’atténuation des anciennes divisions et une redéfinition des relations entre les élites locales dominantes. Cette analyse suggère que c’est aussi sur le plan cultuel que se sont conçues et établies les dynamiques d’intégration et d’exclusion, permettant d’instaurer un nouvel ordre parmi les groupes sociaux locaux jusque-là juxtaposés. La participation à des cultes et rites communs a effectivement dû garantir la reconnaissance mutuelle des statuts sociaux et doit avoir consacré les appartenances respectives, en définissant les contours d’une première forme de citoyenneté liée à la nouvelle appartenance sociale ou à l’identité perçue. On peut supposer que c’est précisément sur le plan cultuel, à travers la construction des premiers lieux de culte ou sanctuaires, que les sociétés émergentes de ce secteur de la Campanie ont affirmé leur nouvelle cohésion et pris leurs premières décisions collectives, de nature politique et à long terme. Ce processus religieux semble avoir été intrinsèquement lié à la définition des structures internes des communautés, ainsi qu’à l’organisation des élites locales, souvent en opposition, qui constituaient les classes dominantes. Cependant, en Campanie ancienne, le concept de “point central” en tant que lieu de constitution sociale de la ville ou de la polis (situé soit au centre, soit aux limites du territoire urbain) doit être nuancé et repensé à la lumière du rôle joué par des “points médians”. Ces derniers, en interaction avec des points centraux, ont contribué de manière significative à la formation des centres urbains. La Campanie présente un exemple pertinent de ce que F. Polignac définit comme un véritable “territoire cultuel”44. Il serait ainsi intéressant de pouvoir identifier et étudier les différentes modalités de participation de différents groupes à un culte commun, s’il en a existé. Une telle approche permettrait de mieux comprendre leur organisation interne et faciliterait l’étude des processus de convergence cultuelle entre les diverses populations à différentes périodes historiques.


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Notes

  1. Albore-Livadie 1979, 863-905 ; Vanzetti 1998, 167-201 ; De Spagnolis 2001, 29.
  2. Bien que les recherches actuelles ne signalent pas de traces archéologiques attribuables à des villages, on est surpris par le nombre incroyable de tombes découvertes jusqu’à présent, qui s’élève à environ 1500 pour la seule région de Sarno.
  3. Cet article n’a pas pour vocation d’aborder l’évolution du concept de colonisation tel qu’il est traité dans la littérature scientifique, notamment en ce qui concerne son application à l’arrivée des Grecs en Occident, en partant des contextes de Pithekoussai et de Cumes. On renvoie donc à certains des textes fondamentaux sur le sujet : Boardman 1964 ; Ridgway 1992 ; Osborne 1996 ; Pugliese Carratelli 1996 ; Malkin 2003  et Malkin 2011.
  4. À cette époque, l’Italie aurait également intégré la tradition homérique, la saga d’Énée, les cultes héroïques et une série de traditions mineures (Giangiulio 1985 ; Braccesi 1993).
  5. Comme c’est le cas pour la pratique sibylline, ainsi que pour les cultes d’Héraclès, Apollon, Déméter et Korè, et plus généralement pour toutes les divinités d’origine étrangère qui auraient été transmises à travers la Campanie vers le Latium et l’Étrurie.
  6. Pugliese-Carratelli 1985 ; Pacciarelli 2011, 43-56 ; Cerchiai 2017.
  7. Malkin 2002 ; Malkin 2017.
  8. Le sanctuaire de localité Privati à Stabies, le sanctuaire d’Apollon et le Temple Dorique à Pompéi, la zone sacrée de la localité de Foce Sarno et le site Punta della Campanella. On renvoie surtout aux travaux de : Carafa 2008 ; D’Alessio 2009.
  9. Cristofani 1991, 17 ; De Caro 1991 ; Pesando-Guidobaldi 2006, 19-20.
  10. Pugliese Carratelli 1990, 275-279 ; Cerchiai 1995.
  11. Greco-Pontrandolfo 1990.
  12. Cinquantaquattro & Pescatori 2013.
  13. D’Agostino 1999, 51-62.
  14. Miniero et al. 1997 ; Miniero 2002.
  15. Surtout dans l’espace du Forum Triangulaire et du Temple Dorique (De Waele 2001 ; D’Alessio 2009, 22-34).
  16. Russo 1990 ; Cerchiai 2002, 29 ss. ; Carafa 2008, 130-137 ; Matrone 2025.
  17. Cipriani 2002, 37 ss.
  18. Miniero et al. 1997 ; Miniero 2002 ; Miniero 2005 ; Carafa 2008, 126-129.
  19. Dans la riche bibliographie consacrée à ce site, il convient de renvoyer aux travaux principaux portant sur l’architecture et les offrandes, ainsi qu’aux ouvrages de synthèse (De Waele 2001 ; D’Ambrosio & Borriello 1990 ;D’Alessio 2001 ; D’Alessio 2009, 22-34).
  20. Russo 1990 ; Carafa 2008, 130-137 ; Matrone 2025.
  21. Colonna 1994, 95-96 ; Cerchiai 2014.
  22. Scatozza Höricht 2001, 223 ss.
  23. Sur l’absence de données relatives au Ve siècle a.C., voir en particulier Rescigno 1998, 138-141 ; Osanna 2016a, 195 ; Osanna 2016b, 75.
  24. Rescigno 1998 ; Rescigno 2010.
  25. Les données actualisées ont été recueillies dans le cadre du travail de thèse doctorale de l’auteure. Pour une analyse préliminaire des vestiges, il convient de se référer aux ouvrages de Morel 1982 ; Russo 1990 ; Carafa 2008.
  26. La réévaluation de la documentation archéologique est présentée dans le travail de thèse doctorale de l’auteure. Pour la documentation publiée, il faut se référer à : Miniero et al. 1997, 11 ; Miniero 2002 ;Miniero 2005 ; Carafa 2008, 126-130.
  27. Les données permettant de le démontrer ont été recueillies dans le cadre du travail de thèse doctorale de l’auteure concernant les lieux de culte préromains dans la vallée du Sarno et la péninsule de Sorrente (VIIe-Ier siècle a.C.). Pour les données les plus récentes concernant le Forum triangulaire de Pompéi, on se référera à Osanna 2016a ; Osanna 2016b ; Alessi & De Candia 2021. Quant aux informations relatives à Punta della Campanella, une première synthèse est disponible dans Matrone 2025.
  28. Temple Dorique de Pompéi (D’Alessio 2001, 18 et 127 ss. ; D’Ambrosio-Borriello 1990) ; Località Privati à Stabies (Miniero et al. 1997, 11-56 ; Miniero 2002, 11-27) ; Punta della Campanella (Morel 1982, 147-153 ; Russo 1990).
  29. De Caro 1992, 176 ; Cerchiai 2002.
  30. Detienne et Vernant ont identifié une série d’interventions d’Athéna en relation avec le domaine de la navigation, ce qui permet de la considérer comme faisant partie du complexe des cultes maritimes du Golfe (Detienne & Vernant 1974, 133-177).
  31. Cerchiai 2002.
  32. Pour la località Privati : Miniero et al. 1997, 18-19 ; Miniero 2002, 18. Pour Pompéi : Scatozza Höricht 2001, 223-240. Si cette attribution est avéré pour le Temple Dorique de Pompéi et pour le site de località Privati, elle reste toutefois hypothétique à Punta della Campanella, où certains fragments d’antéfixes semblent néanmoins présenter une forte compatibilité avec ce type (Russo 1990, 234, n. 339 et n. 341, Tav. XXXVII). À cela s’ajoute un exemplaire provenant du matériel conservé à l’Archeoclub de Massa Lubrense, actuellement déposé au Musée George Vallet (Rescigno 2010).
  33. Miniero et al. 1997, 18-19 ; Scatozza Höricht 2001, 223-240.
  34. Cette association se retrouve également dans la région tyrrhénienne, comme dans le cas du groupe acrotérial de S. Omobono du Forum Boarium (daté de la seconde moitié du VIe  siècle a.C.), du groupe en terre cuite du sanctuaire de Portonaccio à Véies (daté d’environ 500 a.C.) et, bien que non strictement liées, les deux personnalités divines sont également présentes à l’intérieur du Temple A de Pyrgi (daté de 480/470 a.C.).
  35. Miniero et al. 1997, 24, n. 12
  36. Pour Punta della Campanella : Russo 1990, 236 ss., tav. XXXIV-XIL. Pour Pompéi : D’Ambrosio & Borriello 1990, 32, n. 36, tav. 9 ; D’Alessio 2001, B5I1, 87, tav. 16.
  37. De Caro 1992, 175-176 ; Greco 1992, 161-170 ; Guzzo 2000, 107-117. Une dérivation de ce type a également été proposée à partir du modèle de l’Athéna Parthénos de Phidias, avec l’introduction de la phiale ou patère en remplacement de la Niké, et du casque phrygien à la place du casque attique (Russo 1990, 235).
  38. L’origine mythologique de ce site est en effet attribuée à Ulysse (Strabon, V.4.8). On se réfère également à Beloch 1989, 310-312 ; Pugliese Carratelli 1990, 275 ; Russo 1990 ; Carafa 2008, 131-138.
  39. Cerchiai 2002, 33-35.
  40. Elle représente une acquisition découlant de la publication de l’essai de K. J. Beloch en 1877 (Beloch 1877), une théorie également reprise dans son ouvrage majeur (Beloch 1989). À partir de ce moment, un courant d’études s’est développé autour du concept de la “Lega Nucerina”, pour désigner ce phénomène d’homologation qui semble avoir rassemblé, à un moment donné, certaines réalités de la Vallée du Sarno et de la Péninsule de Sorrente, perçues comme partageant la même identité ethnique et culturelle d’origine italique (Russo 1990, 198 ; Pugliese Carratelli 1990, 278 ; Triantafillis 2016, 395). On se réfère plutôt à Adinolfi-Senatore 2015, 289, note 65 pour une analyse approfondie de la naissance de ce qui ne s’avère être qu’une tradition historique. Il est important de souligner qu’il est très difficile de parler d’une organisation politique au sens strict.
  41. De Caro 1992, 173-178 ; Carafa 2008, 129 ss.
  42. De Caro 1992, 174-175 ; Zevi 1998, 21 ; Cerchiai 2002 ; De Caro 2002, 146 ; D’Alessio 2005.
  43. Comme le souligne F. de Polignac, l’érection de sanctuaires aux limites des territoires avait pour objectif symbolique de garantir leur protection, notamment dans les zones les plus vulnérables aux agressions (De Polignac 1984).
  44. De Polignac 1984, 164.
ISBN html : 978-2-35613-660-2
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Pessac
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EAN html : 9782356136602
ISBN html : 978-2-35613-660-2
ISBN pdf : 978-2-35613-661-9
Volume : 5
ISSN : 3040-3065
Posté le 19/06/2026
13 p.
Code CLIL : 4117
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Licence ouverte Etalab

Comment citer

Matrone, Tommasina, “La définition du territoire à travers les lieux de culte : le système des Athénaia dans la Campanie du Sud”, in : De Vido, S, Esposito, A., Pollini, A., Weber-Pallez, C., éd., Territoires multiples. Espaces, définitions, expériences dans le monde grec : VIIe-Ier siècle a.C. (TeMAES I), Pessac, Ausonius Éditions, collection NEMESIS 5, 2026, 107-120, [URL] https://una-editions.fr/la-definition-du-territoire-a-travers-les-lieux-de-culte
Illustration de couverture • “Carte de la Grèce et d'une partie de ses colonies”, in : Abbé Barthélémy, Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, gravé par Ambroise Tardieu, 1821 (© www.mediterranees.net).
Vue d'Argos depuis l'Héraion d'Argos (© C. Weber-Pallez)
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