Le livre 1 de Thucydide : une ταξισ homérique ?

Depuis les travaux de B. Hemmerdinger sur le redécoupage des œuvres classiques par les Alexandrins1, il est établi que la division en huit livres de La Guerre du Péloponnèse, qui n’était d’ailleurs pas le seul découpage attesté dans l’Antiquité2, est postérieure à Thucydide3. L’historien aurait fondé le découpage originel de son œuvre sur l’année (τὸ ἔτος), comme tend à le suggérer la formule “ainsi s’achevait la énième année de guerre racontée par Thucydide” (ὃν Θουκυδίδης ξυνέγραψεν), qui apparaît à la fin de quatorze des vingt années de guerre relatées en intégralité et que B. Hemmerdinger fut le premier à interpréter comme une signature4. Une telle reconstruction ne vaut évidemment que pour les livres 2 à 8 et ne peut s’appliquer au livre 1, livre singulier à maints égards. 

En effet, le premier livre se distingue des sept autres à la fois par son objet – l’exposé des causes de la guerre et non de la guerre en elle-même –, par sa composition – c’est le seul livre où les événements ne sont pas rapportés chronologiquement, par étés et par hivers – et par son unité formelle – le récit des causes à proprement parler, qui fait suite à l’Archéologie, étant encadré par deux phrases qui se répondent (Thc. 1.23.5-6) :

“Pour expliquer cette rupture, j’ai commencé par indiquer, en premier lieu, les motifs et les sources de différends (τὰς αἰτίας προύγραψα πρῶτον καὶ τὰςδιαφοράς), afin d’éviter qu’on ne se demande un jour d’où sortit, en Grèce, une guerre pareille. En fait, la cause la plus vraie est aussi la moins avouée (τὴν δὲἀληθεστάτην πρόφασιν, ἀφανεστάτην δὲ λόγῳ) : c’est à mon sens que les Athéniens, en s’accroissant, donnèrent de l’appréhension aux Lacédémoniens, les contraignant ainsi à la guerre. Mais les motifs donnés ouvertement par les deux peuples (αἱ δ’ ἐς τὸ φανερὸν λεγόμενα αἰτίαι), et qui les amenèrent à rompre le traité pour entrer en guerre (ἀφ’ὧν λύσαντες τὰς σπονδὰς ἐς τὸν πόλεμον κατέστησαν), sont les suivants.”

Et plus loin (Thc. 1.146) :

“Voilà quels furent les motifs de plainte et les différends (αἴτιαι δὲ αὖται καὶ διαφοραί) qui, pour les deux partis, intervinrent avant la guerre, et qui avaient pris naissance dès les affaires d’Épidamne et de Corcyre. Les relations n’en étaient pas, malgré tout, interrompues ; les gens passaient d’un pays à l’autre sans héraut, mais non sans défiance : en fait, le développement de la situation tendait à renverser les traités (σπονδῶν ξύνχυσις) et à fournir des causes de guerre (πρόφασις τοῦπολεμεῖν)5.”

Sans doute finalisé tardivement dans le travail de rédaction, le premier livre serait donc le seul à témoigner d’une unité formelle, d’une composition ou, pour le dire comme les Anciens, d’une οἰκονομία voulues et pensées par l’auteur. 

Plusieurs rhéteurs anciens ont qualifié cette οἰκονομία d’homérique, à l’instar de Marcellinus (Μαρκελλῖνος), notre principal biographe de Thucydide (Ve siècle de notre ère) : 

Ζηλωτὴς δὲ γέγονεν ὁ Θουκυδίδης εἰς μὲν τὴν οἰκονομίαν Ὁμήρου, Πινδάρου δὲ εἰς τὸ μεγαλοφυὲς καὶ ὑψηλὸν τοῦ χαρακτῆρος…6

“Thucydide s’est inspiré d’Homère pour la construction du récit et de Pindare pour la grandeur et la sublimité du style7…”

Le rhéteur est aussi affirmatif que laconique. Il n’est toutefois pas le seul à rapprocher Homère et Thucydide en parlant d’οἰκονομία. Un commentaire du livre 2, probablement rédigé au Ier siècle de notre ère et dont les fragments sont conservés à Oxford sous la cote P.Oxy. 8538, qualifie lui aussi cette οἰκονομία d’homérique dans le cadre d’une réfutation détaillée des critiques que Denys d’Halicarnasse formule sur la τάξις (le plan, l’organisation) du premier livre. Ce point de départ nous permettra d’envisager les différents contextes où, chez les rhéteurs antiques, tel ou tel aspect de l’οἰκονομία du livre 1 est qualifié d’homérique dans le but de faire apparaître, au terme de notre analyse, quelques pistes de réflexion sur la manière dont Thucydide conçoit lui-même l’art de la composition et de la construction du récit historique.

L’oikonomia thucydidéenne : regards croisés de Denys d’Halicarnasse et du rhéteur anonyme d’Oxyrhynchus

Le Thucydide, à l’instar de la comparaison entre Hérodote et Thucydide conservée dans la Lettre à Pompée Géminos, s’articule en deux temps : Denys d’Halicarnasse considère d’abord le πραγματικόν – que G. Aujac traduit tant bien que mal par “le fond” – puis ce qui relève du λεκτικὸν – la forme et plus précisément le style (ἡ λέξις). L’οἰκονομία relève du πραγματικόν. Denys la subdivise en trois parties (διαίρεσις, τάξις et ἐξεργασίαι)9 et formule, sur chacune d’elles, un certain nombre de critiques. S’il n’est jamais question du livre 1 dans les développements qui touchent à la division du récit (διαίρεσις) et aux ἐξεργασίαι10, ceux qui portent sur la τάξις, en revanche, se focalisent essentiellement sur ce livre inaugural dont le rhéteur désapprouve le plan d’ensemble (Dion. H., Th., 10.1-3) :

“L’ordonnance de la matière (τὴν τάξιν) aussi lui vaut des critiques : on reproche à Thucydide de n’avoir pas commencé son histoire où il fallait et de ne pas non plus lui avoir donné une fin appropriée ; l’essentiel d’une bonne économie (οἰκονομίας ἀγαθῆς), soutiennent ces censeurs, consiste à prendre pour début ce qui ne saurait avoir de préalable, et à donner à l’ouvrage une conclusion à laquelle on n’ait rien à ajouter ; or Thucydide n’aurait accordé ni à l’un ni à l’autre de ces points l’attention adéquate. Il est vrai que l’historien leur fournit de lui-même le bâton pour se faire battre. Après avoir souligné en effet l’énorme supériorité de la guerre du Péloponnèse sur toutes les guerres antérieures, aussi bien par la durée du conflit que pour l’accumulation fortuite des malheurs, il consacre la fin de son Introduction à l’exposé des causes qui sont à l’origine du conflit. Il en suppose deux : l’une, la cause vraie, qu’on se garde de dire au grand jour, est la croissance de la cité d’Athènes ; l’autre, fictive, forgée de toutes pièces par les Lacédémoniens, est le contingent expédié par Athènes à ses alliés de Corcyre contre les Corinthiens. Or, dans la narration, il commence non par la cause vraie ou celle qu’il croit telle, mais par l’autre (…)11.”

Le livre 1, on le sait, s’ouvre sur un proème (l’Archéologie) qui se clôt sur l’énoncé des causes de la guerre entre Sparte et Athènes. Le récit de ces causes débute ensuite par la crise d’Épidamne qui oppose Corcyréens et Corinthiens à Athènes. Le récit de l’affaire de Potidée lui fait suite. Ces deux événements représentent les causes “alléguées” du conflit et non sa “vraie cause” (τῆς ἀληθοῦς αἰτίας)12, qui sera présentée dans la Pentékontaétie, une longue analepse couvrant les années 479 à 435 a.C. dont le but est de faire comprendre au lecteur les appréhensions des Péloponnésiens à l’égard de la puissance athénienne à l’issue du premier débat de Sparte. Ce n’est qu’ensuite que Thucydide rattrape la narration principale et achève son exposé des causes sur un récit des dernières négociations entre les deux partis. Denys d’Halicarnasse reproche à Thucydide de ne pas avoir commencé par la Pentékontaétie (la cause vraie, qui est aussi chronologiquement première), mais par les causes “alléguées” (qui sont fausses et chronologiquement secondes).

On trouve mention de ce développement sur la τάξις du livre 1 au début du commentaire du livre 2 que transmet le P. Oxy. 85313, sous le lemme [γέγραπ]ται δ’ [ἑξῆ]ς ὡ[ς ἕ]καστα ἐγίγνε[το] κατ̣[ὰ] θέρος καὶ χε[ι]μῶνα (“Les événements ont été rapportés dans l’ordre où ils se sont produits, par été et par hiver”)14. Le résumé est suivi d’une réfutation point par point : 

Πρὸς δὲ τὸ [τὴν ἀρχὴ]ν τῆ[ς ἱστορί]ας μὴ ἀπὸ τῆς τῶ[ν Ἀθ]ηνα[ί]ων αὐξήσεως πεποιῆσθαι τὸν [Θ]ουκυδίδην, ἥνπερ φησὶν ἀληθεστέραν 
αἰτίαν εἶναι τοῦπολέμου, πρῶτον μὲν ῥητέον ὡς οὐκ ἔμελλε τὸν Πελοποννησιακὸν προθ[έ]μενος συγγράφειν πόλεμον πλείους πολέμους 
ἀπὸ τῶν Περσικῶν αὐτῶν σχεδὸν ἀφ’ ὧν πρώτων ηὐξήθησαν Ἀθηναῖοι ἐπεισάγειν ἐν προσθήκης μέρει· ἔξω γὰρ τέλεον τῆς ὑποθέσεως 
ἐγίνετο. ἔπειτ’ ἐνθυμητέον ὅτι πᾶς συγγραφεὺς ὀφείλει τὰςφανερὰς καὶ θρυλ[ο]υμένας αἰτίας τῶν πραγμάτων ἐν πρώτοις ἀκριβῶς 
ἀφηγεῖσθαι, εἰ δέ τινων ἀφανεστέρων ὑπονοεῖ τοῦτο ἐπι . . . . . σθαι. ὁ δ[ὲ . . . . . . . . . . . . . . τοι κατ . . . . . . . . . . . . . καὶ πε . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ἀνὰ μέσ[ον] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ὁμηρικ[ῶς . . . . . . . . . . . χων α . . . . . . . . . . . . . . . . [ἐ]πιεικῆ . . . . . συκοφ[αντ . . . .

“Quant à ce que Thucydide n’a pas fait commencer son récit historique à partir de l’essor athénien, qu’il déclare pourtant être la cause la plus vraie de la guerre, il faut d’abord dire qu’en se proposant de mettre par écrit la guerre du Péloponnèse, il n’allait pas ajouter plus de guerres <qu’il ne fallait> en prenant les guerres médiques pour point de départ – lesquelles marquent, pour ainsi dire, les débuts de l’essor athénien – dans une séquence qui constitue un complément. C’était complètement en dehors du sujet. Il faut ensuite garder à l’esprit que tout historien a le devoir d’exposer en premier et avec précision les causes des événements qui sont évidentes et sans cesse répétées, et s’il en suspecte d’autres plus secrètes, [de les exposer ensuite]. … au milieu … à la manière d’Homère … convenable … accus…”

Quel qu’en ait été l’auteur15, la démonstration se fonde sur trois arguments dont seuls les deux premiers ont été intégralement conservés. Le troisième, malheureusement très lacunaire, contient néanmoins l’adverbe Ὁμηρικ[ῶς], sur lequel nous reviendrons après avoir examiné la nature des deux premiers arguments, qui posent le cadre dans lequel la référence homérique doit se comprendre.

Le premier élément de la réfutation repose sur une définition strictement chronologique du sujet (ὑπόθεσις) de l’Histoire. Pour le rhéteur anonyme, toute la période qui précède la crise d’Épidamne (436 a.C.) est en dehors du sujet (i.e. la guerre du Péloponnèse) au sens où elle n’entre pas dans les bornes chronologiques du conflit que l’historien s’est fait mission de relater. La Pentekontaétie n’est donc pour lui qu’une addition (προσθήκη) visant à proposer une série de remarques complémentaires. Ce n’est qu’une sorte d’addendum, raison pour laquelle cette séquence narrative n’a pas sa place au début du récit. Une telle vision des choses est incompatible avec la pensée dionysienne. Puisque la Pentékontaétie contient l’exposé de la cause “la plus vraie”, elle fait intégralement partie, pour Denys d’Halicarnasse, de l’ὑπόθεσις de l’Histoire. Il n’est pas impossible que l’auteur du commentaire cherche ici à piéger Denys d’Halicarnasse dans les paradoxes de sa propre pensée. Denys, en effet, salue, à plusieurs reprises, la décision qu’a prise Thucydide de ne raconter qu’une seule guerre (εἷς πόλεμος). Dans le Thucydide, c’est même l’une des qualités qu’il verse au compte de l’historien16 et s’il formule des critiques, comme dans la Lettre à Pompée Géminos, ce n’est pas le choix d’une guerre unique mais celui d’une guerre malheureuse qu’il condamne17. Si Denys, comme il le prétend, approuve le choix du sujet de Thucydide (i.e. celui d’une guerre unique), il ne peut donc pas – sauf à se contredire – lui reprocher de ne pas avoir commencé par autre chose que le début effectif de cette guerre. Le sujet n’aurait plus été celui d’une guerre unique, mais celui de guerres multiples (cf. l’opposition des expressions τὸν Πελοποννησιακὸν πόλεμον et πλείους πολέμους)18.

Le second point de la réfutation est une réaction franche à la conception dionysienne de la causalité, qui fait du respect de la chronologie (i.e. l’ordre des causes) une exigence de la nature (φύσις)19 :

Denys d’Halicarnasse, Thucydide, 10.11 

Ἐχρῆν δὲ αὐτὸν ἀρξάμενον τὰς αἰτίας τοῦ πολέμου ζητεῖν πρῶτον ἀποδοῦναι τὴν ἀληθῆ καὶ ἑαυτῷ δοκοῦσαν. ἥ τε γὰρ φύσις ἀπῄτει τὰ πρότερα τῶν ὑστέρων ἄρχειν καὶ τἀληθῆ πρὸ τῶν ψευδῶν λέγεσθαι, ἥ τε τῆς διηγήσεως εἰσβολὴ κρείττων ἂν ἐγίνετο μακρῷ, τοιαύτης οἰκονομίας τυχοῦσα.“

Thucydide aurait dû, en commençant cette enquête sur les causes de la guerre, présenter en premier la cause vraie, ou celle qu’il croit telle ; c’est une exigence de la nature que l’antérieur précède le postérieur, et que le vrai soit énoncé avant le faux ; d’ailleurs la narration aurait une bien meilleure entrée en matières, et de loin, si l’économie en avait été de ce type20.”

Comm. Thc. 2.1c (P. Oxy. 853)

ἔπειτ’ ἐνθυμητέον ὅτι πᾶς συγγρα-φεὺς ὀφείλειτὰς φανερὰς καὶ θρυλ[ο]υμένας αἰτίας τῶνπραγμάτων ἐν πρώτοις ἀκριβῶς ἀφηγεῖσθαι, εἰδέ τινων ἀφανεστέρων ὑπονοεῖ τοῦτο ἐπι . . . . σθαι.

“Il faut ensuite avoir à l’esprit que tout historien a le devoir d’exposer en premier et avec précision les causes des événements qui sont évidentes et sans cesse répétées, et s’il en suspecte d’autres plus secrètes, [de les exposer ensuite].”

Derrière ces deux conceptions de la τάξις se cachent en réalité deux visions antinomiques du rôle de l’historien, que l’on peut synthétiser comme suit :

Tableau Pulice

Pour Denys d’Halicarnasse, de même que l’antérieur doit précéder le postérieur de façon à reproduire l’ordre naturel des causes, de même le vrai doit précéder le faux. Si donc le récit des causes de la guerre du Péloponnèse aurait dû commencer par la Pentékontaétie, c’est à la fois parce qu’elle rapporte des événements antérieurs à la crise d’Épidamne et parce qu’elle relate la vraie cause du conflit. Contre cet ordo naturalis, l’auteur du commentaire plaide en faveur d’un ordo artificialis qui confère à l’historien une responsabilité herméneutique majeure. En effet, il est de son devoir de respecter une hiérarchie des causes fondée sur la dichotomie φανερός/ἀφανής (“visible/invisible” ; “évident/caché”). À la description chronologique des faits, on privilégie donc ici une progression dialectique reposant sur leur analyse raisonnée21. Cette distinction entre un ordre naturel, d’une part, et un ordre artificiel, d’autre part, est bien attestée dans les textes rhétoriques22. On voit ici qu’elle trahit, en définitive, deux approches opposées de l’historiographie. Sans doute faut-il voir dans l’auteur anonyme du P. Oxy. 853 l’un de ces individus contre lesquels Denys d’Halicarnasse cherchait à se prémunir au début du Thucydide, ces rhéteurs qui faisaient de Thucydide le “modèle même de la narration historique” (κανόνα τῆς ἱστορικῆς πραγματείας)23.

Dispositio homerica et ἀνατροφὴ τῆς τάξεως

Abordons à présent le troisième argument que le rhéteur anonyme mobilise pour défendre le plan d’ensemble du livre 1. Seules les premières lettres des huit dernières lignes du texte ont été conservées. Autant dire que le propos est, dans son ensemble, très difficile à reconstruire. L’adverbe Ὁμηρικ[ῶς] et l’expression ἀνὰ μέσ[ον] – les deux seules restitutions à peu près sûres – incitent néanmoins à penser que l’auteur effectuait une comparaison avec la τάξις des épopées homériques. La question est donc de savoir quelle conception de la τάξις est susceptible de se cacher derrière la référence à Homère. 

En 1908, J. Sandys24 y voit une référence à un principe d’organisation du récit (τάξις) qui porte, chez Quintilien, le nom de dispositio Homerica. Elle consiste à agencer les arguments d’un discours en sorte que les plus forts se trouvent au début et à la fin du discours et les plus faibles au milieu :

Quaesitum etiam, potentissima argumenta primo ne ponenda sint loco, ut occupent animos, an summo, ut inde dimittant, an partita primo summo que, ut Homerica dispositione in medio sint infirma et a uicinis crescant. Quae, prout ratio causae cuiusque postulabit, ordinabuntur, uno, ut ego censeo, excepto, ne a potentissimis ad leuissima decrescat oratio.

“On a posé aussi la question de savoir si les arguments les plus puissants doivent être placés au commencement, pour prendre possession des esprits, ou, à la fin, pour les laisser aller avec cette impression, ou partie au commencement, partie à la fin, en adoptant la disposition homérique, chez qui les éléments faibles sont placés au centre pour tirer de leur entourage un surcroît de courage. On suivra l’ordre méthodique qu’exige l’intérêt de chaque cause, sauf qu’il ne faut pas, à mon sens, une progression descendante allant des arguments les plus forts aux arguments les plus faibles25.”

J. Cousin y voit une allusion probable à un passage du chant 4 de l’Iliade où le poète décrit les préparatifs militaires d’Agamemnon alors que les armées achéenne et troyenne se préparent à engager le combat : 

ἱππῆας μὲν πρῶτα σὺν ἵπποισιν καὶ ὄχεσφι,
πεζοὺς δ᾽ ἐξόπιθε στῆσεν πολέας τε καὶ ἐσθλοὺς 
ἕρκος ἔμεν πολέμοιο· κακοὺς δ᾽ ἐς μέσσον ἔλασσεν,
ὄφρα καὶ οὐκ ἐθέλων τις ἀναγκαίῃ πολεμίζοι.

“En tête il a placé ses meneurs de chars, avec leurs chevaux et leurs chars ;
en arrière, ses gens de pied, braves et nombreux 
pour lui, ils doivent être le rempart du combat. Il a poussé les pleutres au centre,
afin que, même à contre-cœur, chacun soit forcé de se battre26.”

Il est certain, en tout cas, que Quintilien propose ici une analogie avec un exemple de τάξις militaire (l’ordre de bataille). Les infirma qu’il évoque sont les κακούς d’Homère. L’agencement des arguments qu’il préconise est attesté dans les traités rhétoriques latins antérieurs – Rhétorique à Hérennius, Orator et De Oratore 27, mais Quintilien est, semble-t-il, le premier (et le seul) à faire cette comparaison avec Homère. C’est la raison pour laquelle je n’exclurais pas totalement l’idée d’une métaphore de son cru. 

Si l’hypothèse de J. Sandys est évidemment séduisante, elle pose au moins deux problèmes. D’abord, la τάξις qui est ici décrite n’est homérique que par métaphore : Quintilien ne décrit absolument pas la façon dont Homère construit sa narration et organise les épisodes. De plus, appliquer une telle conception de la τάξις au livre 1 revient à faire dire au rhéteur anonyme du papyrus que la Pentékontaétie est une séquence moins importante que le reste28. Or, même s’il considère que le récit de l’essor athénien est une addition de Thucydide (προσθήκη) qui n’entre pas dans les bornes de son sujet (ἔξω τῆς ὑποθέσεως), il reconnaît aussi qu’il s’agit de la cause la plus vraie et la plus cachée de la guerre. C’est donc qu’il est conscient de l’importance majeure que revêt la Pentékontaétie dans l’économie du livre 1. C’est la raison pour laquelle il paraît plus raisonnable d’écarter l’hypothèse de J. Sandys et de voir dans le P.Oxy. 853 une allusion au premier cas de ce que le rhéteur Aélius Théon appelle l’ἀναστροφὴ τῆς τάξεως (le “bouleversement de la taxis”), de ἀναστρέφω (“mettre sens dessus dessous” mais aussi “revenir sur ses pas”), dont Homère et Thucydide sont précisément, d’après lui, les représentants les plus exemplaires :

τὴν δὲ ἀναστροφὴν τῆς τάξεως πενταχῶς ποιησόμεθα· καὶ γὰρ ἀπὸ τῶν μέσων ἐστὶν ἀρξάμενον ἐπὶ τὴν ἀρχὴν ἀναδραμεῖν, 
εἶτα ἐπὶ τὰ τελευταῖα καταντῆσαι, ὅπερ ἐν Ὀδυσσείᾳ Ὅμηρος πεποίηκεν· ἤρξατο μὲν γὰρ ἀπὸ τῶν χρόνων, καθ’ οὓς Ὀδυσσεὺς 
ἦν παρὰ Καλυψοῖ, εἶτα ἀνέδραμεν ἐπὶ τὴν ἀρχὴν μετά τινοςοἰκονομίας γλαφυρᾶς· ἐποίει γὰρ τὸν Ὀδυσσέα τοῖς Φαίαξι τὰ καθ’ 
ἑαυτὸν διηγούμενον· εἶτα συνάψας τὴν λοιπὴν διήγησιν ἔληξεν εἰς τὰ τελευταῖα, μέχρι τοὺςμνηστῆρας απέκτεινεν Ὀδυσσεὺς καὶ 
πρὸς τοὺς γονέας αὐτῶν φιλίαν ἐποιήσατο. καὶ Θουκυδίδης δὲ ἀπὸ τῶν περὶ Ἐπίδαμνον ἀρξάμενος ἀνέδραμεν ἐπὶ τὴνΠεντηκονταετίαν, 
ἔπειτα κατῆλθεν ἐπὶ τὸν Πελοποννησιακὸν πόλεμον.

“Le bouleversement de l’ordre se fera de cinq façons. Nous pouvons en effet commencer au milieu, remonter de là au début, puis aller jusqu’à la fin, comme l’a fait Homère dans l’Odyssée : il a commencé à l’époque du séjour d’Ulysse chez Calypso, après quoi il est remonté au début, non sans quelque raffinement dans la démarche, puisqu’il a imaginé Ulysse faisant aux Phéaciens le récit de ses propres aventures ; puis il a enchaîné la suite du récit, qu’il a conduit jusqu’à son terme, jusqu’à ce qu’Ulysse ait tué les prétendants et se soit réconcilié avec leurs parents. Thucydide de même a commencé par l’affaire d’Épidamne, puis, par un retour en arrière, il est passé à la Pentekontaétie, pour venir ensuite à la guerre du Péloponnèse29.”

Contrairement à ce que fait Quintilien, Aélius Théon parle bien ici de τάξις homérique au sens rhétorique du terme, dans la mesure où il compare l’organisation globale du livre 1 avec celle de l’Odyssée. Dans ce type de τάξις, l’art du poète ou du prosateur – Théon parle d’οἰκονομία γλαφυρά – consiste précisément à ne pas faire coïncider le début du récit avec le début chronologique de l’histoire. Or, il est justement question du respect ou non de la chronologie dans la controverse qui oppose le rhéteur anonyme du P. Oxy. 853 à Denys d’Halicarnasse (cf. le second argument). C’est pourquoi il me paraît plus vraisemblable de supposer que le rhéteur a usé de l’adverbe Ὁμηρικῶς dans le cadre d’une référence à ce type de τάξις. En plus d’être plus cohérente avec le contexte immédiat de la refutatio, la comparaison avec Homère, le modèle des modèles, ne peut que valoriser l’art de Thucydide et en souligner le haut degré de perfection30.

Si la τάξις du livre 1 (et donc l’οἰκονομία) de Thucydide peut être qualifiée d’homérique par Marcellinus et le rhéteur anonyme du P. Oxy. 853, c’est donc, semble-t-il, au sens où elle repose sur le principe de l’ἀναστροφὴ τῆς τάξεως, telle qu’Aélius Théon la décrit dans le cas présent. Il s’agit maintenant de le démontrer.

La composition annulaire du livre 1 : une oikonomia homérique

Si l’ἀναστροφὴ τῆς τάξεως que décrit Aélius Théon se caractérise par un début in medias res temporairement interrompu par une longue analepse, elle implique aussi, dans sa définition, un agencement en miroir des séquences narratives du récit de part et d’autre de cette analepse centrale31. Les modernes ont pris l’habitude d’appeler cette construction en symétrie de part et d’autre d’un centre – un schéma A-B-A – “construction en chiasme” ou encore “composition annulaire”. Plusieurs travaux ont démontré que ce principe de composition était attesté, à différentes échelles, dans les épopées homériques32. S. Bertman a d’ailleurs démontré que l’ἀναστροφὴ τῆς τάξεως qui, d’après Théon, caractérise la composition de l’Odyssée était formellement réalisée au moyen d’une composition annulaire33. Or, depuis les travaux de W. Connor et J. Ellis, qui ont démontré que plusieurs sections de l’Histoire (l’Archéologie notamment) étaient entièrement construites en anneaux enchâssés perceptibles au moyen de reprises lexicales précises34, il n’est plus possible de nier que Thucydide sait mettre à profit ce type tout particulier d’agencement du récit, que les épopées inaugurent, pour nous, dans le domaine grec. Il apparaît d’ailleurs que le récit des causes de la guerre (Thc., 1.24-146) met en œuvre, comme dans l’Odyssée, une ἀναστροφὴ τῆς τάξεως fondée sur le principe de la composition annulaire, où les différentes séquences narratives sont disposées de façon symétrique les unes par rapport aux autres. Au cœur de cette composition, l’historien a placé une information qui lui semblait d’une importance cruciale : l’ἀληθεστάτη πρόφασις, la véritable cause de la guerre entre Sparte et Athènes.

Pour le démontrer, il est utile de rappeler quels sont les critères définitionnels de la composition annulaire. M. Douglas en identifie sept35 : elle débute par une section introductive qui pose le sujet en donnant le plan du développement à suivre (1) ; à cette introduction répond, à la fin, quelques mots de clôture (2) ; le texte est réparti en deux moitiés qui ne sont pas nécessairement égales, la seconde étant souvent plus brève (3) ; ces deux moitiés se répondent au moyen de reprises lexicales, thématiques et/ou situationnelles (4) ; les différentes séquences narratives sont clairement délimitées par des formules qui en indiquent à la fois le début et la fin (5)36 les différentes séquences se répartissent en chiasme autour d’une séquence centrale où se trouve généralement une information ou un événement d’une importance capitale (6) ; on constate enfin la présence de compositions annulaires secondaires au sein des séquences narratives qui constituent la composition principale (7). 

Si on relit maintenant le récit des causes de la guerre (Thc. 1.24-146) à la lumière de cette définition, force est de constater qu’il en vérifie chaque élément37. Les échos lexicaux entre les derniers mots de l’Archéologie (1.23.5-6) et la clôture du livre 1 (1.146) ont déjà été relevés au début de cet article : on rappellera notamment la reprise de l’expression αἴτιαι καὶ διαφοραί et celle du mot πρόφασις, qui a toutefois un sens légèrement différent à la fin du texte (nous y reviendrons). Ces échos indiquent le début et la fin de cette macro-séquence narrative qui suit le proème et occupe l’essentiel du premier livre. On a donc bien une introduction et une conclusion en miroir (critères 1 et 2). 

Le récit est divisé en deux moitiés qui se répondent et dont les bornes sont clairement identifiables au moyen de reprises lexicales (critères 3, 4 et 5). La première moitié s’ouvre sur la crise d’Épidamne (1.24) et s’achève à l’issue du premier débat de Sparte (1.88). Les bornes de ce premier temps sont claires puisque la fin du chapitre 88 fait écho aux lignes qui précèdent immédiatement le début du récit (1.23.6). Comme il arrive souvent, la seconde moitié est beaucoup plus ramassée que la première (seulement deux discours au lieu de six). Elle commence après la Pentékontaétie et se déploie jusqu’à la fin du livre. Le nom πρόφασις, qui apparaît à la fin de cette digression (1.118.3) et dans la clôture du récit (1.146), délimite cette seconde partie. Le terme est ici employé avec son sens ordinaire de “prétexte” contrairement à son emploi dans l’Archéologie (1.23.6) où il signifie “cause”. Il n’est pas impossible que Thucydide joue ici sur les mots. En effet, une fois que la vraie cause a été dévoilée, l’historien peut sans hésitation qualifier de “prétextes” la suite des négociations entre Sparte et Athènes, révélant ainsi le caractère illusoire et factice des raisons invoquées par les belligérants. De fait, lorsqu’il évoque la souillure de Cylon ou celle d’Athéna Chalkoikos, l’historien se garde bien d’employer le terme αἰτία mais parle d’ἐγκλήματα (1.126). De nombreuses reprises lexicales relient la seconde moitié à la première, les faisant continuellement se répondre. Nous en signalons une : la reprise, au début du second débat de Sparte (1.118.3), des paroles qui, dans la première moitié du récit, ouvraient la première assemblée péloponnésienne (1.67).

Ces deux parties sont construites en symétrie de part et d’autre d’une séquence centrale (critère 6). La première s’ouvre sur le récit des αἴτιαι (A) auquel succède un long débat, à Sparte, sur l’opportunité de déclarer la guerre aux Athéniens (B). La seconde débute, quant à elle, par une seconde réunion, une fois encore à Sparte (B’), auquel fait suite une série de griefs (A’). La position centrale de la Pentékontaétie au sein de cet ensemble est on ne peut plus évidente. L’information qu’elle contient est d’une importance cruciale puisque c’est in fine la crainte des Lacédémoniens qui fera basculer le récit vers sa résolution.

Rappelons enfin qu’un certain nombre de compositions annulaires secondaires ont été signalées par R. Katičič et, plus récemment, par S. Hornblower38 (critère 7). Le lecteur est invité à se reporter à leurs travaux.

Si une analyse détaillée de la composition du livre 1 nous entrainerait trop loin, nous souhaitons néanmoins souligner à quel point la τάξις de ce récit met en évidence le rôle déterminant qu’a joué la montée en puissance d’Athènes dans le déclenchement des hostilités. Placée au cœur du récit, la Pentékontaétie arrive comme une révélation qui permet au lecteur de voir sous leur vrai jour les dernières négociations entre Sparte et Athènes et de comprendre comment et pourquoi les Corinthiens ont réussi, en définitive, à faire de leur contentieux personnel avec Athènes un conflit général mettant aux prises les deux plus grandes coalitions du monde grec : Athènes et la ligue de Délos, d’une part, Sparte et la ligue du Péloponnèse, d’autre part. L’ἀναστροφὴ τῆς τάξεως vise alors à traduire ce basculement dont “la vraie cause” est le pivot, la raison structurelle si l’on peut dire, alors que les αἴτιαι (la crise d’Épidamne et celle de Potidée) en sont les causes immédiates, les causes conjoncturelles. Aussi la technique homérique est-elle devenue, sous la plume de Thucydide, l’outil d’une méthodologie historiographique au service de l’herméneutique. Si les αἴτιαι précèdent la Pentékontaétie, c’est parce que Thucydide veut nous faire comprendre que la guerre entre Sparte et Athènes est la fille d’un conflit initial entre Athènes et Corinthe39. Et si la Pentékontaétie n’arrive pas avant que ce premier point n’ait été établi, c’est à la fois pour nous montrer que les raisons de Sparte ne sont pas celles de Corinthe et souligner le caractère factice des négociations lacédémoniennes avec Athènes.

Conclusion

Il semble donc que nous soyons parvenu à dépasser le laconisme de Marcellinus et les lacunes du papyrus d’Oxyrhynque n°853. Selon toute vraisemblance, ces rhéteurs, qui admiraient Thucydide et voyaient en lui un modèle d’excellence, se rattachent à une tradition rhétorique dont les Progymnasmata d’Aélius Théon se font encore l’écho. Elle voyait dans l’οἰκονομία du livre 1, une ἀναστροφὴ τῆς τάξεως dont l’Odyssée leur avait fourni le prototype. Cette ordonnance de la matière narrative n’est pas chronologique et fait intervenir une analepse à un moment où le récit est déjà bien engagé. Formellement, elle se traduit par un agencement symétrique des séquences narratives. Il y a donc ἀναστροφή à plus d’un titre : bouleversement de la chronologie, retour en arrière (analepse) mais aussi retour vers le début du récit. Le livre 1 de Thucydide est ainsi construit autour de deux compositions annulaires : l’Archéologie (1.1-23), comme l’a montré J. Ellis40, et l’exposé des causes de la guerre (1.24-146), comme nous pensons l’avoir suffisamment démontré. Mais Thucydide n’y a pas recours par simple mimétisme à l’égard d’Homère : l’ἀναστροφὴ τῆς τάξεως est, au contraire mise au service de la démonstration et construit du sens. Elle est donc un outil à part entière au service de l’herméneutique41.

APPENDICE

Le récit des causes de la guerre (I, 23-146) : une structure annulaire

Appendice

Notes

  1. Hemmerdinger 1948 ; Hemmerdinger 1951 ; Hemmerdinger 1955 ; Hemmerdinger 1963. Les travaux de B. Hemmerdinger sont notamment à l’origine des thèses développées par L. Canfora sur l’histoire du texte de Thucydide (cf. Canfora 1970 ; Canfora 1977 ; Canfora 1997). Irigoin 1997, 127‑128, propose quant à lui de faire remonter le découpage en huit livres au IVe s. a.C. Pour une introduction récente à la question de la division en livres des auteurs classiques, voir Higbie 2010 (avec bibliographie).
  2. Denys d’Halicarnasse (Dion. H., Th., 41.3) semble avoir connu un découpage où le dialogue entre Méliens et Athéniens (Thc., 5.84-116) et la soi-disant “deuxième préface” (Thc., 5.26) se trouvaient dans deux livres différents. Outre la division traditionnelle en huit livres, les scholies font état d’une division en treize livres dans laquelle l’actuel livre 1 aurait été réparti en deux livres (Hude1927, 287, l.6-16 ; sur cette division, voir Luzzatto 1993). Il semblerait aussi que le “Thucydide d’Apellicon” rapporté d’Athènes par Sylla allait jusqu’en 404 a.C. Il se serait agi d’un Thucydide “complet”, c’est-à-dire un Thucydide augmenté des deux premiers livres des Helléniques de Xénophon (cf. Fromentin 2017, 340). Il n’est pas non plus impossible, comme le suggère encore V. Fromentin (2017, 340), que la division primitive (quelle qu’elle ait été) ait continué à circuler après la constitution de l’édition alexandrine en huit livres. 
  3. Le cas de l’historien n’est en rien isolé : le même constat s’impose pour les Éléments d’Euclide (cf. Hemmerdinger 1951 ; Hemmerdinger 1963) et pour L’Enquête d’Hérodote (où les renvois internes ne recoupent pas la division en livres. Cf. Legrand 1932 ; Hemmerdinger 1951 ; Cagnazzi 1975 ; Irigoin 1997, 127‑128). La thèse de Baldwin 1984, qui défend l’authenticité de la division en neuf livres, demeure isolée.
  4. Hemmerdinger 1955, 18. La formule connaît quelques variations dans sa formulation. Elle est absente dans l’intégralité du livre cinq (années 10 à 15, soit la période allant de 422-421 à 417-416 a.C.), ce qu’on a pu interpréter comme le signe d’un relatif inachèvement du cinquième livre voire comme l’indice d’un remaniement de la part d’un éditeur ou continuateur postérieur, que L. Canfora identifie comme étant Xénophon (Canfora 1970, 83-105, et surtout 83-86).
  5. Les traductions de Thucydide sont, sauf indication contraire, celles de J. de Romilly (CUF, 1953-1972).
  6. Marcellinus, 35. Voir aussi Marcellinus, 37. L. Canfora voit dans cette mention de l’οἰκονομία une allusion à la division en livres de l’Histoire, mais cette hypothèse semble se fonder sur une interprétation très discutable des sources mobilisées (Canfora 1970, 20-23). La définition qu’en donne Denys d’Halicarnasse dans le Thucydide (9.1) nous paraît plus légitime : ἃ δ᾽ ἐλλιπέστερον κατεσκεύασε καὶ ἐφ᾽ οἷς ἐγκαλοῦσιν αὐτῷ τινες, περὶ τὸ τεχνικώτερον μέρος ἐστὶ τοῦ πραγματικοῦ, τὸ λεγόμενον μὲν οἰκονομικόν, (…). Ταῦτα δὲ ἐστὶ τὰ περὶ τὴν διαίρεσιν καὶ τὰ περὶ τὴν τάξιν καὶ τὰ περὶ τὰς ἐξεργασίας (“Un défaut assez sérieux, dans la construction de son ouvrage, et qui lui vaut des critiques, touche, toujours en ce qui concerne le fond, à une partie plus technique, celle qu’on appelle l’économie de la matière, (…). Elle comprend la division, l’ordonnance et la mise en forme.” Trad. G. Aujac). Or, dans tout le développement que Denys consacre à l’οἰκονομία thucydidéenne, la question de la division en livres n’est jamais abordée (seule la division par étés et par hivers est envisagée).
  7. Sauf mention contraire, les traductions de Thucydide sont de l’auteur de l’article, à partir de l’édition de L. Piccirilli (1985).
  8. Grenfell & Hunt, éd. 1908, 107‑149 ; MP3 1536 ; TM 62878 (www.trismegistos.org/text/62878).
  9. Dion. H., Th., 9.1.
  10. S’agissant de la division (διαίρεσις), Denys reproche à l’historien le choix d’un plan chronologique fondé sur la succession des étés et des hivers, qui, en morcelant démesurément le récit, lui ôte, selon lui, toute espèce de clarté. Concernant les ἐξεργασίαι, il reproche à Thucydide de ne pas suffisamment développer certains passages et, au contraire, d’insister trop sur d’autres.
  11. La traduction est de G. Aujac (CUF, 1991).
  12. Dion. H., Th., 10.4.
  13. Le P. Oxy. 853 est désigné par le sigle Π8 dans la nomenclature traditionnelle des papyri de Thucydide.
  14. Thc. 2.1.
  15. Le papyrus ne donne pas le titre du commentaire et ne transmet pas non plus le nom de son auteur. De plus, le rhéteur qui réfute ici Denys d’Halicarnasse n’est pas nécessairement l’auteur du commentaire qui, en maints endroits, semble avoir compilé des sources différentes.
  16. Dion. H., Th., 6.4.
  17. Dion. H., Pomp., 3.3-4 : ὁ δὲ Θουκυδίδης πόλεμον ἕνα γράφει, καὶ τοῦτον οὔτε καλὸν οὔτε εὐτυχῆ· ὃς μάλιστα μὲν ὤφειλε μὴ γενέσθαι, εἰ δὲ μή, σιωπῇ καὶ λήθῃ παραδοθεὶς ὑπὸ τῶν ἐπιγιγνομένων ἠγνοῆσθαι (“Thucydide raconte une guerre unique, qui n’est ni belle ni heureuse, une guerre qui n’aurait jamais dû éclater, ou du moins qu’il fallait abandonner au silence ou à l’oubli, et laisser à jamais ignorée des générations à venir.” Trad. G. Aujac modifiée). Il faut se souvenir que, pour Denys, le sujet doit être à la fois beau et susceptible de plaire au lecteur (cf. Pomp., 3.2).
  18. Cette première remarque répond peut-être aussi tacitement à une autre critique du rhéteur, formulée dans un autre passage de la Lettre à Pompée Géminos (3.9) où Denys reproche à Thucydide de ne pas avoir développé davantage le récit de l’essor athénien. Dans le Thucydide aussi (10.4), Denys laisse entendre que la Pentékontaétie n’est pas assez développée.
  19. Voir, sur ce point précis, Fromentin 2008. Sur la φύσις dans le Περὶ συνθέσεως, cf. Jonge 2008, 251 : “on the one hand, nature corresponds to the artless and the usual. On the other hand (…) nature corresponds to the rules of logic”.
  20. Dion. H., Th., 11.1 (trad. G. Aujac).
  21. Il n’est pas impossible que Théopompe ait aussi mis en œuvre une τάξις fondée sur la dichotomie φανερόν/ἀφανές, comme pourrait le suggérer un passage de la Lettre à Pompée Géminos (6.7-9).
  22. Cf. Jonge 2008, 253 : “The idea that there is one particular order that is natural (φυσικός, naturalis) occurs in both grammatical and rhetorical discussions of τάξις (ordo), on all the levels mentioned. In rhetoric, the distinction between an ordo naturalis and an ordo artificialis occurs both on the level of thoughts (the order of the parts of a speech, the arguments, and the narrated events) and on the level of expression (the order of letters, syllables, and words)”.
  23. Dion. H., Th., 2.2 (trad. G. Aujac).
  24. Grenfell & Hunt, éd. 1908, 139. Les éditeurs signalent aussi les autres textes que nous citons sur le sujet.
  25. Quint., Inst., 5.12.14 (trad. J. Cousin, CUF 1976). Voir aussi 7.1.10.
  26. Hom., Il., 4.297-300 (trad. P. Mazon, CUF 1937).
  27. Cic., Orat., 50 : Iam uero ea quae inuenerit qua diligentia conlocabit ? Quoniam id secundum erat de tribus. Vestibula nimirum honesta aditusque ad causam faciet inlustris ; cumque animos prima adgressione occupauerit, infirmabit excludetque contraria ; de firmissimis alia prima ponet alia postrema inculcabitque leuiora. (“Et ce qu’il aura trouvé, avec quelle attention le mettra-t-il en place ? car c’était là le second de nos trois points. Il fera un beau vestibule et des accès bien éclairés à la cause et, quand il se sera emparé des esprits dans un premier choc, il confirmera les arguments en sa faveur, infirmera ou laissera de côté ceux qui lui sont contraires ; les plus solides, il les mettra les uns au début, les autres à la fin et il intercalera les plus faibles.” Trad. A. Yon, CUF 1964). Voir aussi De l’Orateur, 2.314 et Rhétorique à Hérennius, 3.10.
  28. La conjecture ὁ Δ[ιονύσιος], proposée par les éditeurs, laisse entendre qu’ils rattachent cette théorie de la τάξις homérique à Denys d’Halicarnasse. On peut formuler deux objections à une telle hypothèse. 1) Dans le Thucydide, comme dans le traité Sur l’imitation, Denys ne dit pas qu’il faut mettre le moins important “au milieu” mais seulement qu’il faut mettre l’antérieur avant le postérieur, le vrai avant le faux. Sa conception de la τάξις est linéaire alors que celle de Cicéron ou Quintilien – la dispositio Homerica – est circulaire. 2) De plus, il n’est question nulle part d’une telle conception de la τάξις dans les opuscules rhétoriques de Denys. Ce sont en partie les raisons pour lesquelles nous avons écarté la conjecture ὁ Δ[ιονύσιος].
  29. Théon, Prog., 86.9-22, trad. M. Patillon (CUF 2008). Pour les quatre autres types d’ἀναστροφὴ τῆς τάξεως, cf. 86.22-87.13.
  30. V. Grossi a d’ailleurs récemment démontré les liens qui rattachaient ce passage des Progymnasmata aux traditions rhétoriques valorisant l’oἰκονομία de Thucydide (cf. Grossi 2016, 108‑109).
  31. En effet, cette ἀναστροφή, plus qu’un “bouleversement”, est aussi un “retournement du récit”, qui, après l’analepse centrale, “revient sur ses pas” (l’un des sens du verbe ἀναστρέφω).
  32. Pour une introduction générale aux principes de la composition annulaire, voir Douglas 2007. Les travaux sur la structure annulaire dans les épopées homériques sont nombreux. Voir, par exemple, Sheppard 1922 ; Myres 1932 ; Whitman 1958 ; Bertman 1966. Pour Thucydide, on se reportera en priorité à Connor 1984 et, pour le livre 1 en particulier, à Katičič 1957 et Ellis 1991 (sur l’Archéologie).
  33. Bertman 1966.
  34. Connor 1984 et Ellis 1991. J. Ellis met en évidence que la structure annulaire joue à différents niveaux de la τάξις, partant de l’unité textuelle la plus grande (i.e. le proème dans son ensemble) à l’unité la plus infime (i.e. la phrase).
  35. Douglas 2007  31‑42. Ces critères servent à identifier une composition annulaire de grande envergure, à l’échelle d’une œuvre, d’un livre ou d’un chapitre, par exemple.
  36. Cf. les formules qui ouvrent et terminent les discours de Thucydide, par exemple.
  37. Pour plus de facilité, le lecteur est invité à se reporter au schéma récapitulatif reproduit en annexe.
  38. Katičič 1957 ; Hornblower 1991, 15, 29‑30, 37, 56 (dans l’Archéologie) ; 203 (à propos de la Souillure de Cylon et du récit des morts de Pausanias et Thémistocle).
  39. Sur ce point, voir Cogan 1981, 3-49.
  40. Ellis 1991.
  41. J. Ellis (1991, 364 et 379) démontre notamment que Thucydide place au centre de la composition annulaire de l’Archéologie l’idée selon laquelle la guerre de Troie fut d’une ampleur inférieure à celle de la guerre du Péloponnèse (Thc. 1.10.3). La composition vise donc à démontrer une idée annoncée dès l’incipit.
ISBN html : 978-2-35613-379-3
Posté le 22/02/2021
EAN html : 9782356133793
ISBN html : 978-2-35613-379-3
Publié le 22/02/2021
ISBN livre papier : 978-2-35613-381-6
ISBN pdf : 978-2-35613-380-9
ISSN : 2741-1818
11 p.
Code CLIL : 3385
http://dx.doi.org/10.46608/primaluna7.9782356133793.9
licence CC by SA

Comment citer

Pulice, Aurélien (2021) : “Le livre 1 de Thucydide : une ταξισ homérique ?”, in : Duchêne, Pauline, Bellissime, Marion, dir., Veni, vidi, scripsi : écrire l’histoire dans l’Antiquité, Actes du séminaire Historiographies antiques 2014-2019, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 7, 2021, p. 133-144, [En ligne] https://una-editions.fr/livre-1-de-thucydide [consulté le 20 février 2021].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

PrimaLun@_7_Vini, vidi, scripsi_cover
Retour haut de page Aller au contenu principal