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Se former au transfrontalier

Se former au transfrontalier

par

Anne Thévenet

Avant d’aborder le thème de la formation au transfrontalier, je voudrais introduire quelques réflexions terminologiques. Sur le thème visant à « repenser l’approche de la frontière », je note que les intervenants ont beaucoup parlé d’espace, de territoire, de zone, d’aire, mais pas tellement de frontière. De mon point de vue, ce glissement terminologique démontre peut-être le passage de la ligne à quelque chose de plus large. Dans ce même ordre d’idée, je pense à Michel Casteigts, le premier président de l’Euro-institut de Kehl, qui parlait de « territoire pertinent » pour aborder la coopération. Au-delà des termes et de leur définition, l’important est très certainement de se mettre d’accord sur ce que l’on entend, sur l’objet de la discussion car un mot ne recouvre pas toujours la même réalité selon l’interlocuteur. Ainsi, par exemple, si l’on utilise le mot « territoire » pour aborder la coopération, ce sera très négativement en allemand mais avec, au contraire, une idée de progression en français.

Une fois ces remarques faites, posons-nous la question de la raison de se former au transfrontalier. Il est possible de chercher à se former à titre personnel pour de multiples raisons, par envie de changer d’emploi comme par souhait d’élargir son horizon. La perspective de se former au transfrontalier peut résulter d’une volonté d’augmenter ses connaissances ou de renforcer ses capacités. Dans une perspective plus collective, il peut également s’agir de mieux appréhender ses besoins, de mieux répondre aux attentes, de renforcer les potentiels, ou encore d’acquérir cette capacité à gérer la complexité. Mais c’est aussi peut-être un peu tout cela qui conduit à se former au transfrontalier…

Dans cet ensemble, il est intéressant de mettre l’accent sur la question des compétences. Au sein du réseau Transfrontalier Euro-Institut Network (TEIN), un travail avait été réalisé sur les compétences que devrait idéalement acquérir un chef de projet transfrontalier, et un certain nombre de savoirs ont pu être identifiés, tels que connaître le territoire, les acteurs, le pays limitrophe, repérer les partenaires, avoir les connaissances juridiques, la capacité à élaborer un budget, ou encore être en capacité d’évaluer des projets. À cette liste, s’ajoute la question des savoir-faire, envisagés en termes de méthodes, d’analyse de territoire, de prévention des conflits, d’outils de pilotage de projets et de suivi budgétaire. Vient ensuite la question des savoir-être, qui est peut-être la plus difficile dans la mesure où elle est liée en partie à la personnalité. Il s’agit, par exemple, de savoir identifier ou de repérer les différences culturelles, de respecter ces différences, de savoir prendre du recul par rapport à son propre système, d’apprendre à communiquer de manière non-violente, d’avoir une écoute active et une certaine empathie, d’essayer de trouver des compromis ou des solutions. Les savoir-être mobilisent des ressorts qui relèvent donc de la personnalité, comme la curiosité, l’ouverture d’esprit, la fiabilité, la confiance en soi, la persévérance. Enfin, avait été identifiée toute une série de compétences en termes de communication, axées sur la maîtrise linguistique, mais aussi sur l’usage de langage approprié face à des interlocuteurs de langues différentes. La maîtrise des outils de communication à distance, notamment dans un contexte interculturel, est également un aspect de ce domaine de compétence.

À partir de ce panorama, il est permis de réfléchir à de nombreuses situations de formation, de la plus classique, comme le cours magistral, aux plus innovantes, comme le montage de projets, la mise en situation ou encore la visite de terrain. Sur ce point, il ne faut pas hésiter à faire preuve de créativité.

Dans le cadre des missions de formation qui lui reviennent à la frontière franco-germano-suisse, l’Euro-institut de Kehl essaie, depuis plus de trente ans, d’implémenter toutes ces techniques. Son action vise à répondre aux besoins concrets pour lesquels il est saisi, ce qui signifie qu’il réalise une offre sur-mesure. Chaque besoin exprimé se traduit par des formations très spécifiques, aussi bien sur des thèmes transversaux, comme les systèmes politico administratifs, que sur une politique publique particulière. Les demandes de formation peuvent ainsi porter sur le management de projet transfrontalier ou l’interculturalité comme viser un public bien particulier, les demandeurs d’emploi par exemple. Il peut s’agir de formations thématiques très différentes, très larges pour certaines, comme la politique culturelle, ou inversement très pointues, comme la numérisation dans les administrations ou les produits cancérogènes sur le lieu de travail. Parallèlement, l’Euro-institut réalise des diagnostics, des états des lieux, des études de besoins, des études de faisabilité et des études d’impact. Il organise également un accompagnement de projets, qui peut prendre la forme d’un simple renseignement téléphonique sur la recherche d’interlocuteur de l’autre côté de la frontière, et aller jusqu’à l’animation d’une réunion biculturelle et bilingue. Tel est le cas, par exemple, de l’accompagnement de groupes d’experts sur la santé et la sécurité au travail.

Pour finir, il faut bien comprendre que la part de formation initiale au transfrontalier est assez faible à l’Euro-institut. L’essentiel relève de la formation continue, ce qui suppose une attention particulière à la clarification du besoin et au contexte de la demande des deux côtés de la frontière. Il faut aussi être vigilant par rapport au lieu (question de la neutralité du lieu de formation) et par rapport à la langue (question de la nécessité ou pas de traducteurs). La culture pédagogique est également importante car elle peut varier d’un pays à l’autre. L’Euro-institut de Kehl prévoit toujours un animateur, qui imposera le fil rouge de la journée et détectera les difficultés interculturelles potentielles ou les divergences possibles de culture pédagogique. Une approche neutre est essentielle.

Cette expérience acquise au fil du temps fait aujourd’hui l’objet d’un véritable partage. D’autres acteurs sont venus rejoindre l’Euro-institut de Kehl sur la question de formation au transfrontalier et, in fine, de la recherche en la matière. En 2010 a ainsi été créé le réseau Transfrontalier Euro-Institut Network (TEIN) qui regroupe près d’une vingtaine de partenaires sur une douzaine de frontières en Europe. L’objectif de ce réseau est de réunir une communauté de réflexion et de recherche autour du transfrontalier.

Ihintza Palacin Mariscal

Merci d’évoquer l’existence du réseau TEIN, puisque l’institut universitaire de coopération transfrontalière1 que je vais évoquer a vocation à l’intégrer2. Cet institut n’est pas un projet récent. Il est en effet le fruit d’une réflexion qui a débuté il y a déjà 20 ans dans les enceintes territoriales locales. Désormais porté par l’université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA), l’université publique de Navarre (UPNA) et l’université du Pays basque (UPV), il a vocation à couvrir à terme l’ensemble de la frontière franco-espagnole.

L’idée d’un Euro-institut sur la frontière franco-espagnole est mentionnée dans le Livre blanc de l’Eurocité Bayonne-Saint-Sébastien dès le début des années 2000. À la même époque, la Mission opérationnelle transfrontalière (MOT) est chargée par la communauté d’agglomération de Bayonne-Anglet-Biarritz de réaliser une étude de faisabilité pour la création d’un Euro-institut. Si les collectivités territoriales n’ont finalement pas pu mener ce projet, les universités locales s’en sont emparées et ont permis la création d’un institut universitaire de coopération transfrontalière en 2023.

Deux modèles ont servi de sources d’inspiration : d’une part, l’Euro-institut de Kehl, qui poursuit un objectif similaire visant à faciliter la coopération transfrontalière ; d’autre part, le Center for Border Studies de l’université de la Grande-Région (Belgique, Luxembourg, Allemagne, France), en ce qu’il est porté par des universités.

Ce projet représente, pour les trois universités actuellement partenaires, une opportunité de participer au développement local de leurs territoires d’implantation, de transmettre le savoir en direction de la société civile et de mettre les connaissances académiques au service de la résolution des problématiques transfrontalières, issues du terrain. L’institut universitaire de coopération transfrontalière est aussi, évidemment, l’occasion d’œuvrer au renforcement des liens inter-universités. Pour les acteurs du territoire, l’institut offre une possibilité de bénéficier d’études transfrontalières, réalisées conjointement par des experts des universités frontalières, de participer à des formations communes, de s’informer sur l’actualité de la coopération transfrontalière et de disposer d’espace de rencontre et de dialogue sur ce sujet.

Schématiquement, le fonctionnement de l’institut est assuré grâce au portage par les universités, gage fondamental de neutralité à la fois politique et scientifique. Les activités proposées visent à répondre à des problématiques issues du territoire, composé des acteurs privés, publics et de la société civile. Au sein des trois universités partenaires, l’institut est porté, d’une part, par les facultés de droit, entre lesquelles des relations solides préexistaient, et, d’autre part, par les élus en charge des relations internationales et des partenariats institutionnels.

Chloé Lucbernet

Pour poursuivre sur la mise en œuvre de cet institut universitaire de coopération transfrontalière, qui permet de former les acteurs du territoire au transfrontalier, j’aimerais mentionner le fait que le projet est lauréat du POCTEFA, grâce auquel nous avons obtenu un cofinancement INTERREG nous permettant de concrétiser notre idée initiale. Les universités partenaires disposent, dans ce cadre, d’un financement de près d’un million d’euros sur trois ans pour vérifier les besoins du territoire, ajuster l’offre de services en conséquence, et structurer le fonctionnement l’institut. Dans cette perspective, un diagnostic des besoins doit être réalisé. De même, sera préparé le modèle économique, juridique et de gouvernance de l’institut afin que le projet puisse être pérennisé à l’issue des trois ans de financement du projet POCTEFA.

L’institut universitaire de coopération transfrontalière reçoit également l’appui de l’Eurorégion Nouvelle-Aquitaine Euskadi Navarre, grâce à un partenariat stratégique qui, en plus de lui servir de cofinancement, conduit d’ores et déjà à répondre à des besoins pré-identifiés dans l’espace eurorégional, permettant ainsi de tester l’offre de services avant de la déployer à plus grande échelle.

Ainsi, grâce aux financements européens et au partenariat stratégique, les premières expérimentations sont mises en place en termes de formation (la connaissance du système politico-administratif voisin, l’interculturalité…) et d’études, (la fiscalité des travailleurs transfrontaliers, la mise en place de diplômes conjoints…), à l’instar de ce que peut faire l’Euro-institut de Kehl. L’objectif est de mobiliser la communauté universitaire (enseignants-chercheurs, doctorants, éventuellement étudiants) dans quelque domaine que ce soit selon la thématique de formation ou d’étude abordée (droit, économie, géographie, biologie, linguistique…) dès lors que l’enjeu se pose en termes transfrontaliers.

Clairement, l’institut universitaire de coopération transfrontalière fournit l’occasion de repenser, de manière générale, la formation à la coopération transfrontalière sur le territoire eurorégional mais également transpyrénéen.

Birte Wassenberg

À l’Institut d’études politiques de Strasbourg, je suis titulaire d’une Chaire Jean Monnet sur la contribution de la coopération transfrontalière à la politique européenne de voisinage et responsable du Master 2 « Relations internationales ». Dans le cadre de ce master, l’étude de la frontière se fait à la fois dans une logique pluridisciplinaire, avec des géographes, des juristes, des sociologues, des politistes, des historiens, dans une logique internationale, avec des cas d’études impliquant l’Afrique, l’Asie et bien sûr l’Europe. La dimension des relations internationales de ce parcours est donc très marquée.

Ces dernières années, je remarque une certaine désaffection de ce Master par les étudiants, peut-être par crainte d’une spécialisation trop importante en relations internationales sur la question de la frontière. Ce constat a conduit à faire évoluer l’offre de formation et à mettre en place un nouveau parcours sur la diplomatie territoriale, qui n’est pas focalisé sur la frontière mais plutôt sur les questions des relations internationales au niveau local. Ce Master vise en effet à étudier la diplomatie territoire à l’échelle des collectivités territoriales, c’est-à-dire les relations internationales au niveau local et régional.

Parallèlement, en 2018, j’ai contribué à la création du Centre d’Excellence Jean Monnet franco-allemand, qui est administrativement et juridiquement affilié à l’université de Strasbourg, mais qui est transfrontalier en termes d’offre de formation. À ce titre, j’ai été chargée de travailler sur un projet de Bachelor transfrontalier franco-germano-suisse, en collaboration avec quinze professeurs de Fribourg, de Bâle et de Strasbourg. La maquette de formation, qui prévoyait la première année à Strasbourg, la deuxième année à Fribourg et la troisième année à Bâle, a représenté deux années de travail laborieux. En effet, il n’a pas été facile d’accorder des calendriers universitaires complètement différents et des modalités d’évaluation différentes. La maquette a néanmoins abouti. Malheureusement, la présidente de la coopération universitaire du Rhin supérieur, pour des raisons politiques, n’a pas souhaité que ce projet voie le jour. Malgré la déception, cette collaboration a permis de créer un réseau et de mettre en place une summer school, une école d’étude transfrontalière, à Fribourg, où les étudiants français allemands et suisses peuvent participer à un séminaire de deux jours sur le transfrontalier. Le Centre d’Excellence travaille, pour sa part, sur un projet de création de Master transfrontalier sur la mobilité, en formation continue.

Un travail est aussi réalisé avec la Commission européenne sur la mise en place d’un MOOC sur la coopération territoriale. L’objectif est de créer une banque de données et des capsules d’enseignement sur le transfrontalier. Les enseignants participent à la réalisation de capsules vidéo sur une thématique transfrontalière d’une durée de 20 à 30 minutes puis sont filmés par des professionnels. Cette banque de données sera mise à disposition sur le site du Centre d’Excellence à usage des enseignants-chercheurs qui le souhaitent.

On s’intéresse aussi à des méthodologies innovantes d’ouverture culturelle à la formation transfrontalière. Ainsi, une équipe de deux anthropologues intervient, avec un travail de représentation de la frontière à partir de cartes qui ressemblent fortement à celles de Harry Potter ! Une actrice du Théâtre national de Strasbourg fait ensuite la lecture d’un texte de Hemingway sur la frontière franco-allemande. Un spectacle de flamenco sur la frontière est également prévu.

Pour terminer, je voudrais mentionner la question des outils de formation. Je citerais trois publications. D’abord, en 2015, dans le cadre des 25 ans d’INTERREG de la coopération territoriale, un ouvrage intitulé La coopération territoriale en Europe : une perspective historique a été publié3. Je mentionnerais aussi un outil sur l’approche pluridisciplinaire à la coopération transfrontalière publié en 2019 qui est le fruit d’un séminaire portant sur la comparaison des différentes approches disciplinaires à la coopération transfrontalière. Enfin, je citerais le Dictionnaire critique sur les Frontières, publié en 2020, et qui a regroupé 124 auteurs4.

Bernard Reitel

L’angle d’approche que je vais proposer est complètement différent. J’ai en effet envisagé, à la lettre, la thématique « se former au transfrontalier ». Je vais donc présenter le Master « Gestion des territoires et développement local » de l’université d’Artois, qui comprend un seul parcours intitulé « Développement des territoires, aménagement, environnement ». Ce Master, qui a une finalité professionnelle, s’adresse aux cadres se destinant à des métiers d’intelligence territoriale, tournés vers le conseil aux élus, dans des institutions publiques ou parapubliques. Il est porté par une Faculté d’économie et de gestion et une Faculté d’histoire et géographie.

Dans le cadre de ce Master, je souhaite plus précisément mettre l’accent sur une matière, qui correspond à une soixantaine d’heures en Master 2, et qui s’intitule : « Institutions européennes et coopération transfrontalière ». Ce cours est scindé entre trois intervenants. Pour ma part, je suis chargé de l’introduction, et je commence toujours en demandant aux étudiants de qualifier de manière générale la frontière, puis de qualifier plus spécifiquement la frontière en Europe. Je leur demande ensuite de définir la coopération, puis la coopération transfrontalière. Ce premier travail vise à ouvrir une discussion à la fois sur les fonctions de la frontière et la représentation que les étudiants s’en font, mais aussi sur ce que l’on peut entendre par coopération transfrontalière. La deuxième étape de cette introduction consiste à étudier un certain nombre de textes académiques sur ces questions-là, afin de mesurer l’écart entre les représentations et la production scientifique. Cette double approche amène les étudiants à repenser certaines de leurs représentations et à identifier les questions d’histoire, les objectifs et les motivations de la coopération transfrontalière. Progressivement, apparaissent les programmes européens avec INTERREG.

À la suite de cette phase introductive, s’ouvre une séquence de formation à caractère technique. Il s’agit d’appréhender le montage de projet INTERREG, et d’en mesurer les enjeux. Les étudiants travaillent en groupes sur des micro-projets qu’ils doivent mettre en place dans un délai de six semaines. L’équipe pédagogique évalue ensuite les micro-projets, puis, dans le cadre d’un jeu de rôle, chaque groupe présente son projet et doit le défendre en une vingtaine de minutes devant un jury. Quelques jours plus tard, une séance d’évaluation est organisée où chaque groupe d’étudiants évalue les projets des autres groupes. À partir d’une grille d’évaluation, il s’agit de déterminer la valeur ajoutée de chaque projet. Au final, lors de la dernière séance, on confronte les résultats des étudiants avec ceux des enseignants. Les écarts ouvrent des discussions souvent très intéressantes, qui permettent de revenir sur ce qu’est le transfrontalier, sur ce que sont ses caractéristiques. Ce travail conduit les étudiants à se confronter à des réalités différentes et les aide à comprendre les raisons de la complexité du transfrontalier. Les étudiants se rendent ainsi compte à quel point il important d’être attentif à toute une série de détails…

Cette approche pédagogique n’a pu être développée qu’à l’appui d’un dispositif d’innovation pédagogique porté par l’université d’Artois depuis 2017, qui permet d’attribuer un financement non seulement à la construction d’un cours avec une innovation pédagogique, mais aussi à la mise en place de séances supplémentaires. Cette approche pédagogique se situe dans un contexte franco-belge, en ce sens qu’elle est construite avec des intervenants aussi bien français que belges, ce qui fait apparaître de façon très nette les différences de langue et de culture. En effet, la plupart des projets sont développés entre la France et la Wallonie, mais très rarement des projets sont développés entre la Flandre et le France. En tout cas, les étudiants peuvent ainsi se confronter véritablement aux réalités différenciées de la coopération transfrontalière, prendre en compte la dimension interculturelle, et comprendre que les systèmes politiques et juridiques sont différents. Dans l’ensemble, le fonctionnement de cet enseignement est satisfaisant, au point que cette expérience est devenue véritablement un atout pour le recrutement dans le cadre des collectivités territoriales.

Géraldine Bachoué Pedrouzo

Le Master « Coopération transfrontalière et interterritoriale » (CTI) a un peu plus d’une vingtaine d’années. Il a été mis en place en 2002 sous la direction de Michel Casteigts et du professeur Henri Labayle. À l’époque, il s’agissait d’un DESS, c’est-à-dire d’une formation à vocation professionnalisante, et le Master CTI d’aujourd’hui est conçu dans la même veine, ce qui explique sans doute que peu d’étudiants qui en sont issus poursuivent des études doctorales.

Initialement, ce DESS était très orienté vers le management de projets. En 2014, quand j’en suis devenue responsable, je lui ai donné une coloration plus juridique, de même que je lui ai apporté mon réseau. Aujourd’hui, ce Master correspond à l’un des cinq parcours de la mention « Études européennes et internationales ». Sa dénomination a également évolué, puisqu’initialement il s’intitulait « coopération transfrontalière et interrégionale », qualificatif auquel s’est substitué l’adjectif « interterritorial ».

Ce parcours se distingue des autres parcours de la mention dans la mesure où le droit n’est pas le seul domaine enseigné. La géographie, l’économie, la science politique ou encore le management composent le programme d’enseignement. L’apprentissage des langues est également important. Ce Master est donc conçu dans une approche volontairement pluridisciplinaire et, je l’espère, transdisciplinaire.

De la même manière, l’approche pédagogique s’appuie beaucoup sur des exercices professionnalisants, dans le contexte européen comme franco-espagnol. Ainsi, par exemple, le réseau du Centre d’Excellence Jean Monnet « Europe, Droit & Action Publique » (EDAP) est mobilisé pour organiser les journées Eurotémis à Sciences Po Bordeaux. De même, une journée Frontière est organisée chaque année avec les universités frontalières espagnoles, soit à Saint-Sébastien, soit à Pampelune ; celle de l’année est dédiée aux obstacles liés à la fermeture des frontières. De la même manière, depuis quelques années, les étudiants participent à la Master-class Trans/frontières que présentera Martine Camiade.

Une autre spécificité importante de ce Master réside dans le souhait de permettre aux étudiants d’acquérir des compétences opérationnelles en montage et management de projet. Dans cette optique, une part importante de la deuxième année est consacrée à la méthodologie de projet. Ainsi, les étudiants doivent mener collectivement un projet transfrontalier tout au long de l’année. Certains projets sont le fruit de leur initiative, ils doivent alors chercher des financements pour le mettre en œuvre. D’autres fois, il s’agit d’une commande d’une collectivité. Cette année, par exemple, la communauté de communes Pyrénées Haut-garonnaises a proposé aux étudiants du Master de faire une étude sur une mise en réseau d’acteurs sanitaires en contexte transfrontalier.

Parmi les compétences attendues, les étudiants doivent développer une capacité d’analyse pour les différentes dynamiques territoriales transfrontalières et un savoir-faire acquis au contact de professionnels. Ceci explique pourquoi, en prenant la responsabilité de ce Master, j’ai souhaité poursuivre l’organisation pédagogique existante, en faisant intervenant aussi bien des universitaires que des experts, des praticiens de la coopération transfrontalière capables d’expliquer tout simplement leur expérience, le montage de leurs projets, les recherches de financements. Le partage des bonnes pratiques et des expériences participe à former au mieux les étudiants.

En général, les étudiants font un stage d’une durée de trois à six mois à la fin du Master. Ce stage peut se dérouler aussi bien en France qu’à l’étranger dès lors que son objet est lié au transfrontalier ou au montage de projet européen. Il est aussi possible de faire un mémoire de recherche, choix plus rare chez les étudiants, même si je pense que l’on manque justement d’études doctorales en la matière.

En ce qui concerne le contenu, la formation présente un module « coopération et intégration européenne » qui occupe une large place. Y sont étudiés les cadres juridiques de la coopération et de l’intégration, mais aussi les méthodes et les politiques de coopération et d’intégration en Europe. Le module sur les espaces de coopération est également significatif. Il porte à la fois sur l’espace européen de liberté, sécurité et justice, qui permet de traiter des questions migratoires et des questions de coopération policière, douanière et judiciaire5, et sur les espaces transfrontaliers de proximité, avec une approche pluridisciplinaire de la frontière et de la coopération. En Master 2, le module sur les pratiques transfrontalières est central. Il traite des questions relatives à tous les moyens de la coopération, tous les aspects matériels de la coopération, de même que les aspects institutionnels. Il aborde également l’ingénierie de projets, avec tout ce qui relève de la méthodologie et de la conduite de projet. L’insertion professionnelle et les langues, enfin, font partie intégrante de la formation.

Je terminerai mon propos par la question des perspectives. Se pose d’abord la question de faire évoluer le Master vers un parcours en alternance. Même si cette approche suppose une réorganisation importante au niveau des cinq parcours de la mention « Études européennes et internationales », la question mérite réflexion. Il faudra toutefois, avant de s’orienter vers cette voie, se demander s’il existe suffisamment d’organismes susceptibles d’accueillir les étudiants en apprentissage ou en alternance. Se pose ensuite la question d’un double diplôme, et plus précisément d’un diplôme transfrontalier en coopération transfrontalière. La difficulté rencontrée est qu’il n’existe pas de Master similaire du côté espagnol. Cela signifie que, sur cette frontière, le transfrontalier s’étudie uniquement du côté français, avec une approche pluridisciplinaire qui n’exclut pas une forte coloration juridique. Or, depuis 2014, le Master a accueilli à peine une dizaine d’étudiants espagnols. Est-ce le manque d’intérêt ou la méconnaissance des études dans ce domaine qui explique cette faible participation ? La question est mise sur la table, l’Eurorégion Nouvelle-Aquitaine, Euskadi, Navarre ayant demandé à l’institut universitaire de coopération transfrontalière que nous portons de réfléchir à l’évolution de l’offre de formation sur cette frontière en matière de coopération transfrontalière. Cette réflexion est une occasion de sensibiliser et de collaborer avec nos collègues espagnols de l’UPV et de l’UPNA sur la formation à la coopération transfrontalière sur le territoire.

Martine Camiade

La Master-class « Trans/frontières et dialogue des disciplines » que je vais présenter a été créée en 2011, grâce à une collaboration avec Robert Botteghi qui intervenait dans le cadre d’un DESS de relations transfrontalières qui a existé à l’Université de Perpignan de 1999 à 2018. Ce diplôme professionnel, avec une ouverture pluridisciplinaire, invitait les professionnels expérimentés dans le domaine transfrontalier. Au tout départ, le concept de Master-class était nouveau. L’idée était d’organiser une rencontre d’étudiants autour d’un ensemble d’interrogations sur la coopération, plus précisément sur les raisons et la manière de faire de la coopération. La Master-class a donc été conçue comme un projet de découverte, une co-construction qui favorise une transmission de savoirs entre les professeurs-enseignants, les professionnels et les étudiants, dans une démarche de pédagogie inversée. Cette approche contribue à former des professionnels rigoureux et soucieux d’une véritable convivialité sociale.

La Master-class a également toujours représenté un projet d’animation de réseau autour d’une discipline émergente, la coopération territoriale européenne transfrontalière, en vue de tisser un réseau de professionnels, d’étudiants et de futurs professionnels. Ce réseau réunit des intervenants venant d’horizons disciplinaires souvent très éloignés, des professionnels de la coopération territoriale européenne transfrontalière décentralisée, des universitaires, des enseignants en formation initiale et continue, des chercheurs en sciences humaines qui travaillent sur les questions de frontières et des chercheurs en science et théologie des religions abordant la question de l’interculturel, dont la dimension interreligieuse.

L’objectif des différentes éditions de la Master-class est d’accompagner les étudiants dans leur insertion professionnelle et dans leur formation humaine à partir d’une pédagogie inversée. Dès le début de l’année universitaire, les enseignants référents se déplacent dans les dix-neuf Masters inscrits, en France, en Italie, en Catalogne, en Allemagne et en Belgique. Un enseignant intervient par Master, présente la Master-class, introduit la thématique décidée par l’équipe, puis engage une préparation d’exposés par Master.

La Master-class en elle-même dure ensuite trois jours. Cette année, elle se déroule à Florence. Ces journées sont organisées en trois temps. Un premier temps est consacré aux exposés préparés par les étudiants ; ces présentations donnent lieu à des regards croisés de grands témoins, professionnels et enseignants-chercheurs. Le second temps est collectif : les étudiants de tous les Masters forment des groupes pour travailler sur les thématiques issues des travaux du premier jour. Le dernier jour est le temps de la conversation, des débats et de l’évaluation.

À ce jour, nous sommes en 2024, nous organisons la douzième édition de la Master-class6, sur la base d’un réseau académique de dix-neuf Masters, représentant environ 150 étudiants, 37 professeurs accompagnants et des partenariats professionnels. Pourtant, cette Master-class est organisée avec peu ou pas de financement, même si la région PACA et la délégation de l’Institut d’études catalanes versent parfois des subventions, qui permettent par exemple de financer le site web ou d’aider certains étudiants ; pour le reste, il s’agit essentiellement de bénévolat. Cela étant dit, il me semble essentiel que cette Master-class perdure, pour les étudiants, mais surtout pour les professionnels que ces étudiants vont devenir. La continuité s’inscrit dans la construction de ce réseau académique de formation et de professionnalisation d’étudiants de haut niveau de qualification sur la coopération territoriale européenne et transfrontalière. Elle doit se poursuivre en gardant au cœur du projet la prise en compte des enjeux fonctionnels et humains des nouvelles générations, le dialogue des disciplines et la pédagogie inversée qui place l’étudiant au centre du dispositif.

Notes

  1. Désormais Euro-institut Pyrène.
  2. L’Euro-institut Pyrène, institut universitaire de coopération transfrontalière, a intégré le réseau TEIN en 2024.
  3. Wassenberg Brite, Reitel Bernard, La coopération territoriale en Europe : une perspective historique, Office des publications de l’Union européenne, 2015, 170 p.
  4. Wassenberg Brite, Reitel Bernard, Critical Dictionary on Borders, Cross-Border Cooperation and European Integration, Peter Lang, 2020, 864 p.
  5. Cette orientation du contenu de la formation s’explique historiquement par l’adossement de ce Master aux axes de recherche du CDRE, unité de recherche à laquelle sont adossées les formations de Master et qui est lui-même reconnu pour son expertise en matière d’Espace de liberté sécurité et justice.
  6. Une treizième édition s’est tenue à Marseille en janvier 2025.
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Chapitre de livre
Pau, Pessac
EAN html : 9782353112050
ISBN html : 978-2-35311-205-0
ISBN pdf : 978-2-35311-206-7
Volume : 6
ISSN : 3040-2956
Posté le 28/06/2026
11 p.
Code CLIL : 3405
licence CC by SA

Comment citer

Thévenet, Anne, Lucbernet, Chloé, Palacin Mariscal, Ihintza, Wassenberg, Birte, Reitel, Bernard, Bachoué Pedrouzo, Géraldine, Camiade, Martine, “Se former au transfrontalier”, in : Bachoué Pedrouzo, Géraldine, dir., Céline Teyssier et Maïténa Poelemans, coord., Construire l’Europe. Benchmarking des pratiques transfrontalières, Pessac-Pau, Presses universitaires de Pau et des pays de l’Adour, collection V@demecum 6, 2026, 173-184, [URL] https://una-editions.fr/se-former-au-transfrontalier
Illustration de couverture • Designed by Freepik.
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