Chapitre 6•
La portée politique du portrait d’Alexandre fait par Trogue Pompée dans le contexte des Histoires philippiques

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À l’époque où vécut Trogue Pompée, au temps où il rédigea ses Histoires philippiques, Rome vivait un moment passablement troublé de son histoire : il traversa deux guerres civiles ; il vit la République mise en danger par des ambitions plus ou moins manifestes, blessée par des triumvirats basculant dans l’affrontement armé ; il fut enfin confronté à l’émergence d’un nouveau pouvoir, celui d’Auguste, qui institua le principat sous le prétexte de rétablir ladite République.

Ces bouleversements, considérables, durent profondément interroger un homme de lettres et d’histoire comme l’était Trogue Pompée. L’écriture historique permettait en effet, dans l’Antiquité, bien loin de l’objectivité scientifique qu’on lui demande aujourd’hui, de présenter aux lecteurs un miroir de leur propre monde : charge alors de trouver, dans ces reflets du passé, des sources de réflexion et d’enseignement.

Si Trogue Pompée ne s’est pas contenté, comme il eût pu le faire, de restituer dans son histoire de l’Orient la geste d’Alexandre magnifique telle qu’il la trouvait chez Clitarque, sa source principale dont l’œuvre était si connue de son temps, s’il a recherché d’autres sources et s’est employé à les faire toutes cohabiter, s’il a composé une œuvre à tout niveau scrupuleusement travaillée afin de noircir l’image d’un roi dont il ne voulait pas qu’il apparût comme un héros auréolé de gloire, c’est qu’il voulait que son Alexandre, celui dont il rendait compte dans son œuvre, fût porteur de sens pour ses lecteurs, qu’il interrogeât leur époque et ses acteurs, que sa dégénérescence constituât une mise en garde. Alexandre, de fait, n’est pas un personnage ordinaire de l’Histoire : Trogue Pompée entend donc faire un exemplum de ce roi dont tant de généraux et politiques revendiquaient alors la filiation.

Alexandre à Rome au Ier siècle avant notre ère

Si Alexandre souffrait, dans les Histoires philippiques et dans une certaine tradition rhétorique et philosophique, d’une mauvaise image, il n’en était pas de même dans le domaine politique. La tentation fut en effet grande pour un grand nombre de chefs militaires et politiques de se montrer comme les héritiers du conquérant macédonien1.

Le premier imperator dont l’image fut associée à celle d’Alexandre fut Scipion l’Africain2, notamment par le biais de l’anecdote racontant la rencontre entre le général romain et Hannibal à Éphèse en 192, et le classement fait par ce dernier des plus grands chefs militaires, soit dans l’ordre Alexandre, Pyrrhos et lui-même3. Dans la mesure où Hannibal se serait placé “en premierˮ si Scipion ne l’avait vaincu, cette anecdote, sans doute fictive, place Scipion au même niveau qu’Alexandre. Mais l’on peut aussi ajouter la fable selon laquelle il serait lui aussi né de l’union de sa mère et d’un serpent4, ainsi qu’un certain nombre de qualités partagées avec lui, dont la jeunesse, l’incroyable bravoure l’amenant à s’exposer en première ligne, comme à Carthagène, ou son attitude respectueuse face aux captives espagnoles5.

Sylla ensuite, lors de sa campagne d’Orient en 86, multiplia les gestes visant à associer son image à celle d’Alexandre le Grand6, et surtout se montra comme le premier Romain à avoir reçu des ambassadeurs parthes7. C’est d’ailleurs lors de cette rencontre qu’il prétendit avoir rencontré un mage calchidien qui lui aurait annoncé qu’il serait le premier homme de l’univers, voire qu’il égalerait les dieux8. Il marchait de la sorte sur les traces d’Alexandre9.

C’est cependant avec Pompée que l’imitation d’Alexandre, la fascination, la filiation allèrent le plus loin10. Ressemblance physique11, d’abord, qui peut justifier dès son jeune âge son obsession pour le Macédonien. Mêmes exploits guerriers, ensuite, notamment dans les guerres menées contre Mithridate, qui le virent combattre à son tour les Amazones12 ! On alla jusqu’à le rajeunir lorsqu’il partit en Orient pour qu’il parût avoir l’âge d’Alexandre à sa mort, et qu’il ne semblât pas déjà plus vieux que le Conquérant13. Il manifesta à de nombreuses reprises cette filiation, voire cette identification assumée, que ce fût en faisant placer une statue d’Alexandre par Nicias dans le théâtre qu’il fit construire en 5514, ou en arborant lors de son troisième triomphe, qui eut lieu le jour de son anniversaire, en 61, une chlamyde prise à Mithridate que l’on disait avoir appartenu à Alexandre15. Mais c’est surtout en prenant pour lui le cognomen de Magnus16, associé au nom d’Alexandre au moins depuis l’époque de Plaute17, qu’il s’en fit l’héritier sinon l’égal.

Et César ne pouvait pas laisser son rival Pompée s’enorgueillir seul d’une telle épithète : lui aussi en fut gratifié après sa double incursion en Bretagne, auréolé de la même gloire que les vainqueurs de l’Orient18.

L’anecdote qui paraît fonder le rapport de César à Alexandre est l’épisode de Gadès survenu en 68, rapporté par Suétone19 et dont il n’est semble-t-il pas de raison de douter20, selon laquelle César, passant devant une statue d’Alexandre, s’indigna de sa propre inaction qu’il compara aux exploits d’Alexandre qui à son âge avait conquis le monde ; il repartit aussitôt à Rome en quête d’actions par lesquelles se distinguer. Dès lors, si César n’a pas eu le même attachement que Pompée à Alexandre, et s’il ne cherche pas nécessairement à se montrer en toute occasion comme son héritier, l’aemulatio est réelle21.

De là à succomber à son tour à l’imitatio Alexandri, il est un pas que César paraît avoir franchi, mais plus tardivement que Pompée. À ce titre, sa propagande mit en avant son cheval, exceptionnel car il avait les sabots fendus en forme de doigts, et parce que seul César pouvait le monter22 : derrière lui on pouvait voir un nouveau Bucéphale, monté par conséquent par un nouvel Alexandre. Et pour que le rapport fût établi le plus clairement possible, César fit placer dans son forum, face au temple de Venus Genetrix, une statue équestre identique à la statue équestre d’Alexandre montant Bucéphale par Lysippe, exception faite de son visage et des sabots de la monture23.

Naturellement, la conquête de l’Égypte en 47 lui permit de marcher à son tour directement sur les traces d’Alexandre en Orient, et d’effacer un peu celles de Pompée ; il visita le tombeau du roi macédonien24, et aurait voulu, lors de sa descente du Nil, rejoindre l’Éthiopie (et de là l’Océan ?), mais ses hommes auraient refusé de le suivre25, ainsi que ses soldats refusèrent de suivre le Conquérant sur les rives de l’Hyphase26.

S’il est certes plus difficile avec César qu’avec Pompée de faire la part entre l’imitation volontaire d’Alexandre que ce dernier assumait et une forme d’association des deux figures par leur génie respectif27, il n’empêche que César s’est imposé dans les esprits comme le pendant romain d’Alexandre28, au détriment d’ailleurs de Pompée, parallèle dont témoignent, et qu’ont contribué à créer, les Vies de Plutarque qui mettent en regard les deux hommes. Il est toutefois pour nous éclairant que ce parallèle existait déjà au Ier siècle avant notre ère, puisque Cicéron lui-même le faisait, et recherchait dans les lettres d’Aristote à Alexandre la meilleure manière de s’adresser à César29.

Avec Antoine, la volonté de prendre à son compte l’héritage d’Alexandre devient plus claire, notamment à partir de la bataille de Philippes, en 42 avant notre ère, dès le moment où il recouvrit le cadavre de Brutus de son manteau de pourpre30, reproduisant ainsi la manière dont Alexandre avait caché la dépouille de Darios31.

Mais c’est surtout par le fait que lui échut l’est de l’empire lors de son partage avec Octavien et Lépide que la comparaison entre les deux hommes se renforce. Ainsi il s’élança à son tour dans une campagne contre les Parthes, reprenant aussi le dessein inachevé de son autre modèle, César, à partir de 3632. Cette expédition permit à sa propagande, en plus de montrer Antoine comme le vengeur de Crassus33, de faire courir le bruit que sa renommée avait effrayé les barbares jusqu’en Inde34.

À cela il faut ajouter sa relation avec Cléopâtre qui de la même manière poursuivait la filiation aux deux modèles d’Antoine, puisqu’elle avait été la maîtresse de César, et qu’elle était à la tête de l’État le plus stable de tous les royaumes fondés sur les ruines de l’empire d’Alexandre. Et c’est pour souligner cet héritage qu’à côté de Cléopâtre Séléné, fille de leur union, naquit son jumeau Alexandre Hélios35, avant que ne leur vint un frère, Ptolémée Philadelphe. Pour pousser encore plus loin le parallèle avec Alexandre le Grand et son empire, voici comment il les fit vêtir lors du partage d’Alexandrie, où il attribua à Cléopâtre, Césarion et à chacun des enfants qu’il avait eus de la reine d’Égypte des territoires dont ils étaient les rois36 :

Ἅμα δὲ καὶ προήγαγε τῶν παίδων Ἀλέξανδρον μὲν ἐσθῆτι [τε] Μηδικῇ τιάραν καὶ κίταριν ὀρθὴν ἐχούσῃ, Πτολεμαῖον δὲ κρηπῖσι καὶ χλαμύδι καὶ καυσίᾳ διαδηματοφόρῳ κεκοσμημένον · αὕτη γὰρ ἦν σκευὴ τῶν ἀπ› Ἀλεξάνδρου βασιλέων, ἐκείνη δὲ Μήδων καὶ Ἀρμενίων.

“En même temps, il les fit avancer, Alexandre en costume médique, avec la tiare et la citaris droite, et Ptolémée avec les sandales, la chlamyde et le chapeau macédonien surmonté d’un diadème : c’était là la tenue des rois successeurs d’Alexandre, tandis que la première était celle des Mèdes et des Arméniens.ˮ37

Dès lors, la question se pose de savoir si Antoine se voyait comme un monarque hellénistique. Dans tous les cas, l’Égypte, Cléopâtre, tout l’invitait dans l’immédiat à adopter de telles pratiques de gouvernement, et ainsi à s’inscrire dans la continuité d’Alexandre le Grand38. Et dans ce cadre, alors qu’il s’était uni à la reine d’Égypte qui était aussi une déesse, la divinisation d’Antoine devait aller de pair. Or ce sont aux deux dieux auxquels Alexandre lui-même se plaisait à se comparer, Héraclès et Dionysos, qu’Antoine lui-même s’associa. Comme le roi macédonien, il se prétendit ainsi le descendant d’Hercule, par son fils Anton, au point de souligner une certaine ressemblance physique avec les statues que l’on faisait de ce dieu39, de justifier ses rapports avec Cléopâtre, alors qu’il était marié à Octavie, par le fait qu’Hercule lui-même n’avait pas confié sa descendance “à un seul ventreˮ (μιᾷ γαστρὶ40). Mais l’identification à Dionysos alla plus loin, et se fit dès la rencontre entre Antoine et Cléopâtre à Tarse41, au point qu’il en adopta la conduite, notamment dans son propre goût immodéré pour le vin42, et le nom, lui qui se fit appeler le “Nouveau Dionysosˮ43 !

Toutes ces dérives furent attaquées, sans doute amplifiées, par la propagande d’Octavien. Et pourtant, bien qu’il tînt ce modèle à distance, Octavien lui-même ne rejeta pas en bloc toute assimilation à l’image d’Alexandre44. Ainsi, parmi les présages devant annoncer la grandeur future d’Octave, Suétone rapporte que sa mère Atia, s’étant endormie dans le temple d’Apollon, fut visitée par un serpent, et “qu’Auguste naquit neuf mois après, et qu’il fut pour cette raison considéré comme le fils d’Apollonˮ45. Il rapporte en outre qu’alors qu’il se trouvait en Thrace, ayant obtenu le gouvernement de la Macédoine à l’issue de sa prêture, il consulta des oracles barbares dans un bois consacré à Liber pater ; une flamme s’éleva jusqu’au ciel lors du rituel, présage qui n’était survenu que “pour le seul Alexandre le Grand alors qu’il sacrifiait sur les mêmes autelsˮ46. En 43, Cicéron appuyait les ambitions d’Octavien pour le consulat, malgré sa jeunesse, en le comparant, entre autres, à “Alexandre de Macédoineˮ (Macedo Alexander), mort à un âge auquel il lui manquait dix années pour pouvoir devenir consul selon les lois romaines47.

Mais c’est surtout après Actium, en 30, que sa geste montra le plus grand respect, de l’admiration même, pour Alexandre. Ainsi il épargna Alexandrie et ses habitants, en souvenir du fondateur de la cité48 ; ainsi il se rendit dans le mausolée d’Alexandre, fit ouvrir son sarcophage et lui rendit hommage, et refusa de visiter les tombes de Ptolémée en arguant “qu’il avait voulu voir un roi, non des mortsˮ49 ; ainsi il usa d’un sceau à l’image du roi macédonien, avant d’en utiliser un autre à sa propre image50. Plus tard, en 23, lors d’une violente maladie qui l’accabla et qui fit désespérer de son salut, il passa son anneau au doigt d’Agrippa, le désignant ainsi comme l’hériter politique ; ainsi, à ce qu’il croyait être le seuil de la mort, Auguste imitait Alexandre offrant son anneau à Perdiccas51.

Devenu Auguste, sa propagande le montrera comme l’égal d’Alexandre, que ce soit dans ses projets architecturaux, puisque son forum accueillait des peintures d’Apelle représentant Alexandre52, que dans la littérature, qui le dévoile comme le nouveau cosmocrator, notamment après la remise par les Parthes des enseignes perdues par Crassus53, dont le pouvoir s’étend jusqu’à l’Inde et à l’Océan54. Peut-être aussi cette assimilation entre Auguste et Alexandre, qui l’associait de surcroît aux figures d’Hercule et de Liber55, pouvait-elle, comme ce fut le cas auparavant pour Antoine, être une marche nécessaire à une entreprise de divinisation56.

D’autres exemples pourraient être donnés pour illustrer cette imitatio Alexandri, tels celui de Lucullus57, proche de Sylla qui ne sut s’imposer face à Pompée, ou de Germanicus58, mais dresser une liste exhaustive paraît bien vain : l’évidence s’impose qu’au premier siècle avant notre ère, et au tournant du suivant, Alexandre occupait les esprits aussi bien des ambitieux qui le prenaient, avec plus ou moins de précaution, comme modèle, et se présentaient comme les héritiers de celui qui apparaissait comme le premier cosmocrator, égal d’Hercule et de Liber, mais aussi de quiconque réfléchissait à leurs actions, voulait les chanter ou au contraire les condamner. À ce titre, pour reprendre une expression de L. Pernot (2013, XVII), Alexandre était un “masqueˮ derrière lequel chacun pouvait dissimuler la véritable cible de ses discours, de ses pensées, notamment pour dénoncer les dérives monarchiques et absolutistes de plus en plus fortes jusqu’à l’instauration du principat et au-delà59. Il faudrait ajouter que les ambitieux eux-mêmes se cachaient derrière ce masque pour conférer à leur propre conduite, parfois discutable du point de vue des institutions romaines, une allure héroïque.

Le fait est qu’à cette période, et de manière plus forte encore après Actium, Rome, ébranlée sur ses fondations, devait réfléchir à ce qui constituait ses forces propres pour assurer l’avenir d’un empire dont la survie ne paraissait plus garantie. C’est ainsi que se sont développées les comparaisons, explicites ou implicites, entre les Romains et les Grecs, entre leur empire et celui d’Alexandre60. À ce titre, l’exemple le plus caractéristique reste sans doute le célèbre excursus de Tite-Live.

Cet excursus, figurant au livre 9, dut être rédigé avant 20 avant notre ère61. Tite-Live précise lui-même qu’il se permet là, contrairement à son habitude, une digression62, en raison du personnage même d’Alexandre le Grand, ce qui montre une fois encore son importance dans les réflexions historiques et politiques de cette époque :

…tamen tanti regis ac ducis mentio, quibus saepe tacitus cogitationibus uolutaui animum, eas euocat in medium, ut quaerere libeat quinam euentus Romanis rebus, si cum Alexandro foret bellatum, futurus fuerit.

…“mais, en parlant d’un si grand roi, d’un si grand général, les réflexions muettes que j’ai souvent roulées en moi-même se trouvent évoquées au grand jour, et je juge bon d’examiner quelle aurait été, pour l’État romain, l’issue d’une guerre avec Alexandre.ˮ63

Ainsi l’historien introduit un épisode d’histoire fiction, où les armées romaine et macédonienne se seraient rencontrées, et où Rome aurait triomphé. Pour démontrer cette nécessaire victoire du peuple romain, Tite-Live annonce les différents éléments qui importent à la guerre et qu’il s’apprête à traiter successivement : “le nombre et le courage des soldats, les qualités des généraux, la fortuneˮ64.

L’essentiel de son propos est alors consacré aux généraux, à la confrontation de grands noms de l’histoire romaine d’un côté et d’Alexandre de l’autre. Le portrait du roi macédonien se fait en deux temps : d’abord celui qu’il était avant d’être perverti par l’Orient et ses délices, et encore à ce moment-là selon l’historien, n’importe lequel des généraux Romains avait le même courage (animi) et le même génie (ingenii) que lui65 ; ensuite celui du roi orientalisé. On retrouve alors dans la description de ce “nouveau caractèreˮ (noui ingenii, 9.18.2) toutes les tares que nous avons relevées dans les Histoires philippiques, faisant d’Alexandre un Perse66 et un tyran67. Ainsi Alexandre a, chez Tite-Live également, dégénéré68, et est devenu un nouveau Darios, symbole du pouvoir monarchique absolu et du despotisme oriental69.

À ce titre, et étant donné la date de rédaction de l’excursus, il y a tout lieu de voir en Alexandre un anti-modèle porteur de tous les vices de la tyrannie, proposé au tout nouveau princeps garant des valeurs républicaines, héritier, non pas du roi macédonien, mais de tous les summi uiri dont les noms furent cités par l’historien70.

L’analyse de B. Mineo (2006, 251-254) a également montré que cet excursus, dans la trame livienne, arrivait à point pour conjurer la narration de l’épisode humiliant des Fourches Caudines, qui contredisait la théorie de l’historien padouan selon laquelle la concorde romaine était porteuse de victoire. Tite-Live chante ainsi, à l’opposé de l’aventure individuelle d’Alexandre, l’aventure collective du peuple romain, longue dans le temps et riche de “beaucoup de Romains, égaux à Alexandre par leur gloire ou la grandeur de leurs exploits, dont chacun pouvait, suivant son destin, vivre ou mourir sans péril pour l’étatˮ71. Et c’est bien par un appel à la concorde, prometteuse de victoire contre n’importe quel ennemi plus puissant même qu’Alexandre, que se clôt cet excursus72. Après près d’un siècle de guerres civiles, à l’aube d’une nouvelle ère, ce vœu de concorde de l’historien a une résonance particulière ; c’est en usant de la figure d’Alexandre que Tite-Live a livré ses espoirs et sa vision politique.

Derrière Alexandre et les Macédoniens

Écrivant, à la même époque que Tite-Live, une œuvre qui s’en voulait peut-être parallèle73, Trogue Pompée s’est lui aussi servi du masque d’Alexandre pour développer un jugement moral et politique en lien avec les grands événements de son temps.

La figure très noire d’Alexandre comme tyran oriental, s’abandonnant au luxe et à la mollitia, marque une opposition nette de Trogue Pompée aux célèbres molles de son époque.

On peut ainsi penser à Sylla, que Plutarque présente comme “l’exemple du sensuel, enchaîné à ses passionsˮ74, et dont la mort, survenue à la suite des invasions répétées de vermine, illustre la déchéance du tyran75. Et si l’image qu’en donne Plutarque est peut-être exagérée, animé qu’il pouvait être d’animosité contre celui qui avait pillé les trésors de Delphes et livré Athènes au sac76, et parce qu’il pouvait s’inscrire dans la continuité de ce que F. Hinard appelle “le mythe de Syllaˮ, à savoir le noircissement de la figure syllanienne notamment en raison d’une superposition de son image à celle d’Antoine vaincu, pour condamner les proscriptions77, celle qu’en donne Salluste, plus clémente, montre malgré tout un homme “avide de plaisirsˮ (cupidus uoluptatum), consacrant “son temps libre à la débaucheˮ (otio luxuriose), et qui aurait pu mieux se comporter envers son épouse78. Surtout, il est celui qui a apporté à Rome le luxe de l’Orient, et qui a perverti l’armée romaine par les richesses et la cupidité qui “effémine le corps et l’âme de l’hommeˮ79 afin de s’assurer la fidélité de ses soldats80. Ainsi Sylla est un mollis81 qui sacrifia à son ambition le mos maiorum82, en corrompant l’armée par les délices de l’Orient.

Mais César offrait un exemple de mollitia plus actuel encore pour Trogue Pompée83. Ainsi César est présenté comme un homme trop coquet, s’épilant et s’appliquant à cacher sa calvitie, et surtout portant une attention trop grande à sa mise, en arborant notamment pour se distinguer des chaussures hautes et rouges, et une ceinture lâche84. En raison de cette ceinture et de la manière dont César se grattait la tête avec un seul doigt pour ne pas déranger sa coiffure, interprétées comme des signes de son manque de virilité, Cicéron tirait la conclusion qu’un tel homme ne pouvait présenter de danger ni face à Pompée, ni pour la République85 !

Par ailleurs, César aimait le luxe, les longs festins, les œuvres d’art et les objets précieux, les esclaves beaux et cultivés86. Enfin, c’est son goût immodéré pour les femmes qui le range dans la catégorie des molles, lui dont Suétone (Caes., 50) dresse une liste impressionnante de conquêtes87, dont on moqua la relation avec Nicomède88, et qui alla jusqu’à s’unir à des reines barbares, en particulier Cléopâtre, dont il eut probablement un enfant89.

Il serait sans doute largement exagéré de voir en Alexandre adoptant le costume perse, s’abandonnant au luxe oriental, répétant jour après jour d’interminables festins une image de César90 visant à attaquer particulièrement l’imperator. Sans doute faut-il plutôt considérer ces similitudes comme des recoupements assez normaux entre deux portraits visant à présenter ces hommes sous le même jour. Toutefois, la manière dont “le mari de toutes les femmesˮ ne semblait parvenir à résister à aucune de celles qui lui inspiraient du désir, fût-elle une barbare orientale, peut faire l’objet d’une critique plus perceptible dans les livres 11 et 12 des Histoires philippiques. De la même manière en effet, Alexandre succombe à cause de ses grâces au charme de Barsine (11.10.2) ; il s’unit de plus à une reine barbare, Thalestris, qui ne repartit dans son pays que “lorsqu’il lui sembla avoir fertilisé son ventreˮ (ut est uisa uterum implesse, 12.3.7), comme César avait certainement eu un enfant de Cléopâtre91. Mais c’est surtout la relation d’Alexandre avec Cléophis (12.7.9-12.7.11) qui offre un parallèle assez net avec celle que le général romain entretint avec la reine d’Égypte. Trogue Pompée / Justin en offrent une vision différente de Quinte-Curce qui prend ses distances avec la vision originale présentée par l’auteur gaulois92. Or le fait que la reine barbare use de ses charmes pour conserver son royaume (concubitu redemptum regnum ab Alexandro recepit)93 et la mention du fils qu’elle eut avec Alexandre (filiumque ab eo genitum) devaient évoquer sans mal la figure de Cléopâtre et celle de Césarion94. L’horrible surnom qui lui fut donné selon les Histoires philippiques, à savoir scortum regium, la catin royale, ne va lui-même pas sans rappeler les noms donnés à la reine d’Égypte95. Ainsi les lecteurs de Trogue Pompée, dans l’image d’un Alexandre se laissant aller aux plaisirs avec toutes les beautés qu’il rencontre, pouvaient reconnaître la figure de César qui avait commis une infraction à la norme républicaine en se livrant une reine étrangère, et que l’on percevait “comme un mollis, un homme victime du mirage voluptueux de l’Orient et de ses mœursˮ96.

Pourtant, l’épisode de Cléophis ne devait pas faire penser au seul César. En effet, Antoine avait lui aussi entretenu une passion jugée coupable avec Cléopâtre, et en eut lui aussi des enfants, dont l’un prénommé Alexandre97. Or c’était là le nom donné selon Quinte-Curce par Cléophis au fils qu’elle eut du roi macédonien98, ce que Trogue Pompée peut-être mentionnait.

Dès lors, si l’on imagine que les lecteurs pouvaient reconnaître Antoine dans cet épisode, on peut aussi imaginer que son nom était pour eux nécessairement associé au titre donné à son œuvre par Trogue Pompée, les Histoires philippiques99. Le souvenir des attaques de Cicéron devait être dans tous les esprits, d’autant que celles-ci furent reprises par Octavien et constituèrent le modèle de sa propagande contre ce général romain débauché, représentant l’exemple même du tyran100. Dans une fin de République où les accusations portant sur les mœurs tenaient lieu d’arguments politiques, et où l’on rivalisait d’attaques en tout genre pour dénoncer les habitudes sexuelles des uns, l’ivrognerie des autres101, les Philippiques constituèrent certainement les discours les plus féroces.

Quelle est dès lors l’image d’Antoine dans les Philippiques cicéroniennes102 ?

C’est l’image d’un débauché, se livrant à la luxure depuis le plus jeune âge103, d’un buveur invétéré104, d’un noceur dilapidant toute sa fortune (et celle des autres) dans les excès du luxe105, d’un être cruel et arrogant106 toujours prêt à employer le mensonge107 ou la force108. Enfin, et par-dessus tout, c’est l’image d’un esclave, soumis à ses maîtres109, et pire, celle d’un ennemi de Rome, d’un hostis110 :

Qua enim in barbaria quisquam tam taeter, tam crudelis tyrannus quam in hac urbe armis barbarorum stipatus Antonius ? Caesare dominante ueniebamus in senatum, si non libere, at tamen tuto ; hoc archipirata (quid enim dicam tyranno ?) haec subsellia ab Ityraeis occupabantur. Prorupit subito Brundisium, ut inde agmine quadrato ad urbem accederet, lautissimum oppidum nunc municipum honestissimorum, quondam colonorum, Suessam, fortissimorum militum sanguine impleuit, Brundisi in sinu non modo auarissimae, sed etiam crudelissimae uxoris delectos Martiae legionis centuriones trucidauit. Inde se quo furore, quo ardore ad urbem, id est ad caedem optimi cuiusque, rapiebat !

“En quel pays barbare y eut-il jamais tyran aussi affreux et aussi cruel qu’en cette Ville, accosté de barbares en armes, fut Antoine ? Sous la domination de César, nous venions au Sénat, sinon en liberté, du moins en sécurité. Sous ce chef pirate en chef (comment parler seulement de tyran ?), nos sièges étaient occupés par des Ityréens. Il a foncé soudain sur Brindes, pour marcher de là vers la Ville en formation carrée ; une place très florissante, aujourd’hui municipe, autrefois colonie des plus honorables, Suessa, a été par lui arrosée du sang des plus vaillants soldats ; à Brindes, sur le sein de l’épouse non seulement la plus avide, mais encore la plus cruelle, l’élite des centurions de la légion de Mars a été par lui égorgée. De là, avec quelle furie, avec quelle ardeur, il se précipitait vers la Ville, c’est-à-dire vers les massacres de tous les meilleurs citoyens !ˮ111

Antoine est ainsi le parangon du mollis, succombant à tous les vices ; il est de plus un tyran, laissant parler son furor et sa cruauté ; il est enfin un ennemi dirigeant ses massacres contre les Romains, un barbare s’acharnant contre les siens. Comment dès lors ne pas retrouver Antoine derrière l’Alexandre d’autres “philippiquesˮ, celles de Trogue Pompée ? L’identification devait être d’autant plus forte que la propagande d’Octavien, tout en reprenant le sinistre portrait que Cicéron avait dressé d’Antoine, en avait fait l’esclave de Cléopâtre112, un licencieux abandonné au luxe de l’Orient113, un despote oriental ennemi de l’Italie romaine114, justifiant par là la guerre qu’Octavien allait lui mener115.

Ainsi derrière Alexandre ivre au point de tuer Clitos ou de s’effondrer chez Médios, comment ne pas voir Antoine, ivre au point de vomir en public ? Derrière Alexandre adoptant les coutumes perses et se laissant corrompre par le luxe achéménide, Antoine soumis à la reine lagide et apparaissant sur un trône d’or aux côtés de son fils Alexandre, vêtu à la mode de Darios ? Derrière Alexandre se prenant pour un dieu, se déclarant fils de Zeus, Antoine le nouveau Dionysos aux côtés de Cléopâtre, nouvelle Isis, père du Soleil et de la Lune ? Derrière Alexandre le tyran, Antoine le despote ? Derrière Alexandre oubliant sa patrie, déchaînant sa fureur contre les siens, Antoine devenu un hostis, s’attaquant aux Romains ?

En montrant Alexandre succombant aux vices de l’Orient et à ses passions propres, devenu un Perse, et par là un tyran, Trogue Pompée ravivait donc le souvenir du Romain devenu Égyptien, du général qui oublia le mos maiorum auprès d’une reine corruptrice et incarna par là l’image du souverain hellénistique. Et cette image est restée, puisque les historiens fixent aujourd’hui la fin de l’époque hellénistique au 2 septembre 31 avant notre ère, jour de la bataille d’Actium et de la défaite d’Antoine116.

L’Alexandre-Antoine de Trogue Pompée constitue ainsi, comme l’Alexandre de Tite-Live, un anti-modèle de gouvernement. La question se pose dès lors de savoir si, comme son contemporain padouan, l’historien gaulois apporte son soutien à l’entreprise affichée par Octavien-Auguste de restauration de la République romaine117.

La Res publica restituta est attestée par un nombre assez restreint (mais cependant significatif) de sources118, dont un aureus de 28 avant notre ère, publié dans le Numismatic Chronicle en 1999. Le revers de cet aureus fait référence à la “restitution au peuple Romain des lois et des droitsˮ (ou à la restitution “des droits et des lois du peuple Romainˮ) : ainsi on ne peut guère douter que ce thème de la restitution faisait partie du discours officiel diffusé par le nouveau pouvoir. S’il est vrai que l’aureus ne fait donc pas directement référence à la République, et qu’il ne montre le rétablissement que d’une partie de la légalité traditionnelle119, il n’empêche qu’il témoigne d’une atmosphère globale de restauration, à un moment où le pouvoir institutionnel cherchait encore ses marques, mais manifestait de toute manière sa volonté de se distinguer des abus du triumvirat. À ce titre, l’aureus entre parfaitement en écho avec les Res Gestae (34.1) augustéennes : “Pendant mes sixième et septième consulats (i.e. en 28/27), après avoir éteint les guerres civiles, m’emparant de tout pouvoir par le consentement universel, j’ai fait passer la Res publica de ma potestas au pouvoir du Sénat et du peuple Romainˮ120. Lors de ces deux années, des actes politiques ont donné corps à ce transfert : exercice collégial du consulat, plénitude des fonctions électives pour le peuple Romain, abrogation pour ce qui est du droit privé des mesures prises entre 43 et 29, décisions sur le partage des provinces et les règles d’attribution.

L’espoir était ainsi permis pour tous ceux qui rêvaient d’un retour à l’ancienne République, d’autant que les actes politiques s’accompagnaient d’autres mesures, notamment sur le plan religieux (restauration de prêtrises archaïques, restauration de temples121…) et dans le domaine des mœurs. À ce sujet, on pense particulièrement à un projet de loi matrimoniale que le jeune César chercha à introduire dès 29-27 et que, devant l’opposition d’un certain nombre de sénateurs, il dut retirer. Les privilèges liés au mariage et à la paternité auraient alors été insérés dans différentes lois votées en 28-27, avant d’être regroupés en 18 dans une seule loi, la célèbre lex iulia de maritandis ordinibus122.

L’image d’Alexandre et de ses deux épouses, Stateira qu’il prend pour femme aux noces de Suse (12.10.9), et Roxane, qui est appelée son uxor (12.15.9), ses multiples unions donnant naissance à de nombreux bâtards, Héraclès, fils de Barsine (11.10.3), l’enfant de Thalestris (12.3.7) et Alexandre, fils de Cléophis (12.7.10), sont bien à l’opposé des réformes portées par Octavien / Auguste, et se rapprochent nettement de l’attitude qui fut celle d’Antoine qui, marié à Octavie, s’unit malgré tout à Cléopâtre et revendiquait le droit à la polygamie123, comme l’aurait fait César avant lui124. Dans la condamnation morale que porte ce portrait d’un Alexandre dépravé, faisant si peu de cas du mariage qu’il incita ses soldats à épouser des captives barbares (12.4.2), il est sans doute possible de voir un soutien de Trogue Pompée à l’entreprise de restauration morale augustéenne125.

Mais c’est surtout par la réaffirmation des vertus séculaires des Romains, héritage de leurs glorieux ancêtres, et dans la volonté d’un retour au mos maiorum que manifestait ostensiblement le nouveau maître de Rome, que l’on peut deviner la bienveillance de Trogue Pompée à son égard. Octavien / Auguste en effet s’érigeait en défenseur de ces vertus traditionnelles qui avaient permis le développement de l’empire depuis la fondation de Rome par Romulus. La restauration qu’il entreprit des inscriptions primitives concernant les summi uiri, ainsi que des édifices qu’ils avaient bâtis, la place de choix qui leur était accordée sur son forum, témoignent bien de sa volonté de marcher sur leurs traces et d’exalter leurs qualités126, à commencer par leur moderatio – et l’on a vu l’attachement de Trogue Pompée à cette vertu127, leur uirtus, leur fides et leur pietas128. Deux de ces vertus se retrouvent en outre sur le célèbre Clipeus virtutis qu’Octavien reçut le 16 janvier 27 avant notre ère, lors de la célèbre séance du Sénat où il fut gratifié de toute une série d’honneurs au fondement de son auctoritas, à commencer par le prestigieux surnom d’Augustus. Sur ce bouclier d’or placé dans la Curie près de l’autel de la Victoire, et dont des reproductions furent exposées sur de nombreux monuments de l’empire, comme à Arles, étaient inscrites les quatre vertus cardinales du nouvel Auguste : clementia, iustitia, pietas et uirtus129.

Alexandre chez Trogue Pompée / Justin est à l’opposé de toutes ces vertus : nulle clementia ou iustitia, qualités dérivant de la moderatio, chez l’homme qui met à mort tous ceux qui s’opposent à lui, de Parménion à Callisthène, en passant par Clitos ; nulle fides non plus alors qu’il rompt le lien de confiance qui devrait l’unir à ses amici et à ses soldats130 ; nulle pietas chez celui qui oublie son père et sa patrie, et ne trouve dans les oracles des dieux que des moyens de légitimer sa démesure ; et si la uirtus au combat reste une qualité du roi macédonien – bien qu’elle soit amoindrie par les versions proposées de la prise de Tyr et de la guerre contre Poros – elle disparaît très vite dans la mollitia à laquelle il succombe.

Ces qualités pour autant ne sont pas absentes des livres 11 et 12 des Histoires philippiques, mais elles sont l’apanage d’autres personnages, qui dès lors incarnent les vertus traditionnelles de Rome : les Macédoniens. Ceux-ci s’opposent ainsi en tout point à leur roi.

Leur modération est suggérée lors de leur présentation, au départ de l’expédition. L’accent est en effet mis sur leur âge et leur expérience, gages de prudentia et par là de moderatio, puisque ces hommes sont des “vétéransˮ (ueteranos), semblant être “non pas tant des soldats que des instructeurs militairesˮ (non tam milites quam magistros militiae), dont les chefs sont tous “sexagénairesˮ (sexagenarius, 11.6.4-11.6.6). Leur sens de la mesure se manifeste par leur refus des marques de démesure de leur roi, notamment ce qui concerne la proskynèse (explosa adoratione, 12.7.3) et sa reconnaissance en tant que fils d’Ammon (12.11.6). Ils ne sont de fait jamais mêlés à ses excès ou à ses actes de cruauté. Ainsi, lors de l’exécution de Parménion et Philotas, ils ne sont pas, ce qui est le cas dans les autres sources131, les membres du tribunal qui condamnent l’ami d’enfance d’Alexandre, et ne trahissent dès lors pas la iustitia avec leur chef. Au contraire : ils regrettent la mort de Parménion dont ils reconnaissent l’innocence (12.5.4). Mais c’est surtout à la suite de l’épisode d’Opis que leur modération (modestia, 12.12.7) est mise en avant, et reconnue par Alexandre lui-même lors de leurs demandes de retour en grâce. Elle avait déjà été relevée lors d’un autre épisode de sédition, lorsque sur les bords de l’Hyphase les Macédoniens demandèrent à Alexandre leur retour au pays et qu’ils parvinrent à toucher leur roi “par de si légitimes prièresˮ (tam iustis precibus, 12.8.16). Les hommes d’Alexandre apparaissent ainsi mesurés dans leurs requêtes. De la sorte, ces moments de tension entre le chef et ses hommes n’apparaissent pas pour les Macédoniens comme des trahisons de la fides.

De fait, leur principal devoir pour respecter la fides, en tant que clients d’Alexandre, réside dans leur attachement à ce dernier, dans une fidélité que le temps ne peut altérer. Les Thessaliens avaient dès la première visite que leur fit Alexandre, témoigné de leur loyauté à sa famille en l’élisant “à l’exemple de son père, chef du peuple tout entierˮ (exemplo patris dux uniuersae gentis, 11.3.2). On voit les Macédoniens également s’en remettre totalement aux décisions de leur roi lorsque, alors qu’ils croient leur “missionˮ de vengeance des Grecs accomplie à la suite de la mort de Darios, et qu’ils pensent rentrer chez eux, un discours d’Alexandre suffit à “rendre le premier enthousiasme des soldatsˮ (ex integro incitatis militum animis) et les voilà qui soumettent l’Hyrcanie et les Mardes (12.3.4). Mais c’est surtout après les longues années de campagne derrière leur roi que se manifeste la fides de ces glorieux sujets. Ainsi sur les bords de l’Hyphase, ils montrent leur “âgeˮ avancé (aetas, aetate), leurs “cheveux blancsˮ (canitiem), le nombre de leurs “blessuresˮ (uulnera) et de leurs “cicatricesˮ (cicatricibus) (12.8.11-12.8.12) : autant de témoignages de leur indéfectible loyauté, d’autant plus forte qu’elle fut attachée sans discontinuer à “deux rois, Alexandre et Philippeˮ (duorum regum, Philippi Alexandrique, 12.8.13 ; 11.6.4). Cet attachement sincère à la personne du roi se révèle en outre par les larmes que versent les Macédoniens, d’abord devant les outrages qu’ils subissent de sa part à la suite de leur mutinerie (12.12.6), puis devant Alexandre mourant, tandis qu’ils défilent à son chevet (12.15.2-12.15.3).

C’est la force de leur fides qui amena les Macédoniens à suivre leur roi tout au long de ses treize années de conquêtes jusqu’aux confins du monde, bien qu’ils fussent tourmentés par leur envie de rentrer dans leur patrie. Car ces hommes étaient aussi attachés à la pietas. Ces deux vertus étaient si importantes aux yeux des Romains qu’ils les avaient divinisées sous la République132. La pietas est le respect des devoirs dus aux dieux, à la patrie et à ses parents133. C’est cette vertu qui amène les Macédoniens à reprocher à Alexandre “d’avoir bouleversé les mœurs de son père Philippe et de la patrieˮ (patris Philippi patriaeque mores subuertisse, 12.5.2), “au point d’avoir renié jusqu’au nom de la patrieˮ (ut etiam patriae nomen eiuraret, 12.4.1)134. De leur côté, ces hommes n’aspirent qu’à retrouver cette patrie méprisée par leur roi (12.3.2 ; 12.8.11 ; 12.11.5), à retrouver leurs familles (12.3.2) et à reposer dans “les tombeaux de leurs pèresˮ (paternis sepulcris, 12.8.14).

En même temps qu’un temple à la Pietas, les Romains élevèrent un temple à la Virtus1. Cette dernière vertu, également présente sur le bouclier d’Auguste, est manifestée à de nombreuses reprises par l’armée macédonienne, qui par son courage, sa force, son sens de la discipline est l’image de l’armée romaine. Elle est explicitement célébrée lors de la bataille du Granique. Trogue Pompée / Justin indiquent en effet que les soldats perses furent dominés “non moins par l’art d’Alexandre que par la valeur des Macédoniensˮ (non minus arte Alexandri quam uirtute Macedonum, 11.6.11). Même si la Vulgate a insisté sur le rôle joué par la cavalerie thessalienne lors de cette bataille135, cette manière d’opposer Alexandre à ses hommes lors d’un combat est unique, et prend une importance particulière dans la mesure où il s’agit du premier qui fut livré contre les troupes de Darios. Ainsi la uirtus des Macédoniens apparaît comme la première raison des succès à venir. Ce point est en outre confirmé juste avant le combat de Gaugamèles, lors du discours d’Alexandre qui oppose la turbam hominum des Perses à la turbam uirorum (11.13.10) de ses soldats, relevant donc leur qualité de uiri, à savoir leur uirtus. De la même manière, avant Issos, Alexandre flatte ses hommes en se vantant “de n’avoir pas trouvé d’hommes qui leur fussent égaux sur toute la terreˮ (nec inuentos illis toto orbe pares uiros, 11.9.5). Il exalte ainsi leur qualité première, le fait d’être des hommes, des uiri, au plus haut degré. Cette uirtus se manifeste notamment par le fait que les Macédoniens, bien qu’ils soient peu nombreux, sont supérieurs aux Perses. Aussi Justin, à la suite de Trogue Pompée, insiste-t-il sur ce petit nombre (paucitatis et paucitate, 11.9.2 ; paucis, 11.13.5), contrastant avec la multitude des ennemis (multitudo hostium, 11.9.2 ; tot milia, 11.13.5). Elle se manifeste aussi par leur courage, tandis qu’ils se précipitent sur le fer des ennemis (11.14.1), vont au secours d’Alexandre blessé dans la cité des Malles (12.9.10-12.9.11), ou qu’à la suite de leur mutinerie, à Opis, ils acceptent la mort (patientiam moriendi, 12.12.9) décidée par leur chef, selon les règles de la discipline militaire (disciplina militaris).

Opposés en tout point à Alexandre, les Macédoniens forment un peuple animé par les vertus qui constituaient les vertus traditionnelles de Rome, que le nouvel Auguste prétendait vouloir restaurer. Ils forment ainsi l’image du peuple Romain lui-même qui, mené par des summi uiri, était devenu le premier peuple du monde. Ils sont les garants de ces valeurs, et ce sont eux qui mettent en garde leur roi lorsque ce dernier “dégénèreˮ (degenerasse, 12.4.1). Ils sont une caution contre la dégénérescence des gouvernants. Ainsi s’éclaire particulièrement une forme d’anachronisme dont nous ne doutons guère qu’il soit l’œuvre de Trogue Pompée. Lorsqu’il présente l’armée des Macédoniens, il la compare au “sénat de quelque antique républiqueˮ (senatum priscae alicuius rei publicae, 11.6.6). Cette expression peut de manière troublante être mise en rapport avec celle qu’emploie Velleius Paterculus (2.89.4) pour désigner la restauration républicaine : prisca illa et antiqua rei publicae forma reuocata. Pour P. M. Martin (1994, 442), il s’agit d’un retour “à la forme primitive et antique de l’État, non à la République oligarchique des factions, mais à la République des rois, fondée sur l’accord du souverain avec le peuple et le sénat, et à la jeune République dirigée par Brutusˮ. On peut sans doute en dire autant sur la conception du nouveau pouvoir par Trogue Pompée136.

Et l’on peut préciser. Une faction en effet semble particulièrement attaquée dans les livres 11 et 12 des Histoires philippiques : celle des populares137, et deux de ses plus grands représentants contemporains de Trogue Pompée : César et Antoine. L’historien gaulois se montre, nous l’avons vu, très critique sur les dérives monarchiques du pouvoir, qu’illustre parfaitement le personnage d’Alexandre-Antoine. Mais c’est le choix de faire de la mort d’Alexandre le résultat d’un complot organisé par des Macédoniens, dans le dessein de mettre un terme à la tyrannie qui s’était installée à la tête du royaume, qui constitue sans doute la mise en garde la plus évidente contre ces dérives autoritaires, par le lien que tout lecteur devait faire entre la fin d’Alexandre et celle de César. Tous deux ont méprisé les mœurs et les principes de leurs peuples ; tous deux ont fait preuve de démesure dans leur ambition ; tous deux ont divisé au lieu d’unifier : tous deux l’ont payé de leur vie, par un complot des leurs, assassinés par des représentants de la tradition macédonienne dans un cas, de la tradition romaine dans l’autre.

Si Trogue Pompée devait donc voir d’un œil bienveillant les entreprises de restauration républicaine d’Octavien / Auguste, notamment sur le plan des mœurs et des valeurs138, il n’en reste pas moins que ce n’est pas un homme mais un peuple, les Macédoniens, qui sont porteurs de vertus et dignes d’éloge. Par la comparaison qu’il établit entre ces derniers et le Sénat romain, il invite à opposer à toute volonté monarchique un contre-pouvoir représentant l’âme du peuple et de ses vertus, ce qui correspond à la volonté du jeune César de restaurer un ordre social déterminé accordant la primauté aux sénateurs139. Débarrassée de ses démons tyranniques, Rome doit se reconstruire, en s’appuyant sur ses valeurs traditionnelles ; la Res publica restituta doit redonner toute sa place au Sénat.


Notes

  1. Ainsi, selon les termes de P. M. Martin (1994, 296),“ la symbolique conquérante impératoriale […] draina vers elle l’image d’Alexandre cosmocratorˮ.
  2. Voir Martin 1994, 299-302.
  3. Liv. 35.14.5-35.14.12 ; Luc., Dial. Mort., 12.7 ; Justin (30.4.9) en garde le souvenir.
  4. Liv. 26.19.7 ; Mineo 2006, 300.
  5. Mineo 2006, 308.
  6. Voir F. Hinard (1985, 79-80) qui évoque notamment la répétition de mesures prises par Alexandre, comme la définition des limites du droit d’asile du temple d’Artémis à Éphèse ou le don de cent talents à la ville d’Apamée détruite par un tremblement de terre.
  7. L’assimilation au roi macédonien se faisait assez naturellement pour les Romains, qui se faisaient principalement leur idée de la géographie et du territoire de l’Orient, de la Parthie à l’Inde, en usant des récits de la conquête d’Alexandre et des rapports de ses Stathmoi. Voir Mattern 1999, 35, 56.
  8. Vell. 2.24.3 ; Plut., Syl., 5.8-5.9.
  9. Plus que comme un imitateur, P. M. Martin (1994, 305) voit même Sylla comme un “correspondant romain d’Alexandreˮ.
  10. Martin 1994, 305-310 ; Carcopino 19685, 100 ; Syme 19624, 30, 54 ; Gruen 1974, 62.
  11. Sall., H., 3.88 M ; Plut., Pomp., 2.
  12. Plut., Pomp., 35.5 ; App., Mithr., 103.
  13. Plut., Pomp., 46.1-46.2 ; App., Mithr., 116 ; Vell. 2.53.4 ; Carcopino 19685, 197, note 3.
  14. Plin. 35.132.
  15. App., Mithr., 117.
  16. Voir par exemple App., Mithr., 97 ; Pline (7.26) établit clairement le parallèle entre Pompée et Alexandre : avant d’exposer qu’il dut le surnom de Grand à la manière dont il avait assujetti l’Afrique, il précise : Verum ad decus imperii Romani, non solum ad uiri unius, pertinet uictoriarum Pompei Magni titulos omnes triumphosque hoc in loco nuncupari, aequato non modo Alexandri Magni rerum fulgore, sed etiam Herculis prope ac Liberi patris. (“Énumérer ici tous les titres victorieux et tous les triomphes de Pompée le Grand intéresse la gloire non seulement d’un homme, mais de tout l’empire romain : il égala l’éclat des exploits non seulement d’Alexandre le Grand, mais presque encore d’Hercule et de Liber pater.ˮ) Trad. R. Schilling.
  17. Pl., Most., 775.
  18. Cat. 11.10-11.12 ; Canfora 20093, 112-113. Sur le parallèle fait entre Alexandre, présenté de manière traditionnelle comme l’inventeur d’un nouveau monde à conquérir, et César, ayant réalisé un même exploit avec la Bretagne, voir Woodman 1983, 71.
  19. Suet., Caes., 7.1. Voir aussi Dio. 37.52.3 et avec une variante Plut., Caes., 11.5-11.6.
  20. Martin 1994, 313 ; Canfora 20093, 28-29 ; Carcopino 19685, 130.
  21. P. Green (1978), doute ainsi fortement de la volonté d’imitation de César, et pointe à juste titre l’absence de toute référence au Conquérant dans ses Commentaires ; toutefois, l’aemulatio n’est pas selon lui à remettre en cause.
  22. Suet., Caes., 41 ; Dio. 37.54.2.
  23. Stat., Silv., 1.1.84-1.1.87. Sur le cheval d’Alexandre et sa place sur son forum associant César et Alexandre, voir Martin 1994, 313 ; Carcopino 19685, 201-202 et 528, où l’auteur relève en outre qu’à l’exception de cet élément, l’ensemble du forum engageait des artistes contemporains de l’imperator.
  24. Luc. 10.19-10.20.
  25. Suet., Caes., 52.2.
  26. Sur l’interprétation de cet épisode, voir Carcopino 19685, 429 ; Martin 1994, 313.
  27. Green 1978.
  28. Voir Woodman 1983, 53.
  29. Cic., Att., 12.40.2 ; 13.28.3, où l’ancien consul s’inquiète de la dérive de César en le comparant à Alexandre en ces termes : tu non uides ipsum illum Aristoteli discipulum summo ingenio, summa modestia, postea quam rex appellatus sit, superbum, crudelem, immoderatum fuisse ? (“ Ne vois-tu pas que lui-même, le disciple d’Aristote, d’un génie achevé, d’une modestie achevée, après qu’on l’eut appelé roi, devint orgueilleux, cruel, emporté ?ˮ) Sur ces lettres, voir Canfora 20093, 304, dans son chapitre “Cicéron, instigateur de la conjuration ?ˮ
  30. Plut., Ant., 22.7.
  31. Plut., Alex., 43, 5. Sur cette imitation, voir Heckel 1997, 180 ; Woodman 1983, 214.
  32. Martin 1994, 315 ; Syme, 19624, 259-260 ; Chamoux 1986, 270-298, chapitre intitulé “Sur les traces d’Alexandreˮ, particulièrement p. 290-291.
  33. Plut., Ant., 34.3.
  34. Plut., Ant., 37.5.
  35. Plut., Ant., 36.5-36.6. Sur cette union et ces enfants, voir Martin 1994, 316 ; Syme 19624, 261.
  36. Plut., Ant., 54.6-54.7 ; Dio. 49.41 ; Chamoux 1986, 314-315 ; Martin 1994, 181.
  37. Plut., Ant., 54.8. Trad. F. Frazier.
  38. Martin 1994, 181 ; Syme 19624, 273-274 ; Chamoux 1986, 313-314, où l’on lit notamment, à propos du triomphe d’Antoine en 34 : “Il montrait sans équivoque dans quel esprit le triumvir allait exercer le pouvoir dont il était dépositaire en Orient. Ce pouvoir reposait sur la force militaire, comme l’autorité de la République, qui s’était imposée par la conquête, mais aussi comme celle des souverains hellénistiques, dont la légitimité se fondait sur la victoire de leurs armes. Dans l’Égypte lagide, dont la capitale gardait le tombeau d’Alexandre le Grand, le souvenir du Conquérant était resté vivace. Il était ranimé par la présence des légions qui venaient de braver les Parthes et de subjuguer l’Arménie. Ainsi s’élaborait comme une synthèse entre la tradition monarchique des Grecs et la valeur guerrière de l’armée romaine, sous l’égide de l’imperator triomphant.ˮ
  39. Plut., Ant., 4.1-4.3.
  40. Plut., Ant., 36.7. Sur cette origine herculéenne, voir Martin 1994, 316 ; Woodman 1983, 214.
  41. Plut., Ant., 26.5.
  42. Ne citons pour l’instant que le titre du pamphlet issu de la propagande d’Octavien, De suaEbrietate (Scott 1929), à propos duquel A. J. Woodman (1983, 214) estime qu’il devait établir des liens avec d’autres grands buveurs, dont Alexandre.
  43. Διόνυσος νέος. Plut., Ant., 60.5. Sur ce surnom divin, voir aussi Dio. 48.39.2 ; 50.25.4 ; Vell. 2.82.4. Sur Antoine-Dionysos, voir Chamoux 1986, 235-236 ; Martin 1994, 316 ; Syme 19624, 274 ; Woodman 1983, 214.
  44. Voir Martin 1994, 419-421 ; Syme 19624, 305 ; André 1974, 131-132.
  45. Augustum natum mense decimo et ob hoc Apollinis filium existimatum. Suet., Aug., 94.4.
  46. unique omnino Magno Alexandro apud easdem aras sacrificanti simile prouenisset ostentum. Suet., Aug., 94.7.
  47. Cic., Phil., 5.48 ; Dio. 41.46 ; Aug., RG, 1. Sur la question de la jeunesse d’Octave, B. Mineo (2006, 309-310) établit un parallèle très convaincant entre ce dernier et Scipion, suivant tous les deux la voie d’Alexandre ; il fait à ce titre l’inventaire de traits liant les deux Romains au roi de Macédoine, notamment leur culte appuyé à Jupiter (Suet., Aug., 91 ; Liv. 26.19.5-26.19.6).
  48. Plut., Ant., 80.2 ; Dio. 51.16.3-51.16.4.
  49. regem se uoluisse ait uidere, non mortuos. Suet., Aug., 18.1. Voir aussi Dio. 51.16.5.
  50. Suet., Aug., 50.
  51. Dio. 53.30.1-53.30.2. Sur l’interprétation de cet épisode, voir Hurlet 1997, 34-35.
  52. Plin. 35.27 et 35.93. Sur l’interprétation de ces peintures associant Auguste à Alexandre, et les Dioscures à ses fils adoptifs, Lucius et Gaius César, voir Yakoubovitch 2015, 39.
  53. Aug., RG, 29 ; Suet., Aug., 21 ; Just. 42.5.11.
  54. Aug., RG, 26 ; Verg., En., 1.286-1.290 ; 6.781-6.807 ; G., .170-2.171 ; 3.26-3.27 ; Hor., O., 1.22.5-1.228 ; Prop. 2.10.15 ; 3.4.1-3.4.2.
  55. Citons Virgile, qui montre, par le biais de leurs conquêtes, le lien entre Auguste / Alexandre / Hercule / Liber :
    Huc geminas nunc flecte acies, hanc aspice gentem
    Romanosque tuos. Hic Caesar et omnis Iuli
    progenies magnum caeli uentura sub axem.
    Hic uir, hic est, tibi quem promitti saepius audis,
    Augustus Caesar, Diui genus, aurea condet
    saecula qui rursus Latio regnata per arua
    Saturno quondam, super et Garamantas et Indos
    proferet imperium: iacet extra sidera tellus […].
    Nec uero Alcides tantum telluris obiuit,
    fixerit aeripedem ceruam licet, aut Erymanthi
    pacarit nemora, et Lernam tremefecerit arcu;
    nec, qui pampineis uictor iuga flectit habenis,
    Liber, agens celso Nysae de uertice tigres.
    “Ici maintenant, tourne tes yeux, regarde cette nation, tes Romains. Ici César et toute ta descendance d’Iule, telle qu’elle viendra sous la grande voûte du ciel. Cet homme, c’est celui dont tu entends si souvent redire qu’il t’est promis, Auguste César, fils d’un dieu : il rouvrira ce siècle d’or qu’au Latium jadis Saturne conduisit par les champs ; plus loin que les Garamantes et les Indiens il dilatera notre empire […]. Non, Alcide n’a point affronté tant de terres, quoiqu’il eût transpercé la biche aux pieds d’airain, pacifié les bois d’Érymanthe et de son arc fait trembler Lerne ; ni celui-là non plus qui, vainqueur, conduit son attelage avec des rênes de pampre, Liber, menant ses tigres depuis les hautes cimes de Nysa.ˮ) Verg., En., 6.788-6.795 et 6.801-6.805. Trad. J. Perret.
  56. Bayer 1939, 162 ; Yakoubovitch 2015, 105.
  57. Martin 1994, 305.
  58. Hurlet 1997, 202-203.
  59. Pernot 2013, XV-XVII ; Chaumartin 1985, 161 ; Briant 2003, 250. Il est ainsi fréquent de voir se succéder sans grande transition une critique d’Alexandre et de Romains plus contemporains, comme le fait Sénèque le Père (Suas., 1.6), passant significativement d’Alexandre à Antoine en évoquant leur susceptibilité, ou comme le fait son fils (Ep., 15.94.62-15.94.64), qui passe en revue, dans sa condamnation de la “folie destructriceˮ (furor uastandi), Alexandre, Pompée, César et Marius.
  60. Syme 19624, 440-441.
  61. Mineo 2006, 14.
  62. D’un point de vue chronologique au sein de l’œuvre livienne, il faut noter que cette digression arrive à un moment du récit coïncidant peu ou prou avec la mort d’Alexandre. Voir Mineo 2006, 250.
  63. Liv. 9.17.2. Trad. E. Lasserre.
  64. militum copia et uirtus, ingenia imperatorum, fortuna. Liv. 9.17.3.
  65. Liv. 9.17.10.
  66. À savoir le nouveau costume et son désir de voir établir la proskynèse, en lien avec une volonté de divinisation (Liv. 9.18.4).
  67. À savoir la cruauté dans les supplices, l’exécution de ses amis, la pratique du mensonge, l’excès de boisson et l’abandon à la colère (Liv. 9.18.4-9.18.5).
  68. Tite-Live utilise le participe degenerantem (9.18.3) mais à propos des Macédoniens, qui seraient eux-mêmes oublieux de leur patrie. Cela constitue une différence majeure avec la vision troguienne.
  69. Briant 2003, 255-257.
  70. Liv. 9.17.8. Sur cette analyse, voir Mahe-Simon 2001 ; Mineo 2006, 250.
  71. Romani multi […] Alexandro uel gloria uel rerum magnitudine pares, quorum suo quisque fato sine publico discrimine uiueret morereturque. Liv. 9.18.19. Trad. E. Lasserre.
  72. Mille acies grauiores quam Macedonum atque Alexandri auertit auertetque, modo sit perpetuus huius qua uiuimus pacis amor et ciuilis cura concordiae. (“Mais mille armées, plus lourdement équipées que celle des Macédoniens et d’Alexandre, [le soldat romain] les repousse et les repoussera, pourvu que dure toujours l’amour de cette paix qui nous fait vivre, et le souci de la concorde entre les citoyensˮ) Liv. 9.19.17. Trad. E. Lasserre.
  73. Voir introduction.
  74. Dupont & Éloi 2001, 279.
  75. Plut., Syl., 36.1-36.4.
  76. Hinard 1985, 87-98.
  77. Hinard 1985, 208-286.
  78. Sall., Jug., 95.
  79. corpus animumque uirilem effeminat. Sall., Cat., 11.3.
  80. Et Salluste (Cat., 11.5-11.6) d’inventorier tout ce qui “avait amolli l’âme farouche des soldatsˮ (ferocis militum animos molliuerant) : le sexe, la boisson, l’admiration des objets précieux.
  81. Edwards 1993, 92-93 ; Dupont & Éloi 2001, 278-285.
  82. Sall., Cat., 11.5.
  83. Sur la mollitia de César, voir Sissa 2003, 260-261 ; Edwards 1993, 90-92 ; Dupont & Éloi 2001, 285-292.
  84. Dio. 43.43.1-43.43.4 ; Suet., Caes., 45.3-45.5.
  85. Dio. 43.43.4 ; Plut., Caes., 4.9.
  86. Plut., Caes., 5.7 ; Suet., Caes., 46-48, où l’on lit notamment que beaucoup de sources le montrent munditiarum lautitiarum studisissimum.
  87. Dion (42.34.3) le qualifie pour sa part du superlatif ἐρωτικώτατος.
  88. Suet., Caes., 49.
  89. Suet., Caes., 52.
  90. Velleius Paterculus (41.1) insiste d’ailleurs sur le fait que César ressemble à Alexandre, mais à un Alexandre sobre.
  91. Sur la relation amoureuse entre César et Cléopâtre et sur Césarion, voir Plut., Caes., 48.5 ; 49.1 ; Suet., Caes., 52 ; Dio. 42.34.3-42.34.6 et 42.35.1 ; 43.27.3 ; Cic., Att., 14.20.2 ; Carcopino 19685, 420, 429, 551-552 ; Canfora 20093, 198, 226.
  92. Voir chapitre 2, “ La prise de Massaga et le rôle de Cléophis “.
  93. Sur la même attitude de Cléopâtre, voir Dio. 42.34.5 ; Prop. 3.11.29-3.11.32.
  94. Heckel 1997, 242, suivant Gutschmid 1882, RhM 37, 553-554.
  95. Properce (3.21.39) et Pline (9.119) l’appellent tous deux meretrix regina.
  96. Dupont & Éloi 2001, 291. Ce lien entre Alexandre et César uni à Cléopâtre se retrouve par exemple aussi chez Lucain. Lorsqu’il rapporte la relation entre le général romain et celle qu’il appelle “la honte de l’Égypte, la fatale Érinys du Latiumˮ (dedecus Aegypti, Latii feralis Erinys, 10.59), il reprend les thèmes de la séduction de Cléopâtre, du cadeau de Pharos accordé par César et de l’enfant né de leur union (10.77 sq.) ; or, ces vers interviennent après une digression sur Alexandre, dont l’occasion fut donnée par la visite de son tombeau par César. César s’abandonnant à Cléopâtre semble très proche d’Alexandre, qui “est tombé dans sa Babylone et révéré du Partheˮ (cecidit Babylone sua Parthoque uerendus, 10.46).
  97. Voir chapitre 2, “ La prise de Massaga et le rôle de Cléophis “.
  98. Curt. 8.11.26.
  99. Seel 1972, 268 ; Mineo 2016, XVII.
  100. Mineo 2016, XVIII-XIX ; Martin 1994, 179-183.
  101. Dunkle 1967 ; Edwards 1993, 26-28 ; Syme 19624, 149-161 ; Andre 1974, 92-94.
  102. Sur ce point, voir Martin 1994, 168-171 ; Dunkle 1967, 164 ; Boulanger & Wuilleumier 1959, 22-23 ; Edwards 1993, 5 ; 64-65 ; 191.
  103. Cic., Phil., 2.44-2.45 ; 14.9.
  104. Cic., Phil., 2.63 ; 2.77 ; 5.22.
  105. Cic., Phil., 2.44 ; 2.66-2.67 ; 5.22 ; 7.27 ; 12.12.
  106. Cic., Phil., 2.71 ; 3.3-3.5 ; 3.29 ; 3.34 ; 4.3 ; 4.12 ; 7.27 ; 8.21.
  107. Cic., Phil., 2.99.
  108. Cic., Phil., 1.34 ; 2.108-2.109 ; 3.23 ; 5.21 ; 14.25.
  109. Sur Antoine esclave soumis à Curion, voir Cic., Phil., 2.45 ; et à César, voir 13.17.
  110. Cic., Phil., 5.42.
  111. Cic., Phil., 13.18. Trad. P. Wuilleumier.
  112. Plut., Ant., 37.5 ; 60.1 ; Dio. 50.5.
  113. Plin. 9.120-9.121 ; 33.50 ; Plut., Ant., 51.3 ; Macr., Sat., 3.17.15.
  114. Cette vision d’Antoine semble avoir été développée à partir de 33 quand la rupture entre les deux hommes forts de Rome a été consommée, et la propagande augustéenne s’appuya notamment sur le “triompheˮ d’Alexandrie de 34 et sur la cérémonie de partage des territoires effectué par Antoine entre Cléopâtre et ses enfants. Plutarque l’introduit d’ailleurs de manière significative en parlant d’une manifestation μισορρώμαιον (Plut., Ant., 54.5), ce qui constitue un hapax. Le discours prêté par Cassius Dion à Octavien (50.25-50.27) est lui aussi significatif.
  115. Martin 1994, 179-183 ; Andre 1974, 94-98 ; Mineo 2016, XIX ; Syme 19624, 186 : “The official Roman version of the cause of the War of Actium is quite simple, consistent and suspect – a just war, fought in defence of freedom and peace against a foreign enemy : a degenerate Roman was striving to subvert the liberties of the Roman People, to subjugate Italy and the West under the rule of an oriental queen.ˮ Pour une image littéraire appuyant cette vision des événements, voir Horace, O., 1.37.14-1.37.19 et l’interprétation de M. Citroni (2009, 253).
  116. Chamoux 1986, 402.
  117. Sur le soutien, prudent, de Tite-Live à la restauration républicaine et son “pari sur l’avenirˮ, voir Mineo 2006, 78-79 ; 109-137 ; 2009, 301-308.
  118. Pour une mise au point sur l’ensemble de ces sources, leur solidité et les interprétations auxquelles elles ont donné lieu, voir l’article de F. Hurlet et B. Mineo (2009, 11-17) auquel nous empruntons l’essentiel de ce paragraphe. Sur la Res publica restituta, voir aussi André 1974, 99-107 ; Martin 1994, 440-442.
  119. Suspène 2009, 147.
  120. In consulatu sexto et septimo, postquam bella civilia exstinxeram per consensum universorum potitus rerum omnium, rem publicam ex mea potestate in senatus populique Romani arbitrium transtuli. Trad. de F. Hurlet et B. Mineo.
  121. Suet., Aug., 31.5. Voir Scheid 2009, 119-123.
  122. Voir Hurlet 2009, 86-87, suivant les conclusions de P. Moreau, “Florent sub Caesare leges. Quelques remarques de technique législative à propos des lois matrimoniales d’Augusteˮ, RHD 81, 2003, 461-477.
  123. Plut., Ant., 36.6-36.7.
  124. Suet., Caes., 52.5.
  125. D’autant que l’épisode du mariage des soldats avec les captives perses semble avoir été un élément important dans la construction narrative de Trogue Pompée.
  126. Suet., Aug., 31.7-31.8. On retrouve cet attachement aux grands hommes chez les poètes augustéens, notamment dans leur goût du catalogue : voir Hor., O., 1.12 ; Verg., En., 6.841-6.853. Sur les exempla que constituaient les summi uiri, voir Andre 1974, 105 ; Mineo 2006, 138-144 ; Martin 1994, 444.
  127. Voir chapitre 1, “ Les premiers pas du nouveau roi Alexandre “.
  128. Sur les vertus des grands hommes, voir Mineo 2006, 67-71.
  129. Sur le clipeus uirtutis et “le mythe des vertus augustesˮ, voir Étienne 19892, 30-34 ; et le lien de ces vertus avec l’optimus ciuis de Cicéron, Mineo 2006, 75-76 ; et avec l’héritage républicain, Martin 1994, 443.
  130. Sur la violation de la fides, l’exécution de Callisthène est éclairante. Trogue Pompée en effet–cela apparaît du moins ainsi dans l’épitomé de Justin–rappelle à la suite de l’assassinat de Clitos les liens étroits qui unissent le philosophe et Alexandre, et insiste sur la manière dont “les prières du philosophe Callisthène furent très utilesˮ (multum profuere Callisthenis philosophi preces, 12.6.17) au rétablissement du roi. Or la chute du neveu d’Aristote fomentée par Alexandre, ainsi que son exécution, sont narrées aussitôt après (12.7.2), ce qui, en plus de montrer l’ingratitude d’Alexandre, souligne ses manquements à la fides dans la logique clientéliste chère au peuple Romain : si Callisthène a bien rempli son rôle de client, Alexandre a méprisé son rôle de patronus.
  131. Voir chapitre 3, “La mort de Philotas et Parménionˮ.
  132. Cic., Nat. deo., 3.36.88 ; Hellegouarc’h 19722, 276 ; Martin 1994, 443.
  133. Cic., Off., 2.13 ; Mineo 2006, 70.
  134. Sur cette opposition à Alexandre, voir chapitre 3, “ La mort de Philotas et Parménion “ et “ L’adoption des costumes et des mœurs perses “.
  135. DS 17.19.6. Voir Heckel 1997, 116.
  136. Horn 2019, 181-182.
  137. Analysant l’opposition entre Philippe et Alexandre dans les Histoires philippiques, L. Prandi (2016 (1), 7) observe elle aussi la bienveillance de l’auteur à l’égard du Sénat, qui serait à son avis perceptible par la valorisation de Philippe, tandis que les critiques à l’égard d’Alexandre cacheraient une critique des populares.
  138. Parmi ces valeurs, A. Borgna (218, 196-22) hisse l’amour de la paix et la pax augustana au premier chef de ce qui devait fonder le soutien de Trogue Pompée au premier princeps. À bien des titres, Auguste apparaît ainsi comme un “anti-Alexandreˮ, voir Horn 2021, 209-211.
  139. Hurlet 2009, 85-89.
ISBN html : 978-2-35613-398-4
PRIMALUNA_9
Posté le 24/06/2021
EAN html : 9782356133984
ISBN html : 978-2-35613-398-4
Publié le 24/06/2021
ISBN livre papier : 978-2-35613-400-4
ISBN pdf : 978-2-35613-399-1
ISSN : 2741-1818
16 p.
Code CLIL : 3385 ; 3436
DOI : 10.46608/primaluna9.9782356133984.8
licence CC by SA

Comment citer

Horn, Nelson, “Chapitre 6. La portée politique du portrait d’Alexandre fait par Trogue Pompée dans le contexte des Histoires philippiques”, in : Horn, Nelson, L’image d’Alexandre le Grand chez Trogue Pompée / Justin. Analyse de la composition historique des Histoires philippiques (livres 11 et 12), Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 9, 2021, 275-290, [en ligne] https://una-editions.fr/portee-politique-portrait-alexandre/ [consulté le 24 juin 2021].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • Montage à partir de photos d'un buste de d’Alexandre de la fin du IVe siècle (Musée de Pella), d'une épée attribuée à Philippe retrouvée dans la tombe 2 de Vergina et d'une cruche de vin retrouvée dans le tombeau de Philippe II, tous les deux datant de 336 a.C. (Musée des tombes royales d'Aigéai, Ministère de la Culture et du Tourisme grec).
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