On l’aura compris, grandir, c’est apprendre à se connaître. On se pose des questions sur ses goûts, ses amitiés, son corps, ses envies, ses valeurs. Pour les personnes LGBTQIA+, ces questions peuvent aussi concerner l’orientation sexuelle (qui m’attire ?), et/ou l’identité de genre (qui suis-je ? comment je me sens dans mon genre ?). Le coming out est un instant central puisque c’est le moment où l’on décide – ou non – de partager ces aspects de soi avec d’autres. Ce n’est ni une obligation, ni une étape unique : c’est un processus, souvent long, parfois compliqué, et toujours personnel.
Faire son coming out peut permettre de se sentir plus libre, plus cohérent avec soi-même, moins seul·e. Dire qui l’on est peut aider à construire une identité plus solide, à se reconnaître dans des mots, des récits, des communautés. Il est important de le rappeler : on n’a rien à prouver. Certaines personnes ne font leur coming out qu’à seulement quelques ami·e·s, d’autres à leur famille, d’autres jamais. Ce choix dépend de l’âge, du contexte, de la sécurité, de la confiance, aussi – et surtout – de l’envie.
Et puis, nous avons toutes et tous plusieurs identités en même temps : on peut être LGBTQIA+, mais aussi appartenir à une famille, à un quartier, à une culture, à une religion, à un groupe de pairs. Parfois, ces identités se renforcent mutuellement. Parfois, elles peuvent entrer en tension.
Par exemple, certaines normes disent encore qu’un « vrai garçon » doit être fort, hétérosexuel, viril. Être gay, bi, trans ou non conforme au genre peut alors être vu comme une remise en cause de ces modèles. D’autres fois, la peur de décevoir ses parents, de créer des conflits ou d’être rejeté·e peut rendre le coming out difficile, surtout quand la famille a des attentes très fortes. Dans certains quartiers, écoles ou cercles amicaux, l’homophobie ou la transphobie peuvent être aussi très présentes, rendant le silence plus protecteur. Certaines personnes enfin ressentent un tiraillement entre leur foi, leur culture et leur identité LGBTQIA+, même si ces dimensions ne sont pas incompatibles en soi.
Ces tensions ne signifient pas que l’une de ces identités soit « mauvaise ». Elles montrent surtout que la société impose parfois des règles rigides… alors que les individus sont complexes. C’est de cela que nous aimerions parler dans cette partie : que fait le coming out à nos identités ?
Les coming out gays et lesbiens sont-ils les mêmes ?
Dans les teen series, le coming out ne provoque pas les mêmes réactions selon que l’on est un garçon gay ou une fille lesbienne. Cette différence ne vient pas des personnes elles-mêmes. Elle provient des normes de genre et des attentes très fortes qui pèsent sur les garçons et les filles à l’adolescence.
Dans Heartstopper, Charlie est harcelé après que son homosexualité a été révélée. Les insultes qu’il subit ne portent pas seulement sur le fait qu’il aime un garçon : elles visent sa masculinité. Être gay, pour un garçon, est encore souvent perçu comme une fragilité, une trahison de ce que devrait être un « vrai mec ». Le rejet sert alors à rappeler la norme et à rassurer les autres garçons : « Moi, je suis du bon côté ». Cette gayphobie est aussi liée à une logique de dégoût. Le corps de l’homme gay est parfois imaginé comme un corps qui dérange, qui brouille les frontières entre masculin et féminin. Les moqueries et les insultes permettent de tenir à distance ce malaise et d’éviter de se poser des questions sur soi-même. Le problème n’est pas Charlie, mais un modèle de masculinité qui interdit la vulnérabilité et la différence.
Pour les filles lesbiennes, les réactions sont souvent différentes – sans que les situations soient forcément plus faciles. Dans Sex Education, la relation entre Ola et Lily est rarement accueillie avec la même violence frontale. Pourtant, leur couple est souvent minimisé : il est présenté comme une phase, une expérimentation, quelque chose de moins sérieux qu’une relation hétérosexuelle. Leur amour existe, mais il est moins reconnu. Un autre contre-exemple fort apparaît dans SKAM France (RTBF et France TV, 2018-2023), avec le personnage de Lola. Son coming out lesbien ne provoque pas de rejet massif. Il est toutefois accueilli par une forme de silence et d’incompréhension. On la soutient, sans toujours mesurer ce que cela implique pour elle. Là encore, l’homosexualité féminine est moins perçue comme une menace que l’homosexualité masculine, mais aussi moins prise au sérieux.
Cette différence s’explique en partie par le phénomène discriminatoire que l’on nomme le sexisme. Deux filles ensemble restent souvent tolérées tant que leur relation ne remet pas en cause le regard masculin. Pour beaucoup de garçons, deux filles peuvent même relever du fantasme hétérosexuel. Cette fausse tolérance est une forme de lesbophobie : aimer une fille n’est pas toujours reconnu comme un amour aussi légitime, profond ou durable.
Les teen series montrent ainsi deux réalités différentes : les garçons gays sont plus exposés à une violence directe liée aux normes de masculinité tandis que les filles lesbiennes sont plus souvent confrontées à l’invisibilisation, à la minimisation ou au doute. Cette réalité n’est pas que fictionnelle, elle raconte ce qui se passe aussi dans la « vraie vie » ; ce dont témoignent de nombreuses recherches universitaires. Dans les deux cas, le message est le même : le coming out n’est jamais anodin. Se dire peut aider à se sentir mieux, mais il est essentiel de pouvoir choisir le moment, les personnes et le cadre. Les séries rappellent une chose importante aux adolescent·e·s : se protéger, ce n’est pas se cacher, c’est prendre soin de soi.
Pour aller plus loin
Coming out et transidentités
Être une personne trans, c’est avoir une identité de genre différente de celle qui a été assignée à la naissance. Autrement dit, c’est ne pas se reconnaître dans le genre que les autres ont décidé pour soi à la naissance. Dans les teen series, le coming out trans apparaît souvent comme un moment certes décisif, mais aussi comme un moment particulièrement exposé aux violences.
Dans Heartstopper, le personnage d’Elle permet de comprendre une chose essentielle : faire son coming out trans, ce n’est pas seulement parler de soi, c’est aussi s’exposer au regard des autres. Même lorsque les ami·e·s sont bienveillant·e·s, elle se heurte à des maladresses, des silences, parfois à des peurs. La série montre que le regard social peut rendre vulnérable, même sans insultes directes. Être trans, c’est souvent devoir expliquer qui l’on est dans un monde qui n’a pas appris à écouter.
Très souvent, la discussion se déplace rapidement vers le corps. Au lieu de demander comment va la personne, on pose des questions sur son sexe, d’éventuelles opérations ou les hormones. Comme si le genre n’était réel que s’il passait par la médecine. Cette focalisation est une forme de transphobie, car elle réduit l’identité à l’anatomie et met en doute ce que la personne dit d’elle-même. Le message implicite est clair : prouve que tu es vraiment ce que tu dis être.
Les parents et les proches jouent un rôle central dans cette expérience. Leurs réactions sont souvent traversées par des peurs et des fantasmes. Peur que ce soit une « phase », peur des hormones, peur d’un avenir compliqué, peur du regret. Ces inquiétudes sont souvent nourries par des informations partielles ou alarmistes. Même quand elles partent d’une intention protectrice, elles peuvent avoir un effet violent : la personne trans se retrouve à devoir rassurer tout le monde avant même d’être reconnue.
Les séries montrent alors un point essentiel : le coming out trans n’a de sens que s’il permet plus de sécurité, plus de respect et plus de bien-être. Se dire trop tôt, ou dans un contexte hostile, peut exposer à des violences symboliques ou psychologiques importantes. À l’inverse, choisir une ou deux personnes de confiance, avancer par étapes, garder certaines choses pour soi peut être une vraie stratégie de protection.
Dans Degrassi, le personnage d’Adam Torres est l’un des premiers adolescents trans masculins représentés de façon centrale dans une teen series. Son parcours est particulièrement intéressant parce qu’il montre un coming out globalement soutenu, même s’il n’est pas parfait. Adam fait son coming out comme garçon trans auprès de ses ami·e·s et dans son lycée. Ce qui est marquant, c’est que la série ne transforme pas son identité en scandale permanent.
On l’aura compris, faire son coming out trans n’est pas une obligation morale. C’est un choix personnel, qui doit toujours se faire au rythme de la personne concernée. Se protéger, poser des limites, refuser certaines questions, ce n’est ni mentir ni avoir honte. C’est prendre soin de soi dans une société où les identités trans restent encore trop souvent incomprises et contestées.
Pour aller plus loin
Coming out et intersexuation
Avant de parler de coming out intersexe, il faut comprendre ce que signifie être intersexe. Une personne intersexe est une personne née avec des caractéristiques sexuelles (organes, hormones, chromosomes) qui ne correspondent pas strictement aux normes médicales du « féminin » ou du « masculin ». L’intersexuation n’est ni une orientation sexuelle, ni une identité de genre : c’est une variation du corps.
Dans Faking It (MTV, 2014-2016), le personnage de Lauren Cooper avait offert l’une des rares représentations explicites d’un coming out intersexe dans une série destinée aux adolescents. La révélation s’inscrit d’abord dans un registre médical et secret, marqué par la honte et la crainte du stigmate. Contrairement aux coming out liés à l’orientation sexuelle, le dévoilement ne porte pas sur un désir, plutôt sur une caractéristique corporelle longtemps dissimulée, y compris à elle-même. La série met en scène un processus progressif : Lauren choisit d’en parler d’abord à son partenaire, avant d’élargir le cercle. Ce récit souligne la dimension biopolitique du coming out intersexe, où l’identité se trouve médiatisée par un savoir médical et par les normes sociales qui naturalisent la binarité sexuelle. En intégrant cet arc narratif à une comédie adolescente, Faking It contribue ainsi à rendre visible une expérience largement absente des fictions jeunesse.
Toutefois, l’intersexuation n’est pas seulement un fait biologique. Pour beaucoup de personnes concernées, c’est un processus, souvent long, qui passe par la médecine. Dès la naissance ou durant l’enfance, des médecins décident parfois d’« arranger » ou de « rectifier » le corps afin qu’il corresponde à l’une des deux catégories de sexe. Ces interventions sont aujourd’hui dénoncées par de nombreuses personnes intersexes comme des mutilations, car elles ont été réalisées sans leur consentement et ont laissé des traces durables, physiques et psychologiques.
C’est précisément cette réalité que donne à voir la teen series française Chair tendre (France 5, 2022). La série suit Sasha, une adolescente intersexe qui arrive dans un nouveau lycée après un déménagement familial. Pendant longtemps, Sasha ne sait pas qu’elle est intersexe. Comme beaucoup d’autres, ses parents et les médecins ont choisi le silence, pensant la protéger. Elle découvre la vérité tardivement, en accédant à son dossier médical, et comprend alors que son corps a été modifié médicalement sans qu’elle ait pu choisir ou même être informée. La force de Chair tendre est de ne jamais traiter l’intersexuation comme un simple cas médical. La série montre d’abord le choc, la colère, le sentiment de dépossession : apprendre que d’autres ont décidé pour ton corps, que ton histoire t’a été cachée, que le silence n’était pas un choix mais une obligation. Sasha doit alors faire face à une double difficulté : comprendre qui elle est, et décider si elle peut – ou non – en parler.
Ce silence imposé a aussi des conséquences scolaires. Dans la série, comme dans la réalité, les suivis médicaux, les absences, la fatigue, la peur d’être découvert·e ou interrogé·e pèsent sur la scolarité. À cela s’ajoute la honte apprise. Quand on t’a expliqué que ton corps était un problème à cacher, il devient très difficile de parler de soi au lycée, même à des ami·e·s.
Le coming out intersexe est donc très particulier. Il ne s’agit pas seulement de dire qui l’on est, il s’agit souvent de reprendre la parole sur une histoire confisquée. Chair tendre montre que cette parole ne se fait jamais devant tout le monde. Elle se construit par fragments, dans la relation amoureuse, dans l’amitié, parfois grâce à la rencontre avec d’autres personnes concernées. La série insiste sur un point essentiel : une personne intersexe n’a pas à expliquer son corps, ni à raconter son parcours médical.
Dans ce contexte, l’accompagnement est fondamental et Chair tendre permet de poser une question centrale : à qui peut-on parler quand le silence a été imposé ?
Pour un·e jeune intersexe, pouvoir identifier des adultes référent·e·s de confiance dans l’établissement scolaire (infirmier·e scolaire, CPE, enseignant·e, psychologue) peut faire une vraie différence. Il ne s’agit pas de tout dire, simplement de pouvoir dire un peu, sans être jugé·e. Les pairs comptent aussi énormément : un·e ami·e proche, une relation amoureuse, ou encore des espaces en ligne sécurisés peuvent offrir un soutien précieux.
Les teen series comme Chair tendre transmettent alors un message très fort : l’intersexuation n’est pas une honte, mais le silence peut l’être quand il est imposé. Après un parcours médicalisé, souvent subi, choisir de parler – ou de ne pas parler – devient un acte de reprise de pouvoir. Dire n’est pas tout dire : c’est choisir comment, à qui et jusqu’où, afin de pouvoir se construire sans se trahir.
Coming out et asexualité
Une personne asexuelle est une personne qui ne ressent pas – ou très peu – d’attirance sexuelle pour d’autres personnes. Cela ne veut pas dire qu’elle ne ressent rien, qu’elle n’aime pas, ou qu’elle ne peut pas être en couple. Certaines personnes asexuelles peuvent ressentir de l’amour romantique, avoir des relations affectives fortes ou désirer de la tendresse et de l’intimité sans sexualité. L’asexualité n’est ni une maladie, ni un traumatisme, ni un « retard » : c’est une orientation sexuelle à part entière.
Dans les teen series, l’asexualité est longtemps restée invisible, car l’adolescence est souvent présentée comme une période où tout le monde serait censé vouloir faire l’amour, fantasmer, désirer. C’est ce qui rend la représentation proposée par Heartstopper particulièrement importante.
Dans Heartstopper, le personnage d’Isaac ne fait pas un coming out spectaculaire. Son histoire se construit lentement, presque en silence. Alors que ses ami·e·s parlent beaucoup de relations amoureuses, de baisers, de désir, Isaac se sent progressivement à côté. Il écoute, il soutient, mais il ne se reconnaît pas dans ce que vivent les autres. Ce décalage n’est pas présenté comme un problème, plutôt comme une interrogation intime : pourquoi je ne ressens pas la même chose ? La série montre très bien une réalité vécue par de nombreux·ses jeunes asexuel·le·s : la pression à désirer. Isaac se demande s’il est en retard, s’il lui manque quelque chose, s’il finira par « ressentir comme les autres ». Il n’est pas rejeté par ses ami·e·s, mais il peut se sentir invisible, car personne ne lui propose de mots pour comprendre ce qu’il vit.
Ce qui est fort dans Heartstopper, c’est que l’asexualité d’Isaac ne passe pas d’abord par une étiquette. Elle passe par des livres, des recherches, des moments de solitude et surtout par le droit de ne pas se définir tout de suite. Isaac n’a pas à se justifier, ni à expliquer son corps ou son passé. Il comprend peu à peu que ne pas ressentir de désir sexuel n’est pas un défaut, cela est une manière différente d’être au monde.
Le coming out asexuel est souvent très particulier. Il ne s’agit pas de dire qui l’on aime, mais parfois de dire ce que l’on ne ressent pas. Or, dans une société qui valorise fortement la sexualité, cela peut susciter de l’incompréhension : « Tu es sûr·e ? », « Tu n’as pas encore rencontré la bonne personne. », « Ça viendra plus tard. ». Ces réactions, même bien intentionnées, peuvent faire douter et rendre le silence plus confortable que la parole.
Heartstopper transmet une notion décisive dans la construction de nos identités : on n’est pas obligé·e de désirer pour être normal·e. On n’est pas obligé·e de se définir rapidement, ni de faire un coming out si l’on ne s’en sent pas capable. L’asexualité n’empêche ni l’amitié, ni l’amour, ni la construction de soi.
Comme pour l’intersexuation ou la transidentité, la question centrale n’est pas de tout dire, mais de choisir à qui parler. Un·e ami·e de confiance, un espace en ligne bienveillant, une communauté peuvent aider à mettre des mots sur ce que l’on vit. Dans certains cas, le silence peut être une protection, dans d’autres, la découverte de soi peut aussi devenir un soulagement.
Le parcours d’Isaac rappelle une chose fondamentale : il existe mille façons de grandir, de ressentir et d’aimer. Et parfois, ne pas ressentir ce que l’on attend de toi est déjà une vérité suffisante.
Pour aller plus loin
Coming out et pan/bisexualité
Avant de parler de coming out bi ou pan, il faut poser une chose simple. Être bisexuel·le, c’est pouvoir être attiré·e par plus d’un genre. Être pansexuel·le, c’est pouvoir être attiré·e par une personne sans que son genre soit central dans le désir. Dans les deux cas, il ne s’agit ni d’indécision, ni d’un manque de maturité. Pourtant, ce sont souvent les orientations les plus contestées, surtout à l’adolescence.
Dans Heartstopper, Nick est l’exemple le plus parlant d’un coming out bisexuel progressif. Au début de la série, il se pense hétérosexuel. Il sort avec des filles, il correspond à ce que les autres attendent de lui. Puis il tombe amoureux de Charlie. Et là, le trouble commence. Nick ne nie pas ce qu’il ressent pour Charlie. Pourtant, il ne veut pas non plus effacer ce qu’il a ressenti pour les filles. Il passe du temps à chercher, à lire, à regarder des vidéos, à mettre des mots sur ce qu’il vit. Ce temps de recherche est essentiel : la série montre que le coming out bi commence souvent par un travail intérieur, avant toute annonce. Quand Nick finit par dire qu’il est bisexuel, il le fait avec prudence. Il sait que ce mot peut être mal compris. Et de fait, il est confronté à des réactions typiques de la biphobie : « Tu es sûr ? », « Tu finiras par choisir », « Si tu sors avec un garçon, alors tu es gay », etc.
Ces phrases ne sont pas violentes en apparence, mais elles ont un effet puissant : elles donnent l’impression à Nick que ce qu’il ressent n’est pas crédible. Heartstopper montre très bien que le coming out bi n’est pas seulement difficile à cause de l’homophobie, il l’est aussi parce que la société supporte mal les identités « entre deux ».
Dans Sex Education, le parcours d’Ola permet de comprendre autre chose : le coming out pansexuel. Ola commence par sortir avec Otis, puis tombe amoureuse de Lily. Lorsqu’elle essaie de comprendre ce qui lui arrive, elle ne se reconnaît ni dans l’étiquette « hétéro », ni complètement dans celle de « lesbienne ». Elle découvre alors le terme pansexuel, qui lui permet de dire : « Ce qui compte pour moi, ce n’est pas le genre. ». Son coming out ne règle pourtant pas tout. Ola doit encore expliquer, préciser, corriger. Certain·e·s pensent qu’elle est « juste indécise », d’autres que ce n’est qu’une étape. Même Lily, sa petite amie, a parfois du mal à comprendre ce que signifie être pansexuelle. La série montre ici une réalité importante : le coming out bi ou pan n’est pas toujours immédiatement compris, même par les proches. Ce que Sex Education met en scène, c’est la fatigue d’avoir à se justifier. Dire qui l’on est, puis devoir défendre cette parole. Exister, puis devoir prouver que cette existence est réelle.
Les histoires de Nick et d’Ola montrent que le coming out bi ou pan est souvent un coming out fragile, parce qu’il va à l’encontre des catégories simples.
Elles transmettent aussi un message essentiel : on a le droit de ressentir des choses complexes ; on a le droit de ne pas choisir une seule case ; on a le droit de changer, d’évoluer, de préciser et on a surtout le droit de choisir à qui l’on parle. Les parcours bi et pan rappellent une chose simple, mais fondamentale : ce n’est pas parce qu’une identité est multiple, mouvante ou difficile à expliquer qu’elle est moins.
Pour aller plus loin
Coming out et lieux de vie (ruralité, banlieues…) : le poids de l’interconnaissance
Faire son coming out n’est jamais seulement une affaire de courage personnel. Les teen series le montrent très bien : le contexte compte autant que ce que l’on ressent. Quand on vit dans un espace où tout le monde se connaît, où les informations circulent vite et où les réputations collent à la peau, dire qui l’on est peut devenir particulièrement risqué. C’est ce que l’on appelle l’interconnaissance.
Dans la série Déter (France TV, 2023-2024) par exemple, l’histoire se déroule en milieu rural, dans un lycée de petite taille où les adolescent·e·s se connaissent depuis l’enfance. Ici, il n’y a presque pas d’anonymat. Les mêmes personnes se croisent à l’école, dans le village, dans les familles, dans les loisirs. Dire quelque chose d’intime à une personne, c’est prendre le risque que cela se sache rapidement. Le coming out n’est donc pas une simple confidence : il peut devenir une information publique, parfois sans que la personne concernée ne l’ait voulu. Ce que montre Déter, c’est que l’interconnaissance transforme le coming out en acte social irréversible. Une étiquette posée trop tôt (gay, bi, trans ou tout simplement « différent·e ») peut suivre un·e adolescent·e partout : au lycée, dans la rue, dans le regard des adultes. Dans ce contexte, le silence n’est pas un mensonge, c’est souvent une stratégie de protection.
La même logique apparaît dans Chair tendre. Pour Sasha, adolescente intersexe dont nous avons déjà parlé, le problème n’est pas seulement de comprendre ce qu’elle est, mais de savoir à qui elle peut le dire. Le lycée est un espace réduit, où les rumeurs circulent vite. Dire quelque chose sur son corps, c’est risquer de devenir un sujet de discussion, de curiosité ou de moquerie. Là encore, le non-dit est une manière de garder le contrôle dans un environnement où l’on ne peut pas disparaître.
Même dans des séries qui ne se passent ni en France ni en milieu rural, l’interconnaissance joue un rôle central. Dans Skam, l’arc d’Isak montre combien le coming out est compliqué dans un groupe de pairs très soudé. Les mêmes ami·e·s, les mêmes soirées, les mêmes regards. Isak a peur que son homosexualité circule sans qu’il puisse maîtriser le récit. Là encore, le problème n’est pas seulement l’homophobie, c’est le fait que tout se sait trop vite.
Dans Young Royals, la logique reste la même malgré un cadre différent. L’internat fonctionne comme un micromonde fermé. Peu de personnes, beaucoup de regards, une circulation permanente des informations. Pour Wilhelm, le coming out ne concerne pas seulement sa vie amoureuse, mais sa place dans tout un système social. Quand l’interconnaissance est forte, chaque geste est observé, commenté, interprété.
Ces séries transmettent un message qui peut paraître étrange à première vue, bien qu’en réalité, il fait sens : ne pas faire son coming out ne signifie pas toujours avoir honte. Dans les contextes de forte interconnaissance – ruralité, petits lycées, quartiers ou milieux fermés –, le silence peut être un choix rationnel. Se protéger, choisir le bon moment, la bonne personne ou le bon lieu est parfois plus important que de tout dire.
Les teen series rappellent ainsi que le coming out n’est jamais hors sol. Il dépend des espaces dans lesquels on vit, des liens que l’on a et du prix social que l’on risque de payer. Quand tout le monde se connaît, le droit à la prudence est aussi un droit à se préserver.
Coming out et ethnie ou religion
Dans certaines familles ou communautés, la religion occupe une place très importante. Elle structure la vie quotidienne, les valeurs, les relations familiales, parfois même la réputation. Les teen series montrent que, dans ces contextes, le coming out ne concerne pas seulement l’orientation sexuelle ou l’identité de genre : il touche aussi à la fidélité à une foi, à une famille, à une communauté. Dire qui l’on est peut alors être vécu comme une rupture, voire une trahison.
Dans la série Skam, dans sa version originale norvégienne, le personnage de Sana permet de comprendre cette tension. Sana est une adolescente musulmane pratiquante. Elle porte le voile, respecte les règles religieuses et se sent profondément attachée à sa foi. Même si la série ne met pas en scène son propre coming out, elle montre très clairement pourquoi, pour une jeune musulmane, le dévoilement d’une sexualité minoritaire peut être particulièrement difficile. Sana vit dans un monde où tout est lié : la famille, la religion, le regard des autres, la réputation. Dans ce contexte, dire quelque chose d’intime peut avoir des conséquences bien au-delà de soi.
L’adaptation francophone de Skam rend cette tension encore plus visible. Là aussi, la religion est présentée comme une ressource et, potentiellement, comme un cadre contraignant. La série montre que le silence peut devenir une stratégie de protection, non pas par honte, mais par peur de blesser ses proches ou d’être rejeté·e par sa communauté.
Dans Sex Education, la question religieuse est abordée à travers plusieurs personnages, notamment Eric, issu d’une famille chrétienne très croyante. Eric est gay, flamboyant, expressif, et pourtant profondément attaché à sa foi. Son coming out se heurte aussi bien à l’homophobie extérieure qu’à un conflit intérieur : comment être soi-même sans renoncer à Dieu ? La série montre les tensions avec sa famille, les tentatives de conciliation, les moments de douleur, mais aussi les évolutions possibles. Sex Education insiste sur un point essentiel : foi et homosexualité ne sont pas incompatibles, même si le chemin est souvent long et fragile.
Un autre exemple fort apparaît dans Young Royals, où la religion chrétienne est moins visible au quotidien, mais bien présente dans les traditions et les normes. Le coming out y est compliqué par l’idée de devoir incarner une image morale, respectable, conforme à certaines valeurs. Là encore, la sexualité ne concerne pas seulement l’individu, mais ce qu’il ou elle représente pour les autres. Ces teen series montrent que, dans les contextes religieux, le coming out est souvent pris dans des loyautés multiples : loyauté à soi-même, à sa famille, à sa foi, à sa communauté. Le silence n’est pas toujours un reniement ; il peut être une manière de tenir ensemble des mondes qui semblent incompatibles.
Pour aller plus loin
Dès lors, il s’agit de saisir ensemble les deux identités (religieuses et sexuelles) : on peut aimer sa religion et se poser des questions sur sa sexualité ou son genre. On peut croire et douter. On peut choisir de dire, de dire plus tard, ou de ne dire qu’à certaines personnes. Les teen series rappellent que le coming out n’est jamais une obligation, surtout quand il met en jeu l’équilibre familial ou spirituel.
Dire qui l’on est peut-être libérateur. Se protéger, préserver ses liens, avancer à son rythme est parfois tout aussi vital. Là encore, le courage ne se mesure pas à ce que l’on révèle, mais à la manière dont on prend soin de soi.
Coming out et masculinité
Sexisme, homophobie et transphobie se tiennent la main : l’un alimente l’autre. Et la toile de fond de tout cela ce sont bien souvent les normes de genre, notamment les normes masculines.
Dans beaucoup de teen series, le coming out est souvent rendu difficile par l’homophobie, la transphobie, ainsi qu’une certaine idée de la masculinité. Être un garçon, surtout à l’adolescence, c’est encore souvent être attendu comme fort, dominant, hétérosexuel, peu expressif. Tout ce qui s’en éloigne peut être sanctionné. Les séries montrent que le coming out peut alors être vécu comme une rupture avec l’ordre masculin.
Dans la série britannique Adolescence (Netflix, 2025), les garçons évoluent dans un univers où la virilité est constamment mise à l’épreuve. Le corps, la force, la domination des filles et le rejet du féminisme y sont valorisés. Même lorsque l’homosexualité n’est pas toujours nommée, la série montre comment la pression masculine fonctionne : insultes sexistes, moqueries, hiérarchies entre garçons. Ce qu’Adolescence met en scène, c’est une masculinité défensive : les garçons se protègent de leurs propres fragilités en rejetant tout ce qui ressemble au féminin. Le féminisme est tourné en dérision, vu comme une attaque contre les garçons. Cette logique est proche de ce que l’on appelle le masculinisme : l’idée que les hommes seraient victimes des avancées féministes et qu’ils devraient reprendre le pouvoir.
Cette pression est encore plus visible dans Skam, notamment dans l’arc d’Isak. Avant même de se dire gay, Isak a peur de perdre sa place parmi les garçons. Il sait que son groupe valorise une masculinité dure, moqueuse, parfois sexiste. Son coming out n’est pas seulement une révélation intime : c’est un risque de déclassement masculin. La série montre que le silence d’Isak n’est pas un manque de courage, mais une stratégie pour éviter l’exclusion.
Le masculinisme : comprendre un mouvement et ses dangers Le masculinisme est un ensemble d’idées et de groupes qui affirment que les hommes seraient aujourd’hui « dominés » par les femmes ou par le féminisme. Sur internet, certains influenceurs diffusent ces discours en promettant aux garçons de « redevenir forts » ou de reprendre le pouvoir sur les femmes. Cela peut sembler séduisant quand on se sent perdu, rejeté ou en colère. Le problème, c’est que ces discours reposent souvent sur des idées fausses et peuvent encourager la haine, le mépris ou la violence. Ils présentent les relations entre filles et garçons comme une guerre, au lieu de promouvoir le respect et l’égalité. Certains espaces masculinistes banalisent aussi l’homophobie, la transphobie ou le harcèlement, en affirmant qu’il existerait une seule manière « normale » d’être un homme. Pour les jeunes, ces contenus peuvent être dangereux car ils isolent : on y apprend à se méfier des autres, à refuser ses émotions et à considérer la domination comme une preuve de valeur. Or, être un garçon ou un homme ne signifie pas être violent, insensible ou supérieur. Il existe mille façons d’être masculin – ou de ne pas l’être. Si tu rencontres ce type de discours, il est utile d’en parler avec des adultes ou des ami·e·s et de vérifier les informations auprès de sources fiables. Les modèles positifs existent : des hommes qui défendent l’égalité, le respect et la liberté d’être soi. Comprendre ces phénomènes permet de ne pas s’y laisser enfermer. L’égalité entre les genres ne retire des droits à personne : elle permet à chacun·e de vivre plus librement, sans peur ni domination. |
Dans Déter, comme nous l’avons vu, située en milieu rural, la pression masculine est renforcée par l’interconnaissance. Les garçons se connaissent depuis longtemps, les réputations circulent, la virilité est un marqueur central de respect. Être vu comme faible, efféminé ou différent peut coller durablement à la peau. Là encore, le coming out apparaît comme une prise de risque sociale majeure, non seulement pour soi, mais aussi pour sa famille.
Dans Élite (Netflix, 2018-en cours), les coming out masculins s’inscrivent dans un univers profondément structuré par les hiérarchies sociales, économiques et symboliques. La série, située dans un lycée d’élite espagnol, articule étroitement sexualité, classe et performance de la virilité. Les personnages masculins queer, notamment Omar et Ander dans les premières saisons, doivent négocier leur désir au sein d’un environnement marqué par des normes hétérosexuelles implicites et par une compétition constante entre garçons.
Le coming out d’Omar se déroule dans un contexte familial conservateur et religieux, où la masculinité est associée à l’autorité paternelle et à la respectabilité communautaire. Sa relation avec Ander, élève privilégié issu d’un milieu plus libéral, met en tension deux modèles de masculinité : l’un contraint par la tradition et la surveillance familiale, l’autre façonné par la pression sportive et l’excellence sociale. Le coming out ne constitue pas un simple acte déclaratif, c’est une rupture avec un ordre symbolique où la virilité repose sur la conformité aux attentes familiales et sociales.
Parallèlement, le personnage d’Ander illustre une autre configuration : son homosexualité est moins liée à une interdiction religieuse qu’à une difficulté à concilier désir et performance masculine. Sportif de haut niveau, soumis aux attentes de son entourage, il incarne une masculinité compétitive et silencieuse. Son coming out implique un déplacement vers une masculinité plus vulnérable, marquée par l’expression des affects et la reconnaissance de la fragilité. La série montre ainsi que le dévoilement de l’orientation sexuelle est indissociable d’une redéfinition des normes viriles.
Ces séries montrent que le masculinisme et l’antiféminisme ne passent pas seulement par des discours explicites. Ils s’expriment aussi dans les blagues, les insultes, les silences, les attentes implicites. Le rejet du féminisme sert souvent à maintenir une hiérarchie entre garçons et filles, parfois aussi entre garçons eux-mêmes. Dans ce cadre, le coming out devient un acte perçu comme subversif, car il remet en cause l’idée qu’un garçon doit dominer et désirer les filles.
Dès lors soyons clairs : si le coming out est difficile, ce n’est pas parce qu’il y a « quelque chose qui cloche », mais parce que les normes masculines sont très contraignantes. Se taire peut être une manière de se protéger dans un environnement masculiniste. Dire qui l’on est peut aussi devenir un acte de résistance, seulement quand les conditions de sécurité sont réunies.
Ce que rappellent aussi ces séries et ces personnages c’est que le coming out ne se joue pas seulement dans l’intimité, mais dans des rapports de pouvoir entre garçons, entre sexes et face aux discours antiféministes. Comprendre ces mécanismes, c’est déjà commencer à les desserrer.
Pour aller plus loin