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Le traducteur insuffisant : Gabriel Chappuys
« passeur » de la science civile italienne

Gabriel Chappuys est de loin le traducteur le plus prolifique de la Renaissance française, avec plus de soixante-dix traductions en à peine quarante années d’activité, à quoi s’ajoutent une douzaine d’œuvres de compilation. Cependant, cette œuvre colossale, qui conduit Chappuys, pour ses années les plus fécondes, à publier jusqu’à huit ou neuf traductions la même année, est systématiquement décriée dès le XVIIe siècle : de l’avis général, cette production impressionnante est également hâtive, mal préparée, souvent peu élégante, parfois franchement fautive. Il s’agit ici de s’interroger sur cet apparent paradoxe, qui consiste à reconnaître en même temps l’importance quantitative de l’œuvre du Tourangeau et ses imperfections qualitatives ; cette figure de la pléthorique médiocrité, ou de l’abondante insuffisance, est d’autant plus intrigante que l’insuffisance de Chappuys n’est pas seulement l’effet d’un jugement des lettrés : étonnamment, il en fait lui-même régulièrement l’étalage. Je voudrais tenter de relire cette « insuffisance assumée » du traducteur, en essayant d’en faire, plutôt qu’un défaut, une forme signifiante de son travail, et peut-être même une tactique culturelle.

Les dimensions de cette étude m’interdisent d’entrer dans le détail des traductions de Chappuys : je m’intéresserai donc principalement à la manière dont le Tourangeau décrit et présente son propre travail de traducteur, d’adaptateur et de compilateur dans ses dédicaces, ses préfaces et ses avant-propos. C’est dans le propos singulier de ces pièces liminaires que l’on peut, me semble-t-il, entreprendre de discerner la singularité de cette « stratégie de l’insuffisance » que je voudrais examiner chez Chappuys. Une telle lecture, qui procède par « coups de sonde » dans les pièces liminaires, peut s’appuyer sur une riche littérature secondaire : en effet, Chappuys est désormais bien étudié, et la bibliographie qui le concerne est abondante1 ; on lui consacre journées d’études et numéros de revues2, et l’on entreprend même, depuis quinze ans, de rééditer ses traductions ou ses anthologies3. C’est à cette littérature secondaire, et plus précisément à Jean Balsamo, que j’emprunte le point de départ de ma réflexion : étudiant la traduction des Dialogues philosophiques de Giraldo Cinzio4, Jean Balsamo met en évidence

[…] la difficulté que nous avons à comprendre aujourd’hui certaines formes particulières de l’activité savante à la Renaissance [et à] apprécier justement le statut qui était reconnu à certains hommes de lettres ou qu’il convient de leur reconnaître dans les hiérarchies qui ordonnaient alors les langues et les savoirs5.

C’est cette mise en garde qui me conduit à examiner la manière dont les pièces liminaires de Chappuys décrivent et mettent en scène sa propre activité : la « traduction » n’est peut-être pas le terme le plus pertinent, et en tous cas pas le seul, pour décrire ce qu’il fait. Traduire, compiler, adapter, fusionner, hybrider, résumer, vulgariser – autant d’opérations théoriquement et culturellement complexes, qu’il faut pouvoir saisir non seulement dans leurs enjeux techniques (qualité de la traduction, compétences de linguiste, élégance de l’expression), mais aussi en les réinscrivant dans le paysage plus vaste des conditions sociales et économiques de leur exercice. L’abondance de la production de Chappuys ne peut être comprise que dans ce cadre. Je voudrais donc, dans un premier temps, parcourir brièvement la carrière de Chappuys pour en récapituler les principales étapes et tâcher d’y prendre la mesure de l’activité pléthorique du Tourangeau : c’est à partir de ce bref panorama que je formulerai, à partir de certaines pièces liminaires de Chappuys, deux hypothèses sur le sens de cette « abondante insuffisance » qui me semble marquer son œuvre.

Conditions de production

Gabriel Chappuys naît à Amboise en 1546. Son oncle, Claude Chappuys, poète de cour, valet et garde-livre de François 1er avant de devenir secrétaire du cardinal Du Bellay, accompagne sa première formation, probablement à Tours, entre 1555 et 1565. Son activité de traducteur commence au début des années 1570 à Lyon : Chappuys cherche des protecteurs, d’abord auprès du duc de Savoie (il séjourne probablement à la cour à Turin entre 1574 et 1576, d’où sa maîtrise de l’italien) ; puis auprès des gentilshommes lyonnais (parfois d’origine italienne) à qui il destine ses travaux à Lyon, de 1576 à 1583. Son installation à Lyon marque le début de la phase la plus intense de sa production. Chappuys traduit alors des romans de chevalerie et des ouvrages de civilité, une production qui semble articulée à la demande d’un public de nobles, de notables et de courtisans. Le traducteur dépend en effet des commandes des nombreux libraires lyonnais pour lesquels il travaille, et il est même correcteur appointé dans l’atelier de Loys Cloquemin jusqu’en 1583.

En 1583 il s’installe à Paris : c’est l’année de la mort de François de Belleforest, historiographe du roi et traducteur. Il y a là une place à prendre : Chappuys entreprend alors de solliciter, à grands coups de préfaces et d’épîtres dédicatoires, l’entourage de la cour (par exemple Desportes, le chancelier Séguier, Charles de Lorraine, ou le duc de Joyeuse). Il semble que le comte du Bouchage, lieutenant général de Touraine, finisse par le pousser en cour en 1585 : cette année-là, Henri III accepte qu’il lui dédie L’Estat, description et gouvernement des royaumes et républiques du monde. Chappuys succède alors à Belleforest comme historiographe du roi ; le choix des œuvres qu’il traduit se modifie, et se soumet désormais d’abord au goût (et peut-être directement aux commandes) de la Cour. Ses traductions se tournent alors plus nettement vers les œuvres de spiritualité post-tridentines, italiennes mais surtout espagnoles (il traduit ainsi les sermons de Panigarola, ou les œuvres spirituelles de Juan de Avila), et vers l’historiographie. Au moment de la guerre de la Ligue, Chappuys suit la Cour à Tours, et son travail connaît une longue interruption, jusqu’à son retour à Paris en 1595. Chappuys reçoit alors la charge de secrétaire interprète d’Henri IV pour l’espagnol (charge qu’il conservera jusqu’à sa mort) ; il publie l’Histoire du Royaume de Navarre, puis reprend les traductions d’œuvres spirituelles, italiennes et espagnoles, mais il traduit également la Raison d’État de Botero (1599) et le Guzman d’Alfarache de Mateo Alemán (1600). Les œuvres de dévotion occupent la plus grande part de son œuvre de traducteur dans sa dernière décennie : sa dernière traduction paraît en 1612, probablement l’année de sa mort.

Ce bref résumé de la carrière de Gabriel Chappuys met en évidence l’importance de la question très pragmatique de ses réseaux et de ses ressources : comment se structure sa vie professionnelle, et de quoi vit-il, concrètement ? Cette question n’est triviale qu’en apparence : elle emporte avec elle le problème complexe du statut social du traducteur en général – et de Chappuys en particulier. Après ses tentatives pour se placer sous la protection du duc de Savoie, ses efforts de 1579-1582 pour s’attirer le patronage des riches Italiens de Lyon ou son travail de « prélecteur » auprès de Loys Cloquemin à Lyon le montrent très dépendant des goûts du public lettré – ou, du moins, de ces goûts tels que les perçoivent les libraires lyonnais, qui en tirent une politique éditoriale dont Chappuys n’est que le fournisseur. Cette dépendance fait de Chappuys un artisan-traducteur, ou un ouvrier-vulgarisateur, qui écoule ses produits en fonction de la demande d’un marché manifestement actif, mais parfois très exigeant : les années lyonnaises sont en effet les années les plus prolifiques de sa carrière. Chappuys traduit alors fréquemment quatre, cinq ou six ouvrages par an, avec un pic en 1584, année marquée par neuf parutions différentes, et le rythme de ces parutions a pu conduire certains spécialistes comme Jean Balsamo ou Jean-Marc Dechaud à l’imaginer à la tête d’un véritable atelier faisant travailler de petites mains sous ses directives6.

Cette figure du producteur alimentant une chaîne éditoriale constituée d’un dense réseau d’imprimeurs attentifs aux variations des attentes du public, au point qu’il ne parvient peut-être à assurer la cadence qu’en travaillant en atelier, contribue à faire de notre auteur-traducteur-compilateur un étonnant « ouvrier à la chaîne » de la proto-industrie émergente de la littérature. En ce sens, Chappuys accompagne, après Belleforest, la professionnalisation de la fonction de traducteur, en même temps qu’il incarne un tournant de cette pratique – d’abord parce qu’il traduit essentiellement des langues vernaculaires (et non le latin), pour les neuf dixièmes de son œuvre ; ensuite parce que parmi ces langues, outre la place prépondérante de l’italien, il est aussi un des grands traducteurs de l’espagnol, au point de devenir interprète d’espagnol du roi ; enfin parce que 83 % des livres qu’il traduit sont postérieurs à 1540 et près de 40 % sont traduits moins de dix ans après leur première parution. Comme l’écrit Jean-Marc Dechaud (à qui j’emprunte ces chiffres) :

[Chappuys] délaisse de manière très marquée le champ des auteurs de l’Antiquité gréco-latine, vivier habituel des traducteurs qui l’avaient précédé : parmi son abondante production, on ne trouve d’ailleurs qu’une seule traduction d’un classique latin (Sénèque). Chappuys est résolument dans le monde moderne. C’est la preuve de l’appropriation d’une culture proprement européenne qui commence à émerger et à se démarquer progressivement de l’héritage des Anciens. Les préoccupations de Chappuys sont caractéristiques du tournant pris à cette époque et symbolisent d’une certaine manière la fin de la Renaissance proprement dite et les débuts de l’ère moderne. Les traductions de Chappuys participent de ce mouvement qui crée le fondement de la culture européenne moderne7.

Cependant, la construction de cette « culture européenne moderne » passe aussi par la structuration d’une économie éditoriale dont Chappuys est dépendant, et cette dépendance n’est évidemment pas sans effet sur l’appréciation de la « médiocrité » du travail lui-même : l’urgence même qu’il y a à alimenter la chaîne de production est un des facteurs qui permettent de comprendre l’abondante insuffisance de l’œuvre de Chappuys.

Bien sûr, la carrière parisienne de Chappuys n’est plus indexée ni sur le même type d’attente, ni sur les mêmes circuits de production : en 1583-1584, la force de Chappuys tient à sa capacité à se reconstituer un réseau auprès des libraires parisiens, tout en cherchant des protecteurs à la Cour. Son statut et ses revenus changent alors : il dépend probablement moins de la commande des libraires, grâce à ses appointements – même si ses préfaces portent la trace de ses difficultés à se faire effectivement verser les subsides qu’on lui promet8, mais aussi parfois de ses récriminations contre les chicaneries judiciaires dans lesquelles il est pris9. Cependant, la manière dont il conçoit lui-même sa fonction apparaît nettement dans les pièces liminaires, non seulement dans les protestations d’allégeance à ses grands dédicataires – passage obligé de la sollicitation courtisane – mais aussi dans la très grande constance de la revendication de « service (du) public » qu’il formule dans ces pièces.

Ainsi, sous les deux modalités différentes de la « période lyonnaise » et de la « période parisienne », la carrière de Chappuys s’inscrit dans une économie matérielle du livre dont il constitue l’un des ouvriers : la revendication du service du public, prise dans l’ensemble des protestations d’utilité que formulent les pièces liminaires de ses traductions, montre que Chappuys a une conscience très claire de ce statut. Il sait pertinemment, et dit sans ambages, que son travail répond à une demande ou réagit à un besoin : c’est même cette demande qu’il invoque parfois explicitement pour justifier de sa propre insuffisance – il n’est pas compétent, mais la pression de la demande est trop forte, de sorte qu’il se trouve « instamment importuné de mettre quelque chose en avant » sur des sujets qui passent sa compétence10.

Or cette incompétence parfois franchement assumée oblige à envisager un autre enjeu de l’œuvre de Chappuys : c’est parce qu’il n’est pas « suffisant » qu’il substitue le discours des autres au sien, non seulement lorsqu’il traduit purement et simplement, mais aussi lorsqu’il assemble, compile, démarque, et publie sous son nom des centons habilement cousus dont il reconnaît bien volontiers qu’ils sont composés d’emprunts. La question de l’insuffisance de Chappuys s’articule alors à celle des fluctuations de l’auctorialité que ses pratiques de traducteur-compilateur l’obligent à assumer.

Traduction et naturalisation

Si, dans la bibliographie critique qu’il lui a consacrée, Jean-Marc Dechaud distingue les œuvres que Chappuys a traduites de celles dont il se déclare l’auteur, cette distinction est parfois moins claire dans la réalité, puisque Chappuys n’hésite pas à intervenir, parfois lourdement, dans les textes qu’il traduit, tandis qu’inversement ceux dont il se dit l’auteur sont souvent des compositions complexes réalisées à partir d’emprunts variés et savamment cousus entre eux. Par exemple, l’avant-propos de L’Estat, description et gouvernement des royaumes et des republiques (1585) voit Chappuys annoncer qu’il n’a pas seulement employé « [sa] propre industrie » à cet ouvrage dont il endosse la paternité, mais qu’il y a ajouté « le sain jugement & recherche de plusieurs hommes doctes de ce temps ». Ainsi, bien que le frontispice le désigne comme auteur, il avoue très honnêtement sa dette11 et partage bien volontiers cette auctorialité :

Et à fin que l’on ne pense que je me veille approprier chose laquelle appartienne à autruy, j’avoüe librement qu’en la composition de ce livre, je me suis aydé de plusieurs Autheurs de renom, & sçavoir François, Latins, & Italiens, lesquels j’ay pensé avoir bien escrit de ceste matiere & haut subjet, & recognoy qu’en cela je leur suis tenu : Ce que je dy, pour clorre la bouche à une infinité de Contreroolleurs, qui appelleront plustost cecy traduction, ramas ou rapsodie, qu’invention ou autrement : Mais je ne me soucie pas comme ils l’appellent pourvu que je serve au public […]. S’ils disent que j’ay failly au fil de l’histoire ou de la description de ces Royaumes & Republiques, je prens ces tresdoctes & graves Auteurs susnommez à garants […]12.

La structure de l’argument est chez Chappuys topique : il s’agit de refuser de débattre des mots (invention ou traduction, ramas ou rhapsodie), au nom du service rendu par l’ouvrage au public ; c’est la considération de ce service qui, passant les forces de Chappuys, le conduit à chercher de l’« aide » auprès d’auteurs qui deviennent dès lors ses « garants », mais sans toutefois que cela ne semble diminuer sa propre auctorialité, qui ne pâtit pas d’être ainsi libéralement partagée. La déclaration qui se rencontre trois ans plus tard dans la dédicace du Secrettaire à Isaac Habert, que j’ai déjà évoquée, va même plus loin encore, puisque cette fois c’est explicitement sur l’insuffisante compétence technique de l’auteur qu’elle fait reposer le geste de l’emprunt qui constitue la matière même du traité :

Monsieur, si j’estoy un bon ouvrier, il n’y a point de doute que de toute matiere je ne fisse ce qui se peut faire tresbon. […] mais n’estant bon ouvrier, ni sage, ni vertueux, quelque matiere qui se presente, il est certain que je n’en peux former oeuvre qui soit digne de vous. J’ay entreprins d’instruire à escrire missives, estant ignorant de cet art, et à dresser un Secretaire, n’estant Secretaire, et veu mesmement que le Secretaire ne se peut faire et dresser que par celuy qui a l’experience des affaires qui concernent l’art du Secretaire […]. Ainsi je fais comme celuy qui veut former un chef de guerre, n’ayant jamais suivy les armes ny mis la lance en l’arrest contre l’ennemy, ou comme celuy qui veut former le Medecin, n’ayant l’art et la pratique de Galien et d’Hipocrate, veu que l’experience seule peut dresser un vaillant guerrier et un bon Medecin, de laquelle estant despourveu en cet endroit, je ne suis pas si impudent que de me vouloir promettre fournir ce que je ne peux. Car comment payeray-je une grande somme, n’estant suffisant pour une petite ? Ce neantmoins ayant esté instamment importuné de mettre quelque chose en avant sur ce subject, et ayant acquiescé de payer, je n’ay sceu faire autre chose, de peur de demeurer en arriere, que d’amener caution, laquelle je charge en me dechargeant. Mais si on ne la veut recevoir, pource qu’elle est estrangere, je vous advise que j’ay gaigné en ce poinct que le payement se faict en la monnoye de France. Sansovim respond pour moy, lequel j’ay suivy en ce qui peut estre commun au Secretaire de l’une et l’autre nation13.

Il est frappant de voir ainsi Chappuys reconnaître à nouveau que le partage de l’auctorialité se fonde sur l’insuffisance assumée de l’auteur, et sur la presse des commandes. Il n’y a là aucune volonté de plagiat ou de pillage qui chercherait à se dissimuler, mais une pratique rapide, hâtive, commerciale pourrait-on même dire, mais qui n’interdit en rien de se juger auteur, et qui ne mérite manifestement pas que l’on s’en cache. Une nécessité que l’on serait tenté de dire industrielle commande cette pratique, et il est tout aussi frappant de constater que Chappuys, qui commence ici par refuser le statut de « bon ouvrier », finit par décrire sa propre activité au moyen d’une métaphore financière qui souligne, quoiqu’en l’inversant, le caractère marchand de l’échange dans lequel il se trouve pris : changeur plutôt que traducteur, Chappuys paye en « monnoye de France » une valeur qui est quant à elle commune à toutes les nations, et qui s’inscrit dans un patrimoine partagé – ici, celui de l’art du Secrétaire14. À cet art partagé contribuent en commun Sansovino et Chappuys, l’un « répondant » pour l’autre, en une co-auctorialité qui permet de contourner l’insuffisance que se reconnaît le traducteur15.

Je reviendrai sur cette protestation d’insuffisance, qui reçoit ici une formulation importante, car je crois pouvoir y voir un autre motif. Mais je voudrais tout d’abord m’arrêter sur cette auctorialité multiple, qui à partir de la traduction d’un livre original (parfois assemblé à d’autres sources, parfois transformé) semble produire un autre livre tout aussi original. Comment la comprendre ? Je suis tenté, pour échapper à l’alternative entre la pleine auctorialité de l’ouvrage original et l’auctorialité seconde de l’ouvrage simplement traduit, de parler de « naturalisation ». C’est en effet le mot que, dès 1578, dans sa dédicace de la traduction des Mondes de Doni à Antoine du Verdier, Chappuys convoque pour caractériser le processus même de sa traduction-adaptation :

Au demeurant à fin que ce livre fust mieux receu en France, je l’ay bien voulu accommoder à noz François, attendu que je ne me suis voulu astraindre à le traduire de l’Italien de Doni mot à mot, mais que seulement j’en ay tiré ce qu’il m’a semblé estre bien à propos, y ayant adjousté du mien ce que j’ay pensé n’estre inconvenient d’escrire. Car s’il est ainsi que nous devions avoir egard à une belle invention, plustost qu’au propos ou au langage par lequel elle est de chacune nation proprement declaree, & avec son poids & energie (car chacune langue emporte je ne sçay quoy de propre & de naïf, qui ne peut estre exprimé en autre langue, avec telle vertu & enthusiasme) qui me gardera, estant François, d’expliquer naifvement & à discretion en nostre langue Françoise, les belles inventions des estrangers, sans m’assujettir à la loy du traducteur, qui ne peut faillir d’estre rude s’il pense exprimer l’energie d’une autre langue, par la sienne propre, sans rien immuer, ou sans adjouster ou diminuer ? Ainsi donc considerant que les livres se translatent pour en donner à entendre le sens à ceux qui n’entendent la langue en laquelle lesdits livres ont esté escrits, à fin que les entendans ils en puissent faire leur proffit, j’ay eu tant seulement égard à cela, & estant mon but principal de proffiter par la communication d’une tant belle, haute et subtille invention, j’ay changé aucunes choses en ces Mondes, à ma volonté & fantasie, à fin qu’ils soyent icy mieux receuz, & leuz de plus grande affection : pource que j’y ay fait Paris & Tours l’assiette & lieu des Academies desquelles il est faicte mention, au lieu de Venise & de Rome, que Doni, comme Italien propose à ceux de son pays pour le siege des Academies, dont il est question. […] Ainsi ne doit on trouver estrange si j’ay voulu accommoder à nostre usage l’œuvre de cest excellent Doni Florentin, à fin qu’il nous fust d’estranger rendu François & jouissant des mesmes franchises & privileges des autres, comme par lettres de naturalité16.

Chappuys décrit ici son travail en mettant en avant l’impératif de la « communication d’une tant belle, haute & subtille invention », en refusant pour cette raison de s’assujettir à la traduction « mot à mot » : il semble donc privilégier le sens au détriment de la lettre, conformément à cette « mystique du sens17 » dont Jean Balsamo montre qu’elle prévaut chez les traducteurs du XVIe (mais c’est un sens qu’il faut appeler « commun », en ceci qu’il se prête à la « communication », ce mot de la préface de 1578 trouvant dix ans plus tard un écho dans la dédicace du Secrettaire, dans laquelle Chappuys dit chercher « ce qui est commun » aux deux langues). L’argument de Chappuys consiste ici en effet à reconnaître la puissance native de chaque langue, qui possède ce « je ne sçay quoy de propre & de naïf » qui ne se peut restituer : parce que chaque langue possède sa puissance naïve, la transmission du sens, qui seul leur est « commun », constitue un transfert d’un naturel dans l’autre, opération qui ne se peut réaliser « sans immuer, sans adjouster ou diminuer ». Chappuys avoue ainsi sans aucune gêne ses ajouts et interpolations, en arguant du fait qu’il s’agit bien de produire un texte « naïfvement » français, c’est-à-dire littéralement « original » du point de vue de son naturel linguistique.

Ainsi, plaçant le processus même du transfert au plan de la « belle invention » (l’expression est employée à trois reprises) et non au plan de la langue, Chappuys nomme ici « communication », plutôt que traduction, adaptation ou imitation, le travail qui consiste à produire une « seconde naïfveté ». Le sens de l’œuvre se trouve alors intégralement « accommodé », la substitution des lieux (Venise et Rome devenues Tours et Paris) ne constituant que l’emblème d’un processus plus constant qui vise à « rendre Français » le livre étranger, qui se trouvera ainsi pourvu de ses « lettres de naturalité ». L’auctorialité partagée dessine ainsi une sorte de « coproduction » du sens de l’œuvre : c’est bien, à prendre la déclaration de Chappuys au sérieux, d’un travail de naturalisation (plutôt que de traduction, ou d’adaptation) qu’il s’agit proprement ici.

Pour comprendre ce travail de naturalisation, c’est une logique du transfert qui s’impose : en assumant les modifications de l’œuvre auxquelles il se livre, Chappuys fait de son travail une opération de transfert culturel. Élaborée par Michel Espagne dans les années 1980 pour rendre compte des logiques complexes d’appropriation et de recomposition des modèles culturels allemands (modèles théoriques, intellectuels, artistiques) dans la France du XIXe siècle, et définie de manière synthétique dans un article de 201318, la notion de transfert culturel contourne d’emblée la question de la simple « traduction » comme transport d’un système d’énoncés d’une langue dans l’autre, pour se concentrer au contraire sur l’originalité et la légitimité des objets recomposés à partir du transfert. Ainsi « transférer, ce n’est pas transporter, mais plutôt métamorphoser19 », de sorte que « la recherche sur les transferts culturels [doit] admettre […] qu’une transposition, aussi éloignée soit-elle, a autant de légitimité que l’original20 ». C’est cette légitimité de la transposition qui me semble fonder la calme assomption par Chappuys de ses emprunts (dans les livres dont il se dit l’auteur) ou de ses modifications (dans ceux qu’il dit avoir traduits) : la « naturalisation » est le nom qu’il donne à sa pratique spécifique du transfert culturel, celle-là même qui le conduit à s’intéresser aux œuvres vernaculaires et récentes, et à contribuer ainsi, pour reprendre les mots de Jean-Marc Dechaud que je citais plus haut, à « ce mouvement qui crée le fondement de la culture européenne moderne ».

L’analyse des processus de resémantisation des contenus transférés, née autour de l’évaluation du « germanisme » français du XIXe, ne pourrait-elle pas être appliquée à celle de l’italianisme du XVIe, en particulier pour rendre compte de la question de la naïveté ? C’est une approche très semblable qu’emprunte par exemple Véronique Duché lorsqu’elle réexamine la traduction de l’Examen de ingenios de Huarte pour tenter d’apprécier la fécondité des « écarts interculturels » qu’elle y voit à l’œuvre21. Il est en tout cas très remarquable que la notion même de transfert culturel, telle que l’élabore Michel Espagne, commence d’emblée par se débarrasser du problème de l’influence, considérée comme une catégorie irrationnelle pour décrire les phénomènes en question :

[…] la catégorie de l’influence, dont l’étymologie suffit à montrer la dimension magique, devait être remplacée par une approche critique des contacts historiquement constatables et des adaptations ou réinterprétations auxquelles ces contacts avaient donné lieu22.

Or Jean Balsamo mobilise sur cette question des formules presque exactement semblables, en une convergence de vue qui rend plus tentante encore l’application des hypothèses de Michel Espagne à l’activité d’un traducteur français du dernier XVIe siècle :

[…] la notion d’influence repose en fait sur les fondements les moins précis qui soient. Elle appartient au domaine des superstitions et de l’occultisme, et il y a une secrète ironie à voir l’érudition rationaliste du XIXe siècle en faire si grand usage23.

Il faut cependant souligner un autre élément : si la « naturalisation » qu’évoque Chappuys dans l’épître dédicatoire des Mondes célestes de Doni relève bien des transferts culturels, ce n’est pas simplement sous la forme d’une appropriation du sens. Le travail même de resémantisation (pour reprendre le terme qu’emploie Michel Espagne) qu’opère Chappuys ne se conçoit en effet qu’articulé à une conception précise des conditions de la réception : en d’autres termes, l’indexation de la traduction sur le sens est en réalité tributaire de son indexation sur le « proffit » qu’il sera possible d’en tirer. Il faut transposer les ouvrages étrangers pour ceux qui n’entendent pas la langue, afin qu’ils « en puissent faire leur proffit », et que ces ouvrages soient ainsi « mieux receuz, et leuz de plus grande affection ». On retrouve dans cette prise en compte de la réception du livre la revendication centrale du « service du public » que j’ai relevée dans l’avant-propos de L’Estat, description et gouvernement des royaumes – et d’un public lui-même moins compétent encore que notre « traducteur insuffisant », puisqu’il ne comprend pas la langue originale.

Il y a là une piste pour comprendre le cadre culturel et théorique dans lequel prend place ce travail de « naturalisation » comme resémantisation des objets textuels « sources » que Chappuys traduit. Pour suivre cette piste, je vais m’intéresser au contexte dans lequel le Tourangeau construit la série de ses œuvres civiles : c’est cette focalisation inusitée qui va me permettre de donner un autre sens à la « revendication d’insuffisance » que l’on a déjà rencontrée.

Stratégie de l’insuffisance

Gabriel Chappuys, en tant que « naturalisateur », est un traducteur-diplomate, chargé de conférer, aux œuvres que les demandes de l’industrie littéraire et des cercles sociaux qui constituent son public identifient comme pertinentes, leurs « lettres de naturalité », leur dispensant ainsi du point de vue linguistique les « franchises et privilèges » qui leur permettront d’être lues et reçues comme de « nouveaux originaux ». Cette activité de transfert culturel, qui contribue à créer les fondements d’une culture européenne construite dans le présent vivant des œuvres contemporaines et non pas seulement dans le faisceau des références et révérences convergentes à l’héritage d’une culture antique partagée, s’organise de manière sérielle, et ce dans un double sens : il s’agit d’une part de la sérialité intrinsèque des œuvres, que l’on ait affaire aux épisodes des romans de chevalerie ou aux livraisons successives des volumes de sermons ou d’œuvres spirituelles espagnoles (et cette sérialité est d’ailleurs renforcée par les nombreuses annonces et promesses, pas toujours tenues, qui se rencontrent dans les pièces liminaires des œuvres publiées, et qui contribuent encore à inscrire la suractivité de Chappuys dans une logique de la réclame un peu bruyante), ou que l’on vise plutôt la construction rhapsodique des œuvres que Chappuys compose en centons (et son indignation surjouée contre les « contreroolleurs » qui pourraient dénoncer cette sérialité du « ramas » et de la « rhapsodie » n’empêche précisément pas Chappuys de défendre tout à fait positivement cette version anthologique de la sérialité) ; et il s’agit aussi d’autre part de la sérialité extrinsèque qui les réunit en ensembles thématiques cohérents, correspondant à un faisceau de goûts convergents et, par conséquent, à un segment éditorial consistant.

En ce second sens, l’œuvre de Chappuys semble s’organiser en sous-ensembles qui correspondent à la fois à des horizons d’attente du public, à des affinités thématiques ou stylistiques entre les œuvres, et à des demandes émergeant du réseau professionnel (que l’on songe par exemple à la manière dont Chappuys, « montant » à Paris en 1583, y reprend aussitôt la traduction des Sermons de Musso, entamée par Belleforest qui a eu le temps de publier les deux premiers avant sa mort, et poursuivis par Chappuys jusqu’en 1586). Ces sous-ensembles thématiques, ou ces « sous-séries », ont fait l’objet de plusieurs tentatives de classement ou de regroupement par thèmes : Jean-Marc Dechaud, Viviane Mellinghoff-Bourgerie, ou encore Patrizia de Capitani24, ont ainsi proposé de tels regroupements. Mais il me semble que ces regroupements laissent de côté une « sous-série » que je suis tenté d’appeler civile, et qui m’intéresse d’autant plus qu’elle traverse les deux périodes, lyonnaise et parisienne, de la carrière de Chappuys, puisqu’on peut y faire figurer aussi bien la traduction de la Civile conversation de Guazzo (1579) et du Parfait courtisan de Castiglione (1580) que celle des Dialogues de Giraldo Cinzio (1583), ou la traduction-appropriation de Sansovino dans L’Estat, description et gouvernement (1585) puis dans le Secrétaire (1588), ou enfin la Raison et gouvernement d’Estat de Botero (1599), ou même cette ultime anthologie assemblée et « endossée » par Chappuys, La Citadelle de la royauté (1603).

Or cette veine « civile » du travail de Chappuys passe souvent au second plan dans les présentations d’ensemble de son œuvre : on privilégie son travail de passeur des genres romanesques (la nouvelle italienne, l’émergence du picaresque espagnol), son rôle de traducteur des livres de dévotion post-tridentins, son œuvre d’historiographe ou de vulgarisateur ; mais on ne saisit pas souvent l’unité de cet effort qui, de 1579 à 1603 au moins, le conduit à suivre aussi une ligne civile, laquelle se trouve systématiquement éclatée et invisibilisée par les regroupements thématiques proposés par P. de Capitani, J.-M. Dechaud ou V. Mellinghoff-Bourgerie. C’est au contraire à cette sous-série civile que je vais m’attacher pour revenir au problème de l’insuffisance de Chappuys : il me semble en effet que l’on peut y trouver de quoi faire de cette insuffisance, comme je le supposais en commençant, une stratégie culturelle délibérée, et peut-être même un programme.

Les proclamations d’insuffisance, on l’a souligné, traversent toute l’œuvre de Chappuys, et se retrouvent donc bien entendu dans cette sous-série civile que j’essaye d’y découper : là aussi Chappuys affirme constamment, dans les pièces liminaires, qu’il n’est pas bon, ou pas assez bon, pour la matière qu’il entreprend de traiter, mais que l’importance objective de cette matière le conduit à faire fi de l’insuffisance subjective de ses capacités, et à choisir donc de traduire, d’adapter ou de compiler. Cette affirmation d’incompétence n’est pas seulement une excuse classique au moment d’opérer la captatio benevolentiæ de son lectorat ; en effet Chappuys ne s’arrête pas là : proclamant son insuffisance quant aux matières qu’il aborde, il dit aussi que ce qu’il traduit est inutile à son destinataire. Cet argument se rencontre par exemple dans la dédicace du Courtisan à Nicolas de Baufremont en 1580 : Chappuys commence par s’excuser d’offrir à son dédicataire cette traduction, qu’il n’a choisie que parce qu’il n’avait « aucun [autre] œuvre prest », mais qui ne fait qu’annoncer un « ouvrage de plus grand labeur25 ». Puis l’argument se complique : il ne s’agit pas seulement de minorer l’offrande, mais d’en souligner la relative inutilité, puisque ce portrait du parfait courtisan se trouve adressé à un courtisan d’ores et déjà parfait, et qui n’en a donc pas besoin – un constat qui permet à Chappuys de retourner la relation de recommandation : au lieu de recommander le livre au dédicataire, pour l’amitié qu’il lui porte, il charge le livre lui-même de le recommander au dédicataire, en reconnaissance du service qu’il lui a rendu en le traduisant26 !

Un argumentaire assez semblable se lit près de vingt ans plus tard dans la dédicace de la Raison et gouvernement d’Estat à Charles de Saldaigne, Chappuys affirmant explicitement que le dédicataire et le destinataire n’ont littéralement pas besoin du savoir qu’on leur propose :

Vous voyez le beau subject, qu’aucuns estimeront appartenir à un Prince : je l’advoüe : mais à un jeune Prince, pour y apprendre à gouverner ses Estats, & non pas au nostre, qui en peut faire leçon à tous les Princes du monde, & pourtant n’a que faire de ces enseignements […]27.

Toute la suite de l’épître affronte ce paradoxe et cherche à fonder la nécessité de traduire un livre offrant les principes de la science civile alors même que le prince n’en a pas besoin et que personne d’autre n’est habilité à lui en faire l’enseignement : à l’insuffisance du traducteur répond ainsi la « super-suffisance » de son destinataire, de sorte que c’est entre ces deux pôles que s’ouvre l’espace tendu dans lequel l’opération du traducteur prend son sens. C’est tout le dispositif ancien des specula principorum qui se trouve ici déplacé et reconfiguré28 : il ne suffit en effet plus de considérer le livre comme un miroir dans lequel le prince pourra contempler, superposés, l’image des vertus idéales auxquelles il lui faut tendre et le reflet des vertus pratiques qu’il possède effectivement. Bien sûr, ce dispositif est toujours bien présent, et l’avant-propos de L’Estat, description et gouvernement des royaumes en propose encore en 1585 une version très classique, qui articule la « lumière » de la « sapience céleste » à la vertu du Prince comparé à un « œil » (« Le Prince est pareillement comparé à un œil »), œil qui à son tour réverbère la lumière sur tout le royaume (« si l’œil des Princes est pur et entier, il luit à tous les membres, à sçavoir à ses serviteurs & subjects29 ») – mais cet exposé classique de la complexe trajectoire lumineuse de la vertu, qui est propre à la rhétorique « spéculaire » des miroirs des princes, se trouve dans ce même avant-propos précédé d’un autre motif, dans lequel l’image du miroir est recomprise et déplacée :

[…] nous avons non seulement de nostre propre industrie, mais suivant le sain jugement & recherche de plusieurs hommes doctes, de ce temps, sommairement descrit l’Estat & gouvernement, en premier lieu, de quelques Royaumes, & puis de certaines Republiques, pour tascher de profiter à tous, tant particuliers, qu’autres constituez & establis en charges publiques : car la lecture de telles descriptions peut servir aux hommes particuliers, de miroir & d’exemple, pour bien regir leur particuliere principauté, estans comme Rois d’eux-memes : & pour eviter ce qu’ils cognoistront, en la conduite de tels Estats, faire & tendre à la ruine & destruction d’iceux. Et les hommes ayans charge y peuvent doublement profiter, & pour eux mesmes & pour autruy : voire mesmes, les Rois, les Princes, les Seigneurs, Gouverneurs, Chefs, Pontifes, ou Prelats, Magistrats, tous Officiers & peuples : tous lesquels lisant l’estat de ces Royaumes & Republiques, & parangonnant leurs charges à celles d’autruy, peuvent remarquer en quoy ils sont inferieurs aux autres, ou bien en quoy ils les surpassent, pour avoir occasion ou de s’amender, ou se cognoissans au chemin d’une droite administration, persister tousjours à faire de bien en mieux30.

Ainsi, si l’ouvrage peut bien se concevoir comme constituant un « miroir & exemple », ce n’est pas au bénéfice du Prince – qui dispose déjà des compétences qu’illustre le livre – mais au bénéfice de « tous, tant particuliers, qu’autres constituez & establis en charges publiques ». Ce qui fonde cette visée, c’est que tous les lecteurs, et même les simples particuliers, peuvent être considérés au fond comme des « Rois d’eux-mesmes31 », rapport sous lequel ils ont un profit à tirer des leçons de la science civile que Chappuys compile pour eux dans le traité. Ainsi cet usage nouveau de la spécularité du traité ne concerne plus cette fois un Prince déjà pourvu de toutes les vertus, mais un lecteur particulier, ou un serviteur du bien public, qui ne les possèdent pas et auxquels ces descriptions « pourront servir » – après quoi d’ailleurs les véritables Rois et Princes se trouvent subrepticement réintroduits dans la liste des usagers du livre, mêlés aux gouverneurs, pontifes, magistrats, et à « tous Officiers & peuples » : dans cette version basse de la spécularité des miroirs, chacun se compare et s’instruit, s’amende et s’améliore, et nul ne semble plus disposer de cette science « lumineuse » et céleste que le schéma spéculaire classique reconnaît au Prince pris dans son éminence singulière.

Dans cette scission de la conception de la science civile et de son profit, l’ancienne rhétorique spéculaire côtoie, à quelques pages d’écart, l’identification inédite de ce public moyen, qui unit les officiers et les peuples, les rois et les simples particuliers, en tant qu’ils ont tous à apprendre. Il faudrait analyser de plus près cette réforme discrète de la dialectique visuelle de la science civile qui était propre au genre des miroirs : dans ce même avant-propos, elle finit en effet par déboucher sur une formule de synthèse qui parvient à articuler, dans les formes du bon conseil et de la prudence, la spécularité « moyenne » d’une science civile destinée à tous et la spécularité « éminente » d’une science civile dont le Prince seul serait le dépositaire. L’opération est de grande conséquence, et mériterait d’être inscrite dans l’histoire des relectures civiles du dispositif des miroirs des princes32 : ici, elle me fournit avant tout une clef permettant de relire l’insuffisance assumée par Chappuys comme une stratégie délibérée et non comme un simple défaut.

En effet, dans cette « spécularité moyenne » qui fait du traité un miroir tendu aux particuliers eux-mêmes, l’insuffisance et même l’incompétence du traducteur prennent un autre sens : elles sont en effet proportionnées à un savoir moyen lui-même destiné à un lectorat moyen, qui constitue précisément ce public au service duquel Chappuys ne cesse de se placer. Ainsi l’insuffisance de Chappuys est-elle d’autant plus volontiers assumée qu’elle correspond strictement à ce savoir moyen qu’il s’agit de constituer pour les gens d’entendement moyen. À cet égard, dès 1579, la dédicace de la Civile conversation à Jean Pierre Duszo (ou Duzio), noble italo-français dont il recherche la protection, adopte une formule très éclairante33 :

Or estant meu de cete mesme ardeur & affection de proffiter au public, principalement à ceux qui sont peu entenduz (desquels le nombre est beaucoup plus grand que des lettrés, pour lesquels l’auteur dit n’avoir composé cet ouvrage) j’ay voulu traduire ce Dialogue divisé en quatre livres que j’ay osé mettre en lumiere souz l’appuy & targe de vostre nom, à ce que les médisans repreneurs, chaufourreurs, repetaceurs, & rabobelineurs des œuvres & labeurs d’autruy, n’ayent la hardiesse de detracter de mes labeurs, comme je voy qu’ils font de plusieurs autres dignes de louange […]34.

Prolongeant et approfondissant l’affirmation de la dédicace des Mondes de Doni l’année précédente, dans laquelle il soutenait que « les livres se translatent pour en donner à entendre le sens à ceux qui n’entendent la langue en laquelle lesdits livres ont esté escrits, à fin que les entendans ils en puissent faire leur proffit35 », Chappuys en offre une version plus précise : cette fois le modèle de construction du destinataire est sans équivoque, puisqu’il s’agit bien de cibler « ceux qui sont peu entenduz », et qui ne sont pas des lettrés. Le public de Chappuys se trouve ainsi brusquement déplacé : il ne s’agit plus des gentilshommes, des riches marchands ou des courtisans italiens et français qui constituent son lectorat lyonnais, et il ne s’agit pas encore de la Cour et de ses grands personnages, auxquels il s’adressera à Paris ; il s’agit de définir un autre public.

Cet autre public, ce sont les gens de peu d’entendement, mais qui lisent tout de même assez pour être susceptibles de se plonger dans les quatre livres dialogués dont Chappuys indique qu’ils proposent bien une codification des mœurs civiles qui se destine à tous – Chappuys n’hésite d’ailleurs pas à étendre son lectorat possible aux plus humbles particuliers, compte non tenu de leur pratique de lecture réelle :

Le serviteur peut aprendre comme il se doit porter envers son maistre : le fils envers le pere : la femme envers son mary : le frere envers le frere, le grand envers le petit & le petit envers le grand : de maniere que ce livre se peut dire autant & plus necessaire, pour l’entretenement & concorde d’un chacun, qu’autre qu’on puisse trouver […]36.

C’est pour eux, et non pour son dédicataire, que Chappuys écrit, et la dédicace établit une connivence entre eux qui dit la nécessité de régler les conduites et de former les mœurs civiles du public-lecteur (quitte à y inclure fictivement le peuple entier, jusqu’aux domestiques) : Chappuys sait bien, dit-il, que Duszo, comme lui, vise le profit du public, c’est-à-dire le profit de la république :

Mais je n’ay pas peur que mes escrits […] soient sujets à tant mauvaises traverses pourveu que vostre œil les favorise & qu’ils vous soient agreables : car quant à ceux qui ont la volonté de proffiter en quelque chose que ce soit, à la république en sçavent equitablement juger37.

Il y a là de quoi relire l’hypothèse interprétative qui consiste à inscrire la première période de production de Chappuys, de 1575 à 1583, dans l’effort pour produire une littérature morale adaptée à la brutalisation des guerres de religion, effort qui répondrait à la nécessité de domestiquer l’ethos aristocratique dans ses enjeux violents : on aurait affaire ici à un processus de « civilisation », ou de codification des morales urbaines nouvelles – pour le dire dans les termes de Robert Muchembled38, la culture des élites est en effet elle aussi le produit d’une domination par domestication des conduites. C’est la thèse que formule Jean Balsamo, à propos des Dialogues philosophiques de Giraldi Cinzio que Chappuys traduit en 1583, et qui justement caractérisent très bien la période lyonnaise et le « premier dispositif » de Chappuys :

[L]es Dialogues prennent sens dans le contexte d’une philosophie morale en langue française qui se développe dans les années 1575-1580, à partir d’une initiative royale, sous le règne de Henri III, comme une tentative de répondre à la crise des valeurs civiles, conséquence des guerres civiles et religieuses : la violence publique, à l’œuvre dans la rébellion et le combat entre les différentes factions s’accompagnant d’une violence privée visible dans la vague de duels qui sévissait en ces années. Cette crise contribua au développement d’une littérature pédagogique, destinée à l’éducation de la noblesse, à la fois impliquée dans la rébellion et première victime des dérèglements liés à un culte perverti de la vaillance, un certain nombre de textes cherchant à donner une nouvelle définition des devoirs et proposaient une réflexion sur les passions et les vertus civiles, selon un syncrétisme combinant au cadre moral classique d’origine aristotélicienne et corrigé par Platon, une forte empreinte néo-stoïcienne, pour l’orienter progressivement selon une perspective chrétienne39.

Or l’instanciation d’un public fait de « ceux qui sont peu entenduz », et que Chappuys n’hésite pas à étendre au petit peuple, vient perturber cette idée d’une « littérature pédagogique destinée à l’éducation de la noblesse » : ce n’est pas seulement de la noblesse qu’il s’agit, et la civilité telle que Guazzo la comprend est systématiquement perçue et traduite par Chappuys dans le sens d’un large partage, qui concerne jusqu’aux mœurs rurales40. Bien sûr, l’identification de ce public de peu d’entendement qui inclurait domestiques et paysans est une construction rhétorique, et rien n’indique que le livre soit concrètement destiné à, et encore moins lu par, ce public massivement illettré : il n’en reste pas moins que Chappuys construit là une représentation du « destinataire insuffisant » qui vient compléter celle du « traducteur insuffisant » pour dessiner l’espace d’un savoir délibérément moyen.

Il me semble à ce titre très significatif que cet effort se retrouve dans des pièces liminaires d’œuvres publiées après 1583 : en effet, avec son installation à Paris, Chappuys change pour ainsi dire de dépendance, et donc très concrètement de commande. Il entreprend comme on l’a souligné de démarcher la Cour, et non plus les gentilshommes italiens ou lyonnais ; et s’il s’agit toujours dans cette sous-série civile de son travail d’instruire et de codifier, cette normativité civile largement italienne que Chappuys entend naturaliser se déplace alors, pour schématiser, de la morale à la politique. Et pourtant, dans ce nouveau contexte, Chappuys persiste à viser explicitement un public qui ne s’identifie pas aux puissants destinataires de ses pièces liminaires : comme l’a montré le cas de L’Estat, description et gouvernement des royaumes, il s’agit toujours aussi pour lui de tendre un « miroir » aux « particuliers » en tant qu’ils sont « comme Rois d’eux-mêmes ». C’est cette visée, en tant qu’elle définit me semble-t-il le véritable contenu de la constante revendication de « service du public » que Chappuys formule dans les pièces liminaires de ses travaux civils, qui me permet de comprendre l’insuffisance proclamée de Chappuys comme constitutive d’une « stratégie de l’insuffisance » visant à proportionner ses forces à celles d’un public moyen pour lequel il élabore un savoir lui aussi délibérément médiocre.

On a ainsi affaire avec Chappuys à un auteur qui n’est pas seulement traducteur, mais tout ensemble compilateur, doxographe, anthologiste, naturalisateur : toutes compétences qui légitiment sa revendication d’auctorialité, fût-elle partielle ou partagée, parce qu’elles accompagnent la conscience de l’importance pratique de son travail, qui consiste à composer une science civile moyenne, adaptée non seulement aux goûts du public mais aussi à ses compétences et plus largement à son bien. Ce travail essentiel et moyen, politiquement crucial et scientifiquement médiocre, passe par une forme de « lissage » et de simplification des thèses qui a valu à Chappuys sa réputation de traducteur médiocre, mais qui s’inscrit en réalité dans un mécanisme séculaire de constitution des doctrines – les opérations de simplification, d’accommodation et de vulgarisation que Chappuys fait subir aux éléments de la science civile dont il assure le transfert culturel ne sont en effet pas très éloignées des mécanismes de glissement vers la lectio facilior que l’on identifie dans le travail des copistes.

André Tournon, commentant le travail des copistes des manuscrits de la Servitude Volontaire de La Boétie, décrit ce travail par lequel le geste de transmission implique aussi une sorte de « ponçage » ou de « rognage » des thèses, qui en rend les aspérités moins gênantes, les rugosités moins perturbantes, et contribue ainsi à les rendre culturellement plus digestes41. Le travail de naturalisateur de Chappuys s’inscrit délibérément dans cette logique, dont il fait son mode opératoire assumé : le paradoxe apparent de l’abondance et de l’insuffisance, replacé dans l’économie de la proto-industrie éditoriale ainsi que dans les enjeux théoriques de la science civile et morale du dernier XVIe siècle, annonce les innombrables synthèses compilées, vulgarisées et accommodées qui abonderont dans la littérature politique du premier XVIIe siècle. La formation d’un dispositif civil moyen, qui donne une figure commune et reçue aux notions d’« estat », de « gouvernement » et de « secrettaire », préfigure ainsi dans l’insuffisance calculée de Chappuys les processus complexes de la digestion de la littérature de la raison d’État en France.

Notes

  1. Avec en particulier la magistrale synthèse de Jean-Marc Dechaud, Bibliographie critique des ouvrages et traductions de Gabriel Chappuys, Genève, Droz, 2014, dont je tire les données chiffrées qui concernent la production de Chappuys ; mais il faut aussi évidemment renvoyer au travail de Jean Balsamo sur les traductions de l’italien au français à la Renaissance. Voir en particulier Jean Balsamo, Les Rencontres des muses (Italianisme et anti-italianisme dans les lettres françaises de la fin du XVIe siècle), Genève / Paris, Slatkine, 1992, mais aussi Jean Balsamo, Vito Castiglione Minischetti, Giovanni Dotoli (en collaboration avec la BnF), Les Traductions de l’italien en français au XVIsiècle, Fasano, Schena / Paris, Hermann, 2009. Jean Balsamo, qui signe la préface de la Bibliographie critique de Jean-Marc Dechaud, s’est lui-même plusieurs fois intéressé à Chappuys, et j’aurai l’occasion de renvoyer à ses travaux spécifiquement consacrés au traducteur tourangeau.
  2. Voir en particulier les deux volumes du numéro 6 de Filigrana, en 2000-2001, publiés par l’Université de Grenoble et consacrés à la traduction-adaptation du Secretario de Sansovino par Chappuys, ou la journée d’études consacrée à Chappuys en 2016 au Centre d’Études Supérieures de la Renaissance (Université de Tours) par Marie-Luce Demonet, journée dont les actes ont été publiés en 2017 dans trois numéros successifs de Réforme, Humanisme, Renaissance (ainsi que dans les Studi Giraldiani pour la contribution de Jean Balsamo).
  3. Voir en particulier Gabriel Chappuys, Les Facétieuses journées, éd. M. Bideaux, Paris, Champion, 2003, et Gabriel Chappuys, Le Secrettaire (1588), éd. V. Mellinghoff-Bourgerie, Droz, 2014.
  4. Dialogues philosophiques et tres-utiles Italiens-François, touchant la vie Civile […]. Traduit des trois excellens dialogues Italiens de M. Ian Baptiste Giraldi Cynthien [Giraldi Cinzio] […]. Par Gabriel Chappuys Tourangeau, Paris, Abel L’Angelier, 1583.
  5. Jean Balsamo, « Comment estimer l’œuvre de Gabriel Chappuys ? Quelques remarques à propos de la traduction des Dialogues philosophiques de Giraldi Cinzio », Studi Giraldiani, II, 2016, p. 7-30, ici p. 14.
  6. Jean Balsamo évoque « une suite ininterrompue de travaux depuis la fin des années 1570, réalisée à un rythme qui nous conduit à émettre l’hypothèse que Chappuys faisait travailler sous son nom un véritable atelier de traductions » (Jean Balsamo, « La traduction de l’italien : activité éditoriale, engagement religieux et loisir lettré (1575-1595) », dans Élise Boillet, Bruna Conconi, Chiara Lastraioli et Massimo Scandola (dir.), Traduire et collectionner les livres en italien à la Renaissance, Paris, Champion, 2019, p. 13-34, ici p. 19). Jean-Marc Dechaud formule une hypothèse analogue dans sa Bibliographie critique, p. 20.
  7. Jean-Marc Dechaud, Bibliographie critique, p. 19.
  8. Il faut cependant noter que, par exemple, les contours exacts de sa fonction d’historiographe ne sont pas très bien établis : c’est une fonction dont il n’est pas évident qu’il l’ait réellement exercée au-delà de l’année 1585, pas plus que ne sont évidentes les attributions exactes qu’elle recouvre concrètement au XVIe siècle, ni même la manière dont elle assure des revenus à Chappuys.
  9. Ainsi, par exemple, de l’épître à Charles de Saldaigne d’Incarville, contrôleur général des finances, qui ouvre la traduction de Botero : Chappuys y développe une longue diatribe, aux accents parfois rabelaisiens, contre les chicaneurs et les avocats, et finit par évoquer « une mienne petite cause et instance », pour la résolution de laquelle il se dit « confiant en la sincere justice de cete tres-juste Cour », non sans s’étendre cependant sur « toutes ces croix, afflictions, supplices, martyres, tourments, traverses, artifices, subterfuges, ruzes, nullitez, palliations, couvertures, injures, calomnies & cruautez, desquelles depuis quatre ou cinq ans j’ay esté travaillé par les chiquaneurs » (Raison et gouvernement d’Estat, en dix livres. Du Seigneur Giovani Botero Benese. Traduicts […] par Gabriel Chappuys Secretaire, Interprete du Roy […], Paris, Guillaume Chaudiere […] 1599, épître, ici, f° VII r°).
  10. L’expression se trouve dans la dédicace « à noble et vertueux Isaac Habert, secretaire du Roy », qui ouvre Le Secrettaire [1588], éd. V. Mellinghoff-Bourgerie, p. 1-6.
  11. Cet aveu liminaire rend difficile de considérer, avec Nathalie Hester, que L’Estat, description et gouvernement constituerait « pour la plus grande part un ouvrage de traduction habilement manipulé pour masquer le plagiat » (Nathalie Hester, « Textes volés ? L’Estat, description et gouvernement des royaumes et républiques du monde de Gabriel Chappuys », Bibliothèque d’Humanisme Et Renaissance, 58 / 3, 1996, p. 651-666, ici p. 652) : au contraire, l’opération de Chappuys ne peut se comprendre qu’en reconnaissant d’abord qu’il ne cherche absolument pas à masquer ni à dissimuler sa pratique.
  12. L’Estat, description et gouvernement des royaumes et republiques du monde, tant anciennes que modernes. Compris en XXIII livres. Contenans divers reiglemens, ordonnances, loix, coustumes, offices, Magistrats, & autres choses notables appartenant à l’histoire, & utiles à toutes manieres & conditions d’hommes, tant en affaires d’Estat que de la Police. Par Gabriel Chappuys, Tourangeau. […], Paris, Pierre Cavellat, 1585, « Avant-propos », ici f° III r°-v°.
  13. Le Secrettaire, dédicace « A noble et vertueux Isaac Habert, secretaire du Roy », p. 6.
  14. Sur la cohérence de cette « culture du secrétaire » qui se dessine à travers le livre de Chappuys à l’échelle européenne, voir Viviane Mellinghoff-Bourgerie, « Le Secrettaire de Gabriel Chappuys face au Del Secretario de Francesco Sansovino et à The English Secretary d’Angel Day. Remarques sur l’héritage de l’éthos épistolographique érasmien », dans Rosanna Gorris-Camos (dir.), Il segretario è come un angelo : trattati, raccolte, epistolari, vite paradigmatiche, ovvero come essere un buon segretario nel Rinascimento, Fasano, Schena, 2008, p. 63-92.
  15. Une autre manière de raisonner, complémentaire, consiste à identifier l’auctorialité maintenue de Chappuys dans son travail de composition et de disposition des contenus qu’il agence : c’est par exemple la voie qu’adopte Lina Bolzoni, « Il mondo utopico e il mondo dei cornuti : Plagio e paradosso nelle traduzioni di Gabriel Chappuys », dans Ead., Il lettore creativo. Percorsi cinquecenteschi fra memoria, gioco, scrittura, Naples, Guida, 2012, p. 193-216.
  16. Les Mondes celestes, terrestres et infernaux […]. Tirez des œuvres de Doni Florentin, par Gabriel Chappuys Tourangeau, Lyon, Barthelemey Honorati, 1578 ; épître dédicatoire « à noble et vertueux seigneur Anthoine du Verdier », ici f°4v°-5r°.
  17. Dans le chapitre II des Rencontres des Muses, intitulé « Traduttore – Traditore », Jean Balsamo évoque « la tentation commune à tout le XVIe siècle qui vivait sur une véritable mystique du sens : la traduction réussie n’était pas fidèle, elle était signifiante » (Jean Balsamo, Les Rencontres des Muses, p. 103).
  18. Michel Espagne, « La notion de transfert culturel », Revue Sciences / Lettres, n°1, 2013 : URL : https://doi.org/10.4000/rsl.219 (consulté le 2 novembre 2020).
  19. Ibid., § 1.
  20. Ibid., § 4.
  21. Véronique Duché, « Le réexamen de Huarte : Chappuys à l’épreuve de l’interculturel », Réforme, Humanisme, Renaissance, n°84, 2017, p. 107-118.
  22. Michel Espagne, « La notion de tranfert culturel », § 4.
  23. Jean Balsamo, Les Rencontres des Muses, p. 19.
  24. Voir Jean-Marc Dechaud, Bibliographie critique ; Viviane Mellinghoff-Bourgerie, introduction à son édition du Secrétaire ; et Patrizia de Capitani, « Un traducteur de textes italiens à la fin de la Renaissance – Gabriel Chappuys (env. 1546 – env. 1613) », Filigrana, 6/1, 2000, p. 89-114.
  25. Le Parfait courtisan du comte Baltasar Castillonois […]. De la traduction de Gabriel Chappuys Tourangeau […], Lyon, Loys Cloquemin, 1580 ; je cite la réédition parue à Paris chez Nicolas Bonfons en 1585, ici épître dédicatoire, f° II r°-v°.
  26. « […] pourtant n’est besoin en cet endroit prier vostre grandeur de l’avoir [sc. le livre] en recommandation : car ce seroit à moy folie de vous recommander celuy que vous aymez naturellement […]. Mais ayant advisé n’estre mal faict à moy de le prier [de] m’entretenir en voz bonnes graces […], sachant que par le moyen d’iceluy, je peux avoir grand credit envers vous […]. Je l’ay [donc] prié (en tant que je luy ay montré tour d’amy, & que j’ay renouvellé la cognoissance d’iceluy à noz François, qui n’en faisoient pas grand compte, & le tenoyent arriere) de me monstrer pareillement office d’amy en ce cas: ce qu’il a promis de faire & que je m’asseure qu’il fera, vous remonstrant le desir ardant que j’ay de vous faire treshumble service, & de vous consacrer le meilleur de mes escrits », Ibid., ici f° iv r°-v°.« […] pourtant n’est besoin en cet endroit prier vostre grandeur de l’avoir [sc. le livre] en recommandation : car ce seroit à moy folie de vous recommander celuy que vous aymez naturellement […]. Mais ayant advisé n’estre mal faict à moy de le prier [de] m’entretenir en voz bonnes graces […], sachant que par le moyen d’iceluy, je peux avoir grand credit envers vous […]. Je l’ay [donc] prié (en tant que je luy ay montré tour d’amy, & que j’ay renouvellé la cognoissance d’iceluy à noz François, qui n’en faisoient pas grand compte, & le tenoyent arriere) de me monstrer pareillement office d’amy en ce cas: ce qu’il a promis de faire & que je m’asseure qu’il fera, vous remonstrant le desir ardant que j’ay de vous faire treshumble service, & de vous consacrer le meilleur de mes escrits », Ibid., ici f° iv r°-v°.
  27. Raison et gouvernement d’Estat (1599), épître à Charles de Saldaigne, ici f° VII v°.
  28. Pour un exposé classique de cette tradition, voir Michel Senellart, Les arts de gouverner. Du regimen médiéval au concept de gouvernement, Paris, Seuil, 1995.
  29. L’Estat, description et gouvernement des royaumes [1585], « Avant-propos », ici f° IV r°-v°.
  30. Ibid., f° III r°.
  31. Cette expression frappante semble anticiper la transposition baroque de la raison d’état à l’individu, ainsi considéré comme analogue à un État : c’est ce que Stéphan Vaquero, analysant les œuvres de Baltasar Gracián, appelle la « raison d’état de soi-même » (Stéphan Vaquero, Baltasar Gracián, la civilité ou l’art de vivre en société, Paris, PUF, 2009).
  32. Il serait tout particulièrement instructif de replacer ce travail de déplacement de la spécularité des miroirs que mène Chappuys dans l’héritage de Machiavel, qui est un des premiers écrivains politiques à entreprendre cette subversion méthodique du genre des miroirs, dans la lettre-dédicace du Prince – et l’opération serait d’autant plus intéressante que nombre d’autres traits machiavéliens se lisent dans l’avant-propos de L’Estat, description et gouvernement des royaumes, en particulier dans la tension maintenue entre l’empirisme et l’idéalisme dans la conception de la science civile.
  33. Sur les enjeux de cette traduction, qui précède de peu celle de Belleforest à qui Chappuys succèdera à la charge d’historiographe du roi, voir Marie-Luce Demonet, « La parole civile chez Chappuys et Belleforest, traducteurs de Guazzo », Réforme, Humanisme, Renaissance, n° 85, 2017, p. 247-289.
  34. La Civile conversation, divisee en quatre livres. […] Traduite de l’Italien du S. Estienne Guazzo […], par Gabriel Chappuys Tourangeau, Lyon, Jean Beraud, 1579, dédicace à Jean Pierre Duszo, p. 5v°-6r°.
  35. Les Mondes celestes, terrestres et infernaux [1578], épître dédicatoire à Antoine du Verdier, ici f°4v°.
  36. Ibid., p. 5r°.
  37. Ibid., p. 6v°.
  38. Robert Muchembled, Culture populaire et culture des élites dans la France moderne (XVe-XVIIIesiècles), Paris, Flammarion, 1978.
  39. Jean Balsamo, « Comment estimer l’œuvre de Gabriel Chappuys ? », p. 24.
  40. Comparant les traductions que Belleforest et Chappuys donnent d’un passage du premier livre de la Civil conversazione de Guazzo, Marie-Luce Demonet (« La parole civile chez Chappuys et Belleforest ») montre ainsi très bien de quelle manière ils achoppent différemment sur un usage particulier de l’adjectif « civil », Chappuys restituant fidèlement l’idée qu’il existe une civilité propre à l’homme de la campagne (« huomo di villa », dit Guazzo), tandis que Belleforest contourne et déforme cette idée qu’il ne comprend visiblement pas.
  41. André Tournon, « Sur quelques aspérités du Discours de la servitude volontaire », Montaigne Studies, XI, n°1-2, 1999, p. 61-76 (en particulier p. 68-73). Pour l’identification de procédures analogues chez Chappuys, voir Patrizia de Capitani, « Un traducteur français de textes italiens à la Renaissance », p. 107-111).
Posté le 18/12/2020
EAN html : 9791030008005
ISBN html : 979-10-300-0800-5
Publié le 18/12/2020
ISBN livre papier : 979-10-300-0802-9
ISBN pdf : 979-10-300-0801-2
ISSN : en cours
13 p.
Code CLIL : 3387 ; 4024
licence CC by SA

Comment citer

Gerbier, Laurent, « Le traducteur insuffisant : Gabriel Chappuys « passeur » de la science civile italienne », in : Roudière-Sébastien, Carine, éd., Quand Minerve passe les monts. Modalités littéraires de la circulation des savoirs (Italie-France, Renaissance-XVIIe siècle), Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, collection S@voirs humanistes 1, 2020, 115-129, [en ligne] https://una-editions.fr/le-traducteur-insuffisant/ [consulté le 15 décembre 2020].

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