Chapitre 3•
Les autres vestiges antiques

par

D’autres vestiges ou traces antiques sont observables sur la commune de Montcaret. Ils ont permis d’identifier la carrière d’où l’on a extrait les matériaux de construction de la partie résidentielle de la villa. Ils nous ont également autorisé à identifier les voies de communication qui désservaient le domaine et tenter de déterminer sa superficie.

La carrière de pierre1

C’est à F. Casagrande qu’on doit d’avoir su repérer dans le paysage l’anomalie permettant de proposer de voir la possible carrière antique, qui avait fourni les moellons nécessaires à la construction de la villa. Elle se trouve à environ 500 m au nord du bourg, à proximité de la route départementale actuelle et s’étend, à l’est, jusqu’à la Fontaine des Fées (Fig. 75).

Vue de la carrière
Fig. 75. Vue générale de la carrière et de ses fronts de taille.

Les renseignements oraux recueillis auprès des plus vieux Montcaretois indiquent que la carrière a connu une activité jusqu’au début du XXe siècle2.

On sait donc que cette carrière a fourni le matériau des dernières maisons du bourg, mais il est probable qu’elle a également procuré le moyen appareil médiéval nécessaire à la construction de l’église et les moellons retrouvés aujourd’hui dans les vestiges de la villa.

Les voies de communication

Le cours est-ouest de la Dordogne constitue par lui-même une voie de communication privilégiée. Cette rivière est facilement navigable à peu près toute l’année. Elle peut être, de surcroît, empruntée par des bateaux de grande capacité sur une grande distance. Elle peut ainsi drainer, sans difficulté majeure, depuis le Massif central jusqu’à l’Océan, les produits des régions qu’elle traverse.

Nous avons évoqué, ci-dessus, la voie de terre est-ouest de l’époque antique, dont la toponymie (“voie romaine”) a gardé le souvenir dans la partie est de la commune.

Nous avons recherché le prolongement de cette voie à l’ouest du bourg. Nous pensions l’avoir retrouvée en limite de parcellaire. Sur un cliché aérien, elle apparait en réalité à quelques dizaines de mètres plus au nord (Fig. 76).

Trace de la voie romaine
Fig. 76. Trace de la voie romaine (cl. F. Didierjean).

Ce sont des travaux liés à la culture de la vigne qui nous ont peut-être donné l’occasion de la situer plus précisément. L’arrachage de vignes, puis le sous-solage effectué avant le replantage ont bouleversé un niveau d’empierrement et laissé sur le sol des vestiges qui nous paraissent significatifs. Le propriétaire que nous avons interrogé nous a dit avoir atteint le niveau d’empierrement à une profondeur de 70 cm de la surface du sol. La parcelle limitrophe a, elle aussi, été soumise quelques temps après à l’arrachage de la vigne actuelle et au replantage, mais il convient de noter qu’à cette occasion les résultats n’ont pas confirmé ce que nous avions vu précédemment.

Toujours vers l’ouest, on trouve un établissement gallo-romain au lieu-dit Coly (commune limitrophe de Lamothe-Montravel)3.

À l’est, “la voie romaine” se prolonge par un chemin qui mène au lieu-dit Les Bories (commune voisine de Vélines), dans les environs duquel plusieurs parcelles ont révélé la présence de structures, de mosaïques et de céramique gallo-romaine4.

Un habitant de Montcaret nous a conduit sur le chemin de l’Espérit5. C’est un chemin empierré nord-sud qui se trouve en sous-bois. Il est situé à l’ouest de la route actuelle et, contrairement à celle-ci, qui serpente le long du coteau, il gravit la pente pratiquement perpendiculairement à cette dernière. Il reprend ensuite la route jusqu’au “Moulin de Nogaret”, point le plus haut du versant. De l’autre côté de ce versant, nous perdons sa trace. Il doit, selon toute vraisemblance reprendre plus bas le tracé de la route qui longe un lieu-dit nommé les Murailles (Fig. 77).

Photo aérienne Montcaret
Fig. 77. a. Montcaret-Les Murailles (cl. F. Didierjean).
Mobilier trouvé en prospection
b. Montcaret-Les Murailles : mobilier trouvé en prospection (dessin F. Casagrande, Inrap).

Sur ce site, on a retrouvé parmi les vignes, des vestiges gallo-romains du Haut-Empire (pierres, tegulae, céramique commune, céramique sigillée, verre) (Fig. 77b). La période d’occupation de cet établissement est, au vu du matériel archéologique retrouvé, sinon totalement, du moins en partie, contemporaine de celui de Montcaret. La présence de céramique sigillée et de verre est la marque d’un habitat doté d’une certaine aisance. Mais, s’agissant de ramassage anciens dans les vignes, il n’a pas été permis de déterminer la superficie, même approximative, de cette résidence et, partant, d’évaluer son importance. S’il s’agissait donc bien d’un établissement indépendant, on peut envisager que la limite entre les deux entités se trouvait matérialisée par la ligne de crête qui séparait, à la hauteur du Moulin de Nogaret, l’un et l’autre versant. On peut ainsi imaginer que durant le Haut-Empire, deux établissements se côtoyaient. En revanche, l’absence de matériel du Bas-Empire sur le site des Murailles – même s’il faut se méfier de l’argument du silence – semble indiquer que le domaine de la “villa du bourg” a absorbé celui des “Murailles”.

À quelle époque aurait alors eu lieu cette absorption ? S’il semble que celle-ci n’intervient qu’au Bas-Empire, les recherches effectuées sur d’autres domaines, en particulier celles réalisées dans le nord-est de l’Espagne, montrent qu’il faut généralement attendre le IVe siècle pour assister à ce phénomène6. C’est, du reste, la période où l’on observe le développement des habitats qui perdurent, tant en étendue qu’au point de vue de la richesse architecturale.

Le même habitant nous a montré un élément de plaque-boucle mérovingienne qu’il a trouvé dans l’un de ses champs en contrebas de ce site, au lieu-dit Riou de la fon (Fig. 85).

Au-delà, un ruisseau constitue la limite nord de la commune de Montcaret. Notons, toutefois, que sur le territoire de la commune limitrophe, la route remonte jusqu’à un lieu-dit dont la toponymie, “Saint-Cloud”, suggère la présence, là aussi, d’un site d’origine mérovingienne. Notre prospection n’a cependant pas révélé, à cet endroit, de matériel qui aurait pu se rattacher à cette période.

Vers le sud, ce chemin mène à ce qui devait être l’entrée monumentale de la pars urbana qu’il fallait ensuite contourner. Il reprend ensuite la direction du sud, vers la Dordogne où l’Abbé Delpeyrat, en 1875 a mis en évidence – “au passage de la Dordogne” – sur la commune de Pessac-sur-Dordogne, des vestiges gallo-romains qu’il convient ainsi de rattacher à l’existence d’un gué. C’est également dans ce secteur que Conil a retrouvé des sarcophages mérovingiens dont l’un renfermait une très belle plaque-boucle7 qui confirment le caractère pérenne de cet axe nord-sud.

Ainsi trouvait-on sur le domaine une rivière importante qui venait du Massif Central et menait à Bordeaux. Cette voie d’eau était doublée d’une voie routière est-ouest. Enfin, un axe nord-sud, qui longeait la partie résidentielle de la villa, traversait perpendiculairement ces deux itinéraires.

Superficie du domaine

Nous sommes parfaitement conscient de ce que peut avoir d’aléatoire une telle recherche. Il est bien évidemment impossible de connaître exactement la superficie des terres sur laquelle le propriétaire de la villa avait des droits. Nous nous bornerons donc ici à formuler des hypothèses.

À l’est, la “voie romaine” nous conduit jusqu’à l’établissement des Bories sur la commune de Vélines, qui a livré, nous l’avons dit, des moellons, de la céramique et même de la mosaïque gallo-romains. Les communes de Montcaret et de Vélines se trouvent sur deux hauteurs séparées par une petite vallée nord-sud par laquelle s’écoule le ruisseau de l’Estrop, qui va se jeter dans la Dordogne. Le talweg de cette vallée constitue aujourd’hui la limite entre les deux communes. On peut ainsi formuler l’hypothèse selon laquelle cet élément topographique aurait pu déjà être utilisé pour matérialiser la séparation entre les deux domaines pendant l’Antiquité.

À l’ouest, le même type de raisonnement peut nous conduire à proposer l’hypothèse selon laquelle le talweg nord-sud et le ruisseau, qui séparent les communes de Montcaret et de Lamothe-Montravel, formaient la limite antique du domaine avec celui de l’établissement de Coly, repéré sur cette dernière commune8.

Nous avons proposé de voir dans la ligne de crête qui sépare, au nord, les deux versants, la délimitation possible entre deux domaines distincts : celui de Montcaret et celui que nous appellons Les Murailles, tout au moins pendant le Haut-Empire. Les ramassages de surface sur le site des Murailles n’ont pas révélé de matériel du Bas-Empire, ce qui nous fait dire qu’il a été absorbé par le domaine du Bourg. Dans ces conditions, il convient de prolonger le domaine tardif jusqu’à la limite naturelle constituée par le ruisseau situé en contrebas (Riou de la Fon).

Au sud, il est bien évidemment tentant d’étendre le domaine jusqu’à la Dordogne, même si aujourd’hui la rive droite de ce cours d’eau est rattachée à la commune de Pessac-sur-Dordogne, dont le bourg est situé sur la rive gauche. D’abord, parce qu’il n’existe aucun élément topographique autre que la rivière auquel on pourrait attribuer une fonction de séparation, mais surtout parce qu’il est difficile d’envisager qu’un grand propriétaire gallo-romain ait pu accepter que les limites de son domaine ne se poursuivent pas jusqu’à la rivière qui est un axe de circulation privilégié et une ressource importante en ce qui concerne la pêche. En outre, ce terroir entre coteau et rivière est favorable à l’élevage et donc d’un bon rapport. On sait, en effet, que l’élevage avait une certaine importance au sein des domaines antiques. Les prairies représentent 5 % du “petit domaine” d’Ausone9 et le propriétaire de la villa Saint-Michel à Lescar-Beneharnum (Pyrénées atlantiques) semble avoir développé un élevage saisonnier efficient10. Ainsi, pour le domaine, à l’existence d’un vignoble sur le coteau, nous pouvons ajouter dans la boucle de la Dordogne, l’élevage comme activité agricole.

On remarquera que nous avons là, peu ou prou, les contours des actuelles communes et il convient de nous souvenir, sinon de suivre totalement, les conclusions de Fustel de Coulanges, qui considérait que les villas, et à leur suite les domaines mérovingiens, “ont formé plus tard les neuf dixièmes de nos communes”11.

Nous avons eu l’occasion de discuter de ce problème de limites de domaines12. Il nous a semblé logique que les hommes d’alors se soient fondés sur des éléments morphologiques de terrain, qui pouvaient être facilement reconnus, pour circonscrire des territoires. Les états modernes n’ont pas procédé autrement lorsqu’ils ont choisi les chaînes de montagne ou les fleuves pour fixer leurs frontières nationales. On notera que d’autres auteurs utilisent la même méthode pour tenter de définir – là aussi prudemment – l’assiette du domaine, objet de leur étude14.

Nous avons également tenté de retrouver la délimitation du domaine antique par un raisonnement régressif. Nous avons repris les études de M. Aubrun sur le sud-ouest et la constatation selon laquelle la filiation de la commune contemporaine à la paroisse médiévale se vérifiait le plus souvent en ce qui concernait leurs tracés15. Quant à la paroisse, cet auteur note que son “territoire est souvent compact, bien dessiné avec des limites naturelles (cours d’eau, etc.)”16 et, d’ajouter, que dans ce cas “elle a “des chances” d’être antique”17. Et par conséquent, selon nous, de reprendre la délimitation du domaine antérieur, que l’établissement religieux primitif, autour duquel s’est constitué la paroisse, se trouve, comme cela est fort possible, sous l’église actuelle ou qu’il se soit trouvé à quelques distances.

Si l’on définit un rectangle en prenant pour côtés de celui-ci le tracé que nous avons proposé à titre d’hypothèse, nous parvenons à une superficie, pour le domaine qui dépendait de la villa de Montcaret, comprise pendant le Haut-Empire entre 1 500 et 1 600 ha, avec la ligne de crête pour limite et 2 100 à 2 200 ha au Bas-Empire, si l’on compte jusqu’au ruisseau du Riou de la Fon. Comme on considère qu’il y avait, durant le Haut-Empire, deux domaines, celui des Murailles est alors compris entre 600 et 700 ha. On sait que les domaines peuvent être plus ou moins vastes et qu’il n’y a aucune uniformité dans leur étendue. Tout dépend de la nature des terroirs et si ceux-là sont en nombre suffisants pour permettre au domaine de vivre en autarcie. Fustel de Coulanges s’est fondé sur les domaines connus de Bertechramnus et d’Amalgarius18 et note que ceux de l’évêque du Mans possédaient une étendue qui allait de 381 à 2000 ha et ceux d’Almagaire de 350 à 2 600 ha19. Les recherches effectuées par Charles Higounet donnent des chiffres compris entre 1400 ha, pour le domaine de Plassac, et 3087 ha, pour le domaine de Floirac20. On remarque par ailleurs que dans cette partie du Département de la Dordogne, le long de la rivière, les établissements ruraux antiques importants sont distants de deux à trois kilomètres entre eux. La même constatation a été faite, par exemple, pour les grosses villas de la Grande Limagne que l’auteur de l’étude a rangé dans sa classe A121. Ainsi, les chiffres de 600 à 700 ha pour le site des Murailles et de 1 500 ha ou 2 200 ha, suivant les différentes périodes, proposés pour l’étendue de la villa de Montcaret, ne jurent-ils pas parmi ceux qui ont été avancés par nos prédécesseurs. Nos suggestions, qui restent, nous insistons sur ce point, des hypothèses, s’inscrivent au sein des constatations qui ont pu être faites, par ailleurs, pour tenter de circonscrire la surface des domaines dans la Gaule antique.

Notes

  1. En ce qui concerne la suite de ce développement, il nous faut associer Fabrice Casagrande aux résultats des recherches que nous allons évoquer, car il a participé aux prospections systématiques réalisées dans la commune, voire au-delà, et effectué des repérages aériens. Sa formation initiale de préhistorien nous a été d’une grande utilité pour détecter ce que les historiens n’ont pas coutume de voir. Il nous faut également mentionner le travail de F. Didierjean, qui a effectué plusieurs prospections aériennes sur la commune et les proches alentours de celle-ci.
  2. Selon Jacques Gallineau, la carrière était encore en activité en 1915.
  3. Gaillard 1996/97, 141-142.
  4. Vertet 1961, 557-566 ; Gaillard 1996/97, 254.
  5. Il s’agit encore de Jacques Gallineau.
  6. Burch et al. 2015, 38.
  7. Conil, Carnet 11, 28 ; Sion 1994, 257. Elle est aujourd’hui conservée dans l’espace muséal du site.
  8. Gaillard 1996/97, 141-142.
  9. Ausone, Idylles, 3, Corpet éd. tome 2, 1843, 13.
  10. Réchin 2008, 169.
  11. Fustel de Coulanges 1922, 230 ; propos complété par la note 2, p. 231. Voir également à ce sujet : Marcel Le Glay 1975, 242.
  12. À l’occasion de sondages que P. Jacques et nous-même effectuions aux abords de la villa de Sourdignan à Roquefort (Lot-et-Garonne), dont nous recherchions les possibles limites.
  13. Royet 2015, 96./efn_note]. Certains pensent, au contraire, qu’il vaut mieux se fonder sur des éléments d’origine anthropique comme les parcellaires plutôt que sur les limites “naturelles”13Compatangelo 1995, 65.
  14. Aubrun 2008, 16.
  15. Id., 17.
  16. Ibid., 17.
  17. Diplomata 230 et Diplomata 351.
  18. Fustel de Coulanges 1922, 231.
  19. Maurin et al. 1992, 141.
  20. Trément 2010, 173.
ISBN html : 978-2-35613-384-7
Posté le 31/01/2021
EAN html : 9782356133847
ISBN html : 978-2-35613-384-7
Publié le 31/01/2021
ISBN livre papier : 978-2-35613-386-1
ISBN pdf : 978-2-35613-385-4
ISSN : 2741-1508
6 p.
Code CLIL : 4117
http://dx.doi.org/10.46608/dana1.9782356133847.6
licence CC by SA

Comment citer

Berthault, Frédéric, “Les autres vestiges antiques“, in : Berthault, Frédéric, éd., La villa romaine de Montcaret. Une villa et son environnement dans le sud-ouest de la Gaule, Pessac, Ausonius éditions, collection DAN@ 1, 2021, 81-86, [en ligne] https://una-editions.fr/les-autres-vestiges-antiques [consulté le 1er février 2021].

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