L’évêché d’Aire a des origines obscures et incertaines, de même que sa modeste cité dont il reste néanmoins un riche patrimoine architectural, essentiellement roman ; depuis 1228, elle offre la particularité de compter, outre la cathédrale, une abbaye unie à la mense épiscopale, Sainte-Quitterie du Mas. À l’autre bout du diocèse, la majestueuse abbatiale romane de Saint-Sever témoigne d’une fortune surpassant celle de l’évêché, mais les guerres de religion ont eu raison de beaucoup d’autres édifices monastiques, tandis qu’à parcourir les villages on trouvera sans mal de nombreuses églises romanes ou gothiques de paroisses citées dans la présente édition, avec la photographie de quelques-unes. L’abondance de ces monuments ecclésiastiques et le magnifique Beatus de Saint-Sever contrastent avec la minceur des fonds ecclésiastiques anciens susceptibles d’éclairer la vie des grandes institutions locales au Moyen Âge. De nos jours, la parution de deux éditions savantes, le Cartulaire de la cathédrale de Dax. Liber rubeus, XIe-XIIe siècles (2004) et les Chartes de Saint-Sever (2010) dues à Jean Cabanot et Georges Pon ne saurait masquer qu’il n’y a pas pléthore d’autres sources écrites disponibles, même compte tenu des copies modernes. Jusqu’à la redécouverte du Liber rubeus par un bienheureux hasard en 2002, le panorama documentaire pour l’évêché d’Aire était encore plus désolant, quant aux sources écrites, et c’est quelque vingt ans plus tard que Frédéric Boutoulle a vu l’intérêt de ce dossier déjà presque abouti qui dormait dans des tiroirs pour le confier aux Textes @quitains.
Les auteurs de la présente édition ont eu le souci de préciser la configuration du diocèse et de sa cité, grâce à un ensemble de cartes d’ensemble ou de détail, et d’identifier les moindres paroisses ou prieurés. Il leur a fallu pour cela exploiter les recherches récentes sur l’occupation du sol et ne négliger aucune piste à remonter d’après des documents de l’époque moderne. Ils ont aussi réactualisé la présentation de la cité d’Aire en s’appuyant sur les apports de l’archéologie et de l’analyse du parcellaire. En revanche, leur exploration des fonds d’archives et des sources éditées n’a pu leur fournir que de maigres compléments au Liber rubeus qui est le principal monument de l’histoire ecclésiastique locale pour le Moyen Âge. Avant eux, les historiens locaux de l’Église, des ecclésiastiques érudits, les abbés Jean-Marie Cazauran (1845-1910), Antoine Degert (1859-1931)1, Vincent Foix (1857-1932), Joseph Duffour (1878-1925), auxquels ils paient scrupuleusement leur tribut, n’avaient souvent pas non plus trouvé grand-chose de mieux que des copies modernes renvoyant souvent explicitement au Liber rubeus ! Pour qui voulait explorer l’histoire médiévale des pays de l’Adour le Liber rubeus d’Aire était une référence obligée.
Ainsi, à la veille de la Révolution, on disposait déjà sous forme manuscrite ou imprimée de copies partielles ou intégrales de 25 de ses 40 textes ou groupes de textes. Jean-Baptiste Larcher (1696-1777) n’indique pas toujours que tel extrait vient du Liber rubeus mais Pierre de Marca (1594-1662), Arnaud Oihénart (1592-1668), les mauristes dom Pierre-Daniel Du Buisson (1639-1684) et dom Claude Estiennot (1639-1699), se sont montrés heureusement plus pointilleux. Il restait au total 18 textes bien identifiés comme provenant du Liber rubeus, éparpillés entre divers recueils. La description de ce registre faite par un notaire en 15662 permettait aussi de deviner la table et un ajout final récent. Sur ces 18, expressément identifiables, seuls les statuts synodaux du diocèse avaient totalement disparu car, pour les canons provinciaux, il était possible de se rabattre sur le Liber rubeus d’Auch et bien d’autres ressources.
Comme ni Estiennot ni a fortiori Larcher ne donnent d’indication de folios, la structure du registre restait inconnue, tout au plus voyait-on, grâce au premier, une séquence de statuts synodaux, légatins et provinciaux à la suite de l’union de l’abbaye du Mas au siège épiscopal et de la confraternité du chapitre cathédral avec celui d’Auch. L’ensemble du pouillé a été transcrit presque totalement par Larcher et partiellement par des clercs de l’évêché au XVIIIe siècle qui ont donné quelques cotes précises permettant de situer cet ensemble de part et d’autre du folio “86” (en fait 80). Hélas, ces administrateurs ont dédaigné le premier volet (la taxation des décimes) qui n’avait plus alors qu’un intérêt historique. Dans ces conditions, il était difficile de savoir que ce pouillé s’enchaînait directement avec les canons synodaux, si on les supposait en tête du recueil.
La description de 1566 permettait aussi de situer l’arrangement entre l’évêque et le chapitre de Saint-Girons aux folios 98-102 dans un recueil en comptant 125. Sur tous les autres actes, on ne disposait d’aucune indication de foliotation et, finalement, la séquence et la logique de la partie suivant le pouillé restaient totalement inconnues, de même que la plupart de son contenu : on n’en connaissait que six textes sur dix-neuf, en ignorant tout de leur ordre. Les centres d’intérêt des grands érudits ecclésiastiques et ceux de Larcher, plus sensible à l’histoire politique, s’étaient assez bien complétés mais ni les uns ni les autres ne s’étaient souciés de copier toutes les transactions de l’évêque quant aux dîmes. De surcroît, six textes étaient connus in extenso sans que l’on sache qu’ils figuraient dans le Liber rubeus, dont les statuts provinciaux de 1326. Il en résultait une connaissance très approximative de ce cartulaire, même pour la section des canons synodaux et provinciaux.
La présente édition a dû tenir étroitement compte de tous ces éléments manuscrits et imprimés et, particulièrement des diverses listes bénéficiales publiées sur la base de copies modernes, il y a une cinquantaine d’années, avec Les pouillés des provinces d’Auch, de Narbonne et de Toulouse par Charles-Edmond Perrin, Jacques de Font-Réaulx, Odon de Saint-Blanquat et Michel François dans le Recueil des historiens de la France. Cela permet de reconsidérer la date de la taxation des procurations (18) et de distinguer les parties de première main des ajouts, et donc d’apporter des compléments à une édition de référence. Pour ces textes et pour tous ceux dont il existe des copies, l’édition note les variantes significatives et les rectifications orthographiques caractérisant les copies des XVIe-XVIIIe siècles, de quelque qualité qu’elles soient. Cela peut guider utilement lorsqu’on aborde, entre autres, les textes latins des Glanages de Larcher.
Le texte des statuts synodaux du diocèse qui, à une appréciation hasardeuse près, restait inconnu, représente un des apports majeurs du Liber rubeus (6). Joseph Avril le notait comme perdu et le Corpus synodalium élaboré sous la direction de Rowan Dorin à l’université de Stanford ne comporte encore aucune entrée “Aire”. Ce faisant, son édition au sein d’un corpus de statuts provinciaux et légatins met en vedette “l’évêque législateur” pour reprendre la formule de Rowan Dorin.
Les auteurs mettent clairement en valeur les données d’intertextualité sur la base en particulier des publications d’Odette Pontal et de Joseph Avril mais en sollicitant aussi les éditions anciennes, comme celle de Philippe Labbé et Gabriel Cossart (1671), et bien sûr celles d’Antoine Degert et Joseph Duffour. Le flux des textes rend compte de la dynamique provinciale, l’archevêque Amanieu II d’Armagnac (1261-1318) s’est montré un animateur efficace, mais la réception de canons nîmois ou bordelais à Aire n’est pas forcément toujours passée par le canal provincial qui en revanche a été déterminant (quoique non exclusif) pour celle des décrétales de Boniface VIII (10).
Garsie du Fau (1327-1349) a fait un choix de textes dont deux éléments importants, les statuts légatins de Galon et ceux de Simon de Brie à Bourges en 1276, ne figurent pas dans le recueil auscitain. Or, le Liber rubeus apprend la communication des seconds par une copie faite à Poitiers en 1277. La cohérence des normes ecclésiastiques d’un diocèse à l’autre tient certes d’abord au rapport hiérarchique à l’évêque de Rome, dont les décisions en concile ou les décrétales font autorité, ensuite aussi à la synodalité provinciale mais le flux des textes passe aussi par des échanges directs sur la base de relations personnelles peut-être. Tout n’était pas verticalité dans l’Église ! Et c’est ainsi que l’on rencontre des similitudes entre plusieurs canons aturins et d’autres de Nicosie à peu près au même moment.
S’agissant des statuts de la province d’Auch, la présente édition complète les travaux anciens de Joseph Duffour et ceux récents de Philippe-Joseph Jacquin en prenant en compte, outre les manuscrits et éditions déjà repérés, le “Recueil de copies et de notes sur les conciles” du fonds Baluze, et les actes conciliaires publiés par Gondrin de Pardaillan. Pour ces textes, il n’a pas été possible d’envisager l’intertextualité avec d’autres statuts provinciaux ou diocésains car la dimension provinciale n’a pas été abordée pleinement dans les ouvrages de référence actuellement disponibles pour la France, à savoir ceux d’Odette Pontal et de Joseph Avril.
L’étude démontre l’instrumentalité d’un cartulaire proprement épiscopal laissant de côté l’essentiel de la seigneurie de l’évêque : le registre ne comporte aucun censier, juste le paréage de la cité avec le roi-duc et quelques acquisitions. Les clercs de Garsie du Fau ont compilé surtout un outil d’administration et de discipline ecclésiastiques dans le diocèse, alors que, dans la province d’Auch, le volume de même nom à Dax, très largement antérieur, ne lui ressemble guère mais que celui d’Auch, très postérieur, procède de finalités voisines.
Avant la redécouverte du Liber rubeus d’Aire, rien ne faisait deviner l’opiniâtreté mise par les évêques d’Aire à obtenir la cession de dîmes et singulièrement celle de Garsie du Fau à assurer celles des nouvelles paroisses et des terres “novales”, face aux institutions régulières. L’insertion de l’accord avec l’abbé de Saint-Sever vers 1140 après la fondation de Mont-de-Marsan introduit un précédent significatif. À ce point, la sélection des textes anciens à insérer dans le nouveau cartulaire crée peut-être une distorsion mais elle dénote bien les perspectives de Garsie du Fau.
La “liste des procurations féodales et décimales” bien connue de longue date par des copies modernes faisait aussi déjà deviner des dîmes parfois encore sous le contrôle partiel de communautés paroissiales ou de propriétaires de rang médiocre (19) ; quatre des cinq textes copiés juste après et jusque-là inconnus en donnent des exemples vers 1300-1330 [(20-21), (23-24)]. Le Liber rubeus ne permet pas de savoir s’il y a eu de la part de tels détenteurs de dîmes un mouvement de cession à l’évêque aussi massif que celui rapporté par le Bullaire de Valier, mais on entrevoit des structures ecclésiales et sociales assez voisines de celle du diocèse d’Agen (et Condom).
Le Liber rubeus jette aussi un jour cru sur une accumulation de péripéties violentes et s’attache à en présenter les évêques d’Aire et l’Église comme les pures victimes. L’assassinat d’Anissans de Toujouse (1326-1327) et l’expulsion de Garsie du Fau de son manoir du Plan, en 1330, après un début de siège, sonnent comme des échos lointains de l’attentat d’Anagni, à l’échelle d’un petit territoire. Dans le Liber rubeus, le texte liminaire de première main (3) donne à la sanction canonique ou pénale des auteurs du second attentat, énoncée dans la dernière partie du recueil (31), la dimension d’une défense et illustration de l’Église, lors même que ni le roi de France, ni le duc d’Aquitaine ni le pape n’ont apporté un soutien très efficace à un évêque d’Aire, décidément bien seul face aux menées d’une petite aristocratie locale manipulée par des princes de la Gascogne. À cette violence, réelle ou théâtralisée selon un scénario procédant du droit d’armes et prudemment interrompu avant l’issue fatale, répond la combativité, voire l’intransigeance, du commanditaire ou auteur du Liber rubeus qui exige l’humiliation des hommes de main et des communautés d’habitants, tout en louvoyant prudemment face au comte de Foix.
Tous ces éléments étaient déjà connus isolément, mais les voici bien rassemblés, tels que Garsie du Fau a voulu les présenter, en occultant, entre autres presque totalement ses démêlés avec les bourgeois d’Aire. Le Liber rubeus, achevé sans doute peu après les événements de 1330, donne la véritable portée de ces épisodes et éclaire la situation politique du sud de la Gascogne à la veille de la guerre de Cent Ans, à condition de savoir lire entre les lignes et déceler les non-dits d’un subtil plaidoyer pro domo qui a des allures de riposte, dans le registre des principes et du droit. Ainsi, l’édition du Liber rubeus retrouvé ouvre-t-elle des perspectives renouvelées et pour l’histoire ecclésiastique des pays de l’Adour et pour son histoire sociale et politique. Il en est de même pour la connaissance du fonctionnement administratif des évêchés des provinces ecclésiastiques du Sud-Ouest de la France et de la conservation de leurs archives.