par

avec la collaboration d'Ézéchiel Jean-Courret

Malgré la présentation qu’en a fait l’abbé Barrère1, le responsable du bullaire est mal connu. Certes, Johannes Valerii se définit lui-même au début du bullaire comme clerc, notaire, originaire d’Ivrée2 et Piémontais, procureur et vicaire de Marc-Antoine de la Rovère, évêque et comte d’Agen pour lever tous les revenus de l’évêché qu’il a obtenu avec l’accord du Roi de France par la résignation de son oncle le cardinal Léonard de la Rovère, décédé à Rome le 28 septembre 1520, mais cela n’en dit pas très long sur son parcours. Le nouvel évêque lui a donné mandat d’aller à Agen et d’administrer l’évêché et de commencer à en percevoir les revenus, le 20 novembre 1520. Ce jour, il a remplacé les deux administrateurs qui agissaient au nom du défunt cardinal et il est entré en possession paisible au nom du nouvel évêque d’Agen. Il a fait ce répertoire sur ordre de François de la Rovère, évêque de Mende (1504-1524), frère des défunts évêques d’Agen Galéas et Léonard de la Rovère et donc et oncle de Marc-Antoine. Ce dernier appartient à la seconde génération des parents supposés de Julien de la Rovère, pape Jules II (1503-1513) qui ont fait de brillantes carrières ecclésiastiques entre curie, diocèses italiens et diocèses français. 

Nous avons la chance d’avoir gardé cette introduction écrite très probablement de sa propre main. L’équilibre de la page et son écriture signalent une pratique maîtrisée, ce clerc italien a certainement déjà une solide formation administrative et juridique. Peut-être Giovanni Valerio/Johannes Valerii a-t-il fait ses preuves au service de l’évêque de Mende. Sa signature dénote une vive conscience de soi et sa cancelleresca tranche tout à fait sur les écritures « de notaires » courantes en Agenais3 et plus généralement en France. On ignore ses origines sociales mais il n’y a rien d’étonnant à trouver un clerc piémontais au service des de la Rovère, nobles piémontais ayant su tisser de fructueux liens avec leurs homonymes de Ligurie lorsque Francesco della Rovere (de Savone) est devenu le pape Sixte IV (1471-1484) puis son neveu le pape Jules II (1503-1513), et qui en ont subséquemment profité pour multiplier les belles carrières ecclésiastiques. 

Johannes Valerii n’a manifestement aucun lien de parenté avec son presque homonyme, un chanoine de Padoue, Giovan Francesco Valier, fils bâtard d’un patricien vénitien qui devient un informateur du cardinal du Bellay en 1534 et poursuit quelque temps ses services d’espion pour François Ier4. Au contraire de ce personnage, Giovanni Valerio/Johannes Valerii, que l’on appelle souvent « Jean de Valier » dans la littérature érudite et qui est connu de ses contemporains de France comme « Jean/Jehan Valier » selon un acte de 1559,5 s’est, semble-t-il, installé en France depuis au moins 1520.

Le choix de Giovanni Valerio pour s’acquitter d’une mission de confiance qui prépare l’arrivée du nouvel évêque d’Agen a peut-être été le fait de l’évêque de Mende, a-t-il puisé parmi son entourage un homme ayant déjà fait ses preuves et susceptible de jeter un œil neuf sur le diocèse et de ne pas se laisser guider aveuglement par les collaborateurs du défunt Léonard de la Rovère ? Les circonstances où nous avons conduit ce travail au temps des confinements successifs ne nous ont pas permis de mener beaucoup de recherches complémentaires.

La qualité des recueils qu’il a fait établir l’a probablement fait remarquer comme un administrateur efficace à l’aise dans les dossiers d’archives ; au fil des années, il a su devenir indispensable et reste sur place après la mort de son premier protecteur, il accède même à une position éminente, car à l’occasion d’une transaction avec le chapitre Saint-Étienne, en 1542, il paraît comme vicaire général du cardinal Jean de Lorraine, entouré de Niccolo « Salerne » un autre italien d’une famille liée aux Rangoni6, procureur général et enfin de Matteo Bandello, « serviteur familier et domestique [du cardinal] »7. « Salerne » et Bandello viennent tout juste d’arriver en France avec Costanza Rangoni, la veuve de Cesare Fregoso, un condottiere italien passé au camp français, après l’assassinat de ce dernier en 1541. Bandello, un dominicain né vers 1485, vient de la petite noblesse des environs d’Alexandrie ; fort jeune, il a commencé une carrière de lettré mondain qui l’a mené, entre autres, jusqu’à la cour des Sforza ; puis, il devient le secrétaire de Cesare Fregoso et se fait connaître hors d’Italie en envoyant un de ses ouvrages à Marguerite de Navarre. En 1541, Costanza Rangoni le rejoint à Venise et il la suit dans son exil en France. Le cardinal de Lorraine prête le château de Bazens, sa résidence d’été à l’exilée qui, dès lors, avec la bienveillante protection aussi de Marguerite de Navarre, tient à Bazens, une petite « cour » lettrée où brille particulièrement Bandello ; c’est dans ce confortable exil qu’il achève de composer des Novelle, dans le genre du Décaméron, publiées en 1554 et qui lui valent une flatteuse renommée littéraire. Bandello a reçu la cure de Cabalsaut, et lorsque meurt le cardinal de Lorraine, il devient évêque d’Agen, sans renoncer à l’aimable séjour de Bazens8.

Encore simple « clerc » en 1520, Valier a dû être constitué dans les ordres majeurs et devenir prêtre à une date que l’on ignore. Il a occupé successivement les cures Saint-Georges-de-Birac, de Sembas, de Toupinerie, de Sainte-Colombe-de-Pujols et de Notre-Dame-d’Allès à en croire l’abbé Barrère qui ne cite hélas pas ses sources9 mais Valier a bien dû avoir quelques liens avec Birac, car, lors de sa visite de 1603, Nicolas de Villars note qu’il y a dans cette paroisse trois chapelles« dont l’une appelée de Valery, évêque de Grasse qui la fit bâtir10. » On sait qu’il accède en effet à l’épiscopat en 1550/1551 par le procès-verbal d’une visite pastorale11 qu’il doit comme « vicaire general et suffragant »12 de Matteo Bandello, qui avait été sommé par le roi de visiter son diocèse mais qui avait argué de son grand âge trop vieux pour se déplacer13. Au début le 1er avril 1551, Valier se dit évêque de « Carles », soit un siège in partibus dans le nom est assez mal rendu14 où il a été manifestement nommé pour suppléer les défaillances de Bandello, mais ignore depuis combien de temps ; lorsqu’il termine sa tournée, peu après le 29 septembre 1551, il s’intitule au recto du dernier folio du procès-verbal : « Nous Jehan Valier, evesque de Grasse, aumos [nier] de la royne, chanoyne en l’eglise cathedrale d’Agen, suffragant vicaire general, etc. »

La visite de Valier débute par une véritable scène de comédie, lorsqu’il se présente à la porte de la cathédrale, le 31 mai, il ne trouve qu’un seul vicaire qui lui déclare que le curé, maitre André de Villanova, nommé depuis douze ans « n’a dict ni selebré jamais la messe en sadicte paroisse ny faict aucun acte d’eglise, lequel aussi n’a faict aucung bien en icelle qu’il seussent. » Valier constate donc officiellement ce qu’il sait forcément de longue date puis va déjeuner chez le curé qu’il doit fort bien connaître et dont il partage peut-être les errements ! Le chanoine Durengues concluait : « Voilà donc une cathédrale qui n’avait jamais vu son évêque ni son curé ! » Pour une raison que l’on ignore, Valier ne visite que la moitié du diocèse15. Du moins, grâce peut-être à Valier, les droits épiscopaux sont-ils bien défendus : dès le 30 juin 1551 ou 155216, un arrêt du Parlement de Bordeaux rappelle les modalités de paiement de la dîme et conforte des lettres royales du 2 mars 1546 à ce sujet. 

Les années passent et Valier réside toujours à Agen et lorsque le 18 septembre 1558 « Janus de Frégose (Gianni Fregoso) », fils aîné de Cesare Fregoso fait son entrée solennelle à Agen comme évêque et comte17, « accompagné de messire Jean Valier, évêque de Grasse18. » Cette situation anormale prend fin l’année suivante, non que le pape ou le roi s’en soient émus, mais parce que le nouvel évêque d’Agen veut manifestement caser sur le siège de Grasse un de ses frères cadets. En effet, Valier avait été promu au terme d’un arrangement exposé dans la sommation que lui fait le procureur de Gianni Fregoso de résigner l’évêché de Grasse 18 mars 1559 (n. st.)19

La scène se passe dans la cathédrale en présence de chanoines (pour lesquels ce sombre différend devait être le secret de Polichinelle) ; le procureur de Fregoso publie qu’un brevet royal du 29 novembre 1550 prescrivant « (d’) estre mis en garde et baillé le dit evesché de Grasse… ez mains dudit messire Jehan Valier » « pendant la minorité des enfants du Sr Cesar Fregouse », et subséquemment Valier en avait reçu provision du pape à l’automne 1551. Le 25 août 1558 Gianni Fregoso avait déjà requis Valier de nommer un procureur en cour de Rome pour procéder à la résignation, et Valier s’était exécuté mais avait révoqué sa procuration le 5 mars 1559, alors que l’évêque d’Agen était absent (il se trouvait alors à Narbonne). Valier dans un premier temps essaie de gagner du temps et remet une réponse écrite disant qu’il accepte, à condition que l’évêque d’Agen lui rende « son premier tiltre et bulles de l’esvesché de Carles, en vertu duquel il fut consacré evesque ou d’autre evesché, et les lui fesant expedier, delivrer et tenir à ses despens, ensemble ce qu’il a payé pour expedition des bulles de son dict evesché ». Le clan Fregoso avait sans doute passé un accord analogue avec Matteo Bandello qui avait résigné le siège d’Agen avant le 23 janvier 1555, date de la promotion de Gianni Fregoso20. Le vieil évêque avait certainement le gîte et le couvert confortablement assurés à Bazens pour la fin de ses jours, à moins qu’il ne se soit retiré au couvent des dominicains de Port-Sainte-Marie où il est probablement enterré en 156121.

Valier –qui en 1558-1559 n’était plus vicaire général22 – se montrait moins traitable et exigeait des compensations que le procureur de l’évêque pouvait difficilement promettre. On ne sait trop comment l’affaire se régla. Labrunie cite, après le texte de la sommation, une note d’Argenton selon laquelle d’après l’Histoire manuscrite d’Agen par le chanoine Bernard Labénazie (1635-1724)23, Valier aurait effectivement résigné son évêché de Grasse, par un acte passé au château de Bazens. Le sort de l’évêché de Grasse reste néanmoins peu clair et devrait faire l’objet de recherches plus approfondies. Le répertoire d’Eubel fait succéder Jean Grenon à Valier, mort en 156524 et c’est la version retenue Françoise Hildesheimer pour la notice de Grasse dans le Dictionnaire d’Histoire et de Géographie ecclésiastiques25. Toutefois, L’Abrégé de l’histoire de Provence, ouvrage moyennement fiable publié en 1676 par Pierre Louvet, laisse supposer que les revendications de Fregoso ont eu quelque écho à Grasse, car il fait succéder à un « Jean de Valois » (=Valier), un « Jean Frégose » en 156526. En tout cas, le clan Fregoso semble être resté sur sa faim : son heure faste était déjà passée ou allait bientôt l’être à la cour de France comme à la curie. Peu de jours après la scène humiliante infligée à l’ancien vicaire général, Henri II renonce à ses droits sur le duché de Milan par la paix du Cateau-Cambrésis (3 avril) ; dans ce contexte, les Fregosi et autres exilés du même genre ne présentent plus guère d’intérêt pour le roi de France ; et le 25 décembre 1559, Pie IV, farouchement hostile au népotisme et attaché à la réforme du clergé, succède à Paul IV († 18 août 1559) qui aurait été peut-être plus accommodant. Valier est-il jamais allé à Grasse même s’il n’était certainement plus persona grata à l’évêché d’Agen ?

Il illustre bien la complexité d’un milieu d’Italiens venus à Agen dans le sillage d’abord des della Rovere ; la succession à Agen de trois prélats de cette famille entre 1478 et 1538 a favorisé leur installation définitive. Giulo Bordon (1484) plus connu sous le nom de Jules César Scaliger en est un des exemples les plus fameux : arrivé en 1525 comme médecin de l’évêque Marc-Antoien de la Rovère27, il obtient des lettres de naturalité trois ans plus tard et meurt à Agen en 1558. Ce célèbre philologue et savant s’est lié d’amitié avec Nostradamus qui s’établit à Agen vers 1533 pour quelques années28. Un peu plus tard, les humanistes trouvent un point de ralliement auprès de Costanza Rangoni au château de Bazens. Mais la petite colonie italienne installée en Agenais ne devait pas compter que des lettrés doublés de courtisans et Valier semble étranger au cénacle de Scaliger comme à celui de Matteo Bandello et, tandis que ce dernier grâce à ses hautes protections et sa noble naissance a tôt fait de devenir évêque d’un diocèse relativement riche, le clerc besogneux qu’est Valier doit attendre longtemps un évêché d’abord in partibus, puis un siège provençal notoirement pauvre, en principe seulement pour garder la place à un fils de Constanza Rangoni.

Ces pratiques, alors relativement courantes, jetant une ombre sur la réputation de l’Église, l’abbé Barrère29 a cru bon de relever dans la lettre dictée par Matteo Bandello en 1551 pour donner pouvoir à Jean de Valier de visiter le diocèse « l’empreinte des sentiments les plus pieux et les plus nobles… », et Francesco Picco surenchérit pour voir « chez le frère(dominicain) conteur un fond sain et sérieux de piété religieuse30. » Nous nous garderons bien de solliciter ces formules convenues. Peu s’interrogent sur la personnalité de Valier en dehors de Durengues qui le qualifie de « génie assez ordinaire », jugement un brin méprisant mais qui rend bien compte d’un personnage dénué de renom littéraire, au contraire de plusieurs compatriotes, bref d’un homme sans qualités. Durengues remarque que Bandello parle de beaucoup de monde dans ses nouvelles mais jamais de Valier « son silence ne serait-il pas à lui seul cruellement significatif31 ? » Mais Bandello, comme évêque, n’avait guère intérêt à mêler à ses Novelle un collaborateur avec lequel il a beaucoup travaillé : le vicaire général palliant utilement ses insuffisances pastorales n’avait pas sa place dans les mondanités et encore moins dans des histoires lestes. 

Le seul contemporain de Valier à avoir pris la peine de laisser à la postérité des appréciations écrites sur lui, Théodore de Bèze se montre particulièrement sévère à son endroit : Valier aurait obtenu les livres et les meubles du premier protestant condamné pour hérésie à Agen et il ajoute « assez connu pour sa bettise et persécution » et deux pages plus loin : 

Pour lors (1540), le cardinal de Lorraine gardait l’evesché d’Agen pour un enfant du sieur César Frégose ; en ce temps-là fut aussi fait suffragant de cet évêché un nommé Jean Valeri les faits duquel sont assez connus en toute la Guyenne. Car du commencement qu’il fut en cette charge il devint si orgueilleux, pour se voir la tête mitrée, qu’à tous propos il voulait faire quelque acte pour se faire connaitre tel : il excommuniait tout ce qui lui venait à contrecœur ; si le vin qu’on lui donnait en faisant la visite du diocèse n’était pas bon, il l’excommuniait ainsi que la vigne qui l’avait produit, et le muy dans lequel il était ; s’il trouvait une charrette qui l’empéchât de passer, il lui donnait sa malédiction ; en faisant sa confirmation, si on lui présentait quelque belle fille, il ôtait sa mitre de la tête, et la mettait sur celle de la fille, lui disant en riant qu’elle serait belle évéquesse, et puis la baisait ; au reste grand persécuteur. Nous n’écrivons rien qui en soit notoire à beaucoup de monde, et même en a été prévenu par ceux de l’Église romaine, qui par ces beaux actes lui ont voulu faire perdre ses bénéfices, mais enfin se sont accordés pour mieux tourmenter ceux de la religion. Il était italien, et avait un fils bâtard, conseiller au siège présidial d’Agen, assez modeste mais tout aussi ignorant que son père32. » 

Nous ne nous aventurerons pas à juger de l’ignorance ou non de Valier au vu l’introduction du recueil (1) et encore moins du bullaire dont les analyses ont pu être rédigées par des notaires travaillant sous sa direction, sans qu’il ne prenne la peine de les relire et corriger. Théodore de Bèze non content de brocarder le peu de savoir de Valier plaque sur les débuts de la persécution des protestants vers 1539-1540, des éléments de la biographie de Valier (vicariat général et visites pastorales) qui doivent se situer plus tard, sous l’épiscopat de Matteo Bandello qu’il confond avec le cardinal de Lorraine, et aussi sous celui de Gianni Fregoso (ennuis bénéficiaux). Valier apparaît comme un homme borné et âpre au gain, et comme un parvenu arrogant avec les fidèles, désagréable et même capable avec de très jeunes filles de pitreries frisant le sacrilège, en tout donc un triste sire, tombant d’accord avec les pires prélats népotistes pour persécuter les protestants. 

On ne s’étonnera pas qu’un humaniste et théologien passionné ait fait peu de cas du savoir et du savoir-faire pratique du notaire que ses écrits nous montrent appliqué et méthodique. Ignoré des lettrés d’Agen ou Bazens, bousculé par un prélat de noble naissance, vilipendé par un polémiste protestant, puis objet de jugements mitigés dans l’érudition régionale, Jean Valier n’a donc eu que médiocre renommée, tant de son vivant qu’à titre posthume et l’on conclurait aisément que son seul mérite réside dans une vie de labeur administratif au service de trois évêques d’Agen sur plus de trente-cinq ans, de clerc archiviste à vicaire général. Valier qui avait commencé par dresser une recension livresque mais opératoire des droits de l’évêque d’Agen était plus tard bien armé pour y mener des visites pastorales ; il devait parler et écrire le français et comprendre l’occitan, et forcément aussi l’italien qui servait dans l’administration épiscopale : on trouve dans les archives de l’évêché d’Agen un certain nombre de comptes rédigés dans cette langue dont les plus anciens remontent au temps du vicariat de Valier33. Francesco Picco estime que Matteo Bandello a pu continuer à « se livrer, sans empêchement et sans s’éloigner jamais de Bazens, à son joyeux passe-temps d’écrire grâce au concours dans l’administration épiscopale d’un habile prélat italien : Giovanni Valerio »34. Valerio fut « de façon ininterrompue, de 1520 à août 1555, le véritable administrateur du diocèse d’Agen »35. Cet immigré italien entré en France par la petite porte n’a connu qu’une réussite modeste, ne devenant un « prélat » que de raccroc et sur le tard, et le fils que Théodore de Bèze lui prête s’est agrégé au milieu local des robins.

Pourtant, c’est à cet « ignorant » que l’on doit un des meilleurs monuments archivistiques de l’évêché d’Agen. Sans ce recueil et sans les Preuves copiées par Henri Argenton (1723-1780) et Joseph Labrunie (1733-1807), il ne resterait que fort peu du fonds médiéval de cet évêché. Le registre compilé par Valier jette un pont vers un passé doublement perdu : 

– 85 bulles de Clément V (1305-1314), datées toutes du 4 juin 1309 qui seraient inconnues sans cela, car elles ne figurent pas dans les registres de ce pape et dont il ne reste que quatre dont deux, nous le verrons, à l’état de lambeaux ;
– et en amont vers quelque 860 actes (c. 1240-1290) dont nous ne conservons que quatre originaux et moins de vingt copies modernes. 

La perte a été brutale, pour l’essentiel entre la Révolution et le milieu du XIXe siècle. Le bullaire de Jean de Valier nous invite à franchir l’épaisseur du temps et de faire halte d’abord au moment où l’évêque Bertrand de Got (1292-1313), obtient du pape son proche parent, la confirmation solennelle des délaissements de dîmes opérés par des laïcs depuis des décennies, ce qui nécessite de composer des dizaines de lettres pontificales de grandes dimensions sur du beau parchemin, collection dont nous ne connaissons pas d’équivalent pour les diocèses voisins. Et ces bulles nous entraînent quelques décennies auparavant pour suivre sur les chemins de l’Agenais les évêques d’Agen et leurs auxiliaires qui font établir des actes de délaissement par les notaires des bourgades parfois sur de très petits rectangles de parchemin assez médiocre. Tout cela ne nous est accessible qu’au prisme de la culture d’un notaire que dédaignaient tant les humanistes de son temps. Valier, nous le verrons, n’avait de but qu’administratif et juridique et a presque toujours négligé de donner la date des documents analysés. Sur la base de ce seul document, on serait bien en peine de préciser quand ont eu lieu la plupart de ces cessions de dîmes.

On peut heureusement se reporter à des documents de la seconde moitié du XVIIIe siècle pour combler quelque peu ces lacunes. Un catalogue, entre autres des mêmes bulles, dressé le 18 octobre 1790, est occasion de jeter un dernier coup d’œil sur un des ensembles d’archives de l’évêché avant qu’elles ne soient perdues pour l’essentiel, et là, se trouvent, sous forme de fourchettes chronologiques les dates manquant dans le bullaire ; il s’agit d’un travail soigneux mais sommaire, guère mieux qu’un bordereau. En revanche, les Preuves compilées dans les archives de l’évêché d’Agen par l’abbé Henri Argenton puis Joseph Labrunie servent un propos ouvertement historique et renvoient soigneusement et précisément, entre autres, au cartulaire de l’évêché où ils ont trouvé des cessions de dîmes en viager « cartularisées » dans un registre épiscopal, soit que les originaux étaient alors perdus, soit surtout que les antiquaires locaux à l’instar des plus savants mauristes n’allaient pas s’égarer dans des coffres au contenu mal inventorié, et préféraient s’en tenir à des registres de maniement commode et censés rassembler l’essentiel. Ces copies sont précieuses mais en nombre restreint pour n’être que le fruit d’un glanage et non d’une recension systématique. Le cheminement vers les actes concernant l’évêché d’Agen au XIIIe siècle passe en Agenais principalement par deux filtres ayant chacun leurs avantages et leurs inconvénients. Le bullaire de Valier est au premier regard une frustration pour l’historien mais il a l’immense mérite de rendre méthodiquement compte d’un ensemble de lettres apostoliques véritablement systémique ; la présente édition lui associe d’une part le catalogue d’octobre 1790 et, d’autre part, les copies d’Argenton et les rares originaux conservés, pièces éparses ne faisant sens que par rapport à l’ensemble du bullaire. 

Notes

  1. Barrère 1856, 189 et 213-216.
  2. Ville proche de Turin.
  3. Cf. infra p. $$$.
  4. Dizionario Treccani, s. v. Giovanni Valerio.
  5. 91 J 3, n° 168, p. 206.
  6. Durengues 1936, 181.
  7. 91 J 3, n° 164, p. 197.
  8. Durengues 1936, 188-193.
  9. Barrère 1856, II, 191.
  10. Notes Durengues (Birac, p. 2).
  11. Arch. dép. de Lot-et-Garonne, G/C 1bis. Le début du recueil des procès-verbaux est copié et traduit dans le Recueil de preuves, 91 J 3 n° 165, p. 200-203 qui a daté par erreur le début de la visite du 1er avril 1550 (millésime rajouté) et non 1551.
  12. Ce terme est à entendre ici au sens de « coadjuteur » et non « d’évêque dépendant d’un archevêque ».
  13. 91 J 3, p. 203. Sur le contexte national de la demande de Henri II et la réponse de Matteo Bandello cf. Picco 1920, 203-206. 
  14. La lecture « Carles », reprise par Argenton et Labrunie (91 J 3, p. 206) est fautive ; on trouve Curlocensis dans le répertoire d’Eubel 1923, III, 205, ce qui correspond à l’évêché chypriote de Curium (= Limassol), utilisé aussi pour la promotion épiscopale Wilhelm Jakob Rinck von Baldenstein, coadjuteur de l’évêque de Bâle en 1690 et futur évêque de Bâle, Archives de l’évêché de Bâle (en ligne) dossier A 35/2.
  15. Durengues 1938, 44-46. 
  16. 91 J 3, p. 204. Il est probable qu’il faille lire 1552 si on veut respecter la démarche qui voulait qu’il s’agisse d’une conséquence des visites épiscopales de 1551 et que le texte parle de la 5e année du règne comme le fait remarquer Picco 1920, 208. 
  17. Évêque depuis septembre 1555 mais qui ne prend réellement possession de son évêché que ce 8 septembre 1558, car il n’avait que 24 ans en 1555. Il reste évêque d’Agen jusqu’à son décès en octobre 1586. 
  18. 91 J 3, p. 205.
  19. 91 J 3, p. 206.
  20. Eubel, t. III, 98.
  21. Marboutin 1926, 84. Il s’appuie sur une affirmation d’Argenton.
  22. 91 J 3, n° 167-168, p. 205-206.
  23. Nous n’avons pas retrouvé cette mention dans l’édition d’Antoine-Godefroy de Dampierre, 1886.
  24. Eubel, t. III, 205.
  25. 1986, vol. 21, cols 1198-1199.
  26. Eubel, t. II, 411.
  27. Dizionario degli Italiani, s. v. Scaligero, Giulio Cesare. Paraillous, 2020, p. 125-141. Le « provincialisme » d’Agen a excité la verve de Scaliger dans son recueil de poèmes satirique Nugamenta. Voir aussi Bourrousse de Laffore 1860, 24-69.
  28. Lacoste 2000, 227-242.
  29. Barrère 1856, 214.
  30. Picco 1920, 206.
  31. Durengues 1936, 182.
  32. Théodore de Bèze, éd. 1841, p. 18-19. 
  33. Recensement des revenus de l’évêché 1549 et 1564, Arch. dép. de Lot-et-Garonne, G/D 7 et 8 ; livres des arrentements 1567 à 1570 soit pour l’essentiel pendant l’épiscopat de Gianni Fregoso (1555-1586), G/D 11 à 13.
  34. Picco 1920, 200.
  35. Picco 1920, 202.
EAN html : 9782356135063
ISBN html : 978-2-35613-506-3
ISBN livre papier : 978-2-35613-507-0
ISBN pdf : 978-2-35613-508-7
ISSN : en cours
licence CC by SA

Comment citer

Lainé, Françoise, Simon, Pierre, avec la collaboration d’Ézéchiel Jean-Courret, “Bullaire de Valier, c. 1520. L’œuvre d’un notaire italien : le temps retrouvé en Agenais”, in : Lainé, Françoise, Simon, Pierre, avec la collaboration d’Ézéchiel Jean-Courret, Bullaire de l’évêché d’Agen, compilé par Jean Valier vers 1520, Pessac, Ausonius éditions, collection Textes @quitains 1, 2022, [en ligne] https://una-editions.fr/oeuvre-dun-notaire-italien [consulté le 11/05/2022].

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