Le rôle de la mer • Introduction

Peinture figurant une bataille navale (Pompei, tempio di Venere). Photo de l'auteur.
Peinture figurant une bataille navale (Pompei, tempio di Venere). Photo de l’auteur.

Dans une réponse aux critiques suscitées par leur ouvrage, P. Horden et N. Purcell regrettaient d’avoir donné aux archéologues l’impression qu’ils considéraient leur discipline comme “ancillaire” ou, comme on le dirait plus volontiers en français, comme une “science auxiliaire de l’histoire”1. Ils auraient souhaité, affirmaient-ils, que le grand livre de B. Cunliffe, Facing the Ocean, paru en 2001, ait pu être édité un peu plus tôt pour tenir compte de ses données, ou un peu plus tard, pour répliquer de manière critique à leur Corrupting sea2. La réponse est venue de fait un peu plus tard, avec Europe between the Oceans. 9000 BC-AD 1000, brillante synthèse, à l’argumentaire essentiellement archéologique, sur la “longue durée” de l’histoire européenne, au sein de laquelle B. Cunliffe, considère que l’Empire romain ne fut jamais qu’un”interlude”3.

De fait, la domination sans partage de la Méditerranée a assuré pendant plusieurs siècles le pouvoir de Rome et l’unité du monde que la Ville contrôlait. C’était la principale mission d’une marine militaire puissante, dont le rôle, pendant cette période de paix, a parfois été mal compris des historiens contemporains et à laquelle j’avais consacré mes premières recherches4. Faut-il, à ce propos, rappeler encore une fois que l’expression latine de mare nostrum n’a jamais désigné, en latin, l’espace géographique de la Méditerranée, pour laquelle il n’existe pas de mot spécifique, mais un concept politique qui met en exergue le possessif pour souligner la domination romaine de cette mer intérieure ? Dans un petit essai sur le pouvoir naval dans l’histoire de l’Antiquité, C. G. Starr avait pourtant minoré le rôle stratégique des escadres impériales5. Se demandant pourquoi Auguste et ses successeurs avaient maintenu sur pied de guerre une marine militaire, alors que la mer était pacifiée et les terres bordières de la Méditerranée soumises, il écrivait (p. 73) :

The justification, in simplest terms, may seem weak to modern military experts accustomed to cost-accounting and project evaluations : the navy was inherited, like the structures of imperial government, and the Empire was a conservative system not given to radical reforms. It could afford to support a navy without difficulty.

Explication confondante.

C’est pourquoi j’ai souhaité mettre en tête de ce recueil un article de synthèse peu connu et mal diffusé qui rappelle le rôle majeur de la domination maritime dans l’unité territoriale et politique de l’Empire (n° 1). Il ne remplace malheureusement pas la publication d’une thèse restée inédite, consacrée à l’Imperium maris par F. Richard en 19946, mais il en reprend quelques aspects essentiels. Il est suivi par une étude sur les marins (n°2), qui fait suite elle-même à un autre article plus bref – non repris ici, pour éviter les redondances – publié dans un volume consacré à la hiérarchie (“Rangordnung”) militaire romaine7. J’y ai principalement développé l’idée que les bâtiments n’étaient pas soumis, sous l’Empire, à une double hiérarchie, à la fois navale et militaire, mais que les différents grades et titres, fruits d’une longue histoire, étaient intégrés, sous l’Empire, dans les cadres ordinaires de l’armée romaine, au moins à partir d’une certaine date dont on peut discuter (Auguste ? Claude ? Vespasien ?). Cette position a parfois été critiquée, mais je la maintiens8

Vient ensuite une brève contribution à l’histoire de la piraterie sous l’Empire (n°3). Une histoire à petit bruit, largement oubliée des sources classiques, sauf quand la menace devenait trop forte, mais dont les manifestations sporadiques montrent bien quelle était l’utilité opérationnelle des escadres impériales9.  

Le rôle des ports militaires dans les mouvements de troupes et leur transport d’un bout à l’autre de l’Empire est ensuite illustré par deux cas d’étude, Salone (n°4) et Boulogne (n°5). Mais il est bien clair que nos connaissances ne progresseront désormais que grâce à de nouvelles recherches archéologiques. S’agissant de Boulogne, par exemple, on peut apprécier aujourd’hui l’importance des mises au point chronologiques fournies par les fouilles préventives récentes qui ont touché le camp de la flotte10. Il en va de même avec la reprise des recherches anciennes sur le camp de la classis Germanica, à Köln-Alteburg11 et les découvertes de timbres au nom de cette même flotte sur le littoral des Pays-Bas, qui accompagnent le tracé de la fossa Corbulonis, désormais bien identifiée12. Les fouilles de Balaklava, en Crimée, et les recherches récentes sur le littoral nord de la Mer Noire ont aussi permis de mettre en valeur la présence des troupes romaines et des flottes de Ravenne et de Mésie dans ces régions éloignées, ce qu’on ignorait assez largement au moment où j’écrivais Mare nostrum13. Mais, on le constate, c’est surtout à la périphérie de l’Empire que nos connaissances sur les flottes impériales progressent. En Méditerranée, en revanche, c’est sur le réseau des ports commerciaux que les recherches de ces dernières années ont été fructueuses. On mentionnera en particulier les deux colloques édités par R. Hohlfelder et C. Schäfer14, en attendant les résultats d’ensemble du projet européen Portus Limen- RoMP, porté par S. Keay15.

Notes

  1. P. Horden, N. Purcell, “Four years of Corruption: a response to critics”, in : W.V. Harris, Rethinking the Mediterranean, New York, 2005, p. 354.
  2. B. Cunliffe, Facing the ocean : the Atlantic and its people, 8000 BC-AD 1500, Oxford, 2001.
  3. B. Cunliffe, Europe between the Oceans. 900O BC-AD 1000, New Haven-Londres, 2008.
  4. M. Reddé, Mare nostrum. Les infrastructures, le dispositif et l’histoire de la marine militaire sous l’Empire romain, BEFAR 260, Rome, 1986 (www.persee.fr/issue/befar_0257-4101_1986_mon_260_1).
  5. C. G. Starr, The Influence of Sea Power on Ancient History, Oxford-New York, 1989 ; voir mon compte rendu dans JRA, 1989-2, p. 331-333.
  6. F. Richard, Imperium Maris. Recherches sur les aspects idéologiques et religieux de la thalassocratie dans le monde hellénistique et romain, thèse de doctorat d’état, oct. 1994, Université de Paris IV.
  7. M. Reddé, “La Rangordnung des marins”, in : Y. Le Bohec (éd.), La hiérarchie (Rangordnung) de l’armée romaine sous le Haut-Empire, Paris, 1995, p. 151-154.
  8. Voir par exemple H.C. Konen, Classis Germanica. Die römische Rheinflotte im 1.-33. Jahrhundert n. Chr., Pharos XV, St. Katharinen, 2000, p. 337-338.
  9. Sur l‘histoire de la piraterie antique, on peut voir désormais avec profit les analyses de P. de Souza, Piracy in the Graeco-Roman world, Cambridge, 1999 et “Rome‘s Contribution to the Development of Piracy”, in : R. L. Hohlfelder (éd.), The maritime world of Ancient Rome, Memoirs of the American Academia in Rome Supp. 6, Ann Arbor, 2008, p. 71-96. Voir aussi I.G. Mastrorosa (dir.), Latrocinium maris. Fenomenologia e repressione della piratería nell’esperienza romana e oltre, Rome, 2019. La part de la période impériale dans ces études est évidemment congrue.
  10. O. Blamangin, Crypte de la basilique Notre-Dame, Inrap Hauts-de-France, 2019 ; O. Blamangin, A. Démon, “Introduction. Gesoriacum-Bononia : un port commercial et militaire aux portes de la Britannia”, in : C. Hoët-van Cauwenberghe, A. Démon, O. Blamangin, Boulogne-sur-Mer antique entre terre et mer. Gesoriacum/Bononia, le port et son arrière-pays, Lille, 2020, p. 29-41. La base navale elle-même reste en revanche très mal cernée et les connaissances n’ont guère évolué depuis les quelques lignes que je lui avais consacrées dans Mare Nostrum.
  11.  Elles ont été publiées au fil de l’eau, principalement dans le Kölner Jahrbuch. On citera notamment le numéro 33-2003, ainsi que la bibliographie récapitulative de N. Hanel dans le n° 39-2006, p. 567-580.
  12. J. De Bruin, “Connectivity in the south-western part of the Netherlands during the Roman period (AD 0-350)”, Analecta praehistorica Leidensia, 43/44, 2012, p. 145-156 ; id.Border communities at the edge of the Roman Empire. Processes of change in the civitas Cananefatium, Amsterdam Archaeological Studies 28, 2019 ; M. Driessen, “Voorburg-Arentsburg: a Roman harbour with a British connection in the hinterland of the Limes”, in : N. Hogdson, P. Bidwell, J. Schatmann  (éd.), Roman Frontier Studies 2009. Proceedings of the XXI International Congress of Roman Frontier Studies (Limes Congress) held at Newcastle upon Tyne in August, Archaeopress Roman Archaeology 25, 2017, p. 579-585.
  13. Voir T. Sarnowski, “Black sea”, in : Y. Le Bohec (gén. ed.), G. Brizzi, E. Deschler-Erb, G. Greatrex, B. Rankov, M. Reddé, The Encyclopedia of the Roman Army, Chichester, 2015, I, p. 97-98 ; id., “Die Römer bei den Griechen auf der südlichen Krim. Neue Entdeckungen und Forschungen”, in : Z. Visy (éd.), Limes XIX. Proceedings of the XIXth International Congress of Roman Frontier Studies, Pécs, Hungary, September 2003, University of Pécs, 2005, p. 741-748 ; id., “Das Römische Heer im Norden des schwarzen Meeres”, Archeologia, 38, 1988 (1989), p. 61-98 ; O. Bounegru, M. Zahariade, Les Forces Navales du Bas Danube et de la Mer Noire aux Ier-VIe Siècles, Oxford, 1996.
  14. Voir supra n. 9 ; C. Schäfer (éd.), Connecting the Ancient World. Mediterranean Shipping, Maritime Networks and their Impact, Pharos 38, Rahden, 2016.
  15. Voir désormais, P. Arnaud, S. Keay (éd.), Roman port societies. The evidence of inscriptions, Cambridge University Press, 2020.
Posté le 23/12/2022
EAN html : 9782356134899
ISBN html : 978-2-35613-489-9
Publié le 23/12/2022
ISBN pdf : 978-2-35613-490-5
ISSN : 2827-1912
2 p.
Code CLIL : 4117; 3385
10.46608/basic3.9782356134899.2
licence CC by SA

Comment citer

Reddé, Michel, “Le rôle de la mer. Introduction”, in : Reddé, Michel, Legiones, provincias, classes… Morceaux choisis, Pessac, Ausonius éditions, collection B@sic 3, 2022, 13-16, [en ligne] https://una-editions.fr/le-role-de-la-mer-introduction [consulté le 21/11/2022].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • Première• La porte nord du camp C d'Alésia, sur la montagne de Bussy en 1994 (fouille Ph. Barral / J. Bénard) (cliché R. Goguey) ;
Quatrième• Le site de Douch, dans l'oasis de Khargeh (Égypte) (cliché M. Reddé, 2012)
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