Chapitre 2• Quand l’idée devient concept

Chapitre 2• Quand l’idée devient concept

L’éternité banale

Vernadsky a commencé à étudier le phénomène du temps, comme Platon le fit avec le phénomène également temporel qu’était l’éternité. Comme nous l’avons vu plus haut, sa nouvelle position de principe figurait déjà dans le titre même du rapport de 1921 « Le commencement et l’éternité de la vie », dans lequel deux concepts temporels se trouvent réunis. Pour Vernadsky, les vains efforts scientifiques qui eurent lieu pendant plus de deux siècles pour prouver l’abiogenèse avaient un résultat clair et sans équivoque : la vie existait depuis toujours. Donc, elle était éternelle. Mais en même temps, dans le contexte de sa pensée, l’éternité n’était pas une catégorie philosophique. Elle ne ressemblait pas à l’éternité de Platon, c’est-à-dire à une certaine unité du passé, du présent et du futur, qu’aurait possédée un certain Démiurge existant en dehors du temps. Cette éternité dénotait, pour Vernadsky, un phénomène plus simple : un nombre très important d’années et leur flot ininterrompu, la vie ayant le même âge que le cosmos qui lui aussi était éternel.

En philosophie, une telle éternité est proche du concept d’infini et est considérée comme une compréhension banale et vulgaire ; dès l’Antiquité, elle n’était pas intéressante pour la pensée philosophique. Dans cette vision de l’éternité, on insistait sur l’invariabilité et la répétition infinie de la même chose. Mais, pour les sciences naturelles, notamment pour la géologie et la biologie, c’est cette forme de vision de l’éternité qui est précisément nécessaire ; elle est synonyme de la répétition des événements et indique les régularités existantes et organisationnelles. Les lois de la nature ne changent pas, sinon ce ne sont pas des lois. En dehors de l’organisme, la matière vivante ne peut pas se former à partir de la matière non vivante : une telle interdiction est fondamentale. Le principe de Francesco Redi est l’une des premières interdictions sur la base desquelles la science a pu se former. Les interdictions mettent en place les limites, en augmentant ainsi la précision et la rigueur des mesures de ces processus.

Au début de son travail sur l’ouvrage La Biosphère, Vernadsky considérait que l’idée générale du temps était suffisante. Dans les recherches qui avaient été faites sur la matière vivante, deux représentations avaient été maintenues : celle du cours du temps et celle du cours de la vie. Une sorte de temps (absolu ou newtonien) se déployait dans le vaste univers extérieur, et sur la Terre c’était l’histoire biologique qui s’écoulait. Dans les travaux de Vernadsky, ces deux courants entretenaient dans des relations indéterminées.

Mais peu après la parution La Biosphère, le lien entre le cours du temps et celui de la vie est devenu plus clair. Vernadsky n’a pas accepté de répandre les lois physiques ou, comme on le dit maintenant, le paradigme du monde inanimé au monde dans son ensemble, car la matière vivante ne pouvait pas être expliquée par les régularités du monde inanimé. Pour lui, une telle généralisation était une simplification, un réductionnisme, c’est-à-dire la réduction des phénomènes naturels à des phénomènes déjà connus et étudiés, alors qu’ils ne pouvaient pas être expliqués complètement par eux. Avec la formation de la minéralogie génétique, Vernadsky a implicitement inclus le temps dans l’explication des faits. Le temps a commencé à jouer un rôle indépendant en tant que, par exemple, facteur dans la formation des minéraux et des sols. Ainsi, pour commencer une nouvelle science, était-il indispensable de revenir de la minéralogie conventionnelle aux sources elles-mêmes : aux causes de la formation des structures matérielles de l’écorce terrestre. Cette science fut créée et nommée géochimie. Avec le développement des idées géochimiques, Vernadsky devint encore plus certain que les lois du temps de la physique et de la chimie étaient insuffisantes pour décrire la substance vivante.

En tant que naturaliste et se nommant constamment ainsi, c’est-à-dire partisan de l’observation et de la description empirique de la nature, Vernadsky a placé cette méthode au-dessus d’une compréhension théorique qu’il considérait comme « rapide ». Il considérait en effet que cette dernière réussissait grâce à l’analyse limite, à la simplification, lorsqu’était possible la mathématisation d’objets assez simples pouvant être soumis à des conditions et des restrictions très strictes, alors que les immenses faits de la biosphère n’avaient pratiquement pas été appréhendés par la pensée théorique en raison de la complexité incomparable des objets et des processus concernés. Par exemple, pour décrire l’objet physique, un électron et quelques valeurs écrites par les formules sont suffisantes. Comprendre de quoi il s’agit n’est pas nécessaire, car l’électron ne ressemble à rien dans les limites de notre expérience macroscopique, et on s’habitue simplement à une telle pensée théorique comme à une nouvelle langue.

Derrière les formules empiriques, trouvées par Vernadsky, pour la reproduction de la matière vivante et de l’accroissement des masses, se trouvaient l’intégralité du monde, la complexité de la structure de la planète, l’énorme quantité de mouvements qui se produisent en elle et sur elle. Avec le développement des sciences naturelles d’observation, la planète Terre avait soudainement « émergé » de l’histoire, remplie d’évènements. En d’autres termes, le passé lui-même qui, pour les processus réversibles des corps inertes et pour les formules de la mécanique, ne signifiait rien, recevait une sorte de signification inévitable. Par exemple, pour la mécanique, le passé n’était que la position précédente d’un point en orbite ou sur une trajectoire du mouvement. À l’époque, après 1926, Vernadsky était, sans aucun doute, le seul naturaliste au monde à avoir imaginé si profondément et dans son intégralité une nouvelle situation cognitive de l’homme par rapport au monde. Il croyait qui si les lois physiques et chimiques étaient insuffisantes pour décrire les processus et les systèmes vivants, alors la représentation physique du temps l’était aussi.

En sciences physiques, en effet, la compréhension du temps et de l’espace est centrée sur la mécanique, dans laquelle l’objet théorique principal est un point, et son processus fondamental – son déplacement. En cinématique, tous les calculs mécaniques sont simplifiés, c’est-à-dire réduits au mouvement d’un point abstrait le long d’une trajectoire donnée. Le point se présente comme un objet intégral qui ne possède ni partie, ni taille, ni autre propriété sauf une : la capacité de se déplacer d’un endroit à un autre avec une certaine vitesse. Ainsi, par exemple, en astronomie les planètes sont considérées comme des points sans propriétés intrinsèques.

C’est à partir de la comparaison de deux types de mouvement, les planètes en tant que points d’orbite et le mouvement en tant que changement interne du corps, que commence l’ouvrage de Norbert Wiener La Cybernétique. Le premier chapitre est intitulé « Le temps de Newton et Bergson »1. Norbert Wiener appelle « temps de Newton » le temps décrivant le mouvement mécanique ; quant au temps irréversible, exprimant le changement, il le considère comme étant celui de Bergson. Nous l’étudierons plus en détail ci-dessous.

Les objets biologiques et géologiques, du plus petit au plus gros (la biosphère dans son ensemble, dans son intégralité et à travers tous ses liens) sont remplis de mouvements internes. Certains processus se déroulent au sein de ces mouvements : certaines parties de la biosphère se comportent différemment des autres, une sorte d’interaction matérielle et énergétique se réalise. C’est pourquoi le temps relatif à un objet biologique ne peut pas être mesuré par le temps de Newton, c’est-à-dire réduit à un mouvement purement mécanique. Bien que les déplacements dans le monde des animaux, des poissons et des oiseaux soient parmi les phénomènes les plus courants, ils n’expriment pas les caractéristiques essentielles des organismes vivants. Un évènement en biogéochimie n’est pas du tout la même chose qu’un évènement en physique.

L’un des sujets principaux de la théorie de la biosphère de Vernadsky est l’idée des cycles biogéochimiques de la matière. Du point de vue de la géochimie, tout élément de la croûte terrestre se trouve dans un cercle fermé d’un mouvement dû à la matière vivante. Vernadsky a découvert que les organismes vivants par lesquels passent ces éléments, n’en sont pas des porteurs passifs, mais qu’ils communiquent à ces éléments, ou plus précisément à leurs composés, des caractéristiques nouvelles. Il insistait sur le fait que les organismes vivants remplissaient ces composés chimiques d’une l’énergie efficace (libre), dérivée du rayonnement solaire. Ainsi, si nous imaginons le cycle d’un élément sous la forme d’un cercle fermé, la zone de son emplacement dans la matière vivante ressemble à un accélérateur ou à un restaurateur de mouvement. Les composés chimiques qui en émergent sont envoyés aux structures des géosphères jusqu’à ce qu’ils entrent à nouveau dans l’organisme vivant, où ils sont à nouveau enrichis d’une partie de l’énergie solaire stockée.

Peu après la publication de l’ouvrage La Biosphère, Vernadsky s’est rendu compte que les cycles biogéochimiques n’étaient pas des cercles mécaniques ; la biosphère n’était pas un mécanisme mais une organisation qui fonctionnait pendant un long temps indéfini.

Au début du XXe siècle, Vernadsky avait déjà pris conscience de l’importance de la découverte de la radioactivité pour la géologie. Dorénavant, de nouvelles méthodes de détermination de l’âge des roches pouvaient être confirmées, et les conclusions des sciences naturelles descriptives sur la durée totale de l’histoire naturelle se trouvaient prouvées.

Il est vraiment surprenant de constater à quel point, récemment, dans les sciences naturelles, les scientifiques ont compris la profondeur de l’histoire de la planète. Même les créateurs des sciences classiques et pleinement développées de l’époque de la révolution scientifique du XVIIe siècle ne se représentaient aucun passé de la planète. Isaac Newton lui-même et d’autres scientifiques se contentaient des 6 000 années bibliques pour le monde entier. Le premier qui a donné une explication purement scientifique, c’est-à-dire sans miracle, du cours de l’histoire naturelle, était Buffon2. Dans son ouvrage, La Théorie de la Terre, il attribuait à toute la nature un caractère complexe et systémique. Selon lui, la nature se développait dans son ensemble. Par conséquent, il était possible de déterminer combien d’années il avait fallu à la nature, possédant sa propre histoire, pour atteindre l’état actuel. Buffon suggéra qu’un morceau de matière, à l’origine de la formation progressive des planètes, avait été arraché du soleil maternel. Il supposa qu’il avait fallu au moins 25 000 ans pour que ces planètes pussent devenir des corps sphériques, c’est-à-dire des corps célestes parfaits et réguliers, avec les orbites qui sont actuellement mesurées. Pour créer le système terrestre de la nature, c’est-à-dire les montagnes, les mers, les océans, les paysages, la flore et la faune, il avait fallu encore 75 000 ans.

Les ouvrages de Buffon, et, en particulier, le plus important, L’Histoire naturelle, connurent un succès immense dans le monde scientifique européen. Buffon cessait de représenter la nature dans son état statique (comme la décrivit Carl von Linné, sans prendre en compte l’origine des objets), et la plaçait dans sa dimension dynamique. Cela lui causa de graves problèmes de la part des théologiens de la Sorbonne, mécontents de la « révision » de la première page de la Bible. Mais, bien que les chiffres avancés ne fussent que spéculatifs, l’idée de la durée de l’histoire de la nature s’avérait, et les recherches d’un référent permettant de connaître la durée réelle de l’histoire géologique, qui était à présent reconnue comme en mouvement, pouvaient commencer.

En 1785, le géologue écossais, James Hutton, scientifique éminent et polyvalent, publia son ouvrage La Théorie de la Terre. Dans ce livre, il défendait ses idées sur le temps géologique en se basant sur certaines observations concrètes des stratifications dans les montagnes. Il n’osa pas alors donner des chiffres concrets pour toute la planète ; il préféra mettre en avant une proposition fondamentale : en géologie, il n’existe pas ni commencement ni aucun signe de fin. Ce point de vue allait être bien apprécié par Vernadsky, qui l’érigera en principe de la nature. Selon Hutton, il n’existait qu’un mouvement infini au sein de certains cycles : le changement impliqué par le passage d’une strate à l’autre. Ces idées eurent une influence encore plus grande sur le développement ultérieur de la géologie et de la biologie. C’est sur cette base que Charles Lyell a formulé le principe d’« actualisme ». Ainsi s’achevait la période dite « héroïque » de la géologie, lorsque les systèmes relatifs aux périodes furent définitivement établis et qu’une échelle géochronologique fut ainsi créée. L’ordre relatif des stratifications était devenu plus évident. Lyell avait été le premier à rejeter l’idée de l’origine de la Terre, et il avait proposé de se concentrer plus précisément sur les lois géologiques, celles qui sont toujours en vigueur à l’heure actuelle. En biologie, l’idée de la durée du développement du monde animal fut élaborée par Charles Darwin. Il fut le premier à parler des millions d’années indéterminées nécessaires à l’évolution.

Nous évoquons brièvement cette histoire à partir de la vision de Vernadsky. Lors de ses recherches, il y inclut, comme élément décisif, la découverte de la radioactivité. Il considérait qu’avec elle, une méthode fiable permettant de déterminer la durée de l’existence des atomes radioactifs était apparue, et qu’elle pouvait devenir un fil conducteur pour déterminer non seulement l’âge relatif (plus ancien ou plus jeune) des couches rocheuses, mais également l’âge absolu. Le radiochimiste canadien Bertram B. Boltwood fut le premier à déterminer la période de la désintégration radioactive de l’uranium et de sa transformation en plomb, et à montrer que la vitesse du processus ne dépendait d’aucune influence extérieure. L’ère de la détermination de l’âge d’une grande variété de minéraux, de cristaux et de roches avait commencé.

En 1921, un groupe de géologues et radiologues anglais, dirigé par Arthur Holmes, fit un excellent travail de comparaison des époques géologiques, des périodes et des subdivisions plus petites à l’échelle géochronologique avec les faits se rapportant à l’âge absolu des formations géologiques. Dorénavant, l’échelle géochronologique est devenue non seulement relativement réglementée mais aussi exprimée dans la continuité absolue de toutes ses subdivisions. La durée générale de l’histoire géologique a été immédiatement déterminée et estimée à 1,3 milliard d’années, ce qui a été confirmé grâce aux découvertes des minéraux les plus anciens à la surface de l’écorce terrestre. De plus, comme le savait bien Vernadsky, toute cette strate d’années si difficilement imaginable s’accordait, pour ce qui était des évènements autant géologiques que biologiques, au principe de l’éternité de la vie. C’est de cette double éternité dont parlait Vernadsky.

Son enseignement sur la matière vivante devint particulièrement important pour la nouvelle compréhension du temps. C’est grâce à cela que pouvait s’éclaircir le rôle de la biosphère non seulement qualitativement – ce qui était alors jusque-là inconnu –, mais aussi quantitativement, par rapport aux lois qui étaient à la base de son fonctionnement en tant que processus planétaire de grande envergure. Le fait central de La Biosphère consista précisément dans la description extrêmement précise des proportions existant entre les masses et les taux de reproduction des organismes. Vernadsky commença à considérer la reproduction comme l’événement essentiel de la biosphère, déterminant le mouvement de la matière et de l’énergie. C’est elle, cette reproduction, qui permettait de comprendre la dépendance que le cours du temps et le caractère de l’espace entretenaient vis-à-vis de ce processus.

Le troisième facteur à prendre en considération en tant qu’il menait au problème du temps, se rapporte aux événements qui marquèrent la physique dans les années 1920. La théorie de la relativité et la physique quantique mettaient fin au monopole de la mécanique classique dans le cadre de la physique, ce qui provoquait une grande résonance dans l’ensemble du domaine scientifique.

La réponse au défi

C’est par le rapport qu’il présenta, en 1929, à la Société des sciences naturelles de Léningrad, que Vernadsky apporta une réponse à ces nouveaux défis. Dans ce document, qui fut publié pour la première fois dans une revue française3, Vernadsky attirait l’attention, d’une façon scientifique et non simplement philosophique, sur la contradiction brûlante qui existait entre, d’une part, les nouvelles avancées de la physique et, d’autre part, les connaissances des propriétés fondamentales de la vie.

À la lumière du développement de la physique, la vie est considérée comme un détail insignifiant dans le cosmos, et même dans le cas où elle disparaîtrait demain, il semble qu’aucune de ses lois ne dussent en être modifiées. Et en même temps, même si l’on ne prête pas attention à cette déclaration scientifique qui paraît fondamentale et déjà habituelle pour tous, la compréhension physique du temps n’a joué aucun rôle pour la grande majorité des savants (pour 9 scientifiques sur 10, selon Vernadsky). La plupart étudient les processus biologiques à travers leurs diverses manifestations. D’autres, et ils sont nombreux, étudient l’être humain lui-même, sa situation sociale et ses conditions de vie. Ils n’ont absolument pas besoin de la représentation du temps et de l’espace provenant de la physique, et qui règne dans les sciences depuis 200 ans déjà. Ces scientifiques se passent pleinement des processus réversibles qui sont utilisés dans les sciences, et souvent ils étudient des phénomènes irréversibles. Ainsi, les sciences de la vie nécessitent peu de formules issues de la théorie de la relativité. Les sciences de l’Homme et de la société utilisent les horloges habituelles, des mesures astronomiques du temps et le calendrier classique. Les scientifiques ne font pas attention au paradoxe impressionnant et célèbre du temps découvert dans le cadre de la théorie de la relativité comme discipline particulière de l’électrodynamique.

L’ignorance des réalisations physiques et mathématiques dans les sciences de la réalité vivante et des événements sociaux corrobore la contradiction soulignée par Vernadsky, et notamment, la contradiction entre « le mécanisme de la biosphère », c’est-à-dire les cycles abstraits et fermés sur eux-mêmes des éléments, et « l’organisme de la biosphère », c’est-à-dire les véritables cycles naturels et ouverts qui sont portés par la matière vivante de la biosphère. Cette contradiction donne lieu à un autre type de mouvement inconnu de la physique : celui des changements irréversibles, allant strictement dans un seul sens.

Vernadsky avait donc compris que les lois de la reproduction de la matière vivante devaient être prises en compte pour parler des bases les plus fondamentales de la connaissance scientifique sur la réalité. Car, premièrement, elles les contredisent, et deuxièmement, elles représentent des modèles temporaires, c’est-à-dire en attente de conceptualisation scientifique fondamentale. Si nous traçons la vie sous la forme de biosphère, nous dit Vernadsky, nous ne pourrons pas éviter de prendre en considération les éléments essentiels de la réalité. Il écrit :

Par cela seul, l’étude de la vie change le tableau scientifique du Cosmos, formé sans son concours et y découvre de nouveaux traits. Elle change essentiellement la représentation de l’espace, du temps, de l’énergie et des autres éléments fondamentaux de la structure du monde.
Je m’arrêterai sur deux phénomènes qui permettront d’éclaircir le rôle important que l’investigation de la vie joue dans le tableau scientifique de l’Univers, créé par la nouvelle physique, notamment sur la dissymétrie de l’espace des organismes et sur le temps biologique4.

La dissymétrie de la matière vivante comme état particulier de l’espace qu’elle occupe, a été découverte par Louis Pasteur. En général, toute substance, dans sa structure moléculaire et cristalline n’est synthétisée qu’en deux variantes possibles : à gauche et à droite. Dans ces deux cas, les molécules (et leurs composés) ne diffèrent pas par leur composition chimique et leurs propriétés, mais uniquement par leur structure spatiale et sont appelées, pour cette raison, isomères. Conformément à toutes les lois de la physique et de la chimie, dans les structures inanimées, sans aucune exception, ces deux isomères moléculaires existent toujours en quantité égale. Une telle substance, constituée de deux isomères, est appelée racémique. Il s’agit d’une règle immuable connue depuis longtemps. Cependant, dans les structures moléculaires des organismes, l’un des deux isomères prédomine, et comme Pasteur l’a découvert, il s’agit aussi d’une règle immuable. Ainsi, les organismes vivants par cette inégalité diffèrent fortement et inévitablement des structures non vivantes. Louis Pasteur utilisa le terme de « dissymétrie » pour nommer ce phénomène. Il attacha une grande importance à sa découverte, croyant que, grâce à cela, il avait déterminé une frontière solide entre le vivant et le non-vivant, non seulement en chimie mais dans toutes les sciences de la nature. Reprenant cette idée, Vernadsky considéra comme une évidence le fait que l’espace qui caractérise la matière vivante soit profondément différent de l’espace dont l’image apparaît dans le tableau physique de l’Univers.

La deuxième grande différence qui caractérise les organismes vivants est le temps biologique, et Vernadsky fut probablement le premier, dans la phrase précitée, à appliquer ce concept au domaine du vivant. Il est évident que les processus de la vie ne sont pas irréversibles dans le temps, c’est ce qui les distingue aussi nettement des processus inanimés pour lesquels le temps est réversible. L’irréversibilité a été démontrée par Vernadsky d’une manière évidente, et elle a été révélée, en tant que telle, dans le phénomène central pour la biosphère qu’est la reproduction de la matière vivante. La reproduction avance toujours et partout dans un seul sens : celui de la division cellulaire et du changement des générations, et ceci est manifeste à la fois dans des organismes unicellulaires et multicellulaires. Mais un phénomène aussi simple et compréhensible pour tout le monde n’avait pas encore été exprimé en termes de temps.

Vernadsky remarqua que le processus de la vie pouvait être présenté sous deux aspects. Du point de vue du temps, il nous semblait irréversible, c’est-à-dire asymétrique. Les événements biologiques internes des organismes vont toujours dans un sens et jamais dans le sens contraire. Mais du point de vue de l’aspect spatial, ces événements nous semblent dissymétriques, c’est-à-dire comme étant dépourvus de la symétrie dictée par les lois physiques, comme ayant, par rapport à elles, une symétrie troublée.

Mais cette symétrie semble troublée uniquement du point de vue des sciences physiques et naturelles pour lesquelles la symétrie est depuis longtemps considérée comme le concept fondamental de la matière (par exemple dans les cristaux). Historiquement, c’est la symétrie qui fut étudiée la première, son concept provenant initialement de l’art, des sculpteurs et des mathématiciens grecs. C’est en rapport avec cela que la dissymétrie fut considérée comme une « violation » de la symétrie. Mais du point de vue biologique, la dissymétrie n’est pas un défaut. Les organismes ne savent pas qu’ils violent quelque chose. La dissymétrie est un état fondamental et indispensable des molécules des organismes vivants. C’est l’état symétrique qui représente plutôt une violation, et même, pratiquement, la mort pour l’organisme. Vivre signifie être dissymétrique. Une telle structure représente déjà la preuve principale de la non-production des cellules vivantes à partir de la matière morte.

Ces deux phénomènes existent sur notre planète sans aucun changement depuis un nombre incroyable d’années et cela n’a pas été compris par les théoriciens antérieurs. Mais Vernadsky en fit une puissante généralisation, comme dans sa conférence « Le commencement et l’éternité de la vie », où il théorisa l’unité de l’éternité et du temps, faisant coïncider les deux phénomènes au sein de la matière vivante.

Nous parlons des temps historiques, géologiques, cosmiques, etc. […]
Ce temps biologique est actuellement évalué par 2 – 3 x 109 années – par des milliards d’années au cours desquelles la présence de processus biologiques à commencer par l’archéozoïque, nous est connue dans le Cosmos. Il est très probable que ces années ne correspondent qu’à l’existence de notre planète et à la durée de la vie dans le Cosmos. On arrive aujourd’hui à la conclusion que la durée de l’existence des corps célestes dans le Cosmos est aussi limitée, c’est-à-dire que nous avons aussi affaire au processus irréversible. Nous ignorons la durée de la manifestation de la vie dans le Cosmos, nos connaissances de la vie dans le Cosmos étant en général limitées. Il est possible que les milliards d’années ne comportent qu’une très petite partie du temps biologique […]
Du point de vue du temps se dégage probablement la manifestation du principe Redi, c’est-à-dire la succession des générations qui doit être considérée comme phénomène fondamental5.

Le changement des générations en biologie est compris de manière large et globale. Il est fondamentalement le même pour tous les organismes sans exception : de la division d’une bactérie unicellulaire à l’accroissement des cellules en séquoias géants ou en algues de 100 mètres, sans parler de naissance d’énormes organismes chez les mammifères. Dans toute notre expérience scientifique, un tel processus est unique et incomparable en puissance, irréversible et unidirectionnel. Vernadsky a estimé que ce processus a été la raison biologique du déroulement du temps. Il l’a fait sans utiliser de nouvelle notion mais en décrivant le processus lui-même. Dix ans avant le rapport dont nous avons parlé, il avait considéré le doublement du nombre d’individus comme un élément biologique du temps. Comme unité de ce temps, il avait proposé une génération de bactéries n’apparaissant pas instantanément mais dans un délai strictement défini et calculé suivant un grand nombre d’expériences6. Cette ancienne observation, faite en 1920, reçut ensuite un sens nouveau et devint, non plus « un élément biologique du temps », mais « un élément du temps biologique ». Dès lors, Vernadsky put avancer l’idée que le temps provenait du mouvement de la vie. Il était unique au monde. Il n’en existait pas d’autre.

De cette façon, Vernadsky montra que l’histoire naturelle de la Terre, telle qu’elle a été découverte dans les sciences descriptives de la vie et dans les études géologiques, est traversée par une durée qui devrait être nommée le temps biologique irréversible, durant lequel, conformément au principe Redi, les organismes ou leurs générations suivantes ne sont issus que de ces mêmes organismes ou de ces mêmes générations. L’espace à l’intérieur de la matière vivante, à travers toutes ces époques, a, quant à lui, été caractérisé par une dissymétrie, c’est-à-dire par une forte inégalité dans le nombre d’isomères droits et gauches des molécules et des autres structures cellulaires synthétisées dans les organismes. La dissymétrie ne peut être obtenue que dans un organisme vivant, elle se transmet par reproduction, elle ne peut pas non plus, comme une cellule, être cultivée en laboratoire. Ceci est un nouveau positionnement du problème. Et voici la conclusion générale qu’en donne Vernadsky dans l’article en question :

Mais il est clair du point de vue du problème qui nous intéresse ici, – celui de l’importance de l’investigation de la vie pour la construction du tableau scientifique de l’Univers, – que cette investigation n’est pas indifférente envers l’espace et le temps de l’Univers. Elle introduit de nouveaux traits, non connus par les autres phénomènes physiques ou chimiques.
Il est évident que la vie ne peut pas être séparée du Cosmos, et que son étude doit avoir une répercussion, peut-être très grande sur la représentation scientifique7.

Au cours des deux années qui ont suivi la publication de cet article (1930-1931), Vernadsky s’est plongé, avec une obstination persistante, dans l’étude du temps en tant que tel. À en juger par la masse de la littérature contemporaine qu’il a étudiée, il a travaillé sur les aspects spatio-temporels de la matière vivante, en les confrontant aux nouvelles tendances et interprétations du temps dans la physique de son époque.

Le résultat de ce travail fut quelques articles restés au stade de manuscrit. Vernadsky eut même le projet d’un nouvel ouvrage, pour lequel il écrivit une longue introduction historique et scientifique : « À propos du temps de la vie (temps biologique) »8. Il résulta de tout cela un rapport important présenté le 26 décembre 1931 devant de l’Assemblée générale de l’Académie des Sciences : « Le problème du temps dans les sciences contemporaines »9. À travers tous ces textes, Vernadsky restait dans une même direction, approfondissant sans cesse sa représentation de l’espace et du temps biologiques.

Le chemin intellectuel parcouru avait été complexe. De la représentation habituelle du temps en tant qu’horloge mécanique (l’outil principal pour mesurer le temps) et, en conséquence, de l’image mécanique du monde, il était passé à l’image d’une « horloge » qui mesure le temps d’une source organique, une sorte de générateur du temps. Le déroulement de ce temps s’effectuait à travers le battement des rythmes du vivant, où les « secondes et minutes » étaient les générations mêmes des êtres vivants. Sa représentation du substrat temporel des événements avait donc changé, pour toutes les échelles et tous les niveaux.

Dans le cadre de la vision mécanique habituelle du monde, tous les évènements de n’importe quelle échelle se déroulent dans tout l’Univers au sein d’un même temps indéfini. Dans les sciences, cela se décompose en temps séparés, très peu liés entre eux : cosmique, géologique, historique, dynamique, etc. Mais dans le cadre de la représentation du monde basée sur la biosphère, il existe un processus nettement défini, pilote ou axial, sur le fond duquel se positionnent les continuités de tous les événements. Le mot de durée pourrait bien lui convenir.

Vers 1931, Vernadsky est parvenu à la conclusion qu’il n’existe qu’un seul temps, tous les autres n’étant que des notions, derrière lesquelles il n’y a rien, aucun contenu naturel ou aucun phénomène. En d’autres termes, pour Vernadsky le temps n’est pas une catégorie de connaissance que nous imposons à la nature dans nos représentations théoriques (à peu près comme le canevas des méridiens et des parallèles sur une carte) mais un processus ou phénomène naturel tout à fait perceptible.

Si, auparavant, le temps était compris comme une simple propriété de la vie, dorénavant, avec lui de nouvelles propositions furent avancées, qui étaient alors très inattendues et qui pourtant, jusqu’à notre époque, sont restées difficiles à reconnaître et à accepter :

  • 1) L’espace-temps biologique est un, il est unique.
  • 2) Il est un phénomène naturel, propre à la matière vivante de la biosphère.

Le temps relatif à la vie

Les travaux d’Henri Bergson, qui sont devenus la base fondamentale de la compréhension et de l’orientation correcte dans le problème du temps, ont aidé Vernadsky à s’affermir dans la conscience de la vérité de ses thèses. Les œuvres de Bergson l’ont aidé à croire en ses idées et sont devenues pour lui le dernier détail manquant à sa représentation générale. Dans un article de 1929, il fit part de la découverte du phénomène naturel qu’est le temps biologique, et le décrivit en termes généraux, désignant clairement son appartenance. Ensuite, c’est armé de ce nouveau concept et après l’avoir approfondi qu’il s’est tourné vers les connaissances théoriques antérieures d’Henri Bergson, et, en particulier, vers son livre Durée et Simultanéité.

En même temps, comme en 1920, quand il relut L’Évolution créatrice et y trouva une forte similitude avec ses pensées, Vernadsky mit en doute, dans son exposé, l’opinion dominante de ses contemporains sur le contenu purement philosophique des idées de Bergson. Il préféra les considérer comme des généralisations objectives d’une biologie théorique future, pas encore existante, mais devant être l’aboutissement d’un siècle et demi de développement des sciences humaines, ainsi que de nombreuses disciplines biologiques, basées sur des principes communs. Cette prise de position allait, à bien des égards, à l’encontre du concept de temps, sous la forme physique et mathématique que lui donnait la théorie d’Einstein.

Dans le cadre de la théorie de la relativité, on a considéré que le temps et d’espace n’avaient pas de valeur absolue. On se basait sur le fait que les lois de la physique étaient valables pour tout cadre de référence, que tous les temps étaient donc relatifs à d’autres temps, et que, pour les mesurer, il fallait accepter l’un d’entre eux, peu importe lequel, comme système de référence.

Henri Bergson était d’accord avec ce dépassement de la mécanique classique, mais déjà dans L’Évolution créatrice, il proposa d’élargir la vision que l’on pouvait avoir du problème. S’il était bien vrai que, pour l’aspect physique de l’étude de la matière, tous les points de référence et tous les systèmes de corps étaient équivalents et tous les temps relatifs, tout simplement parce que là, il n’y avait pas à proprement parler de durées ! Bergson croyait, comme plus tard Vernadsky, que dans le monde existait un mouvement plus complexe et important que le mouvement physique ; il s’agissait du mouvement biologique et de la matière et de l’énergie. Et les conséquences suivantes pouvaient en être tirées :

  • 1) La vie en tant que telle a son propre mouvement spécifique, non réductible aux interactions physiques et chimiques. L’essence de la vie est une impulsion vitale, un état de mouvement continu avec l’invention de nouvelles formes. Quant à l’évolution des organismes, elle n’est pas dictée par des conditions extérieures ni par une adaptation à celles-ci, comme dans la théorie de Darwin. Le facteur déterminant est la pression interne, la pression des organismes vivants sur tout l’environnement, où se trouvent des tamis à travers lesquels la vie pénètre. Les obstacles limitent, mais ne créent pas les formes d’organismes. L’adaptation de tout type d’organisme est la fin du développement d’une impulsion vitale au sein d’une forme donnée.
  • 2) Ce type de mouvement non physique, mais vital, se caractérise par un temps propre, qui avance réellement et qui dure (la durée concrète).

En 1889, Bergson, dans sa thèse de doctorat « Essai sur les données immédiates de la conscience » analysa les phénomènes temporels et spatiaux dans les profondeurs de la conscience humaine sur la base de la psychologie clinique expérimentale, qui émergeait depuis peu. Cela n’a aucun sens, maintenant, de donner les arguments d’alors de Bergson, mais il est intéressant de rappeler la conclusion à laquelle il est arrivé et selon laquelle il n’y a pas de compréhension ni de descriptions correctes du temps en physique. Dans une lettre de sa correspondance privée, Bergson a expliqué pourquoi il avait choisi un tel sujet pour sa thèse :

En réalité, la métaphysique et même la psychologie m’attiraient beaucoup moins que les recherches relatives à la théorie des sciences, surtout à la théorie des mathématiques. Je me proposais, pour ma thèse de doctorat, d’étudier les concepts fondamentaux de la mécanique. C’est ainsi que je fus conduit à m’occuper de l’idée de temps. Je m’aperçus, non sans surprise, qu’il n’est jamais de durée proprement dite en mécanique, ni même en physique, et que le « temps » dont on y parle est tout autre chose. Je me demandai alors où est la durée réelle, et ce qu’elle pouvait bien être, et pourquoi notre mathématique n’a pas de prise sur elle. C’est ainsi que je fus amené graduellement, du point de vue mathématique et mécanistique où je m’étais placé tout d’abord, au point de vue psychologique. De ces réflexions est sorti l’Essai sur les données immédiates de la conscience, où j’essaie de pratiquer une introspection absolument directe et de saisir la durée pure10.

Dans sa thèse, Bergson est arrivé à la conclusion que le temps n’est pas un phénomène externe pour une personne, généré par la mécanique du mouvement. Tous les mouvements périodiques ou rythmiques autour de nous ne sont que des repères pour marquer le flux interne du temps ; ils représentent la possibilité de compter ou de mesurer le temps à l’aide de nos sens ou de nos appareils. En elle-même, la durée de l’organisme est un flux de vie sombre et indivisible, qui n’a ni marques ni points. Ce flux n’est expérimenté et noté que de manière purement intuitive par notre conscience. Selon le flux interne de la vie, il est impossible d’abstraire le temps qui passe dans le corps.

La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. Il n’a pas besoin, pour cela, de s’absorber tout entier dans la sensation ou l’idée qui passe, car alors, au contraire, il cesserait de durer. Il n’a pas besoin non plus d’oublier les états antérieurs : il suffit qu’en se rappelant ces états il ne les juxtapose pas à l’état actuel comme un point à un autre point, mais les organise avec lui, comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes d’une mélodie11.

Dans l’interprétation physique du temps, en particulier, dans cette même théorie de la relativité, dit-il, seuls les points, comme marques du temps, sont utilisés par les chercheurs. Les points peuvent être ajoutés, divisés, multipliés etc. Mais en réalité, le temps en tant que phénomène naturel ne s’accumule pas, il n’a pas cette propriété, il ne fait que passer, s’écouler. L’accumulation ou l’addition d’unités de temps est un dispositif artificiel purement mathématique, inventé pour mesurer des phénomènes. C’est pour cette raison que Bergson appelle le temps des physiciens et des mathématiciens : fictif, artificiel.

Lorsque la théorie de la relativité est apparue, Bergson a immédiatement compris qu’elle allait fortement dans le sens de sa thèse sur l’écoulement du temps. La théorie confirmait l’intuition de tout le monde selon laquelle le temps était directement lié à ce qu’on ressentait (c’est d’ailleurs pourquoi elle est devenue si populaire, plus qu’aucune autre théorie scientifique ; ce qui a suscité l’intérêt de tous, ce ne fut pas, par exemple, la dynamique des électrons, mais bien la conclusion sur la variabilité du temps en fonction de la vitesse du système).

Pour Bergson, l’apparition de la théorie de la relativité fut un événement joyeux : elle confirmait son idée de l’existence d’une seule durée concrète. Dans la théorie de la relativité, une opération telle que « l’expansion des unités de temps » devenait possible. Mais les points étaient non-dimensionnels, on pouvait les multiplier à l’infini, leurs propriétés n’en changeaient pas pour autant, car, dans le processus du mouvement, il n’y avait pas de telles propriétés. La somme des points ne montrerait toujours que la durée d’un événement, et les calculs mathématiques, effectués à l’aide des formules de la théorie de la relativité, ne seraient que de la pure convention, des sortes de quantités imaginaires.

Bergson considérait que le temps intérieurement vécu par une personne était quelque chose de tout à fait différent. Ce temps ne se composait pas de points sur une ligne. C’était la ligne elle-même sans les points que nous pourrions y introduire. Ce temps pouvait être comparé à une mélodie sans fin ni pause : un éternel legato.

Mais qu’appréhende donc exactement un chercheur, lorsqu’il se trouve confronté à l’étude du mouvement mécanique ? Un mécanicien calcule, par exemple, à l’aide d’une horloge, le nombre de temps, c’est-à-dire l’accumulation de certaines unités de celui-ci ; il calcule combien d’unités de durée peuvent être intégrées dans le processus à l’étude. Il additionne le temps. Mais l’étude du temps dans les processus de la vie ne cherche pas à mettre en valeur la somme des unités, mais les intervalles qui les séparent. Dans la dimension de la vie, le temps ne s’accumule pas, il passe, et le chercheur doit prendre en compte l’écoulement même du temps entre les marques qui, par ailleurs, le révèlent mécaniquement. Cet écoulement n’est pas vide. En 1907, Bergson écrivait :

L’évolution, elle, implique une continuation réelle du passé par le présent, une durée qui est un trait d’union. En d’autres termes, la connaissance d’un être vivant ou système naturel est une connaissance qui porte sur l’intervalle même de durée, tandis que la connaissance d’un système artificiel ou mathématique ne porte que sur l’extrémité12.

Pratiquement, les deux approches du temps renvoient à la différence entre les séries ordinales et cardinales des nombres. Dans la première, ce sont les intervalles qui sont importants, dans la seconde, ce sont les marques des unités.

Ainsi, selon Bergson, une personne ne vit pas dans le temps, mais c’est par sa vie que dure le temps qu’il passe. Et comme jamais aucune propriété interne de ce temps ne peut être indiquée, on est obligé d’utiliser des marques externes pour en rendre compte ou pour le mesurer. Et ces marques sont alors prises inconsciemment pour la cause de l’écoulement du temps. La durée réelle, selon Bergson, c’est la vie humaine elle-même, tout le reste n’est qu’abstraction mathématique.

Vernadsky appréciait plus que tout la conclusion de Bergson selon laquelle la vie diffère brusquement et inexorablement de la matière inanimée par le fait qu’elle se prend en compte en tant que telle dans la composition des corps. C’est comme si la vie « se souvenait » d’elle-même, par exemple, dans le processus de reproduction, comme il l’a si bien décrit. Le passé, pour l’organisme, est un véritable phénomène. En conséquence, la durée de ce qui passe est réelle ; elle est même la propriété centrale de la vie, qui, de son côté, est complètement absente des composés de matériaux et d’énergie. On peut renvoyer à Bergson qui écrivait encore :

Plus la durée marque l’être vivant de son empreinte, plus évidemment l’organisme se distingue d’un mécanisme pur et simple, sur lequel la durée glisse sans le pénétrer. Et la démonstration prend sa plus grande force quand elle porte sur l’évolution intégrale de la vie depuis ses plus humbles origines jusqu’à ses formes actuelles les plus hautes, en tant que cette évolution constitue, par l’unité et la continuité de la matière animée qui la supporte, une seule indivisible histoire13.

La rencontre entre Bergson et Einstein est restée un moment important de l’histoire de la science. Elle eut lieu le 6 avril 1922, lors de la visite d’Einstein à Paris, dans le cadre de la Faculté de philosophie de la Sorbonne. Chacun présenta sa propre compréhension du temps. Tout le monde s’attendait à une polémique ou à une discussion, mais rien de cela n’eut lieu. L’événement fut nommé : un « dialogue de deux monologues »14.

Bergson déclara immédiatement qu’il admirait le travail d’Einstein au plus haut degré, qu’il y voyait non seulement une nouvelle physique, mais à certains égards, une nouvelle façon de penser. Puis il a présenté la thèse principale :

Le sens commun croit à un temps unique, le même pour tous les êtres et pour toutes choses. D’où vient sa croyance ? Chacun de nous se sent durer : cette durée est l’écoulement même, continu et indivisé, de notre vie intérieure. Mais notre vie intérieure comprend des perceptions, et ces perceptions nous semblent faire partie tout à la fois de nous-mêmes et des choses. Nous étendons ainsi notre durée à notre entourage matériel immédiat. Comme, d’ailleurs, cet entourage est lui-même entouré, et ainsi de suite indéfiniment, il n’y a pas de raison, pensons-nous, pour que notre durée ne soit pas aussi bien la durée de toutes choses15.

En d’autres termes, dans sa théorie de la relativité, Einstein avait démontré tout à fait autre chose que ce qu’il cherchait à faire. Il n’avait pas prouvé la multiplicité des temps. En réponse à cela, Einstein évita de discuter de la nature du temps. Voilà, en fait, ce qu’il déclara :

Le temps du philosophe, je crois, est un temps psychologique et physique à la fois ; or le temps physique peut être dérivé du temps de la conscience. Primitivement les individus ont la notion de la simultanéité de perception ; ils purent alors s’entendre entre eux et convenir de quelque chose sur ce qu’ils percevaient ; c’était une première étape vers la réalité objective. […] Il n’y a donc pas un temps des philosophes ; il n’y a qu’un temps psychologique différent du temps du physicien16.

Ici, Einstein rapporte le temps à un concept psychologique, mais pas dans un sens scientifique, dans un sens ordinaire, c’est-à-dire comme certaines émotions ressenties par une personne au sein de son propre sentiment du temps. Il faut dire qu’ensuite, il ne se souvint plus jamais de Bergson, renvoyant sa critique, comme on peut le voir dans la dernière phrase instructive, à des paroles inutiles.

Mais pour Bergson, le temps psychologique, comme déjà mentionné, est une chose complètement objective. De plus, il peut être considéré comme un phénomène physiologique. Par conséquent, pour lui, la discussion n’était pas un épisode passager. Comme pour répondre au défi d’Einstein, il écrivit un livre dans lequel, d’un point de vue purement scientifique et mathématique, il analysait en particulier les mérites et les erreurs de la théorie de la relativité17.

Il considérait que le principal mérite de la théorie de la relativité se trouvait dans le rejet du concept de simultanéité universelle. Il en découlait que nulle part il n’y avait de temps indéfini, indépendamment de tout ce qui se passe. Écartant la durée abstraite absolue de l’univers entier, la théorie de la relativité confirmait donc, pour lui, que seul un système marqué par la présence de l’être humain pouvait posséder une « durée » : où que nous soyons, c’est notre propre durée spécifique que nous mesurons avec des instruments, et c’est cela qui nous sert à décrire n’importe quel processus. Par conséquent, cette « durée » a un caractère universel, et elle couvre l’ensemble de l’univers connaissable.

Du point de vue de la physique théorique, ce que Bergson appelle une existence humaine concrète, produisant en elle-même une durée réelle, est la partie la plus importante de ce qu’il appelle un « cadre de référence ». Pour indiquer le temps, on utilise le symbole t. Mais quelle propriété est représentée dans ce symbole ?

L’expérience et le principe de relativité démontrent clairement ce que Bergson avait précédemment décrit : le temps n’appartient pas à l’univers extérieur, ni aux choses, ni à l’éther, mais à l’homme. Le temps est au même rang que tout ce que nous recevons de nos autres sensations. Après tout, nos appareils, y compris les montres, ne sont qu’une continuation et une amélioration de nos propriétés et capacités propres. Bergson écrivait à ce sujet :

Il n’est pas douteux que le temps ne se confonde d’abord pour nous avec la continuité de notre vie intérieure. Qu’est-ce que cette continuité ? Celle d’un écoulement ou d’un passage, mais d’un écoulement et d’un passage qui se suffisent à eux-mêmes, l’écoulement n’impliquant pas une chose qui coule et le passage ne présupposant pas des états par lesquels on passe : la chose et l’état ne sont que des instantanés artificiellement pris sur la transition ; et cette transition, seule naturellement expérimentée, est la durée même18.

Dans ce cas, partout où le cadre référentiel d’une personne (au sens strict de la théorie : un physicien observateur) serait transféré, il emporterait le temps avec lui. La théorie de la relativité a prouvé, et pas seulement déclaré, qu’il y a toujours un observateur, qu’il n’est ni une convention ni une figure de style. Il est inséparable de son système. Cette inséparabilité est l’essence même de l’objectivité, elle ne dépend pas de nos désirs. Le principe de relativité est construit sur un objet irremplaçable – une personne. Le temps n’est relatif qu’à lui.

La durée manifeste la continuité du flux de la vie intérieure, dit Bergson dans un chapitre au titre éloquent : « Sur la nature du temps ». C’est une avancée continue qui n’a rien à voir avec quoi que ce soit, en général, avec rien de matériel en dehors d’une personne vivante avec l’intuition et la conscience qui lui sont inhérentes. Nous expérimentons la durée de manière intuitive, que nous en soyons conscients ou non. Pour en être conscient, nous devons faire intervenir la mémoire. La durée apparaît, nous est révélée par la mémoire, mais objectivement elle-même est un flot de vie sombre et indivisible, et si nous la comparons aux unités de mesure introduites par l’homme, alors ce sont des intervalles, des intervalles entre les lignes du cadran.

Nous pouvons comparer ce système principal avec d’autres systèmes introduits artificiellement. Il ne faut pas les considérer comme des cadres de référence, mais comme des systèmes de marques, nous dit Bergson. Or, nous n’aurions aucune possibilité de comparaison s’il n’y avait ce cadre référentiel principal avec l’être humain qui est toujours là. Partout où nous nous déplaçons, nous emportons notre temps avec nous, et dans d’autres cadres de référence sans vie, en partant des conditions de l’expérience, nous décrivons le temps comme « s’étirant » à notre guise, en fonction des conditions de l’expérience. Donc, il a un caractère universel, en tant qu’il est réellement appréhendable par tous. Dans Durée et simultanéité, Bergson écrivait :

Toutes les consciences humaines sont de même nature, perçoivent de la même manière, marchent en quelque sorte du même pas et vivent la même durée. Or, rien ne nous empêche d’imaginer autant de consciences humaines qu’on voudra, disséminées de loin en loin à travers la totalité de l’univers, mais juste assez rapprochées les unes des autres pour que deux d’entre elles consécutives, prises au hasard, aient en commun la portion extrême du champ de leur expérience extérieure. Chacune de ces deux expériences extérieures participe à la durée de chacune des deux consciences. Et puisque les deux consciences ont le même rythme de durée, il doit en être ainsi des deux expériences. Mais les deux expériences ont une partie commune. Par ce trait d’union, alors, elles se rejoignent en une expérience unique, se déroulant dans une durée unique qui sera, à volonté, celle de l’une ou de l’autre des deux consciences19.

C’est sous l’influence de ce livre de Bergson, Durée et simultanéité, que Vernadsky, après 1931, commença à introduire, dans chacun de ses articles, l’expression « organisation de la biosphère » au lieu de « mécanisme de la biosphère ». L’homme étant inséparable du reste du « monolithe de la vie », il étendait ainsi le terme de durée concrète d’Henri Bergson à toute matière vivante. En 1931, dans un rapport à l’Assemblée générale de l’Académie, il déclara :

Le « temps » de Bergson est le temps réel, se manifestant dans le processus de l’évolution créatrice de la vie ; il s’exprime dans des phénomènes et des faits scientifiques et, en tant que tel, peut être étudié à la fois en science et en philosophie. […] Ici, la pensée de Bergson a pénétré très profondément dans le phénomène réel du temps, dans son aspect scientifique. Le développement de cet aspect des idées de Bergson acquiert maintenant, me semble-t-il, une grande importance dans le travail scientifique […]
Le temps va dans une direction, qui est celle de l’impulsion de la vie et de l’évolution créatrice. Le processus ne peut pas revenir en arrière, car cette impulsion et cette évolution sont la condition principale de l’existence du Monde. Le temps est une manifestation du processus du monde créateur20.

Dans le texte de son rapport, Vernadsky a souligné d’un trait le passage se rapportant à l’affirmation d’une vision absolument nouvelle du temps et de l’espace. Pour lui, le temps et l’espace apparaissent dans le processus de la vie ; l’activité de la matière vivante de la biosphère en est la cause directe et efficiente. C’est cette vision scientifique, fondée sur la reconnaissance de ces deux catégories fondamentales que sont l’espace et le temps, qui permit de faire passer la doctrine de la biosphère d’une discipline particulière, au croisement de la biologie, de la chimie et de la géologie à un statut de connaissance fondamentale et universelle.

Maintenant, sous nos yeux, au cours des deux ou trois dernières années (c’est-à-dire : un instant), commence à changer de façon radicale l’ancienne (millénaire) vision scientifique du monde. Ce changement n’est pas le produit d’intuitions ou de constructions hypothétiques et imaginaires, il ne correspond pas à l’introduction d’une nouvelle et importante conception philosophico-scientifique, comme les tourbillons de Descartes, il provient de faits scientifiques : de l’observation scientifique empirique précise de la réalité21.

Pratiquement, on peut considérer qu’ici, Vernadsky parle de lui-même, en particulier lorsqu’il affirme qu’avec la découverte des bases fondamentales de la biosphère, se crée une nouvelle vision du monde. Pour lui, cela a pu se produire parce que le temps biologique n’est pas un concept banal. Il est unique et qu’il n’y en a pas d’autres, et c’est pour cela qu’il faut l’envisager sur la base de toute une représentation scientifique du monde.

Le point de départ chez Newton

Il nous faut donc en venir à présent à la source de la science du temps. Tout d’abord nous sommes renvoyés à la définition que Newton nous en donne. Elle est à la base de son œuvre principale. C’est avec elle qu’a commencé la mise en place de la vision du monde qui nous est familière aujourd’hui. Les œuvres de Vernadsky et Bergson, que nous venons de présenter, nous permettent de comprendre, d’une part, l’exactitude de la compréhension newtonienne du temps et de l’espace, et, d’autre part, les corrections faites par les théoriciens qui l’ont suivi, qui ont déformé sa pensée et introduit, dans la science, cette image ainsi déformée. C’est contre cette image, et non contre Newton, que toute la nouvelle physique s’est battue. Avec Vernadsky, le concept de temps biologique nous permet immédiatement de rétablir la vérité historique. Voici comment Newton aborde la question du temps et la définition qu’il en donne dans la Scholie du premier chapitre de son livre célèbre, consacré aux définitions :

Je viens de faire voir le sens que je donne dans cet Ouvrage à des termes qui ne sont pas communément usités. Quant à ceux de temps, d’espace, de lieu et de mouvement, ils sont connus de tout le monde ; mais il faut remarquer que pour n’avoir considéré ces quantités que par leurs relations à des choses sensibles, on est tombé dans plusieurs erreurs.
Pour les éviter, il faut distinguer le temps, l’espace, le lieu, et le mouvement, en absolus et relatifsvrais et apparentsmathématiques et vulgaires.
I. Le temps absolu, vrai et mathématique, sans relation à rien d’extérieur, coule uniformément, et s’appelle durée. Le temps relatif, apparent et vulgaire, est cette mesure sensible et externe d’une partie de durée quelconque (égale ou inégale) prise du mouvement : telles sont les mesures d’heures, de jours, de mois, et c’est ce dont on se sert ordinairement à la place du temps vrai.
II. L’espace absolu, sans relation aux choses externes, demeure toujours similaire et immobile.
L’espace relatif est cette mesure ou dimension mobile de l’espace absolu, laquelle tombe sous nos sens par sa relation aux corps, et que le vulgaire confond avec l’espace immobile. C’est ainsi, par exemple, qu’un espace, pris au-dedans de la Terre ou dans le ciel, est déterminé par la situation qu’il a à l’égard de la Terre22.

Dans les textes scientifiques, tous les chercheurs écrivent : le temps newtonien, le temps absolu, le temps alloué, etc., mais en général, ils n’écrivent pas et ne disent pas qu’il y a, pour Newton, deux temps et espaces. Certains sont de vrais mathématiques, d’autres sont ordinairement imprécis. La catégorie introduite par Newton a longtemps été oubliée en science. Quelle est la raison de cet oubli ?

Demandons-nous seulement quelle est, des deux notions proposées, celle que nous utilisons habituellement lorsque nous prononçons le mot « temps » ? De quel temps Newton parle-t-il ? Tant que nous n’aurons pas répondu à ces questions, nous ne comprendrons pas la dichotomie qu’il a introduite.

Au cœur même de la définition, Newton dit « in se et natura sua », qui en traduction signifie « en soi et par sanature ». La science ne traite que des phénomènes qui peuvent être mesurés, observés et décrits. Ce qui se cache derrière les phénomènes (appelé essence en philosophie), en science, s’appelle plus simplement et précisément la cause, la cause matérielle ou la nature agissant directement. De là, on peut accéder aux phénomènes et les mesurer. C’est en invoquant une raison de l’espace et du temps que Newton a commencé sa mécanique céleste. La raison invoquée donne une nouvelle science, comme nous l’avons déjà vu à partir de la minéralogie génétique de Vernadsky.

Comme pour anticiper la théorie de Bergson, Newton croyait et écrivait dans la définition que le temps a une nature, une propre nature, qui ne ressemble et ne peut se réduire à rien d’autre. Il y a une raison pour laquelle le temps et l’espace existent en tant que phénomènes que nous observons et utilisons dans la vie quotidienne, une raison impliquant qu’ils doivent maintenant être utilisés dans une pratique scientifique plus rigoureuse. En d’autres termes, le temps fait référence à la nature des choses ; il est inclus dans leurs principales caractéristiques. Il est, comme l’espace, inséparable des phénomènes naturels. Mais à quels phénomènes particuliers fait-il référence ?

D’après la définition des Principes…, nous voyons que, selon Newton, ni le temps ni l’espace n’ont rien à voir avec quoi que ce soit d’extérieur. Cela veut dire que la nature du temps (on pourrait dire aussi sa cause) n’est pas contenue dans les choses extérieures à l’homme, à savoir là où la mécanique est engagée (i.e. dans les mouvements, omniprésents et diversifiés). Le temps n’est pas une propriété des mouvements du monde extérieur à une personne, ce n’est pas une propriété des choses elles-mêmes, de leurs mouvements (rotations, vibrations et autres cycles mécaniques). Il y a une nature du temps différente de celle des corps du monde extérieur se déplaçant d’un endroit à l’autre : une nature non mécanique. Mais où donc est alors son contenu ? Où est la raison de la durée ? Qu’est-ce qui en fait le porteur ?

En fait, nous pouvons, dans une certaine mesure, obtenir des réponses à ces questions en suivant la définition du temps et de l’espace donnée par Newton dans son « Instruction ». Newton applique les attributs « absolu » et « relatif » à d’autres concepts, tels que le mouvement, le repos, le lieu. Il déclare clairement et distinctement que si le mouvement absolu et le repos sont mesurés par le temps absolu, le mouvement relatif et le repos le sont par le temps relatif. Le fait d’être « absolu » ou « relatif » est inhérent à des phénomènes différents qui ont une nature différente et donc une manifestation différente. Le relatif est caractéristique des choses du monde matériel, des choses extérieures, l’absolu se réfère à une nature différente, non mécanique.

Cependant, immédiatement après la publication de son œuvre, Newton décida de faire certaines rectifications et de s’exprimer jusqu’au bout, sans aucun doute et de façon certaine. Dans la deuxième édition des Principes…, il inclut un chapitre dans lequel il formule la solution finale au problème : le temps appartient au Seigneur Tout-Puissant, il est directement généré par Lui :

Il a établi l’espace et la durée. Puisque toute particule d’espace existe toujours et que tout instant indivisible de durée existe partout, il ne fait aucun doute que le Créateur et Maître de toutes choses n’existe nulle part et jamais (mais toujours et partout)23.

En d’autres termes, Dieu est dans l’éternité et produit le temps pour le monde des choses périssables. Lesquelles ? Newton ne précise pas. Ces ajouts ou rectifications, comme nous l’avons déjà vu, sont venus plus tard, et les deux conditions que nous venons d’évoquer, la nature et Dieu, n’ont pas été prises en compte ultérieurement, dans les recherches et les savoirs théoriques. En lien avec cela, la définition complète du temps, telle que l’avait donnée Newton, est restée un mystère, et au lieu des deux formes de temps, une seule a été prise en compte24. Or, si nous tournons davantage vers l’histoire afin de préciser comment et à quel moment cela a pu se produire, Léonard Euler peut nous apparaître comme étant à l’origine de cette substitution.

C’est lui, en effet, qui combina les deux temps et espaces newtoniens et les rassembla en un seul. Il le fit en remplaçant la manière géométrique classique de présenter Newton par une manière analytique ou algébrique, c’est-à-dire en adaptant cette présentation au développement qu’avaient subies les mathématiques depuis la mort de Newton. Mais en même temps, il redressa la pensée complexe de Newton sur le temps, en excluant Dieu en tant que cause non matérielle du temps et de l’espace – hypothèse qui ne pouvait plus être prise en compte par la science du milieu du XVIIIe siècle.

Euler se demanda : comment, parmi les états des espaces, en trouver un vrai et absolu ? Et voilà ce qu’il proposa : puisque ce qui nous concerne principalement est ce qui est relatif (les extensions relatives), alors, lorsque nous accédons à une définition, nous devons nous y arrêter et ne pas chercher plus loin l’absolu. Nous n’atteindrons jamais le mouvement absolu en relevant ce qui bouge par rapport à quelque chose d’autre. Par conséquent, il nous suffit de nous mettre d’accord sur ce que nous voulons faire, puis il faut s’en satisfaire et se calmer.

Qu’est-ce que l’espace ou l’espace relatif ? N’est-ce pas une partie de l’espace absolu, demande Euler. Oui, tout lieu fait partie d’un espace incommensurable ou infini dans lequel se trouve le monde entier. Voici le point de changement dans la pensée de Newton : au lieu de deux espaces et temps qualitativement différents par leur origine, au lieu de la source spirituelle ou idéale du temps et de l’espace mathématiques, telle que Newton l’avait pensée, inexprimable et incompréhensible, Euler a tout ramené à un concept de lieu, et il a parlé de lieux de même qualité, situés dans l’univers matériel. Il écrit :

Le lieu fait partie d’un espace incommensurable et infini dans lequel se trouve le monde entier. En ce sens, le lieu est habituellement appelé absolu afin d’être distingué du lieu relatif, dont il sera question ci-dessous25.

D’où la conclusion : si le corps occupe l’une après l’autre les parties de cet espace, il se déplace, s’il ne change pas de partie ou de place, il est au repos. Mais comment, dans ce cas, distinguer le repos du mouvement ? Euler surmonte la difficulté de la façon suivante :

En fin de compte, il sera plus commode de s’entendre si, nous détachant du monde environnant, nous nous représentons un espace infini et vide, et supposons que des corps y sont placés ; s’ils conservent leur place dans cet espace, il faut en conclure qu’ils sont au repos absolu ; s’ils passent d’une partie de cet espace à une autre, alors il faut dire qu’ils sont en mouvement absolu26.

Par conséquent, selon l’interprétation d’Euler, il n’y a pas de dualité. Tous les cadres de référence sont dans l’Univers comme dans un récipient absolu. Contrairement à la conception de Newton, ce qui est objectif et fermement établi devient conventionnel, conditionnel. Euler, bien sûr, ressent cela, mais espère transformer un désavantage en vertu. Il est nécessaire de faire de la convention un principe, car cela rendra les choses plus commodes.

Cependant, malgré la rigueur et la sécheresse de la présentation, on peut trouver, dans l’œuvre d’Euler, des échos de certaines discussions qui portaient à l’époque sur les catégories newtoniennes de l’espace et du temps, et, en particulier, sur leur caractère absolu. Se référant à des philosophes et interprètes anonymes, Euler se demande, en effet, si l’on peut réellement expliquer ce que sont l’espace et le temps : si l’on veut considérer le temps et l’espace de notre monde environnant comme s’ils étaient intégrés dans le temps et l’espace du grand Univers qui l’entoure, il faut, dit-il, arriver à un accord, les considérer comme immobiles et absolus, et alors les lieux absolus et relatifs coïncideront. Les mouvements d’objets observés et étudiés dans les différents lieux de l’Univers sont les seuls que nous observons et dont nous avons besoin en science. C’est sur eux, tels qu’ils ont été observés, que nous nous basons sur eux. En d’autres termes, Euler ne propose pas une explication mais la meilleure façon de procéder pour travailler.

La chose la plus incompréhensible pour Euler dans la conception newtonienne est l’absence de lien entre l’espace et le mouvement des corps rigides, tangibles et visibles, auxquels on a affaire habituellement. Comment comprendre cela : si vous supprimez tous les corps, l’espace sera-t-il préservé ou non ? Il considère une telle question comme abstraite et philosophique, et tente d’en faire une présentation plus concrète et scientifique.

Mais nous, rejetant résolument ce genre d’abstraction, devons considérer les choses sous la forme où elles sont directement perçues par nos sens. [Euler fait de la sensation immédiate, de l’apparence, une preuve, ce qui a toujours été risqué en science théorique – G.A.]. […] Nous ne jugerons le mouvement de tout corps que sur la base d’un attribut, à savoir celui que nous obtenons lorsque nous le rapportons à un autre corps situé à côté de lui ; tant que par rapport à ce dernier le corps donné reste inchangé dans sa position, on dit généralement que ce corps est au même endroit ; et quand il s’est déplacé vers une position différente, nous disons qu’il a changé de place27.

Il n’est pas difficile de voir que cette opération a ensuite été effectuée par Einstein, lorsqu’il comparait le mouvement de deux corps quelconques. Seulement dans la théorie de la relativité, chacun de ces deux corps est doté de ses propres cadres de référence.

Afin de rendre ce qui est complexe et objectif, simple et conventionnel, donc pratique, Euler élimine la cause du temps et de l’espace. Et voici l’opération qu’il effectue : il exclut le fait qu’il puisse y avoir des changements dans certains corps, et que, dans certains autres, il n’y en ait pas ; c’est-à-dire qu’il ne reconnaît pas la dichotomie de Newton : ce qui constitue le cœur même de la différence entre l’absolu et le relatif. Il n’admet aucun mouvement en dehors du mouvement mécanique ; il ne sait pas (ou ne veut pas savoir) qu’il s’est aventuré sur un terrain instable qui ne se prête pas à l’analyse mathématique. Je ne nie pas, dit Euler, qu’il y ait une différence entre le repos et le mouvement, quand il est difficile de les distinguer l’un de l’autre.

[…] mais en même temps, je nie fondamentalement que le mouvement et le repos soient liés à un quelconque changement interne du corps28.

C’est ici que se trouve le principal point de simplification. En d’autres termes, Euler ne prend pas en compte le propre comportement des corps, leur propre programme de changement. Et tant que les changements internes du corps n’affectent pas sensiblement leur mouvement, le corps est considéré comme ferme et immuable, et toutes ses parties comme maintenant une position stable les unes par rapport aux autres. Par conséquent, tout comme le corps entier, toute partie et la moindre particule le constituant se comportent de la même façon. Mais alors Euler fait malgré tout un petit pas, petit mais très important : prenant n’importe quel corps non pas comme un corps avec sa configuration complexe, sa masse, son volume, mais comme un point en mouvement ou au repos (sans propriétés internes, sans dimensions propres, sans comportement particulier), il introduit, en mécanique, une réelle abstraction mathématique. Or, par rapport à un point, toutes les forces seront externes ; elles ne changeront son comportement que de manière compréhensible et strictement calculable. Ainsi, dans le cadre de la mécanique, apparut la cinématique, comme partie encore plus abstraite et rigoureuse de celle-ci.

Dès lors, il n’y eut plus qu’un seul temps qui resta dans la mécanique. Il fut appelé de différentes façons : parfois « newtonien », bien qu’en fait il ne s’agissait que d’un temps newtonien simplifié, i.e. eulérien ; parfois le temps de la mécanique classique, le temps qui était valable pour tout l’univers. Einstein fit ce qu’il fallait : il le qualifia de déduit et le nia. Il prouva que ce temps déduit et universel n’existait pas et, en même temps, il prouva qu’il n’existait que dans son propre cadre de référence. Quant à Bergson, il avait compris pourquoi il en était ainsi, car dans un tel cadre de référence, il y a une personne avec ses instruments, par exemple une horloge, avec laquelle elle mesure le temps de sa vie, et c’est cela qui l’aide aussi à apprécier le mouvement des corps extérieurs qu’elle a choisi de mesurer. À partir de sa propre durée, elle mesure n’importe quelle autre durée se rapportant au monde extérieur.

Dans ce contexte et à la lumière du concept vernadskien d’« éternité de la vie », nous pouvons à présent comprendre que, dans le monde, il n’y ait vraiment qu’un seul temps biologique. Le caractère unique du temps biologique découle inévitablement du principe de la nature cosmique de la vie. Vernadsky a deviné que cela ne pouvait pas être un accident, que toutes les propriétés de base de l’espace-temps en tant que tel coïncident avec les propriétés temporelles et spatiales du biote. Tout ce que nous avons imaginé sur le temps s’applique également à la biologie des organismes. Et ce n’est pas une coïncidence. Le temps et la vie sont unidirectionnels, ils ne vont que du passé à travers le présent vers le futur. Le temps et la vie sont également irréversibles. Le temps a des aspects quantitatifs, et le développement de la vie a des bases quantitatives solides : sa durée et sa divisibilité en intervalles strictement déterminése ne sont perturbées par aucun événement extérieur. Vernadsky a trouvé la nature de ces intervalles : les générations des organismes ou la division cellulaire.

L’espace et la vie sont tridimensionnels. Ils ont une caractéristique commune : un état dissymétrique, qui est principiel et premier. Échappant à ce qui est vivant, la matière perd graduellement la dissymétrie, elle devient racémique, c’est-à-dire qu’elle finit par se trouver dans une situation d’équilibre par rapport à la droite et à la gauche. Pendant un certain temps, elle conserve la tridimensionnalité, puis, par exemple, dans le cas des noyaux et des atomes radioactifs, elle la perd également. Toutes les structures de la matière brute, si elles ne sont pas incluses dans le cycle de vie, sont vouées à la décomposition, elles sont périssables, selon la terminologie de Vernadsky. Et d’un point de vue physique, ou purement théorique, elles sont relatives.

Aujourd’hui, pour ne pas utiliser le vocabulaire religieux newtonien, on peut probablement dire que les corps à mouvement sont des corps ayant un comportement propre. En simplifiant au maximum, mais de telle façon que soit conservée la spécificité permettant de distinguer les lois mécaniques des autres, n’appartenant pas au monde non mécanique, nous pouvons dire que Dieu, servant, chez Newton, à déterminer l’absolu, est simplement un système ayant un propre comportement extérieur propre, indépendant de tout ce qui lui est extérieur : un système avec ses propres raisons et ses propres lois, qu’il est impossible de réduire à des règles mécaniques. Voilà ce que, du point de vue de la mécanique, l’on peut dire d’un monde qui possède un temps absolu et un espace absolu.

Si nous posons la question de cette manière, alors les propriétés dont Newton a doté Dieu en tant qu’initiateur de tous les mouvements dans le monde, s’appliquent, dans une certaine mesure, à tout organisme vivant. Plus précisément, pour ne pas offenser les sentiments des croyants, il faut dire qu’en plus de Dieu, il y a quelqu’un d’autre qui, dans une moindre mesure et sans empiéter sur ses prérogatives, a des propriétés modestes, mais toujours fondamentalement les mêmes. Si Dieu est omnipotent et omniscient, alors un être vivant peut et sait quelque chose : il réagit à l’environnement comme s’il pressentait ce qui devrait se passer à la suite de ses actions. Cela distingue fondamentalement un organisme vivant de la matière morte, qui se déplace complètement dans le cadre de la nécessité, selon les lois strictes trouvées par la physique et la chimie.

Pour résumer et rassembler toutes ces questions, il faut, à la suite de Newton, Bergson et Vernadsky, introduire une dichotomie logique. Pour que tout se mette en place et pour éliminer toutes les contradictions, il faut reconnaître que seule, la partie vivante de la biosphère (Dieu pour les croyants) a le libre arbitre. En son sein, il existe certains degrés de liberté pour différentes espèces que nous qualifions de matière vivante. Il est clair que la liberté de volonté est importante chez l’homme. Pour les croyants, c’est là qu’elle est la plus proche de Dieu. Dans la terminologie de Newton, les mouvements initiés par Dieu sont appelés absolus et, par conséquent, ils ont un temps absolu. Bergson parle de durée concrète. Vernadsky, quant à lui, renvoie au temps biologique, qui, en tant que durée, est unique. Les autres « temps » sont conditionnels, imposés par la manière scientifique de penser les sujets étudiés. Mais ils sont relatifs à la vie comme cause de la durée.

Newton croyait que si une force est appliquée à un corps et que, seul, le comportement de ce corps change, le comportement de tous les autres restant inchangé, alors nous avons un corps avec un mouvement absolu (en termes philosophiques : disposant du libre arbitre). Sans aucun doute, maintenant, après Bergson et Vernadsky, il est devenu clair que telle est la propriété des corps vivants. Si un corps se déplace contre la force de gravité, alors que tous les autres corps inanimés obéissent à cette force, alors le mouvement de ce corps seul est absolu, et pour les corps restants, il est relatif. Pour ces autres corps, l’action est égale à la réaction : à quelque vitesse qu’un vaisseau spatial s’éloigne de la surface de la planète, la planète en question s’éloigne du vaisseau spatial à la même vitesse. Cependant, pour un corps vivant, l’action n’est pas égale à la réaction : il peut ne pas obéir aux lois mécaniques. De plus, les lois mécaniques sont prises en compte par tous les organismes vivants, en particulier les organismes macroscopiques. Nous considérons les lois de la gravité et les utilisons dans notre pratique, sans penser à leur nature. Mais elles ne représentent, en fait, que certains détails sur le fond de lois plus importantes, utilisées par tous les corps vivants.

Ainsi, selon Bergson, Einstein a prouvé, sans s’en douter, et strictement mathématiquement prouvé l’existence d’un temps réel et naturel. Einstein croyait que dans un système, par exemple, dans un vaisseau spatial qui bouge, la durée change (le paradoxe temporel de la théorie de la relativité restreinte), les minutes s’allongent et les centimètres se contractent lorsqu’ils sont pris en compte à partir d’un autre système immobile. Mais selon Newton, Bergson et Vernadsky, le temps est une propriété des changements d’un organisme alors qu’il n’est pas inclus comme propriété dans le mouvement du système du navire. Dès lors, lorsqu’un homme est à bord d’une fusée qui s’en va, c’est lui qui devient le système référentiel, et, pour lui, toutes les lois de la mécanique sont conservées, c’est-à-dire que, dans le cadre de la mécanique, il faut la considérer la fusée comme au repos, et non en mouvement. La Terre d’où l’homme s’est envolé s’éloigne de lui, et lui, il se repose. Par conséquent, – en réalité mais non en théorie – il n’y a pas de changement dans la taille des minutes et des centimètres, il n’y aura pas de paradoxe temporel. Et c’est pourquoi une personne qui s’éloigne de la Terre vieillira selon les lois biologiques, et non selon les unités de temps élastiques, inventées par Lorentz. Elle vieillira au même rythme que toute la population de la Terre.

En règle générale, la force de gravité, en tant que loi, n’a pas non plus beaucoup d’importance pour les bactéries. Son mouvement ne se rapporte à rien. La bactérie dure, et cette propriété ne peut être comparée qu’avec celle de la même bactérie dans le passé. Par exemple, pour une bactérie, tout d’abord, c’est son âge qui a une signification décisive, sa propre évolution ou l’irréversibilité du développement. Quelque chose se passe en elle, et c’est cela qui conduit la bactérie à se diviser, donc, à un mouvement dépendant uniquement de ses propres causes internes. Pour elle, ce qui est important c’est l’âge, le fait de grandir, de changer ses structures. C’est pourquoi, en principe, un corps vivant ne peut pas être représenté comme un point sans aucune propriété, bien que mécaniquement il puisse tout à fait se déplacer comme s’il en était un.

Ainsi, en un sens purement mécanique, le mouvement de la matière vivante à la surface de la planète est un mouvement à masse variable. Il s’agit d’une capture continue de la matière environnante sous forme de gaz, de parties minérales, d’eau, d’augmentation de masse – tout aussi continue que le métabolisme et la mort progressive des organismes, à la suite desquels des masses de matière sont libérées et quittent la biosphère. À l’entrée et à la sortie de la matière vivante, ces masses sont différentes dans leur composition chimique : dans le second cas elles sont enrichies en énergie interne, ce qui est imperceptible pour la mécanique, qui n’a en vue que la masse en tant que telle. Le moteur du corps est situé à l’intérieur du corps lui-même, et le poids corporel augmente et meurt dans le processus du métabolisme et, surtout, dans le processus de reproduction.

Ce mouvement est analogue à un mouvement avec accélération, positive ou négative. Et donc, cela correspond exactement au mouvement absolu de Newton. Il est agi par une force située dans le corps lui-même, mais non point par une force externe, comme en mécanique. Parmi toute la variété des mouvements se produisant à la surface et à l’intérieur de la planète, la reproduction est le seul type de mouvement de masse qui, contrairement à tout autre type de mouvement, renouvelle lui-même son inertie. La tâche archimédienne, dont parlait Vernadsky, consistant à calculer ce mouvement, sera sans aucun doute résolue un jour, mais maintenant la chose importante à relever, ici, est que le mouvement absolu de la matière vivante crée le temps et l’espace absolus. À propos de l’espace, il suffit de dire que par la reproduction une substance dissymétrique est créée. Le vivant distingue ce qui est à gauche de ce qui est à droite, alors que chimiquement cette distinction ne se fait pas. Comment un organisme vivant ressent-il cette différence, cela reste encore inconnu. La levure se nourrit du bon sucre (du sucre de droite), et si vous lui donnez un sucre de gauche tout aussi sucré, elle ne le touchera pas. Autrement dit, selon les résultats de l’activité vitale, il est clair que tout organisme distingue les côtés, la configuration de l’espace lui-même, mais il ne distingue pas la chimie de la substance matérielle ou le volume qu’elle occupe. (Voilà sans doute pourquoi Newton, homme à l’oreille scientifique absolue, appela l’espace « sensorium Dei »).

Nous avons vu que Vernadsky a effectué une analyse détaillée du concept du temps de Newton dans le livre inachevé que nous avons mentionné29. Il a fermement souligné que le temps, pour Newton, est la prérogative du commencement spirituel immatériel du monde. Ainsi, nous n’avons rien imaginé au nom de Vernadsky, mais nous avons simplement comparé des points de vue. Il est clair que Vernadsky a effectivement découvert que le temps absolu de Newton, qui ne dépend de rien d’extérieur, se réfère uniquement à lui-même dans le passé.

Vernadsky ne considérait que des aspects séparés de l’espace-temps biologique, qu’il désignait par ailleurs sous sa forme la plus générale30. Nous sommes au tout début de l’étude du temps absolu ou, ce qui revient au même, du temps biologique en tant que tel. L’approfondissement entrepris par Vernadsky sur le problème du temps, en 1930-1931, l’a conduit à considérer la matière vivante dans la biosphère comme un nouveau type de mouvement, ayant autant de valeur que la forme mécanique du mouvement, qui, quant à elle, a été étudiée en science pendant 300 ans, depuis l’époque de Galilée. Partant d’une idée simple et fondamentale de l’éternité de la vie, Vernadsky a développé le concept de matière vivante comme un élément nécessaire du cosmos, sans lequel l’Univers n’existe pas et ne peut pas exister.

Le travail qui a été fait par Vernadsky sur les concepts de temps et d’espace propres, et sur l’énergie propre de la matière vivante, non dérivés de l’extérieur (sans qu’il n’utilise pourtant ces concepts, mais avec une tentative de les mettre en évidence) a permis à Vernadsky de décrire scientifiquement le niveau fondamental de la vie. Bien sûr, à son époque, il ne disposait pas d’un appareil mathématique aussi développé, que celui dont disposent les physiciens théoriciens contemporains, mais il a commencé par proposer une vision synthétique. Le niveau holistique parle souvent davantage du sujet que ce qui est atteint à son sujet par les sciences physiques et mathématiques (qui se rapportent à la substance inerte). De plus, Vernadsky a dégagé le lien existant entre le vivant et l’inerte, tel qu’il le concevait au tout début de sa carrière scientifique. N’ayant pas les outils de la cybernétique, mais les utilisant intuitivement, il a montré comment que la matière vivante est reliée à la matière brute, par sa capacité de la contrôler et de créer son environnement. Au moment où elle en a besoin, utilisant les lois de la mécanique, elle met en action des masses et des énergies de substance inerte bien plus importante que ce qu’elle représente par elle-même. Et le but de ce contrôle au niveau de la biosphère, c’est la formation de la planète sous la forme d’un corps sphérique. Vernadsky a réussi à décrire les principales caractéristiques porteuses de ce processus cosmique.


Notes

  1. N. Wiener, Kibernetika ili upravlenie i svjaz’ v životnom i mašine [La Cybernétique ou le contrôle et la communication chez l’animal et dans la machine], M., Nauka, 1983, p. 82-99.
  2. NdT : Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788) est un naturaliste, mathématicien, biologiste, cosmologiste, philosophe et écrivain français.
  3. W. Vernadsky, « L’étude de la vie et la nouvelle physique », Revue générale des Sciences pures et appliquées, 1930, vol. XLI, n° 24, p. 695-712.
  4. Ibid., p. 704.
  5. Ibid., p. 711.
  6. V.I. Vernadskij, Živoe veščestvo [La Matière vivante], op. cit., p. 257-260.
  7. W. Vernadsky, « L’étude de la vie et la nouvelle physique », p. 712.
  8. V.I. Vernadskij V.I., « Filosofskie mysli naturalista » [Les pensées philosophiques du naturaliste], M., Nauka, 1988, p. 297-380.
  9. Ibid., p. 228-254. L’article a aussi été publié en France : W. Vernadsky, « Le problème du Temps dans la science contemporaine », Revue générales des Sciences pures et appliques, 1934, vol. 45, n° 20, p. 550-558, 1935 ; vol. 46, n° 7, p. 207-213 ; vol. 46, n° 10, p. 308-312.
  10. H. Bergson, Écrits et paroles, t. 1, Paris, PUF, 1957, p. 204 (extrait de la Lettre de Bergson à Giovanni Papini, du 4 octobre 1903), cité par I. Blauberg dans « Anri Bergson i filosofiya dlitel’nosti » [Henri Bergson et la philosophie de la durée], préface à : A. Bergson, Opyt o neposredstvennyh dannyh soznanija [H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience], Sočinenija v 4 t [Œuvres en 4 t.], t. 1, M., Champ de Kuchkovo, 1992, p. 10.
  11. H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, chap. II : « De la multiplicité des états de conscience », 26. « L’idée de durée », édition numérique P. Hidalgo, décembre 2011, p. 91, [en ligne] http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/old2/file/bergson_essai_conscience.pdf [consulté le 13/01/2022].
  12. H. Bergson, L’Évolution créatriceop. cit., p. 22. 
  13. Ibid., p. 37.
  14. G.P. Aksenov, « K istorii ponyatiy dlitel’nosti i odnovremennosti » [Sur l’histoire des concepts de durée et de simultanéité, Voprosy filosofii, 2007, 2, p. 107-117.
  15. L’enregistrement de ce débat eut lieu le 6 avril 1922 dans le cadre de la Société française de philosophie, et le texte fut publié dans le Bulletin de la Société française de philosophie, en 1922, XXII, juillet, p. 102-113, [en ligne] https://s3.archive-host.com/membres/up/784571560/GrandesConfPhiloSciences/philosc13_einstein_1922.pdf [consulté le 13/01/2022], p. 11-16.
  16. Ibid., p. 16.
  17. H. Bergson, Durée et simultanéité, Paris, Felix Alcan, 1922.
  18. H. Bergson, Durée et simultanéité. À propos de la théorie d’Einstein. Chapitre III : « De la nature du temps », édition numérique P. Hidalgo, décembre 2011, p. 57, [en ligne] http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/old2/file/bergson_duree_et_simultaneite.pdf [consulté le 13/01/2022]
  19. Chapitre 3 : « De la nature du temps », ibid., p. 60-61.
  20. V.I. Vernadskij, Filosofskie mysli naturalista [Pensées philosophiques d’un naturaliste], op. cit., p. 332 : « “Время” Бергсона есть время реальное, проявляющееся в процессе творческой эволюции жизни;
    оно выражается в научныхявлениях и фактах и как таковое может изучаться и в науке, и в философии. […] Здесь мысль Бергсона очень глубоко проникла в реальное явление времени, в его научном аспекте. Развитие этой стороны представлений Бергсона сейчас в научной работе получает, мне кажется, большое значение… Время идет в одну сторону, в какую направлены жизненный порыв и творческая эволюция. Назад процесс идти не может, так как этот порыв и эволюция есть основное условие существования Мира. Время есть проявление – созидание – творческого мирового процесса ».
  21. Ibid., p. 255 : « На наших глазах, в последние два-три года – т.е. в мгновение, сейчас, начинает коренным образом меняться тысячелетнее научное мироздание. Изменение вносится не гипотетическими построениями фантазии или интуиции, не великой научно-философской концепцией, как мировые вихри Декарта, а точным эмпирическим научным наблюдением реальности, научными фактами ».
  22. N. Isaac, The Mathematical Principles of Natural Philosophy. Titre original : Philosophiae Naturalis Principia Mathematica, Londres, 1687, [en ligne] http://redlightrobber.com/red/links_pdf/Isaac-Newton-Principia-English-1846.pdf [consulté le 13/01/2022], p. 77-78 ; pour la version française, nous utilisons l’édition de Jacques Gabay, Sceaux, 1990, reprint de : Principes mathématiques de la philosophie naturellePer feue Madame la Marquise du Chastellet, tome premier, Paris, M. D. CCLIX, traduction de l’édition de 1726. Une édition électronique réalisée à partir du texte d’Isaac Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle. Tome I, Per feue Madame la Marquise du Chastellet, Paris, Dessaint & Saillant et Lambert, Imprimeurs, 1759, tome I, [en ligne] http://classiques.uqac.ca/classiques/newton_isaac/principes_math_philo_naturelle/principes_philo_naturelle_t1.htmlp [consulté le 13/01/2022].
  23. Pour l’édition anglaise, op. cit., p. 505. Ici, traduction du texte de l’édition russe : Matematičeskie načala natural’noj filosofii, M., Nauka, 1989, p. 30 : « Он установил пространство и продолжительность. Так как любая частица пространства существует всегда и любое неделимое мгновение длительности существует везде, то несомненно, что Творец и Властитель всех вещей не пребывает где-либо и когда-либо (а всегда и везде) ».
  24. G.P. Aksenov, « Rassimvolizatsija absoljuta » [Desymbolisation de l’absolu], Voprosy filosofii, 2015, n° 8, p. 53-63.
  25. L. Euler, Mehanika. Osnovy dinamiki točki [Mécanique. Bases de la dynamique du point], M.-L., Gostehizdat,1938, p. 41. Citation traduite du russe : « Место есть часть неизмеримого и бесконечного пространства, в котором находится весь мир. Принятое в этом смысле место обычно называют абсолютным, чтобы отличить его от места относительного, о котором речь будет ниже ».
  26. Ibid., p. 43 : « Удобнее всего будет, в конце концов, договориться так, чтобы, отвлекаясь от окружающего мира, мы представили себе бесконечное и пустое пространство и допустили, что в нем помещены тела; если они в этом пространстве сохраняют свое место, мы должны заключить, что они находятся в абсолютном покое; если же они переходят из одной части этого пространства в другое, то мы должны сказать, что они находятся в абсолютном движении ».
  27. Ibid., p. 267 : « Но мы, решительно отвергая подобного рода абстракции, должны рассматривать вещи в том виде, в каком они непосредственно воспринимаются нашими чувствами. (Он делает непосредственное ощущение, видимость доказательством, что всегда в теоретической науке было рискованным – Г.А.). […] О движении любого тела будем судить лишь на основании одного признака, а именно – относя его к другому телу, расположенному по соседству с ним; до тех пор, пока по отношению к последнему данное тело сохраняет неизменным свое положение, мы обычно говорим, что это тело пребывает на одном и том же месте; а когда оно перешло в другое положение, мы говорим, что оно переменило свое место ».
  28. Ibid., p. 277 : « […] Но в то же время я с полным основанием отрицаю то, что движение и покой связаны хотя бы с каким-нибудь внутренним изменением тела ». 
  29. V.I. Vernadskij, « O žiznennom (biologičeskom) vremeni » [À propos du temps de la vie (biologique)], Filosofskie mysli naturalista [Pensées philosophiques d’un naturaliste], op. cit., p. 297-381.
  30. G.P. Aksenov, V.I. Vernadskij o prirode vremeni i prostranstva [V.I. Vernadsky sur la nature du temps et de l’espace], M., Lenand, 2016.

Comment citer

Aksenov, Guennady, “Chapitre 2. Quand l’idée devient concept”, in : Aksenov, Guennady, Le paradigme de Vladimir Vernadsky. La vie dans le cosmos : une nouvelle représentation du monde, traduit du russe par Elena Bertrand-Ioussoupova, Larissa Iliashvili et Maryse Dennes, Pessac, Maison des Sciences de l’Homme, collection Russie, Traditions et Perspectives, 2022, 69-101, [en ligne] https://una-editions.fr/chapitre-2-quand-lidee-devient-concept [consulté le 2 janvier 2022].
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Posté le 17/01/2022
EAN html : 9782381490250
ISBN html : 978-2-38149-025-0
Publié le 17/01/2022
ISBN livre papier : 978-2-85892-626-8
ISSN : en cours
32 p.
Code CLIL : 3651; 3126
DOI : 10.46608/rtp1.9782381490250.4
licence CC by SA

Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • Montage comportant la photo de la première de couverture de l'ouvrage de Vladimir I. Vernadsky, La Biosphère, publié en Russie en 1926, et en France en 1929.
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