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L’originalité du système sigillaire occidental, dont la diffusion à partir de la fin du XIIe siècle représente un phénomène central de la civilisation médiévale, consiste à combiner textes et images. L’étude des sceaux se confond avec l’invention de l’histoire moderne. Elle s’est tardivement émancipée des sciences de la preuve pour devenir une discipline à part entière1. À partir des années 1830-1850, les sceaux firent l’objet d’une vaste entreprise d’édition, notamment avec la constitution d’imposantes collections de moulages qui ont peu ou prou contribué à les détacher de leur contexte documentaire. Si les sceaux furent l’objet d’une attention renouvelée, c’est avant tout parce qu’ils fournissaient, grâce à la datation des actes auxquels ils étaient appendus, des référentiels iconographiques permettant de dater par comparaison d’autres représentations. Les textes entourant les images sigillaires furent traités à part, avec une approche paléographique réductrice, comme en témoigne l’œuvre de Germain Demay qui, dans un court essai introductif à son inventaire des Sceaux de la Normandie2, décrit les différents styles épigraphiques apparaissant sur les sceaux entre le XIIe et le XVIe siècle. Au fil du texte, il date le passage de la majuscule à la minuscule gothique puis énumère les systèmes de séparation et de ponctuation, il détaille également certains cas curieux, et il livre enfin un répertoire comportant des centaines d’abréviations. Ce petit manuel de paléographie, assez peu commode, est symptomatique d’une approche méthodique qui eut l’utilité de permettre de saisir un vaste corpus. La sigillographie était alors avant tout une méthode descriptive et l’on doit bien reconnaître qu’elle l’est très longtemps restée, malgré certaines tentatives anciennes comme celle de François Eygun qui le premier réussit à dépasser le cadre de la discipline. Mais là encore, malgré l’intérêt des essais précédant son inventaire des sceaux du Poitou3 consacré à l’art sigillaire, son chapitre sur la paléographie des sceaux demeure dans la droite ligne du travail de Germain Demay. Il est fort probable que la mise au point d’une discipline (dédiée) avec sa méthode descriptive exigeante ait participé à soustraire l’immense corpus sigillaire au regard des épigraphistes, ce qui explique sans doute que comme les monnaies, les sceaux ne furent pas intégrés au Corpus des inscriptions de la France médiévale4. Plus récemment, si Michel Pastoureau a livré ses réflexions sur l’écriture circulaire5 et si Jean-Luc Chassel s’est penché avec pertinence sur la question de la relation texte-image dans le cadre d’un colloque sur les images légendées6, aucune approche globale n’est venue tenter de circonscrire le phénomène.

Contexte

La singularité du système sigillaire occidental est fondée dès son origine sur la présence conjointe, sur un même support, d’une image et d’un texte matériellement produit par un geste unique d’estampage. À l’origine du système sigillaire se trouvent ainsi deux intervenants, l’un responsable de la gravure de la matrice, l’autre, le sigillant, produisant en série une même représentation. Ainsi, lors de l’opération de scellage, ce même sigillant fabrique à la fois une représentation de lui-même, une authentification, un objet matériel et un texte. ()

Le corpus sigillaire repose fondamentalement sur la relation de nature contractuelle entretenue par le commanditaire et l’artisan responsable de la gravure de la matrice de son sceau. Lorsque l’image est choisie parmi les quelques types iconographiques correspondant aux grandes fonctions sociales, le sigillant doit à tout le moins régler de manière précise la manière dont il souhaite que son identification épigraphique soit gravée ; il fournit une nomination, le cas échéant un toponyme, qu’il s’agisse d’un nom de fief ou d’un lieu d’origine (◉1). Muni de ces éléments, le graveur doit fabriquer selon des modalités singulières un outil technique susceptible de produire des sceaux de cire ou de plomb. À l’instar des tâches accomplies par les tailleurs de coins monétaires, son travail nécessite des compétences particulières puisqu’il doit s’adapter à une forme et un module définis par d’autres, c’est-à-dire qu’il doit positionner un texte dont il ne maîtrise pas la longueur sur un espace contraint et qu’en outre, il doit le transférer dans le sens inverse de la lecture du produit final. Graver un texte à l’envers est sans doute ce qui fonde en partie la spécificité d’une activité qui, au plus fort de la diffusion des sceaux, a semble-t-il concouru à la structuration d’un métier. Si dans le Livre des métiers d’Étienne Boileau7, les graveurs de sceaux ne forment pas un métier en soi, les Livres de la Taille8 ainsi que les différents comptes princiers à notre disposition permettent d’avancer que la production des matrices de sceaux de l’élite était le fait d’orfèvres généralistes ou de tagliator sigillorum, travaillant l’argent. De son côté, le gros de la production était fabriqué à la fois par les fondeurs-molleurs, artisans produisant grâce à des moules des prises sur lesquelles pouvaient figurer des images, tandis que les nombreux scelleurs exerçant à Paris étaient responsables de la gravure des légendes étant donné l’interdiction faite aux fondeurs-molleurs de s’adonner à cette activité ; on évitait ainsi les faux coins monétaires.

Sceau d’Eudes, fils du comte de Bourgogne, 1187, moulage AnF, sc/ D.
◉ Sceau d’Eudes, fils du comte de Bourgogne, 1187,
moulage AnF, sc/ D.

Le caractère contractuel de la fabrication des sceaux pose entre autres, la question de la latinisation des légendes et de l’usage des langues vulgaires apparaissant sur les sceaux en fonction des milieux. Par ailleurs, les contraintes formelles évoquées rejaillissent sur des questions en apparence simples, comme la définition et le placement des abréviations dont le nombre va croissant à mesure que les textes s’allongent, l’impératif de lisibilité n’étant pas la moindre des exigences à l’heure où une contrainte supplémentaire se fait jour : le goût de la fin du Moyen Âge pour la miniaturisation. Certaines légendes deviennent de moins en moins lisibles, ce qui invite à poser la question de savoir si elles étaient réellement lues, mieux encore, si l’effort nécessaire à leur lecture ne constituait pas un jeu. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse. Grâce au caractère contractuel de la commande, à la grande technicité, grâce aussi aux très nombreuses matrices qui nous sont parvenues ainsi qu’à la littérature comptable que l’on peut souvent mettre en rapport avec des sceaux conservés aujourd’hui, le corpus sigillaire illustre de manière remarquable la question des conditions de production des œuvres d’art au Moyen Âge9.

Nature de la relation syntagmatique texte-image

Au-delà de ces problématiques de commande qui pourraient faire l’objet d’une étude à elles seules, il s’agit ici de questionner la nature de la relation qu’entretiennent sur les sceaux le texte et l’image. Contrairement à l’approche ancienne, l’étude disjointe de ces deux éléments, actant la séparation envisagée alors entre l’univers textuel et l’univers iconique, ne correspond pas aux attendus même de la pratique, non seulement pour ce que nous venons de dire au sujet de la définition du programme, mais surtout parce que fondamentalement ces deux éléments forment un tout insécable. Le sceau appartient à une forme élaborée d’imago, le texte qui entoure l’image n’est pas à proprement parler une légende en ce qu’il ne vient ni commenter ni même décrire la représentation. L’imago sigillaire est formée par un syntagme image-texte et c’est précisément ce qui définit l’originalité du sceau en Occident. Il existe cependant plusieurs manières d’envisager, à l’intérieur de ce principe, la relation texte-image et image-texte. Nous pouvons schématiquement envisager trois grandes tendances.

La première, qui s’observe dès la fin du XIe siècle, coïncide avec la phase primitive de diffusion des sceaux et concerne alors l’élite laïque et cléricale. Elle correspond aux fonctions distinctes assumées par l’image et le texte qui l’entoure. Lorsqu’un seigneur, une dame, ou bien encore un prélat, qu’il soit évêque ou abbé, choisissent la représentation qui figurera sur leur sceau, leur choix est contraint par le caractère typologique de la pratique ; ce faisant ils adoptent l’image d’un guerrier galopant, d’une femme debout, d’un évêque mitré, crossé et bénissant ou d’un abbé tenant le livre de la règle (◉2).

Matrice du sceau d’Isabelle de Hainaut, 1180, British Museum, no inv. 1970, 9-4, 1.
◉ Matrice du sceau d’Isabelle de Hainaut, 1180,
British Museum, no inv. 1970, 9-4, 1.

Là où ces représentations catégorisent les personnes par assignation d’une image propre à un groupe d’appartenance, la légende vient les distinguer en les personnalisant par la mention d’un nom et d’un titre. Il existe ainsi entre les deux éléments formant l’imago une complémentarité sémiotique : là où l’image catégorise la personne, la légende la personnalise. Il est possible de considérer alors que sur un sceau le texte ne vient pas compenser le caractère potentiellement polysémique des représentations, comme c’est le cas de bien des images légendées, mais il vient au contraire déminer son caractère fondamentalement monosémique10. La légende permet de distinguer un chevalier parmi la cohorte de ses semblables. Elle le fait par le truchement d’un texte réglé par un formulaire débutant par une croix puis faisant se succéder dans un ordre d’une grande stabilité la nature de l’objet, le nom du sigillant et le cas échéant son titre (◉3) :

+ SIGILLVM BALDVINI COMITIS HAINOENSIS

Sceau de Baudouin, comte de Hainaut, moulage, AnF, sc /F 196.
◉ Sceau de Baudouin, comte de Hainaut,
moulage, AnF, sc /F 196.

D’un point de vue graphique cette relation syntagmatique s’organise dès l’origine par une attribution précise des espaces. L’image se trouve au centre, le texte à sa périphérie. Cette périphérie n’est en rien une marge et cette répartition n’est soumise à aucune hiérarchisation, même si le système sigillaire ordonne la lecture en débutant par l’image. Celle-ci livre au premier coup d’œil une information sur la nature de la fonction exercée par la personne, tandis que la lecture circulaire de la légende vient distinguer cette même personne en fournissant les éléments que l’on sait. En somme, la signification de l’image va de soi, en ce qu’elle est attribuée de manière générale à un groupe qui se reconnaît par elle. Le texte ne vient pas la légender, ni même l’expliciter, il vient simplement individuer la personne représentée11.

Toutefois, s’il existe une complémentarité, à cette évidence de l’image correspond un effort de lecture du texte. Tout d’abord parce que ce dernier est positionné dans un sens de lecture inhabituel. De plus, comme tous les sigillographes le savent, la description d’un sceau de cire n’est pas une opération aisée quand bien même l’objet a traversé les siècles sans dommage. L’aspect de surface de la cire, tantôt mate, tantôt brillante, le faible relief des lettres, le caractère monochrome de l’empreinte, imposent un effort de lecture. Même si la codification propre à la pratique facilite l’opération, cette lecture impose toutefois une manipulation physique de l’objet. De ce fait, les sceaux font partie des rares objets, inscrits ou non, que l’on manipule, qu’il s’agisse de la matrice portée sur soi et que l’on saisit pour estamper la matière, ou du sceau de cire qui ne révèle son information textuelle qu’en étant scruté avec attention ( ). L’épigraphie sigillaire ne dispose pas du caractère d’évidence de la plupart des inscriptions médiévales12, ni a fortiori des textes didactiques. Cet effort de lecture offre sans doute un renforcement de la garantie conférée par une marque dont la sincérité est soumise à la vérification vétilleuse d’un œil averti scrutant le moindre indice de falsification.

Cette répartition spatiale de la surface du sceau n’est en rien régie par une assignation des deux espaces. Dès l’origine en effet, en fonction des besoins, l’image interfère dans la zone du texte et le texte peut sans difficulté déborder sa limite. C’est notamment le cas très fréquent des représentations équestres par lesquelles la caste seigneuriale se montre. Manifestant la capacité de l’élite nobiliaire à s’armer et à posséder une monture, ce type iconographique met en jeu le principe du mouvement, principe sous-tendant un univers seigneurial où un groupe d’égaux se rassemble épisodiquement pour s’affronter, à la guerre ou aux tournois. Dès les débuts de la pratique, les graveurs font le choix de placer l’extrémité des jambes du cheval dans l’espace de la légende, comme si les animaux y prenaient appui (◉4). Cette astuce formelle vient troubler ce que notre esprit épris d’ordre pourrait considérer comme une répartition logique des zones du sceau. À l’observation, les chevaux ne galopent pas devant un champ sur lequel serait gravé le texte, puisque le corps de l’animal ne le masque jamais, celui-ci s’interrompt pour reprendre sans élision. La présence d’une portion d’image dans le texte ne signifie pas le primat d’un élément sur l’autre, il n’existe pas de hiérarchie entre deux systèmes concurrents mais un respect mutuel.

Sceau de Mathieu III, comte de Beaumont sur Oise, 1177, moulage, AnF, sc/ D 1051.
◉ Sceau de Mathieu III, comte de Beaumont sur Oise, 1177,
moulage, AnF, sc/ D 1051.

À mesure que se diffuse la pratique sigillaire dans les strates supérieures du monde laïc et profane, on constate un relâchement de la charge catégorisante de l’image sigillaire. Celle-ci ne renvoie plus de manière aussi précise à la fonction du sigillant. Si l’on prend les sceaux des dignitaires des chapitres cathédraux, il n’existe pas de type particulier permettant de traduire de manière fine la distribution des dignités. Mis à part le cas peu fréquent des chantres figurés avec le bâton cantoral, les chanoines se montrent sous la forme générique d’un clerc, debout, en chasuble ou en aube et tonsuré. Si l’image ne traduit pas la hiérarchisation interne au groupe, la légende compense la neutralité de l’image par la précision de la titulature.

Nature réflexive : jeu de mots

Si l’on s’intéresse à la masse des sceaux gravés pour les classes intermédiaires de la société, je pense notamment au moyen clergé, à la bourgeoisie ou à la petite noblesse, la distribution entre fonction catégorisante et fonction personnalisante structurant la pratique sigillaire de l’élite se dissout au profit d’une relation d’une autre nature. Parmi cette masse il est intéressant de s’arrêter sur les cas où le sigillant choisit une image illustrant son nom, soit par un jeu de mots soit par un jeu de sonorités. C’est le cas de Gilon du Pin, curé d’Aunay qui sur son sceau choisit de faire graver deux végétaux renvoyant de toute évidence à son nom et au toponyme de la paroisse où il exerce sa charge (◉5). Ici l’économie de la relation du signe au texte est de nature réflexive ; l’image illustrant à la fois le nom et le toponyme ne nous livre aucune information sur la catégorie et ne fait qu’illustrer le nom. Nous pourrions multiplier les exemples et trouver de nombreux cas où le sigillant produit un discours sur le nom sans fournir aucun élément catégorisant. Citons la jolie matrice de Jean de Prébouc, conservée à la Bibliothèque Nationale de France où le sigillant décompose contre toute logique étymologique son nom de telle sorte qu’il l’illustre par un ovidé cabré devant un arbre (◉6). Citons encore la matrice du sceau de Pierre Loupis de Burou montrant un loup passant devant un arbre (◉7). Il est des cas cependant où l’illustration du nom est plus difficile à saisir au premier abord. Ainsi, lorsque Raoul Foterier fit graver dans le courant du XIVe siècle une petite matrice présentant au centre de son champ un cochon, il est fort probable que le choix de l’animal ait été motivé par l’envie d’illustrer, par une allusion au comportement du porcin, le patronyme du sigillant forgé sur le terme de “foterie” équivalent de saleté (◉8).

Matrice du sceau de Gilon, curé d’Aunay (?), AnF, Mat. 32.
◉ Matrice du sceau de Gilon, curé d’Aunay (?), AnF, Mat. 32.
Matrice du sceau de Jean de Prébouc, XIVe siècle, BnF MMA mat. 587.
◉ Matrice du sceau de Jean de Prébouc,
XIVe siècle, BnF MMA mat. 587.
MMatrice du sceau de Loupis de Burou, XIVe siècle, BnF MMA Mat. 589.
◉ Matrice du sceau de Loupis de Burou,
XIVe siècle, BnF MMA Mat. 589.
Matrice du sceau de Raoul Foterier, XIVe siècle, AnF Mat. 283.
◉ Matrice du sceau de Raoul Foterier,
XIVe siècle, AnF Mat. 283.

Les écarts entre texte et image

Il est de nombreux cas où la relation entre le texte et l’image se distend de telle sorte que la charge représentationnelle de l’imago sigillaire n’est fournie que par le texte de la légende, l’image ne livrant aucune information signifiante, non pas tant à cause de la distance temporelle qui viendrait troubler son intelligibilité, mais plutôt parce que le système image-texte renvoie à un autre principe. À cet égard le corpus des sceaux de villageois gravés en terre normande aux XIIIe et XIVe siècles, nous offre la vision d’un univers du signe bien différent des sceaux gravés dans l’univers urbain. Lorsqu’un laboureur ou un vavasseur normand envisage de faire graver une matrice de sceaux, il peut avoir recours aux services d’un graveur itinérant produisant à la demande sur de petits flancs de plomb, une imago combinant comme partout une image centrale et un texte périphérique. Mais contrairement aux sceaux de l’élite urbaine, les sceaux de l’élite rurale normande présentent un répertoire iconographique d’une grande originalité, caractérisé par une surabondance de signes dont il est possible de définir un certain nombre de catégories en fonction de leur structure graphique (◉9). Ces signes renvoyant de manière indicielle à un monde végétal stylisé semblent agir à la manière d’une signalétique simple permettant de distinguer les personnes dans un univers où tout le monde se connaît. Les légendes de ces sceaux ne fournissent dans la plupart des cas qu’une nomination sans autre lien avec le signe gravé au centre que celle d’une proximité signifiante. Ces signes qui n’entrent dans aucune catégorie iconographique définie et qui troublent la distinction entre l’écrit et l’image ( ), ne fonctionnent pas de manière séparée, bien au contraire, c’est leur juxtaposition avec un nom qui fonde leur efficacité.

Sceau de Thomas Tostain, appendu à un acte de 1273, moulage, AnF, sc/D 4369.
◉ Sceau de Thomas Tostain, appendu à un acte de 1273, moulage, AnF, sc/D 4369.

Le cas des intailles

Les cas que nous venons d’aborder concernent des sceaux proposant l’identification d’une personne, soit par une catégorisation/personnalisation, soit par l’illustration d’un nom, soit encore par la combinaison d’un signe et d’un nom. Ces trois catégories ne suffisent pas à circonscrire le phénomène sigillaire. Il existe en effet de nombreux sceaux ne renvoyant pas à la personne. Depuis le dernier quart du XIIe siècle, certains sigillants firent placer au centre de leur sceau une intaille antique. Ces gemmes étaient enchâssées dans des montures d’orfèvrerie sur lesquelles était gravée une légende à la manière de n’importe quelle matrice. Or, la plupart de ces légendes ne sont pas de nature nominative. Les intailles antiques dont les sigillants médiévaux ne maîtrisaient pas l’iconographie mais qui possédaient à leurs yeux les vertus prophylactiques que l’on attribuait alors aux pierres colorées, étaient entourées de vers léonins ou extraits de psaumes, de formules magiques ou protectrices. Ces légendes qui ne font mention ni du nom du sigillant ni de sa fonction existent depuis l’époque carolingienne. Ainsi Charlemagne ou Louis le Débonnaire scellaient leurs diplômes d’une gemme antique puis d’une gemme gravée à l’imitation de l’antique entourée des légendes débutant par la formule XPE PROTEGE (Χριστε protege). Le recours à ce type d’invocation se manifeste de nouveau à la fin du XIIe siècle à la faveur de l’apparition puis de la généralisation des contre-sceaux que les classes supérieures des deux premiers ordres ornèrent très souvent de gemmes mais aussi d’images gravées par les orfèvres médiévaux.

Un sondage dans les collections sigillographiques a permis de mettre en relief, autour des images de l’Agnus Dei, un certain nombre de légendes renforçant en quelque sorte la protection produite par l’image. Outre l’invocation Agnus Dei qui tollis peccata mundi, qui par ailleurs se retrouve sur les Agnus Dei de cire produits à Rome, il existe des formules récurrentes comme la Salutation angélique Ave Maria Gratia plena ou encore au Miserere mei deus issu des Psaumes (Ps, 50,3). On trouve encore le Benedictus qui venit in nomine Domini provenant de la liturgie. Face à la valeur taxinomique de l’image sigillaire renvoyant à une identification sociale, le contre-sceau peut être considéré comme un espace représentatif échappant à cette nécessité. Il peut alors apparaître comme un espace supplémentaire sur lequel le sigillant exprime autre chose. En tout état de cause, les contre-sceaux présentant une image pieuse combinée à un extrait de texte sacré ou à une prière, ne permettent pas d’identifier objectivement leurs possesseurs. S’ils n’échappent pas tout à fait à la fonction de validation, ils échappent bel et bien à un système défini par et pour l’élite par une identification sociale. Reste alors sa fonction de protection qui s’exerce à différents niveaux : la protection de l’acte et la protection de l’individu13. Cette fonction de protection implique-t-elle que ce type de légendes sigillaires agissait uniquement dès lors qu’elles étaient lues ? Le fait est qu’il existe des sceaux parlants, c’est à dire exprimant eux-mêmes leur nature, leur légende étant au vocatif, mais plus intéressants encore certains sceaux de l’élite cléricale portent des formules reprises de rituels ecclésiaux ou bien des formules interjectives. Manasses III de Seignelai, évêque d’Orélans de 1207 à sa mort en 1221, disposait de deux contre-sceaux : le premier porte O crux admirabilis ; au contre-sceau de son grand sceau qui reprend l’imago sigillaire conforme à son rang et à sa fonction, il ajouta une croix grecque entourée de la formule fugite partes adverse (◉10), injonction qui ne se comprend qu’au travers de sa profération lors du rituel d’exorcisme. Son successeur sur le siège épiscopal d’Orléans, Guillaume de Bussi (1237-1258), disposa quant à lui de deux sceaux munis chacun de deux contre-sceaux. Alors que l’imago des deux sceaux est là encore conforme à la règle, c’est-à-dire un évêque bénissant, le premier contre-sceau proclame le caractère admirable de la croix crux admirabilis, tandis que sur le second la formule est amplifiée par la reprise d’un extrait tronqué de l’Inventio Crucis : hoc signum crucis erit in celo (◉11a-b).

Manasses III de Seignelai, 1212, évêque d’Orléans, AnF, sc/ D 6761.
◉ Manasses III de Seignelai, 1212, évêque d’Orléans, AnF, sc/ D 6761.
Matrice du sceau de Raoul Foterier, XIVe siècle, AnF Mat. 283.
◉ Guillaume de Bussi, 1242, moulage, AnF, sc / D 6764 et 1251, moulage, AnF, sc / D 6765.

Virtuosité des sceaux

Comme tous les arts visuels, la gravure des sceaux suit une évolution vers une forme de complexité bien éloignée du hiératisme du premier art sigillaire. Les différentes contraintes formelles aux fondements de la pratique, à savoir le recours à des types iconographiques, à des modules et des formes distribuées en fonction des hiérarchies internes, des fonctions et des genres, sont maintenues en l’état, de sorte que face à une demande accrue d’identification et d’individualisation, la société de la fin du Moyen Âge se voit contrainte de trouver des solutions formelles allant globalement vers une densification du discours. C’est qu’il faut désormais intégrer au champ réduit et mal commode des sceaux les éléments d’une emblématique proliférante. Tout d’abord, l’héraldique originellement disposée sur le bouclier du cavalier, couvre désormais la housse de son cheval ; les casques et les chanfreins s’ornent de cimiers adoptant des formes parfois extravagantes, tandis que des écus secondaires sont ajoutés sur des champs couverts de fins réseaux formant des treillis enchâssant des éléments emblématiques. Cette densification affecte aussi la partie textuelle des sceaux, les légendes s’inscrivent alors dans une forme de virtuosité sans précédent tandis que la relation texte-image conserve sa nature syntagmatique. À cet égard, la constitution des grands fiefs par absorption des petites entités se traduit par un allongement significatif des titulatures princières. C’est le cas des sceaux princiers gravés à l’époque de la constitution des grands apanages français des années 1350-1360, et précisément sur ceux de Philippe le Hardi (◉12). En 1364, au moment où Jean le Bon le fait duc de Bourgogne, on fit graver pour le jeune prince un sceau équestre présentant une légende traduisant de manière simple sa position par :

SIGILLUM PHILIPPI FILII REGIS
FRANCORUM DUCIS BURGONDIE

1er Grand Sceau de Philippe II de 1er Grand Sceau de Philippe II de Bourgogne, 1342-1404, dessin.Bourgogne, 1342-1404, dessin.
◉ 1er Grand Sceau de Philippe II de Bourgogne,
1342-1404, dessin.

Cinquante plus tard, après avoir constitué autour de son apanage primitif une principauté tentaculaire, le prince se fit graver un quatrième sceau présentant la légende suivante (◉13) :

S PHI FILII REGIS FRANCIE DVC BVRGODIE COIT FLADRIE ARTESII Z BVRGODIE P/ALATINI DNI D SALINIS COIT REGITESTEN Z DNI MAS/CLIE

Soit : sceau de Philippe fils du roi de France duc de Bourgogne, comte Palatin de Flandre, d’Artois et de Bourgogne, seigneur de Salins comte de Rethel et seigneur de Malines.

4e Grand Sceau de Philippe II de Bourgogne, 1342-1404.
◉ 4e Grand Sceau de Philippe II de Bourgogne, 1342-1404.

Dans ce sceau, qui dispose du même diamètre que le premier, mais condense plus d’informations, l’allongement de la légende rejaillit en partie sur l’image. La hiérarchisation propre au contenu de la légende dans lequel l’ordre des titulatures suit l’ordre de leur importance, se retrouve au travers du choix et de la disposition des écus. Tout d’abord, le duc tient un bouclier portant ses armes originelles, les fleurs de lis brisées d’une bordure componée. Ces armes qui lui furent attribuées par son père à sa naissance sont écartelées de celles du duché de Bourgogne. Ce bouclier tenu par le prince correspond au Philippi regis francorum filii ducis Burgundie de la légende. Les trois écus placés au-dessus de la croupe de l’animal correspondent de droite à gauche, à la partie comitis Flandrie, Arthesii et Burgundie palatini. Alors que le reste de la titulature fait se succéder une seigneurie, un comté et deux seigneuries ; seul le comté de Rethel bénéficie d’une mise en image par l’écu étonnamment placé devant la bouche du cheval.

La hiérarchisation propre à la légende trouve une mise en forme imagée par une hiérarchisation fonctionnant sur la proximité physique des écus avec l’effigie ducale. Si l’on regarde l’image avec attention, le treillissage tapissant le champ reprend sur un mode amorti cette distribution hiérarchique, puisque les râteaux du comté de Rethel sont concentrés dans la partie basse de l’image tandis que les autres figurations sont alternativement posées sur le reste du champ. Si dans certain cas le sigillant met en forme l’allongement de sa titulature par l’ajout de deux, voire de trois lignes, la plupart du temps la densification de l’information textuelle est à la fois réalisée par une miniaturisation relative des lettres, mais surtout par le recours à un jeu d’abréviations. Alors que depuis le début de la pratique, les graveurs ont recours aux abréviations de manière courante, ces dernières affectent alors principalement les termes invariants ainsi que la plupart des titres, et certains prénoms très usités, de telle sorte qu’il est toujours relativement aisé de les développer. Avec la densification du discours, leur accroissement parfois radical permet de poser à nouveau la question de l’organisation pratique de la commande tant il est peu probable que ces élisions soient le fait du graveur seul. À cet égard, comme nous y invite l’exemple des sceaux de Philippe le Hardi, la composition des légendes avec leur pondération fine, leur structuration hiérarchisée, le filtrage de certaines de ses parties au moment de leur mise en image, impose l’intervention de spécialistes travaillant à la cour du prince. Les légendes des sceaux princiers de la fin du Moyen Âge, si éloignées de la simplicité des formulaires primitifs, deviennent aussi virtuoses dans leur définition que les images sont profuses. L’imago sigillaire impose alors plus que jamais une lecture attentive. La somme d’informations qu’elle nous livre, la relation que ces éléments entretiennent entre eux, transforment leur lecture en véritable jeu de l’esprit.

Si la complexité constitutive des sceaux princiers de la fin du Moyen Âge implique l’intervention de différents spécialistes au moment de la définition d’un véritable programme, elle impose par ailleurs les compétences et le talent d’un orfèvre susceptible de le traduire dans la matérialité du métal. Comme nous invite un certain nombre de cas qu’il serait trop long de développer ici, tout porte à croire qu’il existait au sein des ateliers des spécialistes des légendes, des artisans qui munis d’outils spécifiques étaient capables de mener à bien ces commandes si particulières. À cet égard, des observations récentes conduites dans le cadre du projet “Ademat”, ont permis de mettre en évidence trois grandes phases14. Durant tout le XIIIe siècle, les analyses montrent que le travail de gravure des légendes se fait par taille directe sans reprise particulière, contrairement aux images soigneusement polies, alors que cette façon de procéder résiste jusqu’à la fin de la pratique, à partir du premier quart du XIVe siècle on commence à utiliser des outils de formes permettant de réaliser des parties de lettres. Ces poinçons primitifs mis au point alors que les légendes sigillaires sont en majuscules onciales s’adaptent parfaitement au passage à la minuscule gothique qui s’impose au tournant des années 1400. Ces outils semblent bien adaptés à ce système d’écriture ce qui ne facilite d’ailleurs pas toujours la tâche des sigillographes, car les légendes en minuscules gothiques offrent des compositions très serrées. Le passage aux poinçons lettres n’est attesté que très tardivement au XIVe siècle et correspond à l’abandon des inscriptions gothiques.

Conclusion

À la fin du Moyen Âge, la virtuosité touche l’ensemble de la pratique sigillaire au niveau de la mise au point des programmes, au moment d’une réalisation requérant les compétences particulières et l’usage d’outils de plus en plus techniques, ou au moment de la lecture d’une imago dont les deux éléments n’ont jamais été aussi intimement liés. Plus que sur tout autre support, le texte gravé dans la matière dure, puis imprimé dans la matière malléable, est le fruit d’une véritable métamorphose. En taillant le laiton le graveur “met en mouvement la dimension active de l’écriture et permet au contenu d’exister et d’agir dans le monde sensible”, comme l’a bien montré Vincent Debiais15. Formant un vaste corpus, les sceaux constituent donc une catégorie d’imagines mue par un certain nombre de règles et fondamentalement fondée sur la combinaison de deux éléments intrinsèquement liés. Propre à fournir une représentation des personnes, ce système texte-image et image-texte nous livre un champ d’investigation d’une grande richesse que les quelques pistes que nous avons empruntées aujourd’hui ne permettent pas d’explorer totalement.        

Notes

  1. Le bilan historiographique lié à cette étude se limite à la France.
  2. G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie recueillis dans les dépôts d’archives, musées et collections particulières des départements de la Seine Inférieure, du Calvados, de l’Eure, de la Manche et de l’Orne, Paris, 1881.
  3. F. Eygun, Sigillographie du Poitou jusqu’en 1515, étude d’histoire provinciale sur les institutions, les arts et la civilisation d’après les sceaux, Poitiers, 1938.
  4. Sur le corpus des inscriptions de la France médiévale voir la page du CESCM dédiée : https://cescm.labo.univ-poitiers.fr/les-publications/corpus-des-inscriptions-de-la-france-medievale/
  5. M. Pastoureau, “Un texte-image : l’écriture circulaire”, in : Couleurs, images, symboles, Études d’histoire et d’anthropologie, Paris, 1989, p. 125-137.
  6. J.L. Chassel, “Formes et fonctions des inscriptions sigillaires”, in : Qu’est ce que nommer ? L’image légendée entre monde monastique et pensée scolastique, actes du colloque du RILMA, C. Heck (dir.), Turnhout, 2010. Baschet J., L’iconographie médiévale, Paris, 2008. Macé L., La majesté et la croix. Les sceaux de la maison des comtes de Toulouse (XIIe-XIIIe siècles), Toulouse, 2018.
  7. E. Boileau, Le livre des métiers (XIIIe siècle), Genève, 2014.
  8. K. Michaëlson, Le livre de la Taille de Paris, l’an 1296, Göteborg, 1958 et id., Le livre de la Taille de Paris, l’an 1297, Göteborg, 1962. Michaëlson a aussi publié le registre de 1313, conservé à la Bibliothèque Nationale, Ms. fr. 6736 ; voir id., Le livre de la taille de Paris, l’an de grâce 1313, Göteborg, 1951.
  9. Problématique ayant fait l’objet du projet AdéMat (Analyse et description des matrices de sceaux du Moyen Âge) dans le cadre du Labex Patrima. M. Castelle et al., Revealing the materials and production techniques of european historical copper-based seal matrices, Archaeometallurgy in Europe 2019, Jun 2019, Miskolc, 2019.
  10. Voir les communications du colloque sur l’image légendée, cf. note 6.
  11. B. Bedos Rezak, “Une image ontologique : sceau et ressemblance en France préscolastique (1000-1200)”, in : Études d’histoire de l’art offertes à Jacques Thirion, des premiers temps chrétiens au XXe siècle, A. Erlande-Brandenburg et J.-M. Leniaud (éd.), Paris, p. 39-50, en part. p. 49.
  12. Nonobstant les nombreuses abréviations utilisées dans l’épigraphie médiévale.
  13. A. Vilain, “Agnus Dei miserere nobis : le sceau médiéval comme support de la protection privée”, in : Actes du colloque international Le sceau dans les Pays-Bas méridionaux, Xe-XVIe siècles. Entre contrainte sociale et affirmation de soi, Namur-Bruxelles 2014, Bruxelles, 2017, p. 221-232.
  14. Op. cit., note 9.
  15. V. Debiais, La croisée des signes : l’écriture et les images médiévales, 800-1200, Paris, 2017.
Pau
Chapitre de livre
EAN html : 9782353111589
ISBN pdf : 2-35311-159-9
ISSN : 2827-1963
Code CLIL : 4055; 3711;
Posté le 26/02/2024

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Comment citer

Vilain, Ambre, “L’écriture sigillaire au Moyen Âge”, in : Debiais, Vincent, Uberti, Morgane, éd., Traversées. Limites, cheminements et créations en épigraphie, Pessac, PUPPA, collection B@lades 3, 2024, 73-90, [en ligne] https://una-editions.fr/ecriture-sigillaire-au-moyen-age [consulté le 26/02/2024]
doi.org/10.46608/balades3.9782353111589.9
licence CC by SA
couverture du livre Traversées. Limites, cheminements et créations en épigraphie
Illustration de couverture • photo de l'exposition Sendas, Casa de Velasquez (© Morgane Uberti).

Cet ouvrage a obtenu le soutien financier du Centre de recherches historiques (EHESS-CNRS).

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