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Partie 2. L’Europe nord-occidentale :
une pratique pondérale hétérogène
dans le temps et l’espace

par

Les premières traces archéologiques de métrologie pondérale 
en Europe occidentale : l’âge du Bronze final

Les premières traces archéologiques d’une pratique de la pesée en Europe occidentale remontent au Bronze moyen bien que ce soit durant l’étape ancienne du Bronze final que celles-ci prennent une ampleur caractérisable et quantifiable. Nous avons abordé en introduction l’impact des recherches antérieures sur l’emprise géographique de ce travail (voir le chapitre “L’Europe continentale : la naissance d’une ‘métrologie archéologique’”, p. 24). Si notre propos se concentre sur les territoires les moins étudiés d’Europe en ce qui concerne la métrologie, les phénomènes que nous traiterons s’inscrivent dans des dynamiques propres à des échelles qui dépassent les frontières de ce cadre d’étude.

Cette partie exclue les phénomènes particuliers de la péninsule Ibérique pour s’intéresser uniquement aux territoires septentrionaux de notre zone d’étude (actuels territoires des Îles Britanniques, de la France et de la Suisse). Dans cette aire géographique, quatre grands groupes d’instruments de pesée sont identifiables : les fléaux de balance en os et en bois de cerf identifiés pour la première fois par R. Peake, J.-M. Séguier et J. Gomez de Soto1, les poids parallélépipédiques métalliques étudiés par C. Pare2 et les poids de balance piriformes à bélière ainsi que les poids lenticulaires, faits en pierre et/ou en métal, caractérisés par A. Cardarelli et son équipe3, qui partagent un certain nombre de caractéristiques communes. Si la première catégorie semble en grande partie cantonnée à l’emprise géographique de notre étude, les trois dernières en dépassent largement les limites. La répartition des éléments propres à ces catégories montre également qu’elles tendent à dépasser les frontières des groupes culturels généralement définis par l’archéologie pour ces périodes et ils sont, par conséquent, impossibles à rattacher à des entités connues par d’autres types de mobilier. 

Nous analyserons dans cette partie les caractéristiques propres de ces différents groupes d’instruments de pesée en Europe occidentale et de manière comparative dans l’ensemble de l’aire de distribution que l’état de la recherche leur connait, avant de nous intéresser à la spécificité de leur coexistence dans le nord de la France et le sud de l’Angleterre.

I. La visibilité des pratiques pondérales : 
contextes et chronologies

L’un des principaux problèmes que pose l’étude des instruments de pesée de l’âge du Bronze est l’évolution des contextes de découverte au cours du temps et leur impact sur notre compréhension des pratiques pondérales. À l’intérieur de notre zone d’étude, nous distinguons deux grandes phases de visibilité de ces instruments au cours de l’âge du Bronze : une première qui est essentiellement matérialisée par les fléaux de balance en os ou bois de cerf et les poids de balance polyédriques métalliques durant les XIIIe-XIIe s. a.C. ; et une deuxième, durant les XIe-IXe s. a.C., pour laquelle nous identifions principalement des poids lenticulaires ou piriformes à bélière. Nous comptons 302 possibles instruments de pesée datés du Bronze final, dont les deux tiers permettent une datation relativement fine. Toutefois, leur visibilité est fortement liée à leurs contextes de découverte, comme nous allons le voir. Pour l’étape initiale du Bronze final, c’est au sein du domaine funéraire que nous trouvons la plupart des instruments de pesée alors que pour les XIe-IXe s. a.C., la grande majorité de notre corpus est issu des découvertes faites sur les sites lacustres alpins. Nous allons ici exposer les grandes caractéristiques des différents contextes de découverte afin d’appréhender au mieux leur impact sur notre compréhension de la pratique pondérale.

1. Le poids du domaine funéraire

Une partie non négligeable de notre corpus provient du domaine funéraire. Ce sont ainsi 67 instruments de pesée (13 fléaux et 54 poids) qui sont trouvés en contexte sépulcral et qui sont dans leur grande majorité datés entre le début du XIIIe s. et la fin du XIIe s. a.C. Les objets concernés sont essentiellement des fléaux de balance en matière dure d’origine animale et des poids en alliage cuivreux de petit module, de forme parallélépipédique pour les mieux caractérisés. Cette pratique de dépôt d’instruments de pesée en contexte funéraire au début du Bronze final avait déjà bien été mise en évidence dès la fin des années 1990 et les années 20004. Elle concerne une grande partie du domaine nord-alpin (fig. 2-1) et s’étend bien au-delà de notre zone d’étude jusqu’en Hongrie, bien que ce soit dans le sud-est du Bassin parisien que se concentre la majorité des découvertes traitées dans ce travail. Au sein de notre zone d’étude, ce sont 17 sépultures qui contiennent 63 des instruments de pesée (51 poids et 12 fléaux)5. De plus, mis à part le tumulus de Saillac (Corrèze), qui est également le contexte le plus récent (Bronze final III, v. Xe-IXe s. a.C.), elles sont toutes concentrées entre le sud-est du Bassin parisien et le nord-est de la France (fig. 2-1). Une telle concentration crée nécessairement un biais important dans notre observation de la pratique pondérale. Il est en effet plus juste d’admettre que nous observons avant toute chose une pratique funéraire qui met en jeu des instruments de pesée. Bien que la fenêtre ouverte sur la pratique pondérale soit ainsi réduite à un phénomène particulier, elle s’avère toutefois riche en informations.

Fig. 2-1. Carte de distribution des instruments de pesée trouvés en contexte funéraire pour l’âge du Bronze final à l’échelle de l’Europe continentale.

Comme l’avait déjà noté C. Pare lors de son étude du domaine nord-alpin6, le mobilier déposé dans ces sépultures renvoie pour la plupart d’entre elles à des biens de prestige, ce qui laisse penser que les individus enterrés avec des poids et des balances appartiennent à la sphère élitaire. En dehors des instruments de pesée, ces tombes livrent ainsi des épées ou d’autres types d’armement, des parures métalliques, des instruments liés à l’hygiène personnelle (des rasoirs ou des pincettes notamment) mais également de petites quantités de matières premières comme de l’ambre ou de l’or (fig. 2-2). 

Fig. 2-2. Exemple de mobilier associé aux instruments de pesée en contexte funéraire, inhumation 90 d’Étigny “Le Brassot” (Yonne) ; d’après Muller 2007, fig. 18. 1-3. Éléments du dispositif de fermeture d’un contenant en matériaux périssables ; 4, 5, 7, 8, 10, 13, 16, 18, 21. Possibles poids de balance ; 6, 29. Anneau encerclant une sphère en alliage cuivreux ; 14, 17. Tôle en bronze entourant une matière composée d’étain ; 19. Anneau ; 20. Fil ; 22. Rasoir à anneau et manche ajouré ; 23. Épingle à tête plate ; 24. Bipointe ; 25. Pince à épiler ; 26. Couteau ; 11. Fragment de minéral blanc transaparant ; 28. Fléau de balance.

Sur les 16 tombes identifiées dans notre échantillon, seule l’incinération 134 de Marigny-le-Châtel (Aube), la crémation 13 de La Croix-de-Mission et la sépulture 61 de La Croix-Saint-Jacques, toutes deux sur la commune de Marolles-sur-Seine (Seine-et-Marne), ne contiennent aucun indice d’une quelconque démarcation sociale.

À cet aspect, il faut ajouter un mode particulier de rangement de ce matériel dans les sépultures. En effet, dans 10 des 15 sépultures des XIIIe-XIe s. a.C. (Bronze final 1 et 2), les instruments de pesée se retrouvent rassemblés dans de petits conteneurs en matériaux périssables (coffrets en bois ou sacs textiles). Dans la sépulture 298 de Migennes, tout comme dans la structure 90 d’Étigny, ces coffrets concentrent la totalité des instruments de pesée (poids et fléaux), un aspect bien mis en évidence par Rocio et al. (fig. 2-3)7. Dans le cas de la tombe 298 de Migennes, ce sont en réalité deux coffrets différents qui sont identifiables, l’un comprenant le fléau Mig-298-1 et la totalité des poids en alliage cuivreux, situé près du coude gauche du défunt, le deuxième ne contenant comme seul instrument de pesée clairement identifié que le fléau Mig-298-2 (fig. 2-4). Le dépôt en coffrets et autres contenants en matériaux périssables n’est pas réservé aux instruments de pesée et certaines tombes du nord-est de la France et du sud de l’Allemagne, dépourvues de poids et de fléaux, semblent présenter le même type de dispositif8. En plus de l’organisation topographique des objets dans la tombe, tout du moins pour les inhumations, ces coffrets sont généralement identifiables par le biais de tubes ou viroles en bronze de petites dimensions servant vraisemblablement de charnières ou de dispositif de fermeture9 et que nous retrouvons, comme nous l’avons dit, dans la quasi-totalité des tombes livrant des instruments de pesée sur le territoire étudié ici (fig. 2-5). Des dispositifs similaires de rangements d’objets à l’intérieur de contenants périssables (bourses ou sacs textiles en plus des coffrets) déposés ensuite dans les tombes est même observable dans toute l’Europe centrale et septentrionale10. C. Pare juge que le contenu de ces réceptacles est très peu standardisé. Celui-ci est généralement hétéroclite et peut renvoyer à des activités variées dont C. Pare livre une liste que nous pouvons résumer ainsi : des objets du quotidien, des instruments d’hygiène personnelle, des objets en pierre dont la fonction reste incertaine (outils de métallurgistes, aiguisoirs, pierres de touche ou encore de possibles poids de balance), des fragments de matière première (bronze, or ou ambre), des têtes d’épingles qui, comme nous le verrons plus tard, peuvent être rattachées au moins dans certains cas à une pratique pondérale, et pour finir, des objets “exotiques” (amulettes, dents ou défenses d’animaux, une possible météorite…)11. C. Pare a émis l’hypothèse que ce mobilier reflète des considérations personnelles, à l’inverse du conteneur lui-même dont la présence dans les tombes est assez commune sur une aussi grande aire géographique12. Selon l’auteur, l’identification d’instruments de pesée durant l’étape initiale du Bronze final serait avant tout le résultat d’une mode funéraire consistant à déposer auprès du défunt son coffret personnel (ou autre réceptacle) qui s’avère contenir, dans un certain nombre de cas, des instruments de pesée13.

Fig. 2-3. Relevés des coffrets de la tombe 90 d’Étigny “Le Brassot” (a), de l’incinération 5 de Marolles-sur-Seine “Les Gours aux Lions” (b) et de l’inhumation 7 de Passy “Le Richebourg” (c), d’après Roscio et al. 2011, fig. 9 (dessins d’après a : Muller 2007 ; b : Mordant & Mordant 1970 ; c :Thevenot 1985).
Fig. 2-4. Plan de détail et coupes de la sépulture à inhumation n°298, d’après Roscio 2007, pl. 81.
Fig. 2-5. Propositions de restitutions de contenants en matériaux périssables et de leur système de fermeture à partir des exemples de (a) l’incinération 5 des Gours-aux-Lions (Marolles-sur-Seine), d’après Peake & Séguier 2000, fig. 6 ; (b) de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin”, d’après Roscio et al. 2011, fig. 3.

Nous n’observons pas de récurrence significative du mobilier associé aux instruments de pesée dans ces contextes, comme l’avait déjà noté C. Pare14. Il faut toutefois mentionner que dans la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin”, où ont été découverts deux réceptacles personnels dont chacun contient un fléau, une association avec des outils de métallurgistes est bien mise en évidence. L’un des lots est en effet composé du fléau Mig-298-2 et d’un ensemble d’objets que M. Roscio et al. interprètent comme étant liés à des activités de métallurgie (outils lithiques pour le concassage, une possible enclume, un marteau, une lame de dague brute de fonderie)15

Si ce lien particulier entre la pesée et la métallurgie est parfois envisagé16, une telle association est finalement peu systématisée dans le domaine funéraire. Nous trouvons également des fragments d’or dans trois tombes (tombe 7 de Barbuise-Courtavant “Les Grèves”, incinération 5 des Gours-aux-Lions à Marolles-sur-Seine et tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin”, voir fig. 2-6) qui pourraient potentiellement suggérer un lien entre la pesée et l’orfèvrerie. Il faut toutefois noter que si ces associations sont bien réelles, elles ne sont pas systématiques. Seules 3 tombes sur les 6 livrant des fragments d’or contiennent également des instruments de pesée. On identifie ainsi une autre sépulture avec de l’or à Migennes “Le Petit Moulin” (tombe 25217) deux autres aux Gours-aux-Lions (inhumation 19 et incinération 218) et 3 autres sur les différentes nécropoles de Barbuise (tombes GDC.64.08 à Barbuise “Les Grèves” et GDF.HL.42 GDF 68.02 à Barbuise “Les Grèves de Frécul”)19.

Fig. 2-6. Détail des fragments d’or trouvés en association avec des instruments de pesée en contexte funéraire : (a) Barbuise-Courtavant “Les Grèves”, tombe 7 ; (b) Les Gours-aux-Lions, Marolles-sur-Seine, incinération 5 ; (c) Migennes “Le Petit Moulin”, tombe 298 ; d’après Pare 1999 fig. 16 et 20 et Roscio et al. 2011, fig. 2.

De manière générale, l’association entre les fléaux de balance et de possibles poids n’est pas très fréquente, bien que des poids de balance restent probablement à identifier dans certains contextes. Nous trouvons une telle association bien assurée dans les tombes 298 de Migennes “Le Petit Moulin” et 90 d’Étigny “Le Brassot”, et potentiellement dans la tombe 251 de Migennes. À cela il faut ajouter l’association dans la sépulture de Monéteau (Yonne) d’un fléau de balance bien attesté avec deux possibles poids qui se présentent comme des cylindres de cuivres remplis de plomb. Nous pouvons également noter la présence dans la sépulture de Richemont-Pépinville (Moselle), en plus d’un lot de poids de balance bien identifié, d’un artefact en alliage cuivreux qui est parfois interprété comme un fléau20 (fig. 2-7). Toutefois, il ne semble pas réunir les caractéristiques fonctionnelles d’un tel instrument, en particulier la présence d’un point pivot en son centre, ce qui nous a amené à l’écarter de l’étude.

Fig. 2-7. Élément longitudinal en alliage cuivreux pourvu d’une bague mobile parfois interprété comme un fléau de balance, d’après Pare 1999, fig. 17-9
(dessin : Reim, Schwerter).

L’état des restes osseux, même dans le cas des inhumations, ne permet pas de tirer de conclusions définitives sur le genre des défunts enterrés avec des fléaux ou des poids. Seules deux sépultures ont livré des restes osseux permettant de bien caractériser le sexe du défunt : la tombe 90 d’Étigny “Le Brassot (Yonne) et la tombe 18 des Prés Pendus à Passy-Véron (Yonne) qui correspondent toutes deux à des individus masculins. Avec plus de prudence, il semble également possible d’attribuer le même genre au défunt de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin” (Yonne). S’il est difficile de déterminer avec précision l’âge des défunts, nous disposons toutefois de quelques données à ce propos. Ainsi, 7 sépultures appartiennent vraisemblablement à des individus ayant atteint une taille adulte, une catégorie qui correspond globalement à un âge supérieur à 12 ans21. Parmi celles-ci, on note que l’individu de la sépulture 251 de Migennes est un juvenis (env. 12-15 ans) alors que le défunt de la tombe 90 d’Étigny “Le Brassot” est un adulte âgé22

Une grande part de la donnée à notre disposition pour l’étape initiale du Bronze final résulte par conséquent d’une visibilité accrue due à une mode funéraire restreinte à une part de la population. Il nous est ainsi possible de voir que les instruments de pesée connus sont ceux déposés dans la tombe auprès de défunts – des hommes adultes pour ceux dont nous possédons la donnée – appartenant à l’élite. Ce dépôt peut-être le fait d’une revendication volontaire de la pratique pondérale par l’élite – ce qui suggèrerait une diffusion suffisamment réduite pour que les poids et balances soient considérés comme des marqueurs de statut particulier – ou comme le résultat d’un procédé de sélection opportuniste des possessions du défunt comme cela a été proposé par C. Pare23. Pour les XIIIe-XIIe s. a.C., nous comptons un nombre réduit d’instruments de pesée qui ne sont pas trouvés en contexte funéraire.

2. Les espaces à dominante domestique et productive

En dehors des sites lacustres alpins, que nous verrons plus loin, nous comptons 22 instruments de pesée identifiés dans des contextes d’habitats agglomérés (21 poids et 1 fléau). Parmi eux, le site de hauteur fortifié du Fort Harrouard (Sorel-Moussel, Eure-et-Loir) est celui qui en livre le plus avec 1 fléau et 7 poids plus ou moins bien identifiés. De nombreux indices laissent penser que la plupart de ces instruments sont à dater des environs des XIIIe-Xe s. a.C. Le site est notamment connu pour l’importante activité métallurgique qui s’y développe tout au long du Bronze final. Dans au moins trois cas (le fléau FH-1, le possible poids FH-G et le possible poids FH-H), les instruments de pesée sont associés – dans les mêmes contextes stratigraphiques – à des traces de métallurgie (fragments métalliques, scories, moules, chenets, etc.). L’exemple le plus clair correspond au locus 543, qui livre le fléau de balance FH-1 et qui présente à la fois des déchets de fonte, des scories et de nombreux fragments de moules (fig. 2-8)24.

Fig. 2-8. Détail du mobilier mis au jour dans le locus B543 du Fort-Harrouard
(Sorel-Moussel, Eure-et-Loir), d’après Mohen & Bailloud 1987, pl. 85.

Sur le site de la ZAC Sansonnet à Metz (Moselle) ont été mis au jour deux poids de balance en alliage cuivreux dans le cadre d’une opération d’archéologie préventive dirigée en 2012 par Thierry Klag25. Les deux instruments ont été trouvés à proximité d’un lieu dédié vraisemblablement au travail des métaux. Les fouilleurs ont mis au jour une fosse polylobée (fosse 2039) dont une large surface est rubéfiée sur environ 5 cm d’épaisseur et qui a livré des restes d’au moins deux creusets dont un quasiment complet et de grande dimension. À proximité de cette fosse ont entre autres été découverts les deux poids de balance (à environ 2 m de distance pour le poids Sans-A) ainsi qu’une goutte de bronze et une goutte d’or. Des fragments de céramique permettent de dater l’utilisation de la fosse aux alentours de 1350-1250 a.C. soit de manière plus ou moins contemporaine des instruments de pesée trouvés en contexte funéraire26

Deux autres poids de la même période ont été découverts au sein d’un habitat lors d’une opération de fouilles préventives sur le site de “Les Montes-Hauts” (Rosières-près-Troyes, Aube, France), dirigée par Samuel Longepierre27. Les deux poids de balance MH-A et MH-B ont été trouvés dans une grande dépression de 1 160 m2 (F37), de formation naturelle28, qui semble avoir servi de dépotoir à un habitat proche au cours du Bronze final. Les fouilles ont permis la mise en évidence d’une occupation protohistorique marquée par deux phases principales : l’une datable du Hallstatt A (v. 1200-1000 a.C.) et, après un hiatus, une deuxième du Hallstatt B3/C1 (v. 850-700 a.C.). La fosse 37 a livré du mobilier varié et datable de plusieurs périodes chronologiques au sein duquel appartiennent au Bronze final des fragments de céramiques, deux épingles, un poignard, une applique en alliage cuivreux et une plaque en plomb. À cela, il faut ajouter les deux poids de balance ainsi qu’un fragment d’or trouvés au détecteur à métaux29. Les trois artefacts ont été découverts dans un espace restreint (entre 5 et 8 m de distance entre le poids MH-B trouvé dans le carré E5 et le fragment d’or trouvé dans le carré F7) et les fouilleurs leur attribuent une chronologie de l’étape initiale de l’âge du Bronze final, comme d’autres éléments de mobilier, et ils estiment qu’ils auraient pu faire l’objet d’un seul dépôt30. Bien qu’il soit tentant de voir dans ces trois dernières trouvailles les indices d’une pratique d’orfèvrerie mettant en jeu une pratique pondérale, les objets sont manifestement en position secondaire et il est impossible d’assurer leur association dans une même strate de déposition.

Nous comptons quelques découvertes moins bien caractérisées et datées pour d’autres habitats de hauteur comme à Corent (Puy-de-Dôme), au Mont Hérapel (Cocheren, Moselle) ou à Saint-Pierre en Chastre (Vieux Moulin, Oise) ainsi que dans deux habitats agglomérés datables des XIe-IXe s. a.C. à Colmar-Diaconat (Haut-Rhin) et à Ouroux-sur-Saône (Saône-et-Loire). Outre-manche, nous identifions également un possible poids de balance trouvé anciennement sur un habitat de l’âge du Bronze moyen ou final à Barmston (East Riding of Yorkshire).

Les découvertes d’instruments de pesée en contexte d’habitat sont relativement rares et nous comptons peu de contextes bien documentés. Lorsque c’est le cas, nous remarquons toutefois une certaine récurrence de l’association des instruments de pesée avec des traces de métallurgie des métaux fusibles et d’orfèvrerie. Ces associations sont également observables dans des cas de contextes plus particuliers comme les grottes et les dépôts non funéraires.

3. D’autres contextes de découverte

Si le domaine funéraire et les habitats agglomérés constituent les contextes privilégiés de découverte d’instruments de pesée, nous en identifions également en Europe continentale et en Angleterre dans trois grottes (toutes situées en Charente), six dépôts, ainsi que dans un probable site à vocation cultuelle et dans un midden.

Le fléau GdP-1 a été trouvé dans la grotte des Perrats (Agris, Charente, France) dans des niveaux du Bronze moyen, ce qui en fait l’exemplaire le plus ancien identifié en Europe occidentale. Le site correspond à une cavité karstique ouverte à flanc de coteau qui est découverte de manière fortuite par un groupe de spéléologues en 1981, suite à la désobstruction d’un premier terrier de blaireau alors qu’un deuxième permettra la découverte qui rend le site célèbre : le casque laténien d’Agris. La grotte se compose d’une salle principale et d’un réseau de galeries couvrant une surface d’environ 300 m2 livrant un mobilier d’époques diverses identifié par José Gomez de Soto rapidement après la découverte. C’est en grande partie l’observation de vestiges datés du Bronze ancien, largement méconnu dans la région, et la découverte du casque, qui motivent la mise en place d’une campagne de fouilles de sauvetage puis d’opérations programmées jusqu’en 199431. Le fléau de balance apparaît dans l’US 1084 qui correspond à un niveau charbonneux de la dernière phase du Bronze moyen (tout le mobilier associé est attribuable à la Culture des Duffaits32). L’espace semble lié à une activité métallurgique indiquée notamment par la présence d’un moule bivalve complet33

Un autre fléau a été mis au jours dans la grotte de la Cave Chaude au Bois du Roc (Vilhonneur, Charente) en association notamment avec des restes fauniques et humains ainsi que des céramiques du Bronze final IIb et IIIa (v. 1150-950 a.C.)34. Deux possibles instruments de pesée (un fléau et un poids) ont également été découverts dans la grotte du Quéroy (Chazelles, Charente) qui a livré des niveaux du Bronze final IIIb (v. 950-800) dans les petites salles dites du gisement et des Dalles. Ces niveaux présentent les traces d’une activité métallurgique relativement importants pour ces périodes, caractérisée par des fragments de tuyères, des déchets de fonderies ou encore des fragments de creusets35. Si la grotte de la Cave Chaude n’a pas pu faire l’objet de fouilles à proprement parler36, la grotte des Perrats et la grotte du Quéroy (Chazelles, Charente) ont toutes les deux permis de mettre en évidence une activité de métallurgie des alliages cuivreux37, en association directe avec le fléau GdP-1 (US 1084) en ce qui concerne la première. La grotte du Quéroy offre également le seul contexte non funéraire où nous trouvons dans un même ensemble stratigraphique (la couche B de la salle des Dalles) un possible fléau et un possible poids38.

Nous identifions 8 poids ou possible poids dans 7 dépôts non funéraires dans le nord-ouest de l’Europe continentale et les îles Britanniques dont les datations couvrent une période chronologique allant du Bronze moyen à la fin du Bronze final. Deux d’entre eux correspondent à des dépôts en milieu humide : un possible poids en plomb a été découvert dans un ancien lit de rivière à Thorpe (Surrey, Angleterre) et qui est peut-être associé à un bouclier en bronze daté du Bz D/Ha A1 (v. 1300-1250 a.C.)39 ; et un poids de balance en pierre à bélière en alliage cuivreux a été trouvé lors de dragages près de “l’île aux pécheurs” à Strasbourg (Bas-Rhin, France), dont la chronologie est incertaine. Au même endroit a toutefois été trouvée quatre ans plus tard une hache à talon (fig. 2-9)40 que l’on peut dater de la fin du Bronze moyen et du début du Bronze final.

Fig. 2-9. Hache à talon de l’île aux Pécheurs à Strasbourg, d’après Forrer 1923, fig. 74.

Un artefact dont l’identification comme un poids de balance reste très incertaine a été mis au jour au sein d’un dépôt de l’étape ancienne du Bronze final (v. 1300-1150/1100 a.C.) à Courrières (Pas-de-Calais) qui contenait essentiellement des objets de parure (anneaux et épingle en alliage cuivreux, et perles en ambre) ainsi qu’un rasoir en alliage cuivreux et un galet en pierre41.

À Larnaud (Jura) est connu l’un des plus importants dépôts de l’âge du Bronze européen qui contient environ 1800 objets (pour une masse totale avoisinant 66 kg). De nombreuses catégories fonctionnelles y sont représentées : armement, parure, éléments de harnachement équestre et outillage. Au sein de cette dernière, les éléments liés au travail métallurgique occupent une grande place. Le mobilier renvoie à une chronologie correspondant au Bronze final IIb-IIIa (Ha A2-B1) avec probablement un enfouissement à la fin de cette période, soit aux alentours de 950 a.C.42 Parmi ces très nombreux artefacts est identifié un petit poids de balance parallélépipédique en alliage cuivreux43.

Un autre poids de balance est reconnu au sein du dépôt de Saint-Léonard-des-Bois (Sarthe). Il est composé de 35 objets en alliage cuivreux (à l’exception du poids qui présente un corps en plomb et une bélière en alliage cuivreux), la plupart dans un état fragmentaire. On y identifie essentiellement de l’armement, de l’outillage (haches, faucilles et deux possible poids de balance) et de la parure. La typologie des objets permet de leur attribuer une fourchette chronologique allant du XIIe s. au milieu du Xe s. a.C. avec un enfouissement qui peut vraisemblablement être daté du Bronze final IIIa (v. 1000-950 a.C.)44.

Un autre dépôt a été mis au jour à Jenzat (Allier) et est encore en cours d’étude45. Il a livré plus de 200 éléments de mobiliers couvrant des catégories fonctionnelles variées : harnachement équestre, éléments de char, parure, outillage ou encore semi-produits. La métallurgie y apparaît bien représentée par un moule, un martelet, 7 lingots plano-convexes, ainsi que plusieurs fragments d’alliage cuivreux pouvant être destinés à la refonte. Nous notons également la présence d’un nombre important de perles en ambre et en verre. La typologie des objets permet de proposer pour ce dépôt une datation du Bronze final IIIb (v. 950-800 a.C.). Nous y trouvons également un poids piriforme métallique en alliage cuivreux et en plomb.

Outre-manche, un probable poids parallélépipédique en plomb a été découvert en 1977 au sein du petit dépôt métallique de West Caister (Norfolk) qui livre également une hache à douille, une perle, une plaque à dents triangulaires et un anneau datés de l’horizon de l’épée en langue de carpe (v. 950-800 a.C.)46

En plus des poids de balance de Thorpe et de West Caister, nous identifions des instruments de pesée au sein de deux sites particuliers situés dans le sud de l’Angleterre. Tout d’abord, un probable poids de balance, très similaire à celui de West Caister, a été mis au jour sur le site de Flag Fen (Peterborough, Cambridgeshire), dont l’occupation principale est datée du Bronze final (v. 1300-900 a.C.), et qui est unique en son genre. Il se présente comme une plateforme sur pilotis, installée au milieu d’une tourbière et traversé par un “alignement” de poteaux long d’environ un kilomètre (fig. 2-10). 

Fig. 2-10. Environnement des sites du bassin de Flag Fen représentant la plateforme de Flag Fen et son alignement de poteaux en pointillés, d’après Knight 2009, 3.

Cet “alignement” pourrait correspondre à un mur, une palissade, une voie ou les trois à la fois, il est composé de cinq colonnes parallèles de poteaux, d’une largeur de 10 mètres47. Le poids de balance a été mis au jour au détecteur à métaux au niveau de cet alignement de poteaux – bien que le contexte exact nous soit inconnu – ainsi qu’un grand nombre d’autres artefacts (320 découverts entre 1984 et 1998) qui ne peuvent pas être interprétés comme de simples pertes. Les fouilleurs y ont en effet trouvé des épées, des poignards, de la parure, des haches, des pointes de lance ou encore des éléments de boucliers (fig. 2-11). Ces éléments sont pour la plupart remarquables et on trouve parmi eux des éléments importés d’Europe continentale comme un anneau en or vraisemblablement produit en Europe centrale ou des roues en étain dont l’origine semble se situer dans les Alpes ou leurs environs48. La plateforme centrale est interprétée comme un espace à vocation cultuelle et il est clairement possible d’interpréter le mobilier métallique abandonné le long de l’alignement de poteaux comme des dépôts votifs.

Fig. 2-11. Exemples d’éléments de mobilier trouvés le long de l’alignement de poteaux de Flag Fen, d’après Coombs 1992 fig. 2 à 9.

Le site de Potterne (Wiltshire) présente également un faciès relativement particulier. Il est défini comme un midden, autrement dit un espace de rejet de matériels qui ont perdu leur valeur d’usage et dont le stockage ne présenterait pas d’intérêt. Ils se caractérisent généralement par des successions de couches d’artefacts et de matériaux rejetés dont les caractéristiques peuvent évoluer dans le temps alors que la fonction de l’espace reste relativement pérenne49. Le site de Potterne a livré au moins trois instruments de pesée : un fléau de balance (Pott-1) a été trouvé dans les niveaux les plus anciens du site, datés aux alentours du XIIe s. a.C.50, et deux poids de balance piriformes en pierre ont été trouvés dans des contextes non datés51. Les 3,5 hectares caractérisés (mais pas entièrement fouillés) ont permis la mise en évidence d’un important dépôt de matériel anthropique (artefacts en os, en pierre, en alliage cuivreux, etc.) et organique (déjections animales, rejets de boucherie, etc.) réalisé progressivement du début du XIIe à la fin du IXe s. a.C. La zone en question montre vraisemblablement la succession de phases de productions sur place (foyers, fosses, structures sur poteaux porteurs…), d’occupation, d’abandon, ainsi qu’une importante fréquentation par des animaux d’élevage. Il n’est pas encore évident de savoir si les couches de dépôt en question sont le résultat d’une volonté de concentrer et d’isoler les déchets, d’une action de dépôt ritualisée, d’un rejet immédiat dans le cadre d’activités ponctuelles prenant place directement sur place ou d’un mélange des trois52. Récemment, L. Rahmstorf a proposé l’hypothèse que certains de ces middens aient pris la fonction – ponctuelle ou non – de places de marché où s’effectueraient des échanges sur une base régulière et relativement intense53.

Nous remarquons pour les contextes en grotte, qui livrent essentiellement des fléaux, que la présence d’activité métallurgique est souvent mentionnée ou clairement attestée. Il est toutefois assez difficile de savoir si celle-ci y est développée dans un cadre “normal” ou au contraire bien spécifique, la plupart des salles de ces grottes étant difficiles d’accès. Les dépôts non funéraires relèvent sans doute de choix et de réalités bien différentes en fonction des lieux, des moments et des contextes. Pour cette raison, bien que nous y trouvions également des références aux activités métallurgiques dans certains cas, il est difficile de définir de grandes lignes qui soient communes aux différents phénomènes observés ici et nous les traiterons par conséquent au cas par cas et au fur et à mesure du discours.

4. L’épave de Salcombe

Un autre contexte très particulier de découverte de poids de balance est celui de l’épave de Salcombe (Devon, Angleterre) qui a livré jusqu’à présent au moins 8 poids de balance dont seuls 2 sont mentionnés dans la littérature scientifique (les 6 autres étant connus par la base de données en ligne des collections du British Museum). Les deux artefacts publiés ont été trouvés en contexte maritime, au large de la côte du Devon, dans le sud de l’Angleterre. Les alentours ont livré entre 1977 et 1982 les premiers vestiges datés de l’âge du Bronze (8 artefacts parmi lesquels des haches à talon de type Rosnoën, une épée à lame en langue de carpe et des fragments d’épées) sur le site de Moor Sand, à 4 km environ au sud-est de l’entrée du port de Salcombe54 (fig. 2-12). S’en suivent plusieurs années de surveillance et de prospections et en 1992 sont trouvés les premiers vestiges archéologiques sur le site même de Salcombe correspondant à une épave moderne du milieu du XVIIe s. Les opérations de prospections et de fouilles se sont poursuivies dans les années suivantes et ont amené à la découverte en mai 2004, à l’est de l’épave moderne, d’un ensemble d’artefacts de l’âge du Bronze mis au jour par des mouvements du fond marin. Ce nouveau site prend alors le nom de Salcombe B (pour la différencier de l’épave du XVIIe s. qui est nommée Salcombe A). Le site nouvellement identifié fait l’objet de fouilles cette même année et d’opérations de prospections systématiques depuis55. La publication de 2013 de Needham et al. ne concerne que les découvertes réalisées jusqu’en décembre 2004 (parmi lesquelles se trouve le poids Sal-B). En raison de leur proximité topographique et de leur chronologie similaire, les fouilleurs interprètent les éléments de mobilier trouvés à Moor Sand et à Salcombe B comme les vestiges d’un seul et même site de l’âge du Bronze qui auraient été dispersés par les courants marins. Cependant, ils y distinguent deux ensembles d’objets métalliques correspondant à deux évènements distincts : l’un daté du XIIIe s. a.C. et l’autre des Xe-IXe s. a.C. Le premier évènement est bien caractérisé par la typologie de certains éléments de mobilier et la quasi-totalité des artefacts trouvés jusqu’en 2014 pourraient s’y rattacher. La deuxième phase, en revanche, était seulement attestée par une épée à lame en langue de carpe trouvée à Moor Sand. Cependant, les découvertes faites depuis 2004 tendent à confirmer l’existence d’un deuxième dépôt ou d’une deuxième épave avec une datation plus récente. Il faudra toutefois attendre la publication monographique de ces nouvelles découvertes pour pouvoir dresser un inventaire précis du mobilier de chaque phase. Les différentes observations faites sur l’environnement subaquatique et terrestre immédiats ont permis d’assurer une constitution du site directement en milieu aquatique (les hypothèses d’un dépôt terrestre recouvert par les eaux depuis sa constitution ou constitué sur une falaise aujourd’hui effondrée ayant pu être rejetées). Il reste cependant difficile de garantir sur la base des vestiges si la constitution fait suite à des dépôts volontaires ou au naufrage de deux bateaux. La deuxième hypothèse est toutefois privilégiée par les auteurs, et généralement celle retenue, car elle explique mieux la composition de l’ensemble, différente des dépôts connus en milieu marin pour cette période, et vraisemblable en raison de la présence d’une épave moderne56.

Fig. 2-12. Carte des côtes de Salcombe et des découvertes archéologiques sous-marines, d’après Needham et al. 2013, fig. 1.11.

En admettant cette hypothèse, la cargaison de l’épave du XIIIe s. a.C. se composerait principalement, pour ce que nous en savons aujourd’hui, de haches à talons, d’une herminette, d’un instrument à douille dont les meilleurs parallèles sont connus en Sicile57, de bracelets en or, de plusieurs fragments de torque en or, d’une anse de chaudron, de plusieurs épées, de lames indéterminées, de lingots et probablement de deux poids parallélépipédiques en alliage cuivreux similaires à ceux trouvés en Europe continentale à la même époque58. La majorité des formes reconnues renvoient à des productions d’importation, généralement du nord et de l’ouest de la France et probablement même de Sicile pour l’un des éléments. Il est impossible de dresser ici un inventaire précis, la publication de 2013 représentant un état de la recherche arrêté arbitrairement, mais au moment d’écrire ces lignes, nous comptons près de 400 artefacts référencés pour l’âge du Bronze à Salcombe dans l’inventaire en ligne des collections du British Museum59. Parmi ces objets, nous comptons 6 poids de balance en plomb piriformes à bélière. Comme nous le verrons plus tard, leur forme et leur matériau renvoient à des productions connues dans le domaine nord-alpin pour les XIe-IXe s. a.C. essentiellement (voir le chapitre “Le groupe des poids piriformes et lenticulaires”, p. 150).

Si nous admettons l’hypothèse du naufrage de deux épaves dans la baie de Salcombe, les poids de balance que nous identifions pour celle du XIIIe s. a.C. peuvent être mis en relation avec une activité de transport de produits métalliques dont certains sont très clairement fragmentés. L’une des interprétations avancées pour expliquer la teneur de la cargaison est que celle-ci est vouée à être échangée60. Dans un tel cas de figure, il est possible d’interpréter la présence de poids de balance de différentes manières. Nous pouvons considérer l’hypothèse qu’ils soient la possession d’un marin ou d’un passager du navire, qu’ils représentent une masse métallique destinée à être échangée ou bien évidemment qu’ils soient là en tant qu’outil de mesure lié à l’activité d’échange (bien qu’une telle implication puisse ne pas être réduite à une simple pesée des fragments métalliques à échanger). Il est bien difficile de trancher entre ces différentes hypothèses, aucun autre ensemble du même type n’ayant livré d’instrument de pesée. 

5. Les sites lacustres alpins

En dehors des sites agglomérés que nous avons déjà présenté, une catégorie à part est constituée par les habitats palafittes des lacs alpins qui concentrent à eux seuls 144 poids de balances plus ou moins bien identifiés et datés pour la majorité des XIe-IXe s. a.C. Le caractère original de ces découvertes et de la visibilité qu’elles apportent tient essentiellement de l’histoire des recherches qui y ont été entreprises.

L’exploration en Suisse des sites lacustres alpins dans la seconde moitié du XIXe s. est un fait bien connu. Elle a permis la mise au jour de vestiges alors exceptionnels, notamment organiques, la définition d’un Néolithique et d’un âge du Bronze palafittiques ainsi que l’exploration du site de La Tène. Ces découvertes ont largement participé à la création d’une nouvelle identité nationale en Suisse. C’est en 1854 qu’est publié le premier rapport sur les villages lacustres des lacs du Plateau suisse où Ferdinand Keller expose la théorie d’établissements installés sur pilotis61. Ces “champs” de pieux, pour beaucoup connus anciennement par les pêcheurs locaux, deviennent alors les sujets d’une attention nouvelle. Ils font l’objet d’importants ramassages archéologiques puis de fouilles de manière quasiment continue jusqu’à nos jours. Cette activité est particulièrement renforcée par les travaux de correction des eaux du Jura qui visent à protéger la région des Trois-Lacs (Morat, Neuchâtel et Bienne) des crues régulières et transformer des terres marécageuses en terres agricoles. La première correction, dont les travaux s’étalent de 1868 à 1891, amène à un abaissement du niveau des lacs d’environ 2,5 m et l’émergence de 3000 hectares de terres62. L’un des résultats les plus spectaculaires de ce projet, d’un point de vue archéologique, est la mise au jour d’un très grand nombre de sites datés principalement du Néolithique et de l’âge du Bronze sur lesquels vont se ruer érudits et autres collectionneurs. Dans les meilleurs des cas, ces ramassages sont suivis de la publication de courtes notices et d’une dispersion d’un très abondant mobilier dans de nombreux musées, mais nous pouvons estimer qu’une grande partie du mobilier est tout simplement perdue à cette occasion63.

Une part importante des artefacts de notre corpus a été récupérée de cette manière et nous ne possédons pour beaucoup d’entre eux qu’une indication générale sur le lieu de leur découverte. Dans beaucoup de cas, cela ne permet ni d’envisager leur contexte archéologique, ni même parfois d’approcher clairement leur chronologie. Pour l’âge du Bronze, les sites lacustres sont occupés à des moments relativement précis, au cours des XVIIIe-XVIIe s. a.C. pour le Bronze ancien et des XIe-IXe s. a.C. pour le Bronze final, dans la plupart des cas séparés par des hiatus. Il n’est toutefois pas toujours évident d’assurer que les possibles poids trouvés sur ces sites soient datés de l’occupation du Bronze final. Dans de nombreux cas, la succession de plusieurs habitats est bien attestée, comme par exemple à Concise où il est possible de distinguer trois phases d’occupation discontinues au Néolithique final, au Bronze ancien et au Bronze final64. Une chronologie globale des XIe-IXe s. est probable pour beaucoup des sites lacustres les mieux documentés ayant livré de possibles poids de balance65 ce qui nous amène à les intégrer ici. Cependant, il est nécessaire de garder en tête que certains sites où sont trouvés des poids – notamment de forme lenticulaire – n’ont livré que des vestiges antérieurs au Bronze final (ex : Saint-Blaise et Saint-Aubin, Neuchâtel). Dans l’état actuel des données, il est très compliqué de fournir une analyse homogène des vestiges dont nous ne pouvons assurer la contemporanéité. Cet état de la recherche nous obligera à beaucoup de prudence lorsqu’il s’agira de donner un cadre interprétatif à ces artefacts.

6. Appréhender les pratiques pondérales 
de l’âge du Bronze

Nous pouvons voir que l’étude des instruments de pesée du Bronze final dans le nord-ouest de l’Europe pose le problème d’une visibilité très hétérogène des vestiges dans le temps et dans l’espace. Nous observons ainsi une surreprésentation des découvertes en contexte funéraire au Bronze final 1 (v. 1300-1150 a.C.) à laquelle s’ajoutent quelques sites d’habitat aggloméré alors que l’essentiel des données du Bronze final 3 (v. 950-800) provient des sites lacustres alpins. Notre compréhension des phénomènes de pratiques pondérales est d’autant plus biaisée par le fait que nous observons quatre catégories majeures d’instruments de pesée qui ne fonctionnent que rarement de manière conjointe. Comme nous l’avons vu, les fléaux en os ou bois de cerf et les poids quadrangulaires en alliage cuivreux sont associés dans seulement deux sépultures et seul le site du Fort-Harrouard a livré des poids piriformes à bélière et un fléau en os, mais dans des niveaux qui ne semblent pas contemporains. À cela s’ajoute une composante fonctionnelle qui, comme nous le verrons plus en détail, empêche l’usage conjoint des poids piriformes et lenticulaires avec les fléaux connus, ces derniers étant de très petites dimensions alors que les poids en question sont de grande taille et lourds. Pour l’Europe continentale occidentale et les îles Britanniques, nous faisons face à la difficulté d’observer plusieurs pratiques pondérales distinctes qui apparaissent au sein de contextes archéologiques variés. Il est donc souvent difficile d’analyser une pratique pondérale indépendamment du cadre très particulier qui permet sa visibilité dans le registre archéologique. Nous tentons toutefois dans les pages qui suivent de dégager des tendances propres à chaque pratique en tenant compte de la restriction qu’amènent nos fenêtres de lecture.

L’autre difficulté que pose l’étude de ces instruments est d’ordre historiographique. Comme nous l’avons vu, la pratique pondérale a fait l’objet de recherches anciennes, plus ou moins abouties, qui ont laissé un certain nombre d’idées dans l’esprit collectif qui compliquent notre compréhension de ces phénomènes. Ainsi, nous attribuons souvent leur usage, implicitement ou explicitement, à des catégories hermétiques, que nous pouvons diviser en deux composantes majeures : une utilisation technologique et une utilisation d’estimation de valeur.

L’utilisation technologique offre un champ de possibilités très variées allant de la gestion des proportions de métaux dans la création d’alliage jusqu’à la pharmacopée. Dans ce cadre, la pesée est considérée comme un outil de mesure assez proche de l’utilisation qui en est faite aujourd’hui en ingénierie ou en laboratoire. L’objectif principal d’une telle utilisation est la rationalisation des quantités de matériaux entrant dans la création d’un produit.

La deuxième grande hypothèse interprétative propre à l’utilisation des instruments de pesée laisse également un champ large aux utilisations mais se retrouve très étroitement liée aux concepts de valeurs et de leur estimation. Dans cette optique, la pesée amène directement ou indirectement à placer un matériau ou un produit sur une échelle de valeurs, qu’il s’agisse d’estimer la masse précise d’un matériau précieux, de gérer des stocks pour leur échange ou leur distribution ou encore d’homogénéiser des rapports métrologiques dans le cadre d’échanges. En 1910, Joseph Déchelette écrivait par exemple : “Le commerce avait acquis à l’âge du Bronze un grand développement non seulement chez les peuples méditerranéens, mais encore parmi toutes les tribus de l’Europe occidentale, centrale et nordique. A priori, cet état de choses implique presque nécessairement l’usage d’un système de poids et de mesures”66. Une telle idée est sous-jacente à de nombreux travaux plus récents où la recherche d’étalons communs à une grande aire géographique suggère l’idée émise par J. Déchelette que l’usage de systèmes de poids et de mesures à vocation à faciliter les échanges. Il en va de même pour l’hypothèse fréquemment émise d’une utilisation de la pesée de précision durant les périodes anciennes dans le but de mesurer des matériaux précieux, notamment dans le cadre de l’orfèvrerie67. L’utilisation d’une métrologie pondérale pour déterminer une quantité précise de matière en raison de sa préciosité – qu’il s’agisse d’or ou d’autre chose – sous-entend un certain consensus sur la détermination de la valeur. Or, déterminer la valeur d’un matériau ou d’un produit lorsqu’aucun étalon de valeur tel que la monnaie n’est utilisé est problématique. Différentes hypothèses ont été émises au cours des dernières décennies sur l’usage de métal calibré pondéralement en tant que medium de paiement qui impliquent que la pesée tienne alors un rôle direct ou indirect lors de pratiques d’échanges et puisse servir d’étalon de valeur (voir le chapitre “La quête du métal pesé”, p. 26). Si nous admettons qu’un tel étalon existe, ou que le matériau précieux en question joue ce rôle d’étalon et que sa pesée sert à déterminer sa valeur précise, alors nous en revenons à un système de comparaison de valeurs. 

Nous avons pu voir que plusieurs contextes associent des instruments de pesée et des traces d’activité métallurgique ou d’orfèvrerie. Cependant, il est difficile, sur la base des données disponibles, de déterminer si nous nous trouvons dans des cas d’une pesée technologique, d’estimation de valeurs ou d’autres systèmes plus complexes. En effet, ces associations contextuelles ne sont pas exclusives et la pesée a pu servir dans des cadres très divers, d’autant plus si nous tenons compte de sa variabilité dans le temps et dans l’espace. Il est en effet difficile de mettre en évidence une association récurrente entre la pesée et une quelconque autre activité qui soit valable pour l’ensemble de la zone étudiée tout au long du Bronze final.

La balance est en premier lieu un outil de comparaison et les poids des instruments de comptage de données analogiques. Attribuer à de tels artefacts une fonction de mesure de valeur revient à leur appliquer les notions ethnocentrées dont nous avons du mal à nous défaire. Dans le cadre des sociétés anciennes que nous étudions, la pratique pondérale peut revêtir une fonction beaucoup plus complexe et surtout polymorphe. Nous tenterons ici de présenter les différentes pratiques pondérales de l’âge du Bronze final dans l’ouest du domaine nord-alpin et les îles Britanniques, telles qu’elles sont observables par le biais du registre archéologique, et d’analyser leurs caractéristiques fonctionnelles et leurs limites. Un tel état de la question semble nécessaire avant d’aborder toute interprétation fonctionnelle et sociale de la pratique pondérale afin d’éviter les écueils liés aux hypothèses traditionnelles.

II. Les fléaux de balance en matière dure 
d’origine animale

La première grande catégorie d’instruments de pesée que nous identifions en Europe continentale et dans les îles Britannique est constituée par des fléaux de balance réalisés en os ou en bois de cerf. Comme nous l’avons vu précédemment, l’Europe occidentale a fait l’objet d’un nombre restreint d’études centrées sur les instruments de pesée. Cependant, nous comptons parmi celles-ci l’intérêt qui a été porté aux fléaux de balance fabriqués en matière dure d’origine animale, tout particulièrement sur le territoire français. Les premières mentions, l’article de R. Peake, J.-M. Séguier et J. Gomez de Soto68 ainsi que celui de C. Pare69, sont publiées dans un même temps, les deux articles ayant paru en 1999. Ils font suite, d’une part, aux découvertes faites sur les nécropoles de Marolles-sur-Seine (Seine-et-Marne)70 et dans la grotte des Perrats (Agris, Charente)71 dont les similarités sont relevées lors d’une journée d’actualité sur les recherches pour l’âge du Bronze organisée par la Société Préhistorique Française, et d’autre part dans le cadre du travail de synthèse entrepris par C. Pare à l’échelle de l’Europe moyenne. Dans les années qui suivent, les comparaisons avec d’anciennes découvertes et la mise au jour de nouveaux vestiges archéologiques viennent progressivement étoffer le corpus des fléaux de balance protohistoriques72.

Nous reviendrons brièvement sur les contextes chrono-géographiques de découvertes de ces instruments et leurs caractéristiques morphologiques avant de nous attarder sur leur fonctionnalité et les usages qu’ils permettent.

1. Une pratique restreinte dans le temps 
et dans l’espace

Les fléaux de balance que nous identifions au Bronze moyen et surtout final sont relativement peu nombreux et présents dans un espace géographique réduit. Ce sont ainsi 19 artefacts (pl. 1) qui peuvent être rattachés à cette pratique pondérale et qui ont été mis au jour dans des contextes funéraires (13 ind.) et en grotte (4 ind.). Sur les exemplaires restants, l’un provient de l’habitat de hauteur du Fort-Harrouard et l’autre de celui de Potterne. Il ressort de l’étude des différents contextes de découverte des fléaux de balance l’association dans environ un tiers des cas entre ces instruments et les traces d’une activité de travail des métaux (fig. 2-13). Celle-ci n’est pas exclusive et il est possible que la pesée soit utilisée dans un spectre plus large d’activités. Mais il apparait assez clairement que l’une des fonctions de la pesée, à la fin du Bronze moyen et au cours du BF 1 (v. XVIe-milieu XIIe a.C.), se trouve en lien avec le travail du métal. Une telle fonction est, comme nous l’avons dit plus tôt, souvent envisagée et peut avoir des objectifs variés : calcul de proportion entre métaux pour la création d’alliages, estimation d’une masse de métal pour en déterminer sa valeur ou encore système de quantification du métal utilisé et non utilisé lors d’un processus de production.

Fig. 2-13. Tableau synthétique des contextes de découvertes des fléaux de balance en os et en bois de cerf.

Les fléaux de balance fabriqués en matériau dur d’origine animale sont dans leur majorité datés du Bronze final (fig. 2-13). Seul le fléau GdP-1 de la grotte des Perrats appartient clairement à des niveaux du Bronze moyen. Par sa datation, il apparaît comme le plus ancien fléau de balance, mais aussi le plus ancien instrument de pesée, connu en Europe occidentale. La majorité des fléaux correspondent à une chronologie relativement haute du Bronze final (v. XIIIe-première moitié du XIe s. a.C.) et sont trouvés en contexte funéraire. La nécropole du BF1 (v. 1300-1150 a.C.) de Migennes “Le Petit Moulin” a livré à elle seule 5 fléaux entiers ou fragmentés, tandis que trois de plus proviennent des nécropoles de Marolles-sur-Seine (La Croix de Mission, Gours-au-Lions et la Croix-Saint-Jacques), datées de la même période. La plus grande concentration de ces objets correspond à une zone géographique très réduite comprise entre les cours de la Seine et de l’Yonne, à l’est de leur confluence (fig. 2-14).

Fig. 2-14. Carte de distribution des fléaux de balance découverts en Europe occidentale.

Le fragment de fléau trouvé sur le site du Fort-Harrouard, quant à lui, est daté des niveaux du Fort-Harrouard IV73, correspondant au Bronze final IIb-IIIa (v. 1150-950 a.C.) et fait donc partie des plus récents. Il faut y ajouter le fléau trouvé en Angleterre sur le site funéraire de Cliffs-End-Farm (Isle of Thanet, Kent), que l’on peut dater entre la fin du XIe et la fin du IXe s. a.C., et les possibles fléaux trouvés dans la grotte du Quéroy (Chazelles, Charente) dans des niveaux de la fin du Xe-début du IXe s. a.C.

Nous avons déjà évoqué la faible diversité typologique qui caractérise les fléaux de balance protohistoriques. Nous pouvons globalement distinguer trois types de fléau à profil circulaire en fonction de la forme prise par les extrémités du fléau, autrement dit aux points d’accroche du matériel de suspension : les extrémités simples, à renflements et coniques. Un quatrième type, quant à lui, se différencie par un profil rectangulaire et pour lequel nous pouvons parler de fléau plat. Le dernier élément reconnaissable des fléaux de balance concerne un dispositif, toujours fait en alliage cuivreux lorsqu’il est retrouvé, prenant généralement la forme d’une tige ou d’une lame recourbée pour dégager une accroche de suspension. Celle-ci prend généralement la forme d’une goupille en forme “d’oméga” qui s’insère dans le fléau par le biais d’une perforation verticale (fig. 1-42). Cependant, l’exemplaire ELB-1 retrouvé à Étigny “Le Brassot” (Yonne) présente une perforation horizontale qui implique l’existence d’au moins un autre type de dispositif de suspension (pl. 1).

La majorité des fléaux étudiés ici appartiennent aux types à extrémités à renflements (5 ind.) et coniques (5 ind.) tandis que 7 fléaux présentent les traces claires d’une goupille en alliage cuivreux, ce qui fait de cet élément un critère sérieux à l’identification des balances de l’âge du Bronze alors que seulement un artefact montre une perforation qui ne peut pas correspondre à ce dispositif (ELB-1, seul exemplaire arqué dont la perforation centrale est horizontale). Nous n’observons aucune tendance, ni géographique (fig. 2-15), ni chronologique (fig. 2-16) dans les choix morphologiques effectués. Nous pouvons tout de même remarquer que tous les fléaux à extrémités coniques identifiés sont datés du Bronze final 1 et que seul l’exemplaire de Potterne (Wiltshire, Angleterre) est découvert en dehors du sud-est du Bassin parisien (les autres étant découverts dans des sépultures de La Croix de Mission et de Migennes).

Fig. 2-15. Carte de distribution des fléaux de balance découverts en Europe occidentale selon leur type.
Fig. 2-16. Distribution chronologique des types de fléaux de balance.

Nous connaissons, ou pouvons estimer, la longueur des bras de 11 fléaux de balance et nous constatons que celle-ci est particulièrement réduite. Leur longueur moyenne avoisine les 11,5 cm pour un minimum de 7,2 cm (Mig-284-1) et un maximum de 17,3 cm (CaCh-1). Ils sont également très fins pour la plupart d’entre eux, certains accusant une épaisseur minimale de 2-3 mm seulement (pl. 1). Il faut toutefois noter une exception concernant le fragment de fléau à renflements Quer-2, réalisé en bois de cerf et daté du Bronze final IIIb (v. 950-800 a.C.) dont les dimensions conservées laissent penser qu’il aurait pu mesurer entre 45 et 60 cm environ74. Du fait de leur petite taille, il ne fait aucun doute que ces fléaux sont réservés à une pratique de pesée de matériaux légers comme cela avait déjà été affirmé75. Il est toutefois intéressant de noter que, malgré leur finesse, ces fléaux sont capables de supporter des charges élevées, jusqu’à plusieurs kilogrammes76.

Nous identifions un nombre trop réduit de fléaux de balance en os ou en bois de cerf pour permettre une analyse fine de leurs caractéristiques morphologiques tout comme de leur distribution spatiale et chronologique. De plus, leur visibilité est en grande partie due, surtout dans le sud-est du Bassin parisien, à une pratique funéraire de dépôt dans les tombes bien que nous en connaissions d’en d’autres contextes. Il ne fait aucun doute que d’autres fléaux ont pu être réalisés en bois et qu’ils nous sont aujourd’hui inaccessibles. Toutefois, si nous considérons le choix des matériaux dur d’origine animale comme une composante même de la pratique que nous étudions, alors nous pouvons remarquer qu’elle tend à se concentrer dans l’ouest de l’Europe continentale et dans le sud de l’Angleterre. Jusqu’à présent, très peu de fléaux de ce type ont pu être identifiés plus à l’est, bien que M. Roscio ait récemment mis en évidence le fléau de Haguenau (HWO-1) et celui de Mannheim (Bade-Wurtemberg) en Allemagne77, en dehors de notre zone d’étude.

Les données à disposition restent trop ténues pour pouvoir l’affirmer, mais il faut envisager l’hypothèse que la pratique consistant à utiliser des petits fléaux en os ou en bois de cerf trouve son origine à l’ouest de l’Europe continentale. Nous pouvons rappeler à ce propos que le seul fléau que nous identifions pour le Bronze moyen a été mis au jour en Charente.

2. Fabrication et analyse technologique

La fonctionnalité d’un fléau de balance dépend directement de sa forme, celle-ci gagne à être simple afin de procéder aisément aux ajustements d’équilibre nécessaires. Son fonctionnement, somme toute assez rudimentaire, est peut-être à l’origine de sa faible variabilité morphologique dans le temps et dans l’espace, tout du moins lorsque les fléaux sont façonnés (matières dures animales et bois) et non fondus ou mis en forme (métaux). Il est en effet possible d’observer des fléaux de balance qui présentent des similarités morphologiques entre des contextes chrono-culturels qui ont peu de chance d’être connectés, comme un fléau à extrémités coniques peint sur un mur de la tombe 181 de Thèbes (Égypte) datée du XVIe-XIIIe s. a.C. ou encore un fléau rectangulaire utilisé entre XIIe et le XVIe s. p.C. par les populations Incas (fig. 2-17).

Fig. 2-17. Comparaison de fléaux de balance de formes similaires issus de contextes chrono-géographiques distincts. À gauche, le fléau de balance Mig-2 de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin”, v. 1300-1050 a.C. (photo L. de Cargouët, d’après Roscio et al. 2011, fig. 6) et une balance péruvienne utilisée pour la pesée de l’or et des feuilles de coca, v. 1100-1533 p.C.(Martínez & Cabello Carro 1997, fig. 1). À droite, le fléau Mig-1 de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin”, v. 1300-1050 a.C. (photo L. de Cargouët, d’après Roscio et al. 2011, fig. 6) et détail d’une peinture murale de la tombe 181 de Thèbes, XVIIIe dynastie v. 1549-1295 a.C.
(DAO L. Holden, d’après Petruso 1981, fig. 1).
Choix du matériau et façonnage

La mise en forme d’un fléau de balance à deux bras égaux nécessite, d’un point de vue purement fonctionnel, l’adéquation à un certain nombre de critères. Tout d’abord, bien que cela ne soit pas mécaniquement nécessaire pour que la balance soit juste, le point central d’attache doit être équidistant des deux points de suspensions distaux. Dans le concept de balance, il est probable que ce critère soit relativement important car il est inhérent à la notion même d’équilibre. Le fait que les balances les plus anciennes retrouvées prennent cette forme de deux bras égaux laisse entendre un certain partage de cette idée : si les deux bras font la même taille, alors l’équilibre est possible. Dans la réalité, une différence de taille des bras peut être compensée par les forces appliquées à leurs extrémités respectives (fig. 1-28) (voir le chapitre “La balance, l’illusion de la précision ?”, p. 57”). Cependant, ce concept ne se matérialise clairement qu’avec l’invention de la statera ou balance romaine, bien que des expérimentations de ses principes mécaniques précèdent de plusieurs siècles son introduction dans le monde romain.

Le deuxième critère à respecter est l’homogénéité de densité du matériau utilisé. Une fois de plus, un déséquilibre de celui-ci peut être aisément compensé mais l’équilibre visuel de la balance est alors rompu. Les vestiges retrouvés montrent cependant une assez stricte adéquation à ces critères et nous pensons que l’idée d’un équilibre pondéral passe très probablement par celui d’une symétrie visuelle, tout du moins pour les périodes qui nous concernent ici.

Le choix du matériau a ici une importance primordiale car, que l’on considère que les fléaux soient uniquement réalisés en os ou bois de cervidés, ou que des exemplaires aient existé en bois et aient disparu, le mode de façonnage reste similaire. L’élément principal est l’usage d’une matière première qui va être taillée jusqu’à obtenir la forme désirée et non pas déformée (par fonte ou forge) pour arriver à ce résultat. La première conséquence à cela est l’absence de maîtrise sur l’homogénéité du matériau en termes de densité, la deuxième étant l’implication d’un nombre relativement important de cycles de contrôle-retouche jusqu’à obtenir l’équilibre désiré. Par cela, nous signifions qu’une fois la forme générale obtenue, les dimensions des points clés assurées (équidistance entre point d’attache et points de suspension), un certain nombre de reprises, probablement par abrasions légères, doivent être effectuées jusqu’à ce que le fléau se maintienne à l’équilibre à vide (aucune force exercée aux points d’attache).

L’état de conservation des fléaux de balance identifiés ne permet pas de restituer avec certitude leur mode de fabrication, certaines propositions ont toutefois été faites (fig. 2-18). Pour ce qui est de l’exemplaire à extrémités coniques CrM-inc13-1, retrouvé dans la nécropole de la Croix de la Mission à Marolles-sur-Seine, R. Peake et J.-M. Séguier ont observé que le fléau est réalisé d’une seule pièce à partir d’une baguette en os prélevée dans un métapode de grand mammifère. L’extrême finesse de l’objet (un diamètre maximum de 4,5 mm en son centre et de seulement 2,5 mm aux extrémités, pour des disques distaux de 7 mm de diamètre) a amené les auteurs à proposer un façonnage par action mécanique constante, soit par percussion au burin, soit par abrasion ou raclage, soit par usage d’un archet rotatif dont l’existence et l’utilisation à l’âge du Bronze a bien été mise en évidence dans le domaine de la métallurgie78. Les perforations, quant à elles, seraient réalisées à l’aide d’une mèche de foret fine (1,5 mm de diamètre) probablement actionnée par un système rotatif79. Ils mettent également en évidence l’existence de traces de polissage qui attestent du soin accordé à la finition de l’objet80.

Fig. 2-18. Proposition de restitution du fléau CrM-inc13-1.

Les autres fléaux connus, dont aucun n’a pu être étudié directement dans le cadre de ce travail, présentent vraisemblablement les mêmes types de caractéristiques à savoir : le façonnage en une seule pièce par action mécanique régulière. L’usage d’un système rotatif, s’il peut s’appliquer pour certains artefacts et en particulier ceux à extrémités coniques, est à écarter pour les fléaux plats ou pour certains exemplaires au profil non circulaire comme le poids ELB-1. Son emploi est cependant probable pour ce qui est du perçage des trous d’attache et de suspension, systématiquement de très faibles dimensions.

L’analyse de la sensibilité : quels scénarios ?

L’équation définie par E. Sperber pour mettre en relation les caractéristiques morphométriques des balances et leur sensibilité nécessite de posséder un certain nombre d’informations, en particulier sur les dispositifs de suspension du fléau et les “plateaux”. Par chance, nous connaissons relativement bien, par plusieurs exemplaires, la morphologie des goupilles en alliage cuivreux permettant la suspension de la balance. Nous sommes donc en mesure de restituer avec une relativement bonne précision une partie des fléaux de balance, en particulier les exemplaires CaCh-1 (Cave Chaude, Bois du Roc, Vilhonneur, Charente, France), CrM-inc13-1 (La Croix de la Mission, Marolles-sur-Seine, Seine-et-Marne, France), Mig-298-1 et Mig-298-2 (“Le Petit Moulin”, Migennes, Yonne, France). 

Certains éléments sont en revanche moins bien caractérisés. Tout d’abord, les attaches distales destinées à suspendre les plateaux ou autres types de support ne sont jamais connus. Aucun des exemplaires identifiés n’a permis l’observation de restes métalliques dans les perforations distales, ce qui laisse envisager l’existence d’un dispositif en matière organique. Selon R. Peake et J.-M. Séguier, concernant l’exemplaire de la Croix de la Mission, le diamètre de ces trous est cependant trop réduit pour avoir permis le passage de plusieurs fils textiles et avoir ainsi autorisé une suspension directe. Cette observation est tout aussi valable pour les autres fléaux dont nous connaissons les parties distales, les perforations n’excédant pas les 1-2 mm. Ils proposent ainsi l’utilisation d’une pièce intermédiaire, sous la forme d’une boucle ou d’un anneau en matière organique rigide à laquelle viennent s’attacher les fils de suspension à proprement parler81 (fig. 2-18). L’utilisation d’un tel type de dispositif signifie que l’application des forces exercées sur le fléau par les plateaux se fait au point de contact entre ce dispositif et la perforation distale. Par conséquent, selon l’équation proposée par E. Sperber, seules rentrent en ligne de compte les données morphométriques du fléau lui-même et de la goupille centrale.

La situation est probablement quelque peu différente dans le cas des exemplaires où ces perforations sont inscrites sur un plan incliné. En effet, dans le cas de l’utilisation d’une suspension directe, les forces s’appliquent au point le plus bas de la perforation alors que dans le cas de l’utilisation d’un dispositif intermédiaire rigide, celui est nécessairement statique (sur le même référentiel physique que le fléau) et les forces s’appliqueraient donc au point de contact entre les fils de suspension et cette pièce (fig. 2-19). Dans ce dernier cas, il est impossible de calculer la sensibilité de la balance car la morphologie de ces pièces fait partie intégrante du fléau et change donc la position de son centre de gravité. Dans le cas de l’exemplaire de La Cave Chaude au Bois du Roc (CaCh-1), les calculs de sensibilité ont été effectué à partir de l’hypothèse d’une suspension directe. Nous verrons cependant qu’un scénario mettant en jeu des pièces intermédiaires distales doit relativement peu influer sur la sensibilité générale de l’objet.

Fig. 2-19. Schéma de l’application des forces sur l’extrémité d’un bras de balance mettant en jeu une pièce intermédiaire mobile ou fixe.

Le dernier aspect qui nous échappe ici est la densité du matériau utilisé dans la confection du fléau. En effet, R. Peake et J.-M. Séguier estiment qu’il y a de fortes chances que l’exemplaire de La Croix de la Mission soit réalisé dans un métapode de bovin, mais il est généralement peu aisé de différencier les matériaux durs d’origine animale. En revanche, la densité du matériau tend à changer sensiblement en fonction de son origine, ainsi celle du bois de cerf avoisine les 1,6-1,7, celle d’un métapode de bovin excède légèrement 2 alors que certains os du temporal d’un cheval s’approchent de 2,382. Si nous imaginons le scénario très probable où des fléaux sont fabriqués en bois et que les dimensions d’au moins certains d’entre eux sont similaires à ceux en os ou en bois de cerf, alors les densités à envisager sont beaucoup plus faibles : entre 0,5 et 1 environ en fonction du bois choisi.

L’équation d’E. Sperber s’appuie sur plusieurs données qui sont directement liées à l’estimation de la densité du matériau. Tout d’abord, cela a un impact direct sur la masse restituée totale du fléau, qui entre en ligne de compte dans l’équation. Ensuite, les variables de l’équation correspondent à des longueurs prises depuis le centre de gravité total du fléau. Or, ce centre de gravité correspond au barycentre entre le centre de gravité de la goupille et celui du bras en matériau organique. Ce barycentre sera plus ou moins proche de l’un ou de l’autre des centres de gravité en fonction du poids des éléments respectifs, et donc de leur densité.

Si d’un point de vue théorique, toutes ces considérations doivent être notées et prises en compte, dans un cadre pratique, pour les exemplaires observés ici, les répercussions sont quasi nulles. Prenons l’exemple du fléau de La Croix de la Mission et observons les différentes caractéristiques de cet objet selon qu’il soit fabriqué dans un bois tendre d’une densité de 0,5 (du cèdre par exemple), d’un bois dur avec une densité de 0,9 (comme le buis), en bois de cerf de densité 1,7 ou dans un métapode de bovin de densité 2,28 (densité empirique obtenue à partir du volume numérique de l’objet restitué et de la masse de l’objet réel égale à 2,8 g). Nous considérons ici que le matériel de suspension (dispositif intermédiaire, fils et supports de pose) est de 10 g de chaque côté. Deux cas de figure sont observés. Dans le premier, les plateaux sont vides et dans le deuxième, une charge de 60 g est posée sur chacun des plateaux. Dans chaque cas, nous analysons d’un point de vue théorique la réaction du fléau à l’ajout de 0,1 g, 0,5 g et 1 g sur l’un des plateaux.

Le premier constat est que la différence de densité du bras de fléau (à l’échelle des matériaux organiques) a un impact imperceptible à l’œil nu sur sa sensibilité. Pour des caractéristiques morphométriques égales, entre un fléau en cèdre et un autre confectionné dans un métapode de bovin (matériau réel de densité 2,28 de l’objet CrM-inc13-1), l’extrémité du premier descendra 1,1 mm plus bas par rapport à l’horizontale lorsqu’on lui suspendra une masse de 1 g (18,1 mm de déflexion avec un fléau en cèdre et “seulement” 17,0 mm avec un matériau de densité réelle), ce qui est la plus grosse différence observable avec les valeurs choisies. Cet écart se matérialise alors que la déflexion du fléau est déjà bien visible avec un déplacement de l’extrémité de près de 2 cm par rapport à l’horizontale (fig. 2-20). Lorsque les deux extrémités du fléau sont chacune chargée de 60 g, nous constatons qu’il n’y a plus de différence visible en fonction de la densité du matériau utilisé pour confectionner le fléau. Nous pouvons donc considérer ici comme négligeable la variation de densité possible du bras de fléau. Cette assertion n’est cependant applicable que dans le cas de balances aux caractéristiques similaires en termes de morphologie et de dimensions, et elle ne pourrait être appliquée directement à d’autres cas de figures. Dans les exemples qui suivent, la densité appliquée aux parties organiques des fléaux est celle théorique d’un métapode de bovin (soit 2,1) pour l’objet de La Cave Chaude au Bois du Roc et de bois de cerf (soit 1,7) pour ceux de Migennes qui ont pu faire l’objet d’une caractérisation83.

Fig. 2-20. Sensibilité d’un fléau aux mensurations similaires à l’exemplaire CrM-inc13-1 en faisant varier le matériau de constitution du fléau. Le test est réalisé selon 2 hypothèses : en haut, la charge complète du matériel de suspension (fils + plateaux) est de 20 g (2 x 10 g) mais les plateaux sont vide ; en bas, les plateaux contiennent chacun 60 g (soit 120 g de charge totale plus 20 g de matériel de suspension).

Le principal constat que l’on peut faire des résultats des analyses de sensibilité (fig. 2-21) est que les petits fléaux en matériau dur d’origine animale sont très sensibles. Il est difficile de déterminer à partir de quelle déflexion un peseur de l’âge du Bronze estimait que l’équilibre de la balance n’était pas fait. Cependant, une différence de masse de 0,5 g entre les deux plateaux devait déjà être clairement perceptible (entre 0,5 cm et 1,8 cm d’écart par rapport à l’horizontale pour des plateaux vides). Cette sensibilité tend à s’atténuer au fur et à mesure que l’on charge la balance et, ainsi, avec 60 g sur chaque plateau, une différence de 0,5 g ne produit plus qu’une déflexion comprise entre 0,2 et 0,6 cm. Certains paramètres influent grandement sur la sensibilité d’un fléau de balance. Globalement, plus le ratio masse et longueur du bras est réduit, plus la balance sera sensible. C’est pour cette raison que le fléau de Vilhonneur (CaCh-1) est le plus sensible de notre échantillon (17,3 cm pour une masse d’environ 11 g, soit un ratio de 0,64) alors que Mig-298-2 est le moins fonctionnel (14,1 cm pour environ 24 g, soit un ratio de 1,7).

Fig. 2-21. Sensibilités théoriques de fléaux aux mensurations similaires aux exemplaires CrM-inc13-1, CaCh-1, Mig-298-1 et Mig-298-2. Le test est réalisé selon 2 hypothèses : en haut, la charge complète du matériel de suspension (fils + plateaux) est de 20 g (2 x 10 g) mais les plateaux sont vide ; en bas, les plateaux contiennent chacun 60 g (soit 120 g de charge totale plus 20 g de matériel de suspension).

L’approche de la sensibilité des balances a bien évidemment un impact majeur sur la façon dont nous percevons et interprétons la pratique pondérale ancienne. Nous ne comptons pas le nombre d’études attribuant la non-adéquation aux standards communément admis comme le résultat de l’usage de balances imprécises. Nous voyons pourtant ici que dès la fin du Bronze moyen, les populations de l’Europe occidentale manient des outils particulièrement sensibles et qui ont donc la capacité d’être extrêmement précis. Cette précision va cependant dépendre d’une appréciation de l’utilisateur que nous ne pouvons percevoir sans nous intéresser à la restitution du geste du peseur.

Le geste du peseur

Les balances de précision sont en règle générale munies d’un curseur permettant d’apprécier la déviation du fléau par rapport à l’horizontale (ou plutôt la perpendiculaire du fléau par rapport à la verticale). Aucun des artefacts identifiés ne laisse cependant présager l’usage d’un tel dispositif à l’âge du Bronze dans l’ouest de l’Europe. De plus, il est parfois difficile d’appréhender le comportement d’instruments de si petite taille en les observant au travers de dessins ou sur des écrans d’ordinateur. Il nous semblait donc nécessaire ici de restituer le geste complet d’un peseur dans le cadre des deux scénarios qui peuvent exister alors : la recherche d’un équilibre parfait ou la recherche du dépassement d’un équilibre. Pour cela, l’usage de restitutions 3D à l’échelle nous semble apporter un nouvel éclairage et une bonne manière de visualiser les limites de la pratique (fig. 2-22). Les restitutions à l’échelle nous permettent de constater que les déflexions observées plus tôt sont, pour la plupart fortement perceptibles à l’œil nu. Ainsi, une surcharge de 0,1 g sur un plateau à vide, ou de 0,5 g sur un plateau chargé à 60 g, devait être significative pour un observateur averti.

Fig. 2-22. Restitution numérique tridimensionnelle de la déflexion d’un fléau aux mensurations similaires à l’exemplaire CrM-inc13-1 en fonction de la surchage de l’un de ses plateaux avec une charge à vide ou de 2 x 60 g.

Le premier scénario est obligatoirement celui qui préside à la fabrication de poids de balance selon un standard existant, quel qu’il soit. Sur un plateau est disposé le poids-étalon ou le matériel ayant la masse désirée et de l’autre le poids en devenir. Nous reviendrons plus en avant sur les différentes possibilités de manufacture d’un poids et nous nous mettons ici dans la situation où la masse de celui-ci en est au stade de l’ajustement pour un poids légèrement trop lourd par rapport au standard. L’objectif du peseur va être de réduire progressivement la masse de celui-ci en vérifiant régulièrement la mise en équilibre de la balance. Cet objectif va alors être considéré comme atteint lorsque le peseur percevra l’équilibre de la balance, théoriquement caractérisé par une mise à l’horizontale parfaite du fléau. Il nous semble possible de considérer ici que l’acteur de la pesée va essayer de percevoir la moindre déflexion du fléau et l’éviter. Il est toutefois difficile de déterminer à partir de quel angle de déflexion un peseur considèrera que le fléau n’est pas équilibré.

Un deuxième scénario est possible et il est probable qu’il soit celui le plus usité lorsque l’objectif n’est pas de procéder à un rétrocontrôle de masse. Autrement dit, lorsqu’au lieu de chercher à rassembler une masse donnée d’un matériau, on cherche au contraire à connaître la masse d’un produit. Ce deuxième scénario implique l’utilisation d’un système métrologique matérialisé par des poids de balance, à la différence du premier. Cependant, dans ce cas de figure, pour obtenir l’équilibre de la balance, il est nécessaire que le produit dont nous cherchons à mesurer la masse pèse un multiple entier de notre unité, réalisable avec les poids de balance à disposition, en admettant une erreur due à la sensibilité qui, comme nous l’avons vu, doit généralement être réduite. Pour le dire autrement, si nous disposons d’un système métrologique fondé sur le gramme et d’un jeu de poids correspondant à 1, 2 et 3 g, l’équilibre de la balance ne sera obtenu que si notre produit à mesurer pèse 1, 2, 3, 4 (1+3), 5 (2+3) ou 6 g (1+2+3). Soit, avec une sensibilité de 0,1 g, une probabilité d’une chance sur dix. Dans les autres cas, statistiquement plus vraisemblables, la pesée consistera à déterminer à quel moment le déséquilibre est “renversé”. Autrement dit, l’objectif est alors de déterminer l’intervalle de mesure entre lequel nous passons d’un plateau 1 (accueillant les poids) plus léger que le plateau 2 (accueillant le produit) à la situation inverse où le plateau 1 est plus lourd que le 2. Si nous reprenons l’exemple précédent et que notre produit à peser possède une masse de 3,4 g, il sera possible de constater qu’avec le poids de 3 g sur le plateau opposé, le produit à mesurer reste le plus lourd, mais qu’en rajoutant le poids de 1 g, il est alors plus léger. Le peseur peut alors déterminer que le produit en question pèse entre 3 et 4 g (fig. 2-23).

Fig. 2-23. Schéma d’un processus de pesée mettant en jeu des poids dont la combinaison ne permet pas d’obtenir la masse de l’objet à peser.

3. Un premier bilan

La visibilité dans le registre archéologique des fléaux de balance en matériau dur d’origine animale est en grande partie le résultat d’une pratique funéraire du sud-est du Bassin parisien qui amène à les déposer auprès des défunts durant le Bronze final 1 (12 ind. sur 19). Il est toutefois possible de dégager certaines informations générales concernant leurs possibilités et limites techniques ainsi que leurs contextes d’utilisation. Ces fléaux, comme nous l’avons dit, renvoient probablement par leurs modalités techniques, leur chronologie ancienne dans l’Ouest et leur aire d’apparition à la matérialisation d’une pratique pondérale en elle-même. Dans de nombreux cas, même lorsqu’ils sont déposés volontairement dans une tombe sous la forme d’un “nécessaire de pesée”, on remarque qu’ils ne sont pas systématiquement associés à des poids de balance. Plusieurs scénarios sont possibles, mais nous pouvons probablement admettre que ces instruments ont été au moins en partie mis en œuvre dans des processus de pesée n’impliquant pas de poids ou dont les formes ne sont pas identifiées archéologiquement. La différenciation, dans la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin”, d’un premier fléau associé à des poids de balance et d’un deuxième fléau réuni avec des outils de métallurgiste en est un bon indicateur.

D’un point de vue technologique, ces fléaux offrent le support à une pesée pouvant être extrêmement précise, de l’ordre de quelques décigrammes dans le cas où des masses déjà conséquentes (2 x 10 g, soit la masse de deux petits plateaux en alliage cuivreux) sont suspendues à chaque extrémité. Il s’agit toutefois là d’un postulat théorique qui n’a pour but que d’estimer des limites technologiques. Nous ignorons en effet quelle est l’appréciation du peseur quant à la déflexion d’un fléau lors d’une pesée. Estime-t-il l’équilibre rompu au moindre déséquilibre perceptible ou au contraire uniquement quand le fléau trébuche de manière significative ? Nous verrons ci-après comment l’étude de certains lots de poids de balance vient alimenter le discours sur la précision acceptée pour les balances du Bronze final.

Les balances qui utilisent des fléaux en os ou en bois de cerfs paraissent d’un usage réservé. Nous les trouvons dans des sépultures d’individus au statut social relativement élevé ou parfois très élevé et, lorsque nous pouvons le caractériser, dans des lieux particuliers comme des grottes pouvant servir à la mise en œuvre d’activités métallurgiques. Il n’est toutefois pas du tout certain, voire très improbable, que ces fléaux soient le reflet de la totalité des balances en usage au Bronze final, la grande majorité étant très certainement fabriquée en bois. Ce que nous observons est en grande partie le résultat de la conjonction, durant une période relativement courte, entre des choix technologiques (l’usage de l’os ou du bois de cerf pour la confection de certains fléaux de balance) et de choix funéraires (le dépôt d’instruments de pesée dans les tombes ou le dépôt d’objets personnels du défunt parmi lesquels figurent des instruments de pesée). Il revient à dire que l’observation de ces instruments ne permet que d’ouvrir une fenêtre sur une partie de la pratique pondérale du Bronze final et qu’il serait naïf de tenter d’en extrapoler des phénomènes globaux. En revanche, nous allons voir qu’en mettant en regard ces observations avec celles faites sur les poids de balance utilisés à la même époque et trouvés dans des contextes similaires, il devient possible de dégager de grandes tendances de la pratique pondérale pour cette période où nous l’identifions pour la première fois dans le registre archéologique de l’Europe occidentale.

III. Le groupe nord-alpin : les poids 
quadrangulaires métalliques et assimilés

Le groupe des poids de balance polyédriques métalliques est sans aucun doute le premier à avoir été étudié de manière précise à l’échelle européenne84. Les travaux de C. Pare ont permis de montrer, dès la fin des années 1990, la large distribution géographique de ces instruments retrouvés alors depuis le Bassin parisien jusqu’à la frontière entre la Hongrie et l’Autriche85. L’emprise de notre zone d’étude ne recouvre que partiellement l’aire de distribution de ces objets. Il serait toutefois impossible d’appréhender ce phénomène en ne se focalisant que sur les exemplaires trouvés en France et en Angleterre. Pour cette raison, notre analyse sera effectuée à deux niveaux : à l’échelle de notre zone d’étude afin de comprendre les particularismes locaux potentiels et les relations avec les autres catégories d’instruments de pesée identifiées ; et à l’échelle européenne afin d’aborder le phénomène dans son ensemble.

Nous traiterons ici des aspects morphologiques de ces instruments et de leur distribution spatiale et chronologique, de la chaîne opératoire mise en place pour leur confection et des répercussions qu’elle entraîne sur leur usage et enfin de leurs caractéristiques métrologiques. L’un de nos objectifs sera de tenter de caractériser les tendances communes et les choix locaux qui régissent la création et l’utilisation de ces instruments de pesée.

1. Types et distributions en Europe occidentale

Un problème de morphologie

Les poids abordés ici sont essentiellement des poids métalliques quadrangulaires dont les critères d’identification ont été définis par C. Pare. On en trouve deux grandes variantes : des parallélépipèdes aux bords droits ou incurvés et des barres caractérisées par une forme nettement plus allongée pour un total de 35 individus (pl. 2). Cependant, des découvertes plus récentes, en particulier celles des sépultures du “Petit Moulin” à Migennes et “Le Brassot” à Étigny (Yonne, France), qui associent des poids quadrangulaires à des formes cylindroïdes ou sphériques, amènent à considérer l’existence d’un groupe aux caractéristiques morphologiques plus hétérogènes. Plus que de poids quadrangulaires, qui restent le fossile directeur de la caractérisation du groupe, il est donc ici question de poids métalliques de taille et de masse réduites. Nous comptons, en plus des parallélépipèdes et des barres : 10 possibles poids cylindroïdes (5 discoïdes, 2 bitronconiques, 2 plano-convexes et 1 tronconique), 5 sphériques (4 sub-sphériques et 1 sphérique) et 10 réutilisations opportunistes ; généralement constitués par des têtes d’épingles retaillées (fig. 2-24). Nous utiliserons donc ici l’expression de “poids polyédriques métalliques” pour agréger dans une même catégorie les poids en alliage cuivreux parallélépipédiques, les barres et les autres formes assimilées.

Fig. 2-24. Distribution des types de poids intégrés dans le groupe élargie des poids polyédriques métalliques.

De manière relativement logique, c’est parmi les parallélépipédiques que nous observons le plus de variantes. Les plus fréquents sont les parallélépipèdes aux bords droits, avec 17 individus dont 9 présentent un décor sinusoïdal sur leurs faces. Deux d’entre eux se démarquent par des coins chanfreinés alors qu’un autre possède une section carrée et non rectangulaire. Nous trouvons seulement 3 exemplaires aux bords incurvés (fig. 2-25). Et nous pouvons distinguer deux variantes de barres : celles à section carrée (8 ind.) et celles à section circulaire (6 ind.).

Fig. 2-25. Distribution des variantes typologiques des poids parallélépipédiques et des barres : parallélépipèdes à bords droits (14 ind. dont 7 décorés); à bords incurvés (3 ind.), à bords droits et section carrée à coins chanfreinés (2 ind. dont 1 décoré) ; à bords droits et section carrée (1 ind.), cubique (1 ind.) ; barres à section carrée (8 ind.) et à section circulaire (6 ind.).

Le décor sinusoïdal est l’un des critères les plus reconnaissables de ce groupe d’instruments. On retrouve 9 poids avec ce type d’ornementation dans notre zone d’étude et uniquement 2 plus à l’est (fig. 2-26). Nous observons que ce décor concerne uniquement des exemplaires parallélépipédiques à bords droits, à la section quadrangulaire ou carrée. Les poids à décor se répartissent dans un territoire assez limité à l’ouest de l’aire continentale, à l’ouest du Rhin ou à proximité de celui-ci.

Fig. 2-26. Distribution géographique des sites livrant des poids de balance du groupe des polyédriques métalliques; en rouge les sites livrant au moins un poids avec décor sinusoïdal (artefacts trouvés hors de notre zone d’étude d’après Pare 1999).
Jalons contextuels et chronologiques

Nous identifions en Europe occidentale 60 poids parmi lesquels 51 sont découverts en contexte funéraire. Ce nombre est encore plus élevé en Europe centrale où la totalité des poids de balance recensés par C. Pare sont issus de contextes sépulcraux86. Étudier cette catégorie de poids de balance revient donc d’abord à s’intéresser à une pratique funéraire, relativement restreinte dans le temps, consistant à déposer auprès d’un défunt des instruments destinés à la pesée. Par conséquent, il faut probablement envisager la possibilité que les contextes de découverte ne nous renseignent pas, ou seulement de manière biaisée, sur l’utilisation de ces instruments comme outils actifs d’une pratique, mais plutôt sur les résultats de choix de collecte et de dépôts d’artefacts dans un cadre funéraire. Toutefois, les habitats du BF 1 (v. 1300-1150 a.C.) restent inégalement caractérisés pour cette aire chrono-culturelle en comparaison des nécropoles87. À cela, il faut ajouter que cette catégorie de poids, comme tout objet en alliage cuivreux, a pu être soumis à un effet de recyclage important en contexte d’habitat durant ces périodes ce qui en limite la visibilité en dehors des contextes de sédimentation volontaire ou rapide (dépôts métalliques, tombes, destructions violentes, naufrages…).

Les derniers travaux publiés par Nicola Ialongo apportent un nouvel éclairage à cette catégorie d’instruments. Ce dernier a en effet clairement mis en évidence dans les Îles Éoliennes et dans le centre de la péninsule Italique une catégorie de poids de balance à la morphologie très similaire aux parallélépipèdes en alliage cuivreux, mais ici fabriqués en matériaux lithiques (fig. 2-27). Ils présentent une forme générale parallélépipédique dont les côtés peuvent être convexes et pourvus, dans certains cas, d’une perforation traversante excentrée ou d’une dépression circulaire sur l’une de leur face (fig. 2-28). Leur chronologie est en revanche plus ancienne de plusieurs siècles de ce que nous observons en Europe centrale et occidentale (les exemplaires les plus anciens datent de la phase Capo graziano, v. 2300-1500 a.C. et ils semblent utilisés jusqu’à fin du Bronze final)88. Ces données sont nouvelles et il est fort probable que l’identification et l’exploitation de ces poids parallélépipédiques en pierre se poursuive dans les années à venir. Si jusqu’alors, les poids parallélépipédiques en alliage cuivreux identifiés par C. Pare89 semblaient se développer indépendamment de tout modèle morphologique, les travaux de N. Ialongo permettent d’émettre l’hypothèse d’une paternité, au moins morphologique, avec des poids en pierre plus anciens. Si cette hypothèse se confirme, alors nous pourrons attribuer au modèle de ces poids de balance parallélépipédiques une origine méridionale qui se diffuserait ensuite vers le domaine nord-alpin. 

Fig. 2-27. Distribution spatiale des poids rectangulaires en pierre et en alliage cuivreux (en noir) et des poids de forme lenticulaire (en blanc) en Europe à l’âge du Bronze, d’après Ialongo 2018, fig. 1-A.
Fig. 2-28. Possibles poids de balance parallélépipédiques en pierre des îles Éoliennes dont la masse est comprise entre 6,66 g et 469,41 g,
d’après Ialongo 2018, fig. 5-A.

Il est de plus en plus clair que les poids de balance polyédriques métalliques ne correspondent pas à une innovation totalement locale ni à sa cristallisation archéologique rapide, mais plutôt au résultat d’une pratique vieille de presqu’un millénaire qui prend, aux XIIIe-XIe s. une nouvelle position au sein de la société qui se traduit par son incorporation au sein des catégories d’objets acceptées comme mobilier funéraire.

L’état actuel de la recherche ne nous permet pas de dresser un schéma précis des modalités de développement de la pratique pondérale qui amène au phénomène que nous observons pour le Bronze final, à savoir l’utilisation de poids parallélépipédiques en alliage cuivreux et à leur dépôt dans des sépultures aux XIIIe-XIIe s. a.C. Il semble toutefois possible d’admettre qu’un certain nombre de caractéristiques propres à cette pratique sont déjà en place dès la première moitié du IImillénaire a.C. dans les îles Éoliennes et la péninsule Italique. Il est encore difficile de savoir à quel moment les premiers traits de cette technologie apparaissent dans notre zone d’étude et dans le domaine nord-alpin en général. On remarque que l’un des fragments de poids en alliage cuivreux de Tiszabecs (Szabolcs-Szatmár, Hongrie), contemporain des autres poids en alliage cuivreux d’Europe centrale, présente une dépression circulaire sur l’une de ses faces très similaire à certaines observées par N. Ialongo sur des poids en pierre. La chronologie des poids en pierre méridionaux est bien plus large que celle des poids en alliage cuivreux d’Europe continentale et il est possible qu’ils aient servi de manière contemporaine dans certains contextes. Nous pouvons envisager que des poids en pierre de ce type restent à identifier dans le domaine nord-alpin. Il faut notamment envisager l’hypothèse que certains artefacts associés à des poids en alliage cuivreux et interprétés comme des affûtoirs aient pu également être des poids de balance, comme l’a proposé L. Rahmstorf pour la tombe 298 de Migennes90.

Il faudra encore de nombreuses recherches avant de pouvoir comprendre toutes les étapes de l’adoption de la pesée de précision mettant en jeu des poids parallélépipédiques en Europe continentale. Toutefois, nous pouvons considérer avec vraisemblance que la pratique pondérale que nous observons dans le domaine nord-alpin, qui s’appuie sur de petit poids de balance en alliage cuivreux et dont les plus caractéristiques sont de forme polyédrique, est le fruit d’une longue gestation et maturation. Un tel postulat implique que les concepts d’abstraction des nombres et des mesures, nécessaires à la maîtrise d’une pesée complexe, sont peut-être déjà fortement intégrés dans au moins une partie du tissu social pour la période que nous étudions.

D’un centre à un autre sans passer par la périphérie

Si les poids polyédriques métalliques apparaissent dans le registre archéologique dans une fenêtre chronologique réduite (les XIIIe-XIIe s. a.C.), les limites spatiales de la pratique pondérale les mettant en œuvre sont difficiles à estimer. Nous remarquons toutefois que si la distribution totale d’est en ouest avoisine les 2000 km, les instruments ne sont guère éloignés de plus du quart de cette distance du nord au sud (fig. 2-29). Malgré le manque d’exhaustivité évident du corpus, il semble toutefois qu’une zone d’un peu plus de 200 km2, allant de la moyenne vallée de la Loire jusqu’au sud-est de l’Allemagne et l’ouest de la Tchéquie, concentre l’essentiel des vestiges. Les rares cas qui sortent de ce cadre sont les deux fragments de poids découverts dans le dépôt de Tiszabecs (Szabolcs-Szatmár-Bereg, Hongrie ; fig. 2-30)91), qui est clairement l’exemplaire le plus oriental identifié, les deux objets (Sal-A et Sal-B) trouvés dans la probable épave de Salcombe (Devon, Angleterre)92, le poids de Denton with Wooton (Kent, Angleterre)93 et le potentiel poids Th-A trouvé dans le dépôt en milieu humide de Thorpe (Surrey, Angleterre)94.

Fig. 2-29. Carte de distribution des poids du groupe des polyédriques métalliques en Europe et de leurs aires de répartition principale et secondaire ; les données d’Europe centrale sont renseignées d’après Pare 1999.
Fig. 2-30. Fragments de poids en bronze du dépôt de Tiszabecs (Szabolcs-Szatmár-Bereg, Hongrie),
d’après Pare 1999, fig. 19-8 et 9 (dessins d’après M. Primas).

D’un point de vue chronologique, nous ne distinguons pas de véritable processus d’apparition de cette catégorie d’instruments de pesée dans le registre archéologique mais bien au contraire l’impression d’un instantané d’une pratique pondérale pleinement constituée et d’une mode funéraire consistant à déposer ces objets auprès du défunt au cours de l’étape initiale du Bronze final. Il en va ainsi de même d’un point de vue géographique avec une relative homogénéité du phénomène sur tout le territoire concerné.

Les éléments qui pourraient nous permettre de discerner intuitivement d’éventuels particularismes locaux qui soient bien dus à la pratique pondérale et non pas aux choix funéraires sont limités. Il est en effet difficile de raisonner sur des aspects tels que le nombre de poids par lot et les critères morphologiques ne permettent pas de distinguer véritablement d’orientations différentes. Notre corpus est en effet fortement biaisé par les modalités d’enfouissement (la majorité des poids identifiés étant trouvés en contexte funéraire) et de l’état de la recherche, d’une part en raison de l’importance des recherches de C. Pare et d’autre part du nombre de découvertes effectuées dans le cadre d’opérations d’archéologie préventive sur le territoire français. En effet, sur les 60 poids de balance concernés, 16 étaient déjà inventoriés par C. Pare et 38 ont été mis au jour grâce à l’archéologie préventive.

Seule l’apposition de décors sinusoïdaux pourrait répondre à des habitudes macro-régionales. Nous remarquons en effet que la distribution des poids décorés se limite à un “axe” qui s’étend globalement de la Touraine à la Rhénanie. Le seul exemplaire qui se situe en dehors de cette zone est le poids Sal-A mis au jour à Salcombe. Toutefois, comme nous l’avons dit plus haut, le mobilier associé à ce poids montre de fortes influences avec le domaine continental et notamment avec les régions qui livrent des poids à décor sinusoïdal. Nous pouvons ainsi émettre l’hypothèse que le poids de Salcombe soit importé ou déplacé depuis une aire d’usage continentale.

Les seuls aspects morphologiques ne permettent donc pas de déterminer clairement si la pratique pondérale mettant en jeu des poids de balance polyédriques métalliques est homogène à l’échelle du territoire étudié ou si elle est issue d’un fonds culturel commun, s’appuyant notamment sur l’usage de poids parallélépipédiques, mais à partir duquel des particularismes locaux discrets sont développés. Doit-on alors considérer que cette pratique pondérale répond aux mêmes règles et au même système, notamment du point de vue de la métrologie ? C’est plus ou moins l’idée que sous-tend le travail de Christopher Pare qui étudie ces poids comme un seul ensemble, de même que les fléaux de balance en matériau dur d’origine animale. Il n’effectue notamment aucune distinction dans son emploi de l’analyse quantale et appuie son raisonnement sur l’idée que ces poids sont fabriqués selon un seul et même système métrologique95. Toutefois, l’analyse métrologique du lot de la tombe de Steinfurth (Hesse, Allemagne), inclus dans le corpus de C. Pare96, que réalise L. Rahmstorf montre que des logiques locales existent peut-être. En effet, si les conclusions de C. Pare abondaient dans le sens de l’utilisation d’une unité de 6,1 g, dérivée d’un modèle mycénien, L. Rahmstorf voit dans le lot de Seinfurth l’utilisation d’une probable unité locale de 4,58 g97. De la même façon, la partition entre est et ouest de la distribution des poids à décor sinusoïdal pourrait également suggérer l’existence de choix effectués à différentes échelles. N. Ialongo revient sur ces différentes hypothèses et remet grandement en question l’hypothèse de l’emploi d’une unité de 6,1 g qui n’est, selon lui, qu’une fraction logique d’un système métrologique structuré autour d’unités d’environ 5-10-20 g ou de multiples de ces valeurs. Il remarque toutefois que, d’un point de vue statistique, l’analyse quantale effectuée par C. Pare n’est pas signifiante, autrement dit, que les résultats peuvent résulter de procédés aléatoires98.

Ces aspects permettent de se questionner sur l’utilisation de choix métrologiques locaux afin de confectionner des poids dont la morphologie est relativement standardisée. Dans les pages qui suivent, nous observerons le degré d’homogénéité et les particularismes propres à l’utilisation de ces poids de balance au travers de leur chaîne opératoire de fabrication et de leur fonctionnalité métrologique.

2. Des modalités de fabrication qui diffèrent

Les informations technologiques dont nous disposons pour aborder la question de la fabrication des petits poids de balance métalliques sont hétérogènes. Il nous semble possible cependant, par le croisement de certaines informations, de proposer quelques pistes de réflexions sur certaines questions abordées jusqu’ici.

Du métal, mais quel métal ?

L’une des particularités des poids de balance polyédriques métalliques mise en avant par C. Pare99 à la fin des années 1990 vient de leur composition métallique. La majorité d’entre eux présentent en effet, selon lui, une surface riche en étain ou étamée. Le procédé d’étamage des alliages cuivreux est très rare au Bronze final et demande un investissement technique important. De plus, il est à noter que cette particularité amène parfois un certain nombre de confusions lors de la caractérisation à l’œil nu de tels objets. Nous trouvons ainsi des mentions d’artefacts en étain, en plomb voire en argent qui désignent en réalité des alliages cuivreux dont la surface est étamée. Depuis les travaux de C. Pare, quelques analyses de composition ont permis de mieux appréhender ce phénomène. Si elles ne permettent pas toujours de trancher, certains poids présentent très clairement des traces d’étamage.

Dans notre zone d’étude, les quatre poids de la tombe 7 de Barbuise-Courtavant “Les Grèves” (Aube, France) ont pu être analysés par le laboratoire de Sidérurgie antique de Nancy et par le Römisch-Germanisches Zentralmuseum de Mainz (Allemagne). Les poids non décorés (BC-T7-A, BC-T7-B et BC-T7-C) montrent des compositions de surface très variables. Le limage d’un coin du poids BC-T7-A a permis la mise en évidence de l’existence d’une étamure de 0,03 mm sur un nodule de bronze. Cette fine couche d’étain protège le noyau de bronze de la corrosion, l’objet présentant ainsi une surface sombre ou argentée et très peu corrodé lors de sa découverte. En l’absence d’analyse plus intrusive, il est impossible d’apprécier la composition exacte du noyau de bronze en raison de la variabilité de surface qu’entraine la proximité du noyau, de l’étamure et de la corrosion hétérogène. Pour ce qui concerne le poids BC-T7-D, le procédé de fabrication semble similaire. Le noyau de bronze possèderait ici un taux d’étain compris entre 15 et 20 % selon la densité de l’objet. Ce résultat est à prendre avec précaution car nous ne connaissons pas le protocole de calcul de cette densité et qu’il impliquerait une proportion d’étain très élevée. Le décor sinusoïdal semble avoir été obtenu en insérant un fil de cuivre relativement pur (ou faiblement allié) dans une dépression préalablement effectuée dans le corps de l’objet100. L’unique photographie que nous possédions du poids de Metz Sans-A (ZAC du Sansonnet, Moselle, France) laisse également entrevoir, au travers d’une légère lacune dans un coin, une possible différence de composition entre le noyau de l’objet et sa surface (fig. 2-31). Avec leur aspect métallique sombre et peu corrodé, les deux poids trouvés sur le site de “Les Montes Hautes” à Rosières-près-Troyes (Aube, France) font vraisemblablement état de ce même procédé, ce qui a, semble-t-il, amené dans un premier temps à les considérer comme des objets en argent.

Fig. 2-31. Poids Sans-A (ZAC du Sansonnet, Moselle, France), crédit photographique L. Mocci, Inrap.

Les poids Sal-A et Sal-B ont également fait l’objet d’analyses de compositions. Ils présentent respectivement des taux Cu/Sn de 90,84-8,27 % et 88,95-10,23 %101. Ces analyses concernent toutefois des prélèvements obtenus par forage102 et révèlent donc la composition du noyau de ces objets et ne permettent pas d’envisager la présence d’une éventuelle étamure. La surface des objets, qui a souffert du milieu marin, n’est pas assez nette pour permettre de distinguer à l’œil nu un tel procédé.

En dehors du cadre géographique qui nous concerne directement, on peut noter l’analyse du poids découvert dans le tumulus 6 à Maintal-Wachenbuchen (Main-Kinsig-Kreis, Hessen, Allemagne) qui présente une surface enrichie en étain et un alliage intérieur composé de 20 % d’étain, et environ 2 % de plomb et 0,2 % de nickel103, la proportion restante de métal correspondant vraisemblablement au cuivre. À Singen, dans la tombe 5 de “Mühlenzelgle” (Bade-Württemberg), un poids rectangulaire présente un alliage de 18 % d’étain, 4,5 % de plomb et des proportions infimes d’autres métaux alors que la surface semble également enrichie en étain104. Le poids découvert dans le tumulus C/1 de Milavče (Domažlice, Hongrie) est quant à lui composé de 16,8 % d’étain alors qu’à Steinfurth (Bad Nauheim, Hessen, Allemagne), la proportion de ce même métal avoisine 25 %. Dans la majorité des cas, C. Pare observe que la surface des objets est enrichie en étain105 mais les résultats plus récents obtenus sur les poids de Barbuise-Courtavant permettent de penser qu’il s’agit d’un véritable étamage.

Il apparaît clairement que les poids polyédriques métalliques ne sont pas le résultat d’une simple opération de transformation consistant à donner à une masse de métal une forme reconnaissable comme celle d’un outil de mesure. De l’est à l’ouest de l’Europe, des choix complexes sont opérés afin de créer des poids de balance à l’aspect bien reconnaissable. Il est assez difficile de dire si la composition même du noyau de bronze est homogène dans l’espace étant donné que les seuls poids qui semblent avoir fait l’objet d’analyses significatives ont été retrouvés en Europe centrale. Si on considère comme valable d’extrapoler un ratio cuivre-étain d’après la densité de l’objet, comme cela a été fait pour le poids BC-T7-D, seuls les poids NCSL-A (Noyers-sur-Cher “Saint-Lazare”, Loir-et-Cher, France) et Sal-A (Salcombe, Devon, Angleterre) de notre corpus ont une densité connue (par photogrammétrie). Or, le premier, en plus d’être orné de six inclusions décoratives, comme nous le verrons plus en détail, est lacunaire. Il serait donc peu judicieux de se risquer à proposer une quelconque hypothèse sur la composition de son corps principal qui, à vue d’œil, ne présente pas l’aspect des exemplaires étamés. Quant au deuxième, il montre une densité de seulement 6,44 qu’il est difficile d’expliquer puisque les métaux utilisés dans les alliages protohistoriques sont normalement plus denses.

Par conséquent, nous pouvons constater une forte homogénéité sur tout le domaine nord-alpin dans l’utilisation de l’étamage lors de la confection des poids de balance parallélépipédiques en alliage cuivreux. Ce procédé, à la fois rare et coûteux en termes d’investissement, n’est pas systématique mais se retrouve sur toute la zone géographique livrant des poids parallélépipédiques métalliques. Il dénote à la fois d’un choix technologique mais très certainement aussi d’une volonté d’identification forte de ces instruments comme des objets à part dont la vocation est spécifique.

Chaîne opératoire : fondre un poids de balance

Il n’est pas question ici de présenter une analyse détaillée des processus opératoires permettant la fabrication d’un poids de balance polyédrique. Une telle entreprise serait fortement biaisée par le fait que nous n’avons pu observer directement que deux poids polyédriques dans le cadre de ce travail. L’objectif ici est avant tout de comprendre les modalités générales adoptées dans la confection de ces poids de balance et les particularités observées localement afin de comprendre quels étaient les enjeux des procédés. Il ne faut en effet pas oublier ce qui fait la particularité du poids de balance en tant qu’objet et en tant qu’outil : sa capacité à être considéré comme une valeur fiable dans une échelle de mesure pondérale. Le problème majeur qui doit donc nécessairement rester en ligne de mire de tout spécialiste du travail des métaux ou de la pierre qui doit réaliser cette opération est d’obtenir un objet final réunissant à la fois une forme et une masse. Or le procédé est loin d’être simple, d’autant plus lorsqu’il s’agit de poids métalliques. Pour ce qui concerne les poids polyédriques métalliques, nous pouvons distinguer trois cas de figures qui relèvent de complexités différentes dans la chaîne opératoire. 

Il faut tout d’abord considérer ce que nous appellerons des poids monométalliques, autrement dit des objets fait d’une seule pièce et qui peuvent donc être fondus en une fois. Certains parmi les objets les plus petits et les plus simples trouvés par exemple à Étigny “Le Brassot” ou à Migennes “Le Petit Moulin” pourraient correspondre à cette catégorie bien que nous ne puissions pas l’affirmer avec certitude. Dans un tel cas de figure, l’unique question est de savoir comment corroborer forme finale et masse voulue.

Comme nous l’avons vu plus tôt (voir le chapitre “Masse idéelle, masse réelle et masse actuelle”, p. 67), cela n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Le fondeur doit en effet créer un moule, soit de manière directe, soit à partir d’une empreinte, soit encore à partir d’un modèle de cire. Certains auteurs, pour des contextes chrono-culturels différents, ont émis l’hypothèse que les fondeurs anticipent le ratio entre la densité de la cire et la densité du métal fondu106. L’idée est relativement simple, en connaissant ce ratio, il est possible de connaître la masse de cire nécessaire pour obtenir le modèle d’un objet métallique d’une masse donnée. En prenant des valeurs simplifiées, on peut par exemple considérer que pour obtenir un poids en bronze de 100 g, il nous faut créer un modèle en cire de 10 g. Cependant, cette assertion n’est pas sans poser problème. En effet, ni la cire, ni les alliages cuivreux, n’ont réellement des densités homogènes. Ensuite, en admettant l’utilisation d’une cire dont la densité est stable et de métaux dont les alliages sont parfaitement contrôlés, ou d’une réitération de l’opération à chaque fabrication, il faudrait être capable d’en mesurer les densités, autrement dit, de comprendre et de calculer le rapport entre masse et volume, mesurer chacune de ces valeurs et les diviser entre elles afin d’obtenir leur densité. Un tel procédé est possible à réaliser de manière empirique mais n’a rien d’intuitif et la précision s’en retrouverait fortement impactée.

Des solutions intermédiaires sont toutefois réalisables. Il est tout d’abord possible qu’un ratio grossier entre cire et alliage cuivreux soit accepté afin de faire une ébauche du poids. Comme dit précédemment, selon le type de cire et le type d’alliage cuivreux, il est possible de considérer un ratio de 1 : 10 entre les deux matériaux ce qui rend les calculs assez simples. Il semble toutefois impératif que l’objet obtenu après fonte soit largement ajusté afin d’obtenir la masse désirée de manière exacte. En somme, cela ne diffère guère du processus habituel d’ébarbage et de polissage de tout objet obtenu par fonte à ceci près que l’opération doit être contrôlée et arrêtée une fois la masse désirée obtenue.

Une autre possibilité, qui n’est pas incompatible avec la première, est que le moule utilisé soit “semi-ouvert”. Dans le cas de figure ou la forme de l’objet à couler est relativement simple (une barre ou un polyèdre à bords droits par exemple), il est possible de créer un moule dont les longueurs ne sont fixes que pour deux dimensions sur trois. Prenons l’exemple d’un poids parallélépipédique à bords droits. Dans ce cas de figure, on définit par le biais d’un modèle ou directement d’un moule sa largeur et sa profondeur mais on surestime sa longueur. L’ouverture du moule est placée parallèlement à cette longueur. Il est alors possible de peser la masse de métal à fondre (en la surestimant) et de le couler dans le moule. À la différence d’une fonte à la cire perdue “classique” qui est stoppée lorsque le moule est rempli, l’opération s’arrête ici lorsque tout le métal fondu est coulé. La longueur finale de l’objet ne dépendra alors pas de la taille du moule mais de la quantité de métal mise en jeu (fig. 2-32). Ce procédé permet d’anticiper avec rigueur la masse de métal fondu. Il est cependant clair que celle-ci doit être supérieure à la masse voulue afin de pouvoir procéder aux étapes de finition sans fausser la précision de l’objet. La plupart des poids polyédriques possèdent notamment des bords arrondis ou chanfreinés qu’il serait impossible d’obtenir par ce procédé puisqu’au moins quatre d’entre eux ne seraient pas moulés (ceux correspondant à la partie supérieure de l’objet lors de la fonte).

Fig. 2-32. Proposition de restitution d’une chaîne opératoire de fabrication de poids de balance mettant en jeu un moule à deux dimensions fixes.

En l’absence de données abondantes et fiables, une place importante est donc laissée ici à la spéculation. Il faudrait donc parler ici d’un exercice d’imagination des possibles plus que d’une véritable démonstration. Cette hypothèse de restitution de la chaîne opératoire concerne uniquement les poids les plus simples du groupe des polyédriques métalliques et assimilés, autrement dit les artefacts réalisés d’un seul bloc au moyen d’un unique alliage. 

Nous avons en effet vu que la plupart des exemplaires présentent une étamure plus ou moins épaisse. Ce procédé vient en bout de chaîne opératoire, lorsque l’objet possède sa forme finale, ce qui le rend impossible à ajuster après coup. Cela implique que la masse d’étain mise en jeu est anticipée lors des ajustements post-fonte ou qu’elle est jugée négligeable. Il est probable que ce soit la deuxième qui prime bien que nous ne soyons guère en mesure de le confirmer. 

D’un point de vue métrologique, l’étape d’étamage ne vient que compliquer une chaîne opératoire déjà ardue. Nous pouvons donc nous interroger sur sa fonction ? Il est bien évidemment possible que celle-ci soit avant tout esthétique, l’objet se corrodant ainsi moins vite. Il a été proposé qu’elle participe à freiner la corrosion et ainsi la perte de masse au cours du temps107. Cependant, il a été montré que la corrosion des alliages cuivreux, si elle est parfaitement discernable par sa couleur verdâtre, a en revanche peu d’impact en termes de modification de masse. Il semble peu vraisemblable que les populations vivant au Bronze final aient même eu conscience des quelques décigrammes de déperdition qu’elle pouvait entraîner. Il est néanmoins très vraisemblable que ce procédé d’étamage ait possédé une valeur esthétique et symbolique directement liée à son mode de confection. En effet, toute modification “post-production” d’un tel objet, dans une volonté de fraude par exemple, serait immédiatement visible, le noyau en bronze apparaîtrait de manière claire au travers de la couche d’étain. Cette étape, qui complique sensiblement le procédé de fabrication, vient en réalité sceller l’objet et par conséquent sa masse. Nous pouvons donc envisager que cette étape soit un moyen de montrer une certaine garantie de l’inviolabilité de l’instrument de mesure et par conséquent de sa fonctionnalité.

Le décor sinusoïdal : un défi technique

Nous avons vu deux des possibilités de fabrication des poids de balance polyédriques métalliques mais c’est sans aucun doute la troisième qui fait montre de la plus haute technicité. Nous parlons ici de l’apposition de décors sinusoïdaux sur plusieurs exemplaires et selon des modalités parfois très différentes.

En premier lieu, nous concentrerons notre discours sur les deux exemplaires que nous avons eu la chance d’étudier directement : le poids NCSL-A conservé au Musée des Antiquités Nationales à Saint-Germain-en-Laye et le poids Sal-A qui se trouve dans les réserves du British Museum à Londres. Le hasard veut que les deux objets diffèrent grandement par le mode de traitement du décor qui est employé.

Dans le cas du poids NCSL-A, découvert dans “la région de Sologne” selon son cartel mais plus vraisemblablement issu des fouilles de la nécropole de Noyers-sur-Cher “Saint-Lazare (Loir-et-Cher, France)108, le décor est composé sur ses deux faces de deux lignes sinusoïdales affrontées de part et d’autre d’une troisième rectiligne. À la différence des cas mentionnés plus haut, rien ne semble indiquer que le corps de l’objet ait subi un étamage (fig. 2-33), celui-ci semblant plutôt homogène. On observe en revanche que les éléments décoratifs, probablement en cuivre peu ou pas allié, sont constitués par des lamelles métalliques insérées dans des dépressions du corps de l’objet qu’elles viennent épouser (fig. 2-34). Elles ont la particularité d’être particulièrement larges et correspondent à un peu moins du tiers de l’épaisseur du poids (environ 2 mm d’épaisseur chacune pour une épaisseur totale de l’objet d’environ 8 mm dans sa partie centrale). Elles sont parfaitement enchâssées dans le corps et il est évident qu’il s’agit d’un procédé parfaitement maitrisé. Le tout semble avoir été soigneusement poli lors d’une ultime étape.

Fig. 2-33. Poids NCSL-A probablement issu du site de “Saint-Lazare” à Noyers-sur-Cher.
Fig. 2-34. Détails du poids NCSL-A.

Cet objet démontre un travail du métal de haute technicité mais, plus que tout autre chose, il amène à s’interroger sur la gestion de la masse de l’objet final. En effet, l’hypothèse émise plus tôt sur le mode de contrôle de la masse de métal fondue par le biais d’un moule “semi-ouvert” ne s’applique guère au poids NCSL-A. Tout d’abord, les bords de l’objet ne sont pas exactement parallèles et il semble bien que sa largeur maximale soit atteinte en son centre bien que la lacune nous empêche de l’affirmer. De plus, il est nécessaire d’anticiper la masse des lamelles de décoration, ce qui ne peut être fait que si la longueur de l’objet est préalablement connue. Le seul moyen de créer un tel artefact semble donc de passer par l’utilisation d’un moule à proprement parler, très vraisemblablement obtenu au moyen d’un modèle en cire. Par conséquent, si l’on admet l’hypothèse que le fondeur a pour objectif la création d’un poids avec une masse précise lorsqu’il crée cet objet, il devient clair qu’il est capable d’anticiper celle-ci à partir du modèle en cire. Il est bien difficile de dire quelle est la précision d’une telle opération mais on peut admettre avec beaucoup de vraisemblance que l’objet est ensuite ajusté par abrasion et polissage comme cela est suggéré par les marques longitudinales qu’il arbore. Un tel procédé ne doit pas pouvoir rattraper plus de quelques pourcents de la masse globale de l’objet.

Le poids Sal-A, découvert en milieu marin dans l’épave de Salcombe (Devon, Angleterre) est un cas bien différent. Tout d’abord l’aspect général “émoussé” du poids pourrait laisser penser que celui-ci a subi des processus post-dépositionnels importants. Sa surface est, dans l’ensemble, assez détériorée et, comme nous l’avons noté, sa densité moyenne est très faible pour un objet métallique base cuivre. Une corrosion importante peut faire baisser la masse de l’objet en raison d’une perte du métal, en revanche, pour que la densité moyenne soit également réduite, il faut que la corrosion soit encore présente et crée un volume de matière important dont la densité est plus faible que celle du métal. Ce n’est pas le cas pour l’objet Sal-A et la faiblesse de la densité ne peut pas non plus être imputée à la composition métallique qui a été analysée et montre un ratio de 90,84 % de cuivre et 8,27 % d’étain109 (qui produit théoriquement un alliage d’une densité supérieure à 7,8). Dans l’état actuel, il semble donc impossible d’expliquer une si faible densité. Quoiqu’il en soit, certaines parties de l’objet semblent toutefois avoir gardé en grande partie leur surface d’origine et les décors consistent ici en des dépressions relativement larges (env. 3 mm de largeur pour moins de 1 mm de profondeur) au profil en U. Comme pour NCSL-A, il s’agit sur chaque face de deux sinusoïdes affrontées autour d’une ligne droite centrale (fig. 2-35). Il est inenvisageable ici que ces dépressions aient un jour accueilli des lames métalliques comme dans le cas précédent. Tout au mieux peut-on considérer l’existence de fils aujourd’hui disparus bien que les dépressions pour les accueillir semblent bien larges et peu profondes pour cela. Il est ici tout à fait possible que le décor soit uniquement constitué par des creux, sans ajout d’un matériel métallique. La chaîne opératoire serait alors bien différente de l’exemplaire conservé à Saint-Germain-en-Laye, alors même que le décor est pratiquement identique (la seule différence vient du nombre de “périodes” des sinusoïdes).

Fig. 2-35. Poids Sal-A de l’épave de Salcombe.

Les poids RP-D de Richemont-Pépinville (Moselle, France) et BC-T7-D de Barbuise-Courtavant, déjà mentionnés, nous sont connus par la bibliographie. Leurs décors sont composés de deux sinusoïdes sur chaque face, pour le premier, et d’une seule par face pour le deuxième, faites à partir de fils de cuivre enchâssés dans le corps de l’objet110. Les illustrations à notre disposition nous permettent toutefois de remarquer que ces fils sont bien moins profondément ancrés que les lamelles du poids NCSL-A (fig. 2-36). Dans le cas du poids trouvé aux “Grèves” de Barbuise-Courtavant, des observations récentes permettent même de déterminer la chronologie des dernières phases de la chaîne opératoire. Dans la partie de l’objet la moins attaquée par la corrosion, il a en effet été possible d’observer macroscopiquement que le corps de l’objet est façonné avec les dépressions destinées à accueillir le décor, puis celui-ci est étamé avant de recevoir, dans un dernier temps, les fils de cuivre qui viennent le compléter111. Cet enchaînement d’étape est logique, mais il est alors difficile, voire impossible, de venir ajuster la masse finale de l’objet par abrasion sans risquer de faire sauter une partie de l’étamure en mettant ainsi à nu le nodule d’alliage cuivreux. Cela nous en apprend beaucoup sur le degré de contrôle pondéral de l’objet qui s’avère de fait extrêmement réduit en bout de chaîne et qui doit donc impérativement être régulé en amont.

Fig. 2-36. Poids (a) BC-T7-D (Barbuise-Courtavant, “Les Grèves”, Aube) et (b) RP-D (Richemont-Pépinville, Moselle), d’après Pare 1999, fig. 16-1, 17-2.

Les deux poids de balance trouvés dans la fosse 37 du site “Les Montes-Hauts” présentent le même aspect argenté qui laisse penser qu’ils sont tous deux recouverts d’une étamure. Dans les deux cas, le décor est composé d’un élément en alliage cuivreux inséré dans une dépression en forme de ligne sinusoïde unique sur chacune des faces (fig. 2-37). La photographie du profil du poids MH-B semble montrer que ce décor métallique est composé d’une lamelle large, de la même façon que pour le poids NCSL-A. Cependant, le poids MH-B étant entier, il est ici difficile d’en être certain. Chaque arrête du poids MH-A sont, quant à elles, marquées de profonds chanfreins. Il est difficile de déterminer si ces derniers possèdent une fonction d’ajustement pondéral ou simplement esthétique. De la même manière, le décor peut aussi bien être le résultat de l’application d’un fil venant épouser les chanfreins que d’une lamelle biseautée.

Fig. 2-37. Poids MH-A et MH-B du site des “Montes-Hauts” à Rosières-près-Troyes, d’après Longepierre 2017, fig. 134, 135.

Pour résumer, la fabrication des poids de balance quadrangulaires n’est pas une mince affaire et met probablement en jeu une très haute technicité dans le travail des métaux fusibles. L’aspect le plus pointu est bien évidemment la capacité du spécialiste à fabriquer un objet aux dimensions et à la masse prédéterminés. Nous avons, au cours des pages précédentes, exploré plusieurs scénarios plausibles auxquels viennent s’ajouter un certain nombre d’indices matériels observables. Le cas le plus complexe en ce sens est bien évidemment celui des poids étamés et à “décor ajouté”. En effet, nous avons pu voir que si la prédétermination de la masse d’un objet avant fonte est déjà compliquée, le procédé d’étamage vient ensuite “sceller” celle-ci en empêchant tout ajustement postérieur par abrasion. Or, dans le cas des poids décorés, il ne s’agit pas de la dernière étape de fabrication puisque le décor reste encore à appliquer. Si les spécialistes de la métallurgie savent anticiper la masse de tels objets, il est vraisemblable que la masse d’objets de forme et de conception plus simples ne leur ait guère posé problème.

Les éléments à notre disposition nous permettent ainsi de proposer la chaîne opératoire qui suit. Il est vraisemblable que la première étape consiste à préparer le métal servant à l’incrustation des décors, au minimum pour connaître la masse qui sera impliquée. Les fils ou lamelles de métal destinés à composer le décor sont très probablement mis en forme dès cette étape, par fonte ou par déformation plastique, afin de pouvoir calibrer les dimensions finales de l’objet. Le spécialiste réunit ensuite un volume ou une masse de cire nécessaire à la fabrication d’un corps métallique de la masse désirée moins celle des décorations. Le modèle est façonné, probablement en y imprimant directement les décors mis en forme afin de réaliser des empreintes parfaites (tout du moins dans le cas de l’utilisation de lamelles). Le modèle de cire sert ensuite à la réalisation d’un moule qui, lui-même, permet la fonte du noyau d’alliage cuivreux. L’étape qui suit est celle d’un obligatoire ajustement pondéral en même temps que le produit de fonte est ébarbé et poli. Comme nous l’avons dit, l’opération est probablement limitée, seules les zones exemptes de décors pouvant être abondamment retouchées. Il est toutefois peu vraisemblable que l’objectif de cette phase ait été de réduire considérablement la masse de l’objet. L’ajustement de la masse doit alors tenir compte de la masse d’étain qui recouvrira le corps en alliage cuivreux (probablement dérisoire) et également des décors. Ces derniers étant, selon notre scénario, déjà préparés, le plus logique est de contrôler la masse des décors et du corps au fur et à mesure que l’on ajuste ce dernier. Une fois que le poids en devenir est estimé juste, celui-ci est étamé et les décors sont incrustés avant une vraisemblable ultime opération de polissage.

3. La métrologie : traditions et pratiques locales ?

L’approche de la chaîne opératoire nous permet d’appréhender les contraintes que les techniques de conception produisent sur les caractéristiques des poids de balance et plus particulièrement sur la précision de leur masse. Autrement dit, nous pouvons voir que plusieurs aspects (création d’un objet par fusion, étamage qui empêche un ajustement postérieur ou encore incrustation d’un décor) ont des conséquences directes sur la capacité à faire coïncider masse voulue et masse réelle de l’instrument de pesée. L’analyse métrologique vient ici apporter un éclairage à la fois sur la manifestation matérielle de telles problématiques ainsi que sur les variables à proprement parler métrologiques : l’utilisation d’unités pondérales données, l’adhésion à un système numéral et la création de lots de peseurs fonctionnels. Comme nous l’avons exposé dans notre partie méthodologique, l’approche métrologique se fait au travers de trois outils permettant d’aborder les données depuis autant de points de vue : le tableau de division pour observer les relations arithmétiques entre les masses respectives des objets ; l’analyse quantale développée par D. G. Kendall pour faire ressortir des quanta correspondant à de probables unités ou multiples d’unités ; l’histogramme de distribution pour observer les éventuelles concentrations d’objets autour de masses précises. L’usage de ces trois outils est conditionné par la nature et les contextes de découverte et de recherche des différents échantillons. Dans le cas des poids polyédriques, nous commencerons par l’analyse quantale qui correspond à la méthode employée par C. Pare pour en comprendre la construction métrologique112.

L’analyse quantale : 
les limites de l’approche mathématique

Christopher Pare a été le premier à appliquer le test mathématico-statistique de Kendall sur un échantillon de poids de balance de l’âge du Bronze européen. Il concluait à l’existence d’une construction fondée sur une unité d’environ 61,3 g, dérivée de l’unité de 61-65 g identifiée par K. Petruso pour les Cyclades113, et d’un système métrologique employant des diviseurs de celle-ci114. Il faut cependant rappeler que son analyse quantale repose sur 17 des 39 objets qu’il identifie comme des poids dans son article. Un grand nombre a en effet été écarté en raison de la possible modification de leur masse suite à des procédés pré et post-dépositionnels tels que le passage par le feu pour le mobilier funéraire de sépulture à crémation, la corrosion ou diverses dégradations. Les résultats qu’il obtient sont donc très parlants (fig. 2-38) mais ne peuvent pas être considérés comme significatifs à l’échelle du territoire étudié. Les résultats concernent en effet essentiellement la Tchéquie (Horušany et Milavče), la Bavière (Flintsbach, Königsbronn et Poing) et la Lorraine (Richemont-Pépinville). En 2010, l’étude ultérieure de L. Ramshorf sur les 8 poids de la tombe de Steinfurth (Hessen Allemagne), datée du Bz D selon la chronologie allemande (v. XIIIe s. a.C.), écartés par C. Pare, montre une construction probablement basée sur une unité de 4,58 g115 qui correspond assez mal au système restitué par C. Pare. 

Fig. 2-38. Courbe de l’analyse quantale des masses des potentiels poids provenant des sites de Horušany, Milavče, Flintsbach, Gondelsheim, Königsbronn, Poing et Richemont-Pépinville, d’après Pare 1999, fig. 36.

Si nous ajoutons à l’échantillon de C. Pare les découvertes plus récentes de l’Europe occidentale en réincorporant les poids dont la masse nous semblent fiables, l’analyse quantale ne permet plus de dégager aucun quantum significatif (fig. 2-39). Les résultats de ces analyses quantales ne démontrent pas nécessairement que les conclusions de C. Pare sont faussées ou inutilisables mais plutôt qu’aucune unité pondérale ne structure la totalité des poids de balance polyédriques métalliques mis au jour à l’échelle du domaine continental. La divergence de résultats que montrent les différents échantillons lorsqu’ils sont analysés par le filtre de la formule de Kendall suggère plutôt qu’il faut abandonner l’idée d’un seul et même système métrologique régissant la fabrication et l’utilisation de tous les poids polyédriques métalliques de l’âge du Bronze en Europe centrale et occidentale.

Fig. 2-39. Courbe de l’analyse quantale des masses des poids de l’étude de C. Pare (1999)
et des poids parallélépipédiques d’Europe occidentale (52 ind.).

Nous ne sommes par conséquent pas en mesure de parler d’un unique système métrologique en Europe occidentale au cours du BF1/BzD-HaA1 (v. 1300-1150). Nous pouvons toutefois nous demander ce qu’il en est pour la partie la plus occidentale de l’aire de répartition des poids polyédriques métalliques, qui concerne directement cette étude, puisque cette zone est peu représentée dans l’échantillon de C. Pare. 

L’analyse de la totalité des poids de notre corpus (54 ind.) appartenant au groupe des polyédriques ne donne aucun résultat significatif mis à part un possible pic autour de 4,1 g (fig. 2-40-a). Même en considérant que les valeurs les plus faibles peuvent posséder une déviation relative à la norme plus importante que les poids les plus lourds (notamment en raison de la sensibilité observée pour les balances à fléau en os vues plus haut), les résultats sont peu parlants. L’analyse de l’échantillon de poids entiers de plus de 1 g (38 ind.) ne fait apparaître aucun quantum révélateur bien qu’un pic à 4,1 g soit toujours visible (fig. 2-40-b). 

Fig. 2-40. Courbes de l’analyse quantale de (a) la totalité des poids polyédriques métalliques du corpus dont la masse est renseignée (54 ind.) et (b) de ceux dont la masse est strictement supérieure à 1 g (38 ind.)

De plus, l’observation de la distribution des masses de l’échantillon montre que ni le quantum de 4,1 g ni l’unité de 61 g, ne permettent d’expliquer de manière satisfaisante la construction pondérale de l’ensemble des poids polyédriques à l’échelle de l’Europe occidentale (fig. 2-41). Nous pouvons en déduire qu’une fois de plus, le groupe considéré ne présente probablement pas une forte cohérence métrologique et qu’il est nécessaire de constituer des sous-groupes à l’intérieur de celui-ci.

Fig. 2-41. Histogramme de distribution des masses des poids polyédriques métalliques du corpus faisant apparaître (a) les fractions de l’unité de 61,3 g identifiées dans Pare 1999 et (b) les multiples du quantum de 4,1 g.

En réduisant cet échantillon aux poids dont la forme correspond le mieux à la catégorie identifiée par C. Pare, autrement dit les parallélépipèdes et les barres, le meilleur résultat équivaut à un quantum de 1,11 g. Le quantum de 4,1 est toujours visible mais nous remarquons un appendice à sa courbe avec un pic légèrement plus lourd de 4,4 g (fig. 2-42). Si un quantum de 4,4 g correspond assez mal aux conclusions de C. Pare proposant l’utilisation d’une unité d’environ 61,3 g (même s’ils pourraient entretenir un rapport 1 : 14), il se rapproche en revanche de celui de 4,58 g identifiée par L. Rahmstorf à Seintfurth116 bien que ce dernier soit plus lourd d’environ 4 %. Toutefois, il faut noter que nous nous retrouvons dans une situation assez similaire à celle de C. Pare avec un échantillon de taille réduite comprenant 26 individus au maximum (18 en ne prenant en compte que les parallélépipèdes). Les résultats que nous en tirons ne peuvent donc pas être considérés comme complètement significatifs.

Fig. 2-42. Courbe de l’analyse quantale des parallélépipèdes
et des barres dont la masse est strictement supérieure à 1 g (26 ind.).

Ce quantum de 4,1-4,4 g ne doit pas être totalement écarté de l’interprétation mais il ne peut servir de seule base à la construction d’un discours sur la métrologie de ces poids de balance. Le problème principal posé par l’analyse quantale ici est double. D’une part, l’analyse de l’échantillon total ne permet pas d’envisager l’existence d’une seule unité métrologique servant de structure à l’ensemble du groupe. D’autre part, la répartition en sous-catégories amène à créer des échantillons de tailles trop réduites pour être analysables de manière significative. Il apparaît ainsi que la formule de Kendall n’est pas l’outil le mieux adapté à l’étude métrologique de ce groupe d’instruments de pesée. Il est donc nécessaire ici de procéder à des études sur des échantillons plus réduits, à l’échelle des contextes de découverte, à l’aide d’outils d’observation adaptés.

Des masses en détail : 
le regard de la “micro-métrologie”

Si l’analyse quantale a ici bien vite montré ses limites, l’avantage du groupe des poids polyèdres nous vient de la possibilité d’en regrouper un certain nombre en lots, autrement dit, en ensembles de poids ayant probablement eu vocation à fonctionner de manière conjointe. Cette analyse ne concerne donc qu’un échantillon réduit de notre corpus, les poids isolés ne pouvant pas être pris en compte dans une telle approche, ils feront l’objet d’une comparaison globale lorsque nous dresserons un bilan métrologique du groupe des polyédriques métalliques. Nous pouvons isoler ainsi 7 ensembles ou lots, presque tous retrouvés en position de mobilier d’accompagnement funéraire, que nous allons étudier individuellement. Cette “micro-métrologie”, cette analyse de la métrologie d’ensembles clos, est réalisable par le biais de la table de division décrite plus haut (voir le chapitre “Retrouver les relations arithmétiques”, p. 81). Elle permet de comprendre la création du lot de poids en tant que boite à outils de la mesure pondérale et elle nous aide à nous diriger dans la reconstruction des concepts métrologiques plus larges dans lesquels naissent ces instruments. Si les logiques arithmétiques et métrologiques qui sous-tendent la construction de certains de ces lots apparaissent assez intuitivement, d’autres amènent à s’interroger et obligent à construire des raisonnements plus hypothétiques. Pour cette raison, nous aborderons ces lots depuis les plus simples vers les plus complexes, à comprendre du point de vue de leur construction métrologique.

  • La tombe de Richemont-Pépinville
    (Moselle, France)

Les poids de balance trouvés dans la tombe à épée de Pépinville à Richemont (Moselle, France), datée du Bronze final 1 ou 2 (XIIIe-milieu du Xs. a.C.)117, sont de ceux qui se lisent le plus aisément. Ils appartiennent à un ensemble d’objets métalliques découverts de manière fortuite associé à une inhumation en 1893118 (fig. 2-43). L’ensemble comprend quatre poids de balance de forme et de section quadrangulaires clairement identifiés comme tels en 1999119. Le tableau de division montre que les masses de ces quatre objets entretiennent un ratio 1/5 : 1/2 : 1 : 1 avec des pourcentages de déviations réduits (fig. 2-44). À ces artefacts nous pouvons très probablement ajouter les deux têtes d’épingles à renflement cannelé réutilisées ici de manières opportuniste (RP-E et RP-F), une pratique particulière suspectée par C. Pare120 et confirmée depuis sur le site de Migennes “Le Petit Moulin”121, ainsi qu’une barre de section circulaire (RP-G). Il faut également noter la présence d’un petit artefact en alliage cuivreux en forme de palmipède qui aurait tout à fait pu faire office de poids de balance. Les poids zoomorphes sont bien connus en Méditerranée orientale antérieurement comme l’atteste certains des exemplaires de l’épave d’Uluburun122. Cependant, en l’absence d’information pondérale et de parallèle dans la zone étudiée, celui-ci n’a pas été intégré à notre corpus. Le tableau de division des masses des sept objets est très parlant (fig. 2-45). Il montre notamment des relations arithmétiques avec des déviations inférieures à 1 % (en rouge). En prenant comme unité structurante la valeur la plus légère, la séquence arithmétique que l’on obtient est ainsi : 1 : 2 : 4 : 5 : 10 : 10 : 14 (fig. 2-46).

Fig. 2-43. Mobilier de la tombe de Richemont-Pépinville (Moselle), d’après Pare 1999, fig. 17 (dessins 1, 9-23 d’après Reim 1974, pl. 22).
Fig. 2-44. Tableau de division des poids quadrangulaires de la tombe de Richemont-Pépinville.
Fig. 2-45. Tableau de division des poids de la tombe de Richemont-Pépinville.
Fig. 2-46. Séquence numérale et masses théoriques du lot de poids de balance de la tombe de Richemont-Pépinville.

Cette séquence numérale nous permet d’obtenir une somme métrologique, autrement dit la somme des valeurs de la séquence, égale à 46 (1 + 2 + 4 + 5 + 10+ 10 + 14). Ainsi, en estimant que le poids RP-G de 3,83 g correspond à l’unité, l’addition de tous les poids correspond à 46 fois cette unité. Nous pouvons également déduire de ces données une unité théorique. La masse totale des 7 poids est de 182,42 g, en la divisant par 46 nous obtenons une valeur d’environ 3,97 g qui peut alors être considérée comme l’unité structurante théorique. Pour terminer, par combinaison de ces 7 poids, il est possible de créer toutes les combinaisons depuis l’unité structurante jusqu’à 46 fois celle-ci avec des déviations minimes (fig. 2-47), soit un intervalle de mesure réel 
de [3,83 : 182,42 g].

Fig. 2-47. Restitution théorique des combinaisons possibles en additionnant les poids de la tombe de Richemont-Pépinville.
  • Tombe 7 de Barbuise-Courtavant 
    “Les Grèves” (Aube, France)

La tombe 7 du site “Les Grèves” à Barbuise-Courtavant, datée du Bronze final 1 (v. XIIIe-XIIe s. a.C.) est celle livrant le deuxième lot dont la compréhension est la plus intuitive. Mis à part les instruments de pesée, elle a livré deux hameçons, une virole en alliage cuivreux et un fragment d’or. Ce lot est composé de 4 poids de balance dont un seul (BC-T7-D de 13,31 g) présente un décor, ici composé d’une unique ligne sinusoïde sur chacune de ses faces. Le tableau de division (fig. 2-48) montre une séquence arithmétique assez nette autour du poids BC-T7-C correspondant à 0,5 : 0,75 : 1 : 3 (ou 1/2 : 3/4 : 1 : 3). Notons qu’il faut toutefois accepter une marge d’imprécision assez importante pour le poids BC-T7-D qui serait ici trop léger (13,31 g pour une masse théorique de 14,22 g). Comme pour l’exemplaire RP-D de Richemont-Pépinville, cela s’explique assez bien ici par la dégradation de son décor, la corrosion générale et l’allègement qu’ils entraînent (fig. 2-49). La somme des masses des poids (23,98 g), en la divisant par la valeur totale du lot sur le système métrologique, soit 5,25 (0,5 + 0,75 + 1 + 3), permet de proposer une unité théorique de 4,57 g. Cependant, si nous admettons que le poids BC-T7-D a perdu de la masse et que sa magnitude est importante dans le total, il semble préférable ici de calculer l’unité théorique à partir des seuls poids BC-T7-A, B et C dont les déviations sont beaucoup plus faibles. Un tel calcul réhausse l’unité théorique à environ 4,74 g soit très exactement la masse de BC-T7-C. La séquence métrologique ainsi restituée montre des déviations à l’unité théoriques de l’ordre de quelques décigrammes à l’exception du poids BC-T7-D qui serait plus léger d’environ 0,9 g, soit une valeur tout à fait cohérente avec l’impact des processus post-dépositionnels.

Fig. 2-48. Tableau de division des poids de la tombe 7
de Barbuise-Courtavant “Les Grèves”.
Fig. 2-49. Séquence numérale et masses théoriques du lot de poids de balance de la tombe 7 de Barbuise-Courtavant “Les Grèves”.

Nous remarquons en revanche qu’aucun rapport arithmétique avec le lot de Richemont-Pépinville ne se dégage, et que la construction numérale apparaît également bien différente. En admettant un usage combinatoire des poids par addition et par soustraction, le lot de Barbuise-Courtavant apparaît aussi fonctionnel que celui de Richemont, tout du moins dans un cadre théorique. En admettant une unité d’environ 4,74 g, il permet de réaliser toutes les valeurs depuis 0,25 fois l’unité jusqu’à 4,75 fois celle-ci, soit un intervalle de mesure possible de [1,19 : 22,52 g] (fig. 2-50). Il est donc plus que probable que ce lot ait été destiné à de la mesure très précise qui, selon ce que l’on sait de la sensibilité des balances à fléau en os, est tout à fait admissible pour cette époque.

Fig. 2-50. Restitution théorique des combinaisons possibles en addition et soustraction des poids de balance de la tombe 7
de Barbuise-Courtavant “Les Grèves”.
  • Tombe 1 de Barbuise-Courtavant 
    “Les Grèves de Frécul” (Aube, France)

La tombe 1 du site “Les Grèves de Frécul”, également à Barbuise-Courtavant et datée du BF1 (v. XIIIe-XIIe s. a.C.), a livré deux objets interprétables comme des poids. Le premier (BCGF-A) est un parallélépipède en alliage cuivreux disposant d’un décor sinusoïdal très altéré par la corrosion. Le deuxième (BCGF-B) est une barre épaisse de section quadrangulaire faite en grès. Le tableau de division ne met guère en évidence de relation arithmétique claire entre les deux objets (fig. 2-51) mais il est possible que la masse de BCGF-A soit fortement affectée par les processus post-dépositionnels. L’interprétation de BCGF-B comme un poids est moins assurée, celui-ci étant réalisé en matériau lithique, il ne s’intègre pas pleinement au groupe étudié ici, mais sa masse est plus susceptible d’avoir été stable dans le temps. Il est ici bien difficile de proposer une hypothèse ne reposant pas sur d’importantes spéculations. Nous noterons toutefois que, malgré la corrosion, la masse du poids BCGF-A (3,53 g) s’approche grandement de celle du poids BC-T7-B (3,51 g) de la tombe 7 du site voisin des “Grèves” (fig. 2-52). Si nous nous laissons tenter par l’idée que tous les objets découverts à Barbuise-Courtavant renvoient à un même système métrologique, alors ils correspondraient relativement bien à la fraction 3/4 et au multiple 3,5 de l’unité de 4,74 g identifiée plus tôt (fig. 2-50).

Fig. 2-51. Tableau de division des poids de la tombe 1 de Barbuise-Courtavant “Les Grèves de Frécul”.
Fig. 2-52. Situation des espaces funéraires de l’âge du Bronze sur la commune de Barbuise (Aube) : BPV : Bois Pot-de-Vin, GDF : Grèves de Frécul, LG : Les Grèves, GLV : Grèves de la Villeneuve, d’après Rottier 2007, fig. 1.
  • La tombe 298 de la nécropole de Migennes 
    “Le Petit Moulin” (Yonne, France)

Avec 21 objets dont 12 strictement inférieurs à 1 g, le cas du lot de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin” est très particulier. Il semble tout d’abord nécessaire d’aborder les cinq artefacts qui renvoient le mieux aux formes connues de poids de balance : Mig-298-E (0,39 g), M (1,06 g), O (1,63 g), R (3,16 g) et U (4,32 g). Dans leur article sur les lots de peseur du Bronze final, Mafalda Roscio, Jean-Paul Delor et Fabrice Muller proposent que ces poids entretiennent un ratio 1 : 3 : 4,5 : 9 : 12 permettant ainsi, en rajoutant la tête d’épingle Mig-298-Q (2,11 g correspondant au multiple 6), la reconstitution d’une construction pondérale très complète qui permet la réalisation de tous les multiples jusqu’à 31 (fig. 2-53)123. Plusieurs choses sont à faire remarquer pour comprendre leur analyse. Tout d’abord, les auteurs, aidés par un ingénieur nommé Ernest Napoli, ont observé un ratio général des poids polyédriques de 1 : 3 : 4 : 8 : 11. Cette séquence a été abandonnée car elle était jugée illogique notamment car elle termine par 11. Il faut toutefois rappeler que l’utilisation des systèmes décimal et duodécimal n’est qu’une convention et n’a jamais été une quelconque espèce de logique universelle si bien qu’il nous semble important de rouvrir ici le dossier et de vérifier cette hypothèse selon une autre méthode. 

Fig. 2-53. Mesures possibles en addition et soustraction avec les poids Mig-298-E (no 64), Mig-298-M (no 65), Mig-298-O (no 53), Mig-298-R
(no 30) et Mig-298-U (no 49) et Mig-298-Q (no 33), d’après Roscio et al. 2011, tab. 2.

Notre tableau de division montre bel et bien que les poids Mig-298-E, O, R et U entretiennent un ratio correct de 1 : 4 : 8 : 11, mais que le poids Mig-298-M ne peut correspondre à trois fois Mig-298-E qu’en tolérant une importante déviation relative (mais seulement égale à 0,11 g en valeur absolue) (fig. 2-54). Le meilleur rapport est toutefois entretenu entre Mig-298-M (1,06 g) et Mig-298-R (3,16 g) et est égal à 1 : 3. Avec une déviation un peu plus importante, il nous semble possible d’admettre Mig-298-U comme le quadruple de Mig-298-M. Le rapport ainsi obtenu entre les trois objets est le même que celui proposé par M. Roscio, J.-P. Delor et F. Muller bien que dans notre démonstration 3 : 9 : 12 deviennent 1 : 3 : 4, ce qui ne change strictement rien. De la même façon, le tableau de division montre que le poids Mig-298-R peut être considéré comme le double de Mig-298-O avec le même degré de précision que le rapport entre U et M. Le rapport de Mig-298-E avec les autres poids est assez difficile et nous nous heurtons à nouveau ici à un problème de l’impact disproportionné des processus post-dépositionnels et de l’erreur instrumentale sur la compréhension des objets les plus légers. La séquence est au moins de 1 : 1,5 : 3 : 4 pour les quatre poids les plus lourds et donc de 3 : 4,5 : 9 : 12 selon le parti pris par M. Roscio et al. L’interprétation de la séquence numérique apparaît tout à fait correcte, malgré les présupposés qui semblent y avoir amené, mais la reconstitution des combinaisons est en revanche étonnante puisqu’elle implique la mise en jeu de Mig-298-Q (une tête d’épingle réutilisée comme poids) mais ignore complètement le poids Mig-298-O (fig. 2-53).

Fig. 2-54. Tableau de division des poids quadrangulaires métalliques de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin”.

Par analogie avec le lot de la tombe 7 de Barbuise-Courtavant “Les Grèves”, dont l’unité structurante est égale à 4,74 g, on peut envisager ici que c’est Mig-298-U (4,32 g) qui organise l’ensemble et que tous les autres poids n’en soient que des fractions, la séquence arithmétique serait alors 1/12 : 1/4 : 3/8 : 3/4 : 1. Toutefois, nous garderons ici l’idée d’une unité structurante d’environ 0,3-0,4 g proposée par M. Roscio et al. qui nous semble mieux adaptée à la structuration des masses très faibles (entre 0,16 et 4 g) des autres petits éléments métalliques de la tombe. La somme des masses divisée par la magnitude totale des poids sur un tel système métrologique est de 0,36 g, comme proposé par M. Roscio et al. (mais que les auteurs calculent par la division de 4,32 par 12)124.

En dehors des 5 poids de balance de forme parallélépipédique dont la fonction est relativement bien assurée à la fois par les analogies morphologiques que par la construction pondérale, nous comptons 16 autres petits éléments métalliques aux formes diverses à l’intérieur de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin” (fig. 2-55). Certains sont sphériques ou subsphériques (Mig-298-A, B, F, H et I), deux sont plano-convexes (Mig-298-J et Mig-298-N), un peut être assimilé à un cylindre (Mig-298-K) et 6 semblent être des réutilisations opportunistes. On y trouve 2 têtes d’épingle (Mig-298-Q et Mig-298-K) et 4 éléments relativement informes (Mig-298-C, G, P et T). La fonction pondérale de ces artefacts a été émise mais assez peu développée d’un point de vue métrologique125.

Fig. 2-55. Inumation 298 de Migennes “Le Petit Moulin” (Yonne) : (a) relevé en plan de la sépulture, (b) mobilier du lot 1 et (c) mobilier du lot 2, d’après Roscio et al. 2011, fig. 2, 5.

Les outils d’analyse métrologique sont donc ici d’une grande aide pour tenter d’y voir plus clair. L’histogramme de distribution des masses de ces 16 éléments et des 5 poids montre que nous sommes en présence d’une construction pondérale volontaire marquée par des pics de concentrations séparés par des intervalles “d’absence” (fig. 2-56-a). L’organisation pondérale n’est donc pas le fruit du hasard. Toutefois, l’analyse quantale renvoie uniquement des quanta qui sont peu susceptibles d’être structurants dans notre échantillon (0,21 ; 0,53 ; 2,03) (fig. 2-56-b). À première vue, cela semble signifier que s’il y a bel et bien une sélection pondérale, celle-ci n’est pas faite selon des critères à proprement parler métrologiques. Il est pourtant possible de restituer une séquence pondérale cohérente pour tous ces éléments en fonction d’une unité d’environ 0,36 g avec pour seule déviation aberrante la masse de la tête d’épingle Mig-298-S (16 %) dont le degré d’identification comme poids de balance nous semble réduit (fig. 2-57). La tête d’épingle à renflement cannelé Mig-298-Q, et comme l’avaient déjà très bien mis en évidence M. Roscio, J.-P. Delor et F. Muller, s’intègre parfaitement dans le système métrologique.

Fig. 2-56. Diagramme de distribution (a) et analyse quantale (b) des masses des possibles poids de la tombe 298 de Migennes.
Fig. 2-57. Reconstitution de la séquence numérale des poids (en grisé) et petits éléments métalliques
de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin”.

Il semble extrêmement difficile de conclure sur le cas des instruments de pesée de Migennes. Tout d’abord, il semble évident que nous pouvons identifier à minima 5 poids de balance et que ceux-ci permettent de mesurer par le biais d’un système métrologique aux subdivisions très légères, de l’ordre de 0,3-0,4 g, mais peut-être la moitié de cela en admettant que les objets subsphériques comme Mig-298-A (0,16 g) aient également une fonction pondérale. D’un point de vue technologique, l’étude des fléaux de balance en os nous apprend que cela est potentiellement réalisable, avec 10 g suspendus à chaque extrémité du fléau Mig-298-1 (matériel de suspension compris), l’ajout de 0,18 g entraine une légère déflexion d’environ 3 mm (à l’extrémité) et près de 6 mm pour une différence de masse de 0,36 g (fig. 2-58). En revanche, si l’utilisation d’un poids de 0,16 g provoque une réaction visible du fléau, il est beaucoup plus difficile d’estimer avec quelle rigueur la masse de ce poids peut être contrôlée. D’un point de vue totalement théorique, il faut toutefois rappeler que nos calculs de sensibilité ont été réalisés en admettant une charge de 10 g à chaque bras du fléau correspondant au matériel de suspension. Cette valeur a été prise arbitrairement et est volontairement élevée (des éléments de suspension en matériaux périssables pouvant être plus légers) afin d’éviter toute surévaluation de la précision d’une balance de l’âge du Bronze. Cependant, pour reprendre l’exemple du fléau Mig-298-1, si nous estimons qu’il est utilisé sans aucun matériel de suspension (ficelle, chaînette, filet, plateau ou autre), sa sensibilité est accrue drastiquement et pour une déflexion de 5 mm, la surcharge de l’un des bras de seulement 0,015 g suffit (soit environ la masse d’un grain de sable).

Fig. 2-58. Diagramme de l’analyse de sensibilité du fléau Mig-298-1 (pour une charge de matériel de suspension égale
à 2 x 10 g) et restitutions 3D de la déflexion du fléau en fonction d’une surcharge de 0,18 g et de 0,36 g.

Mais trop parler de chiffres théoriques tend à nous éloigner de la matérialité de la documentation archéologique. Nous nous contenterons ici de dire que rien n’empêche réellement la création d’un système de mesure extrêmement précis et sensible, beaucoup plus en réalité que ce que son étude ne pourra jamais confirmer en raison des biais apportés par les processus post-dépositionnels. À partir de là, nous pouvons donc accepter l’hypothèse que la plupart des 23 éléments métalliques de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin” soient calibrés par leur masse, vraisemblablement afin de servir comme poids de balance, en particulier lorsqu’ils présentent une forme originale comme les sphéroïdes, les plano-convexes et les parallélépipèdes. D’autres éléments sont en revanche d’une lecture plus difficile, notamment les fragments de métal ou les morceaux d’objets finis retaillés de manière opportuniste qui peuvent aussi bien avoir servi comme objets peseurs (des poids de balance) ou objets pesés (du métal calibré et évalué par sa masse). Aucune des deux hypothèses n’est pleinement satisfaisante. Dans le premier cas, on peut s’étonner qu’un fragment de métal informe ait pu servir de poids de balance au même titre qu’un artefact confectionné spécialement pour cette fonction. Dans le deuxième cas, le scénario impliquerait le besoin d’une pesée extrêmement précise de fragments d’alliage cuivreux et nous percevons mal quel cadre d’utilisation peut nécessiter une telle opération.

  • La tombe 90 d’Étigny “Le Brassot” 
    (Yonne, France)

Le cas des poids d’Étigny “Le Brassot” est plus complexe car 9 objets peuvent être interprétés comme des poids en alliage cuivreux, originaux ou opportunistes126 (fig. 2-2). Les trois dont la typologie est la plus clairement identifiable et assimilable à une fonction pondérale sont les poids ELB-G (un parallélépipède à bords droits de 4,28 g), le poids ELB-D (une barre à section quadrangulaire de 6,47 g) et ELB-F (un polyèdre hexagonal de 8,62 g). Tous trois montrent une séquence arithmétique de 1 : 1,5 : 2 d’une bonne précision (fig. 2-59), ce qui tend à confirmer l’hypothèse interprétative initiale. Le poids ELB-B de 2,24 g présente la forme atypique d’un discoïde bitronconique pour laquelle nous ne possédons guère de parallèle pour la région et la période. Il n’est en revanche pas sans rappeler certains poids identifiés dans le sud-ouest de la péninsule Ibérique et datés globalement des XIe-IXe s. a.C.127. Il pourrait toutefois entretenir un rapport 1 : 2 avec le poids ELB-G en acceptant une déviation de 0,1-0,2 g. Le poids ELB-H est également discoïdal mais a la particularité de présenter une ligne incisée sur toute sa tranche ce qui indique à minima qu’il ne s’agit pas d’une simple chute métallique. Comme le montre le tableau de division, il pourrait correspondre à 1/5 de ELB-F (théoriquement égal 1,72 g) ou à 1/4 de ELB-D (théoriquement de 1,62 g). Nous rentrons ici dans l’un des aspects les plus problématiques de la métrologie, autrement dit le moment où un objet entretient deux relations arithmétiques possibles (avec un degré de confiance similaire) mais dont seule l’une peut être vraie pour que la cohérence de l’ensemble soit maintenue. Pour être plus précis, nous savons avec une certaine assurance que ELB-D (d) est égal à 3/4 de ELB-F (f), par conséquent, si ELB-H (h) est 1/3 de ELB-D nous obtenons l’équation suivante :

Fig. 2-59. Tableau de division des poids de la structure 90 de la nécropole d’Étigny “Le Brassot”.

Nous avons donc ici une situation ou ELB-F est égal à 5 1/3 de ELB-H et non pas 5 fois celui-ci. Cela veut dire que si le ratio 3/4 : 1 entre ELB-D et ELB-F est avéré, ELB-H ne peut pas correspondre à la fois au quart de ELB-D et au cinquième de ELB-F. Il est absolument indispensable d’avoir conscience de cela car les deux solutions sont mathématiquement aussi plausibles l’une que l’autre et il serait aisé de favoriser l’une ou l’autre des interprétations, car l’une corrobore une hypothèse admise par exemple. Or, l’observation arithmétique est ici irrecevable puisqu’avec la même précision il est possible de s’en servir pour argumenter l’une ou l’autre des deux hypothèses, ce qui est contraire au principe d’une argumentation scientifique. 

Il en va de même pour les autres objets, aux masses plus faibles, qui ne présentent pas des rapports arithmétiques suffisamment solides entre eux pour en déduire un système numéral ou métrologique particulier. De plus, avec deux objets (ELB-E et ELB-I) pesés à 1,0 g, on est en droit de douter de la précision de la balance employée pour faire la mesure. Il n’est pas inutile de rappeler ici que certaines balances électroniques, si elles affichent un résultat au centigramme près, ne sont pas nécessairement précises à 1 centigramme. Lorsque les objets sont aussi légers, les outils d’analyse métrologique se retrouvent bien vite prisonniers de nos propres erreurs instrumentales et il est difficile d’y pallier si ce n’est par la prudence. Les masses des possibles poids d’Étigny montrent toutefois des correspondances avec les multiples de l’unité de 0,36 g Migennes et de son multiple 12 (4,32 g). Nous pouvons alors envisager que l’ensemble d’Étigny soit basé sur une unité structurante proche, d’environ 4,3 g, représentée par ELB-G dont ELB-N (2,24 g) serait la moitié et ELB-F le double. Le ratio global pourrait alors être 1/12 : 1/4 : 1/4 : 1/4 : 1/3 ? : 1/2 : 1 : 1,5 : 2 (fig. 2-60).


Fig. 2-60. Reconstitution hypothétique de la séquence numérale des poids et petits éléments métalliques de la structure 90 d’Étigny.

  • L’épave de Salcombe
    (Devon, Angleterre)

Deux artefacts (Sal-A et Sal-B), trouvés dans l’épave de Salcombe (Devon, Angleterre), peuvent être interprétés comme des poids du groupe des polyèdres métalliques. Leurs masses respectives (29,9 g et 44,7 g) entretiennent un rapport de 1 : 1,5 qui peut difficilement être imputé au hasard (fig. 2-61). Il est en revanche bien difficile de rattacher ces deux valeurs aux masses des autres poids polyédriques de notre corpus. Toutefois, nous avons dit plus tôt que la masse du poids Sal-A est vraisemblablement plus réduite aujourd’hui qu’elle ne l’était lors de son utilisation (en raison d’une perte de matière imputable aux dégradations du temps et du milieu). Elle pourrait donc entretenir un rapport avec le poids NCSL-A de Noyers-sur-Cher “Saint-Lazare” (Loir-et-Cher, France) d’une masse restituée de 65,7 g (soit théoriquement 32,9 g). Si cette hypothèse est correcte, il faudrait alors envisager que le poids Sal-B ait également subi suffisamment de dégradations pour que sa masse soit altérée (ce que nous ne pouvons pas dire, n’ayant pas étudié l’objet directement) ou que les deux objets n’entretiennent pas de rapport pondéral, ce qui s’avèrerait étonnant.

Fig. 2-61. Tableau de division des poids polyédriques découverts dans l’épave de Salcombe.


Fig. 2-63. Tableau de division des poids de la tombe 134 de la nécropole de Marigny-le-Châtel.

  • Rosière-près-Troyes “Les Montes-Hauts” 
    (Aube, France)

Les deux poids issus du site des “Montes-Hauts” à Rosière-près-Troyes font partie des exemplaires de polyèdres métalliques à décor sinusoïdal les mieux conservés que nous connaissions. Un fait étonnant est que, malgré une forme légèrement différente, ils possèdent la même masse à un décigramme près (MH-A de 9,14 g et MH-B de 9,04 g) soit un ratio évident de 1 : 1. De plus, ils possèdent également une masse très similaire au poids Lar-A (9,15 g) découvert au sein du dépôt de Larnaud (Jura). Une telle masse n’est pas sans rappeler le double de l’unité de 4,74 g vue précédemment à Barbuise, soit 9,48 g (fig. 2-50). Les deux poids des “Montes-Hauts” sont plus légers de quelques décigrammes, il est toutefois possible – et même vraisemblable – que cette différence corresponde à la disparition des décors. En effet, le poids MH-A ne semble présenter que des traces d’un fil de cuivre enchâssé alors que le MH-B n’en présente aucune128. Il est également envisageable qu’ils soient fondés sur une unité sensiblement plus légère, d’environ 4,5 g, qui se situerait alors entre l’unité de 4,74 g identifiée à Barbuise et l’une unité structurante d’environ 4,32 g, observable à Migennes (12 x 0,36 g) et peut-être également à Étigny.

  • La crémation 134 de Marigny-le-Châtel
    (Aube, France)

Les deux objets découverts dans la crémation 134 du site de Marigny-le-Châtel, en revanche, ne sont pas aussi intuitivement compréhensibles et ne sont pas des poids appartenant directement à la catégorie des polyèdres métalliques. MChat-A correspond, comme les objet RP-E et RP-F, à un type de réutilisation opportuniste d’épingles à renflement cannelé (fig. 2-62). MChat-B est un petit cylindre en calcaire dont l’identification reste grandement hypothétique en l’absence de parallèle129. Ce dernier pèse 2,9 g et peut tout à fait correspondre aux 3/4 de MChat-A (3,8 g ; fig. 2-63). Cependant, ce rapport est difficilement exploitable en raison de l’absence de parallèle concret et de la caractérisation fonctionnelle des objets qui reste incertaine.


Fig. 2-62. Relevé en plan de la structure 134 de Marigny-le-Châtel (Aube, France) et photographie des éléments de mobilier associés,
d’après Filipiak 2018, fig. 63 et 143.

Bilan métrologique

En matière de conclusion, le premier constat est que les poids de balance polyédriques métalliques découverts en Europe continentale ne présentent pas de véritable homogénéité métrologique. Nombre d’entre eux relèvent d’une même pratique, ou de mêmes habitudes, dans le sens où ils permettent globalement de peser dans des intervalles de mesure similaires (de façon schématique entre quelques décigrammes et quelques dizaines de grammes). Seul l’ensemble issu du site de Richemont-Pépinville montre réellement la pratique d’une pesée de produits plus lourds, jusqu’à environ 180 g. Cependant, comme nous l’avons dit, ces artefacts étant découverts en contexte funéraire, ils sont avant tout la matérialisation d’une pratique funéraire et ne sont, de fait, pas nécessairement parfaitement représentatifs de la pratique de pesée dans son entièreté. Des différents lots que nous avons pu voir, seuls ceux de la tombe de Richemont-Pépinville, de la tombe 7 de Barbuise-Courtavant et celui de la tombe 298 de Migennes permettent de réaliser des pesée complexes impliquant la combinaison de différents poids pour obtenir un nombre élevé de multiples de l’unité pondérale. Nous pouvons également mentionner le lot d’Étigny dont notre compréhension est probablement biaisée par un problème d’identification de certains poids. Il faut ajouter que dans ce dernier cas et dans celui de la tombe 298 de Migennes, les poids sont accompagnés de fléaux en os et en bois de cerf. Il est probable que dans ces deux cas, nous soyons en présence du lot d’instruments du peseur dans son intégralité.

Il apparait toutefois assez clairement que l’hypothèse de C. Pare, qui postulait que ces poids correspondaient à un seul et même système métrologique fondée sur les fractions d’une unité de 61,3 g130, s’applique assez mal aux ensembles identifiés dans le Centre-Est de la France. L’interprétation de C. Pare reposait essentiellement sur des calculs de fractions de cette unité selon un système binaire ou ternaire en fonction des sites et en acceptant des variations entre 56,48 g et 64,35 g (fig. 2-64)131. Cependant, le noyau de son analyse n’intègre qu’un nombre réduit de sites parmi lesquels, seuls ceux de Richemont-Pépinville et de Barbuise-Courtavant (“Les Grèves” et “Les Grèves de Frécul”) sont communs aux nôtres.


Fig. 2-64. Constructions pondérales et systèmes métrologiques des poids polyédriques
proposés par C. Pare, d’après Pare 1999, tableau 6.

Comme nous l’avons dit, les poids polyédriques métalliques identifiés en Europe sont essentiellement des poids très légers, un constat parfaitement illustré par la distribution de la totalité de leurs masses (fig. 2-65). En effet, sur les 54 objets pour lesquels nous disposons d’une masse fiable et qui peuvent être interprétés avec plus ou moins de certitude comme des poids, seuls 11 pèsent plus de 10 g. Le constat est tout à fait similaire si nous observons les seuls poids identifiés à l’est de notre zone d’étude (un intervalle de [1,89 : 60,65 g]), ce qui permet d’exclure un phénomène lié à des particularismes régionaux de choix métrologiques ou de sélection funéraire. De plus, comme nous l’avons déjà signalé, les résultats de L. Rahmstorf sur le lot de Steinfurth, avec son unité de 4,58 g132, montrent des similarités avec plusieurs de nos observations : le poids BC-T7-C et l’unité structurante de 4,74 g dans la tombe 7 de Barbuise-Courtavant, le poids ELG-B de 4,28 g à Étigny “Le Brassot”, le poids Mig-298-U et la possible unité structurante de 4,32 g ou de son douzième à Migennes “Le Petit Moulin”, les deux poids du sites des Montes-Hauts et le poids du dépôt de Larnaud (Jura) d’environ deux fois 4,5-4,6 g (respectivement 9,04 g, 9,14 g et 9,15 g). Ces divers éléments laissent penser que nous nous trouvons en présence d’une pratique métrologique qui, sans être complètement normalisée, présente sur une zone géographique large des préférences ou des tendances communes. Le poids parallélépipédique de Larnaud est trouvé dans un dépôt métallique dont la majorité du mobilier est datable du Bronze final 2 (v. 1150-950 a.C.) alors que les autres exemplaires datent principalement du Bronze final 1 (v. 1300-1150 a.C.). Il pourrait donc suggérer une persistance de la pratique au cours du Bronze final 2 que nous peinerions à percevoir dans le registre archéologique en raison d’une modification des pratiques funéraires. Toutefois, seules de nouvelles découvertes datables de cet horizon chronologique pourront confirmer une telle hypothèse.


Fig. 2-65. Histogramme de distribution de tous les poids du groupe élargi des polyédriques métalliques selon leurs masses (54 ind.).

Il reste toutefois difficile de parler de système métrologique commun en raison de l’extrême variété de déclinaisons numérales que présente cette grandeur consensuelle d’environ 4,3-4,8 g (à défaut de parler d’unité). Nous avons en effet pu voir que certains systèmes, comme celui de l’ensemble de la tombe 298 de Migennes, semblent fonctionner autour de fractions duodécimales très faibles de cette valeur alors que dans d’autres cas, par exemple dans la tombe 7 de Barbuise-Courtavant “Les Grèves”, celle-ci est plutôt multipliée et divisée selon un système binaire.

L’unité proposée par C. Pare trouve cependant un assez bon écho dans les poids issus de Salcombe, Noyers-sur-Cher “Saint-Lazare” et potentiellement Richemont-Pépinville. En effet, le poids de Noyers-sur-Cher (65,7 g restitué) correspond presque directement à l’unité de 61,3 g alors que les deux poids de Salcombe (29,9 g et 44,7 g) correspondent assez bien à la moitié et aux trois quarts de celle-ci. Le cas de Richemont-Pépinville ne permet pas une adéquation parfaite à cette unité, mais les poids du lot correspondraient d’après C. Pare à la séquence 1/16 : 1/8 : 1/3 et 2/3 de 61,3 g133. La séquence métrologique réalisable avec les poids polyédriques et de réutilisations opportunistes semble indiquer une structuration autour d’une unité théorique d’environ 3,97 g qui s’avère pouvoir correspondre au seizième d’une valeur de 61-65 g. On pourrait toutefois estimer que si le lot était réellement construit autour de cette dernière unité, la valeur maximale réalisable correspondrait à l’un de ses multiples entiers. Or, la somme des poids équivaut à 182,42 g, soit 46 fois une unité de 3,97 g et il manquerait donc 2/16 pour obtenir exactement trois fois l’unité de 61-65 g (48 fois 3,97 g).

Il est également intéressant de noter la relative abondance de la réutilisation opportuniste d’éléments métalliques qui correspondent à environ 1 objet sur 6 dans le corpus des polyèdres métalliques. Parmi ceux-là, on remarque en particulier les têtes d’épingles à renflement cannelé présentes à Marigny-le-Châtel (MChat-A ; 3,8 g), Migennes “Le Petit Moulin” (Mig-298-Q ; 2,11 g) et Richemont-Pépinville (RP-E ; 55,02 g et RP-F ; 15,55 g). Nous pouvons légitimement nous interroger sur le sens de cette démarche de réutilisation. Un tel procédé implique un certain consensus sur la capacité fonctionnelle d’un tel fragment d’objet à faire office de poids de balance alors même que sa fonction première est différente. Nous l’avons déjà évoqué, un lot de poids de balance peut être parfaitement fonctionnel tout en étant composé de n’importe quels types d’objets à partir du moment où leur masse est adéquate dans le système métrologique de référence. Le principal problème qui se pose, dans le cas d’une situation impliquant deux acteurs, est que cette légitimité soit acceptée lors de l’acte de pesée sans avoir à “vérifier” la masse de l’instrument. En effet, le principe même du poids de balance est de correspondre à une masse précise, il est censé être l’instrument mesureur et non pas l’instrument à mesurer. Nous pouvons admettre deux hypothèses pour expliquer cette situation. La première serait que le cadre dans lequel est effectué la pesée ne laisse pas de place à l’idée de fraude, soit car elle est personnelle ou d’ordre privé et ne concerne pas d’autre acteur que le peseur lui-même, soit que le statut de ce dernier le place hors de tout soupçon de malhonnêteté. Nous pouvons alors nous étonner que les têtes d’épingles à renflement cannelé se retrouvent aussi souvent sujettes à ce type de réutilisation opportuniste. La deuxième hypothèse, qui n’est pas nécessairement opposée à la première, est que les épingles à renflement cannelé, ou tout du moins leur tête, soit dès leur confection le support d’une standardisation pondérale. Dans ce cas-là, il est assez naturel et aisé de les réutiliser comme poids de balance sans que leur fiabilité métrologique ne fasse l’objet d’un excédent de doute. Malheureusement, aussi alléchante que soit cette idée, sur les 4 exemplaires étudiés ici (fig. 2-66), nous n’en trouvons pas deux qui partagent les mêmes dimensions ou la même masse, et il semble dès lors que l’hypothèse s’effondre, d’autant plus que deux exemplaires sont trouvés dans la même tombe (Richemont-Pépinville) et que les deux autres sont trouvés à une soixantaine de kilomètres de distance l’un de l’autre. Par conséquent, et à défaut de données supplémentaires, nous retiendrons la première hypothèse comme étant plus probable.


Fig. 2-66. Probables poids opportunistes fabriqués à partir de tête d’épingle cannelées : (a) RP-E de 55,02 g, (b) RP-F de 15,55 g, (c) Mig-298-Q de 2,11 g et (d) MChat-A de 3,8 g, d’après Pare 1999, fig. 17-6, 17-7 ; Roscio 2007, fig. 33-33 ; Filipiak 2017, fig. 63-15.

Nous pouvons, avec une certaine vraisemblance, estimer que sur l’ensemble de l’Europe continentale, durant les étapes initiales du Bronze final, la pratique pondérale se fonde sur un même corps d’habitudes. Cela a pour conséquence la réalisation de lots de poids de balance qui s’appuient sur des unités variées mais de magnitude similaire, entre environ 3,9 et 4,8 g, selon des modalités qui diffèrent d’un contexte à l’autre. Il est alors impossible de parler d’une métrologie commune puisque tout porte à croire que les unités, les systèmes numéraux et les logiques de constructions des lots de poids sont régies de manière distincte dans chaque lieu de découverte d’instruments de pesée. Cette absence de similitude est la raison principale de l’échec global des analyses quantales dans ce cas d’étude. Le faible nombre d’éléments à disposition amène toutefois à privilégier une certaine prudence. Il ne faut pas exclure la possibilité que certains systèmes métrologiques locaux aient existé et que leur invisibilité soit le résultat du manque de données. Les poids issus des départements de l’Aube et de l’Yonne, par exemple, qui accusent la plus grande concentration géographique, sont aussi ceux qui présentent le plus de similitudes dans le choix des masses (fig. 2-67). Dans l’état actuel des connaissances, il est impossible de parler de véritables métrologies locales bien que certaines tendances semblent apparaître. Il est ainsi probable que l’unité d’environ 61,3 identifiée par C. Pare134 soit utilisée à l’est du domaine alpin. En Europe occidentale, en revanche, ses seules occurrences correspondent a priori aux poids trouvés à Noyers-sur-Cher et à Salcombe. Les poids du nord-ouest du domaine alpin paraissent essentiellement correspondre à l’utilisation d’unités d’environ 4,3-4,7 g selon des modalités de structurations numérales distinctes dans chaque site. Cela pourrait également correspondre à une aire où est essentiellement pratiquée la pesée de précision et où les poids de plus de quelques grammes sont rares. Dans l’état actuel des données, le lot de la tombe de Richemont-Pépinville apparaît comme une exception. Il met en jeu une unité théorique d’environ 3,97 g et permet de peser jusqu’à environ 182 g soit largement plus que ce qui semble permis par les lots du nord-est de l’actuel territoire français.


Fig. 2-67. Distribution approximative des différents systèmes métrologiques appuyés sur des poids polyédriques métalliques identifiables au Bronze final en Europe dans l’état actuel des connaissances.

L’utilisation de différents systèmes métrologiques fondés sur des instruments contemporains et morphologiquement similaires, dont la plupart permettent un haut degré de précision, amène à plusieurs interrogations. L’une des principales est le cadre d’utilisation de ces objets. Dans le cas qui nous intéresse, l’un des aspects majeurs correspond à l’identité des acteurs de cette pratique et à leur intégration dans la société. 

4. La pesée et le peseur

Comme nous l’avons dit plus haut, en Europe pour les étapes initiales du Bronze final (v. XIIIe-XIIe s. a.C.), la très grande majorité des poids de balance de notre corpus provient du contexte funéraire (51 artefacts sur 60). Cet état de fait est à la fois une chance pour tenter d’approcher l’identité des peseurs de l’âge du Bronze, mais également un biais certain dans la manière d’y parvenir.

Nous avons pu voir que les données relatives aux poids de balance polyédriques métalliques dans le nord-ouest de l’Europe à l’âge du Bronze final nous renseignent de manière fragmentaire sur la pratique de la pesée. La nature du registre archéologique de la zone étudiée en est probablement fortement responsable. Car si nous trouvons essentiellement des poids polyédriques métalliques dans le domaine funéraire, les sépultures sont extrêmement rares dans les zones atlantiques pour le Bronze final 1 et 2 alors que ce sont les dépôts et les habitats qui le sont dans les régions continentales. Les associations sont trop rares pour permettre de réellement comprendre dans quel cadre la mesure pondérale était mise en œuvre, même si le domaine funéraire peut nous aider en partie à savoir qui en étaient les acteurs. Le mobilier en contexte sépulcral renvoie l’image d’une pratique qui est au moins en partie réalisée par des membres de l’élite. Que nous suivions l’hypothèse émise par C. Pare135 et que la présence des instruments de pesée dans les tombes résulte du dépôt d’un coffret contenant des possessions diverses du défunt, ou que nous préférions l’hypothèse d’une revendication claire de l’activité de pesée au moment des funérailles, il est clair que celle-ci est mise en avant par une partie du groupe humain. Nous ne pouvons pas affirmer que celle-ci soit exclusivement réservée à un statut social élevé, mais nous pouvons tout de même le suspecter.

Nous possédons peu d’informations anthropologiques sur les individus enterrés avec des poids de balance. Il s’agit, lorsque nous le savons, d’individus de taille adulte, soit plus de 12-13 ans (tombe 1 de Barbuise-Courtavant “Les Grèves de Frécul”, tombe 90 d’Étigny, tombe 251 et 298 de Migennes) et d’un homme de manière relativement assurée dans le cas de la tombe 90 d’Étigny (fig. 2-4)136. Dans deux cas, ces sépultures contiennent des fragments d’or (tombe 7 de Barbuise-Courtavant “Les Grèves” et 298 de Migennes), comme nous l’avons dit plus haut. Dans la tombe 298 de Migennes, des outils de métallurgie ou d’orfèvrerie ont été identifiés mais ils sont déposés dans un coffret contenant le fléau Mig-2 clairement dissocié de celui contenant les poids, les deux fragments d’or et le fléau Mig-1. Si l’association entre la pesée et l’orfèvrerie n’apparaît pas clairement dans le domaine funéraire, il faut toutefois rappeler que sur les sites des Montes-Hauts (Rosières-près-Troyes, Aube) et de la ZAC Sansonnet de Metz (Moselle), des poids de balance ont été trouvés à proximité d’éléments en or (un fragment et une goutte). Dans le premier cas toutefois, la proximité est topographique mais les artefacts ont été trouvés à l’aide d’un détecteur à métaux137 et dans le deuxième, les artefacts ont été trouvés dans le comblement d’un chenal fossile à proximité d’un espace de travail métallurgique dont nous ne connaissons pas les éléments stratigraphiques précis. L’or est toutefois suffisamment rare dans le registre archéologique pour que ces quatre associations entre poids et indices de travail de l’or soient soulignées. Enfin, il faut noter que plusieurs éléments en or ont été mis au jour dans la probable épave de Salcombe dont certains sont clairement fragmentés de manière volontaire.

Nous avons eu le loisir de décrire longuement les procédés de fabrication de certains poids de balance dont la complexité et l’aspect devaient certainement en faire un objet lui-même précieux, en particulier les exemplaires étamés et ceux aux décors d’incrustation qui impliquent un important investissement technique. Si l’alliage cuivreux n’est peut-être plus à considérer au Bronze final comme un métal précieux, le savoir-faire que sous-tend la réalisation de certains poids de balance, associé à leur rareté, leur confère probablement une certaine valeur.

Enfin, même en admettant un important phénomène de recyclage et certaines lacunes dans l’identification de ces artefacts, nous observons que les poids de balance parallélépipédiques en alliage cuivreux sont très rares (83 poids métalliques sont identifiés en Europe continentale) alors qu’ils présentent une forte homogénéité morphologique, technologique et en partie métrologique (il s’agit toujours de pesée de précision dans un intervalle de mesure qui varie peu) sur le domaine nord-alpin. Nous pouvons admettre que si l’utilisation de ces instruments était démocratisée à une large sphère de la société, nous en trouverions dans des quantités beaucoup plus importantes. Même en admettant que le métal soit très rare en dehors des tombes et des dépôts, nous pouvons admettre qu’une pratique quotidienne de la pesée, qui met systématiquement en jeu des lots de plusieurs poids, tendrait à fournir un nombre de vestiges supérieur à celui que nous possédons ici, c’est-à-dire une moyenne d’un artefact tous les 3 000 km2 environ pour l’aire géographique avec la plus haute densité de découverte.

Les poids de balance polyédriques en alliage cuivreux présentent de nombreuses caractéristiques qui nous laissent penser qu’ils matérialisent une pratique de la pesée réservée à une frange élitaire de la population. Nous parlons ici uniquement de la pratique impliquant ces poids et nous ne pouvons pas exclure l’hypothèse que la pesée soit une technologie bien intégrée socialement mais qui repose, dans d’autres cas, sur des outils moins visibles, voire invisibles, dans le registre archéologique. Dans le cas des instruments qui nous intéressent ici, nous observons à la fois leur dépôt dans des tombes aisées, le fort investissement technique qu’exige leur conception, leur usage dans le cadre de pesée de précision, leur homogénéité au moins visuelle sur l’ensemble du domaine nord-alpin et enfin leur association occasionnelle avec de l’or. Ces caractéristiques renvoient l’image d’instruments spécifiques d’une pratique élitaire partagée sur une vaste aire géographique. Une partie de ces aspects sont similaires à ce que nous avons déjà pu noter pour les fléaux de balance en os et en bois de cerf, ce qui les rend fonctionnellement et socialement compatibles. Leur association directe dans seulement deux contextes (la tombe 90 d’Étigny et la tombe 298 de Migennes) nous laisse toutefois penser qu’ils correspondent à deux pratiques au moins en partie distinctes.

Nous avançons ici l’hypothèse que la pratique de la pesée – à minima la pesée de précision mettant en jeu des poids de balance métalliques – est avant tout une affaire de contrôle placée entre les mains de certaines élites. Cette pratique pourrait avoir un lien étroit avec l’orfèvrerie comme le suggère le poids de Sansonnet découvert dans une aire a priori destinée au travail métallurgique, l’association des poids de Salcombe avec du métal dont la destination finale semble être le recyclage ou encore les différentes associations avérées ou possible entre poids de balance et or : à Salcombe, dans la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin”, dans la tombe 7 de Barbuise-Courtavant “Les Grèves” et dans la fosse 37 du site des Montes-Hauts. 

Il est toutefois difficile de comprendre la pratique de la pesée en Europe occidentale sans tenter d’en appréhender toutes les dimensions et c’est pour cela que la partie qui suit s’intéresse à une manifestation jusqu’à présent moins bien caractérisée et assurée de la pratique pondérale mettant en jeu des poids lenticulaires et piriformes.

IV. Le groupe des poids piriformes et lenticulaires : 
des sites lacustres suisses à la Manche

Nous traiterons ici de deux catégories morphologiques d’artefacts dont la fonction pondérale a été suspectée à de nombreuses reprises138 mais pour lesquels nous manquons encore de vision synthétique. Le premier groupe est celui des poids de forme globulaire à piriforme munis d’un dispositif de préhension ou de suspension dont les exemplaires peuvent être tout en pierre, en pierre avec bélière métallique ou entièrement métalliques. Le deuxième est celui des poids dits lenticulaires en pierre, identifiés dans le nord de l’Italie et sur les sites lacustres alpins, pour des datations allant généralement du Bronze moyen au Bronze final.

Ces deux catégories sont difficiles à dissocier car elles partagent, au moins pour partie, une histoire et un parcours communs, et elles sont trouvées sur les mêmes sites dans les Terramare et les sites lacustres alpins. De plus, elles présentent certaines similarités métrologiques comme cela a déjà été mis en évidence par A. Cardarelli et son équipe139

Toutefois, les deux catégories se différencient également par d’autres aspects. Ainsi, si les poids lenticulaires sont identifiés avec clarté dans une zone géographique restreinte (les sites lacustres alpins), les poids piriformes montrent une aire de distribution bien plus large dès le Bronze final qui dépasse les groupes culturels traditionnels définis par l’archéologie et qui nous oblige à les observer à très grande échelle. De la même manière, leur construction pondérale globale est différente ce qui nous amènera à les analyser séparément.

1. Un corpus non exhaustif

Les poids piriformes à bélière ont été identifiés dans les sites lacustres alpins et le nord-est de la France dès la fin du XIXe s., comme nous l’avons vu en amont140 mais leur étude est restée très superficielle jusqu’à la fin du XXe s. En effet, les poids piriformes sont bien identifiés comme des instruments de pesée pour la première fois en 1997 par une équipe de chercheurs italiens menée par A. Cardarelli qui les associe alors aux poids lenticulaires dont ils estiment la fonction similaire141. Le contexte de découverte de ces objets était alors la région des Terramare, dans le nord de l’Italie, et correspond à une chronologie allant du XIVe au milieu du Xe s. a.C.142. Ces poids sont réétudiés dans les années qui suivent143 et des instruments de même morphologie sont également identifiés pour des périodes plus récentes144. Les poids lenticulaires n’ont en revanche fait l’objet d’aucune étude spécifique depuis celle d’A. Cardarelli et leur inventaire reste très lacunaire. Nos recherches nous ont permis de dresser un corpus comprenant des poids piriformes à bélière dispersés sur une large partie de l’Europe nord-occidentale, de poids lenticulaires trouvés exclusivement en Suisse mais aussi de possibles poids dont les formes dérivent potentiellement de celle des lenticulaires. Ce corpus pose malheureusement de gros problèmes de caractérisation et de datation. Le principal problème vient de l’hétérogénéité de notre corpus qui résulte des conditions particulières de découvertes et d’explorations des sites lacustres de Suisse, comme nous l’avons vu plus haut. Cependant, l’identification du matériel, sa distribution particulière et le peu d’intérêt qu’il a suscité lors des dernières décennies jouent probablement également un rôle important.

Des artefacts peu attractifs

Si le ramassage systématique du matériel archéologique sur les berges des lacs suisses est un problème, celui-ci a au moins permis l’inventaire et le dépôt d’une grande quantité d’objets pouvant être assimilés à des poids. L’intérêt pour la collecte et/ou la publication de potentiels poids semble à l’inverse avoir été extrêmement limité en France et en Angleterre, bien que la présence de poids piriformes à bélière y soit attestée. Nous y trouvons quelques identifications anciennes (les poids du Fort-Harrouard mentionnés par l’Abbé Philippe145, celui de Strasbourg146 et celui du Mont Hérapel147), et d’autres antérieures aux travaux de C. Pare comme les deux poids piriformes découverts à Ouroux-sur-Saône identifiés par Louis Bonnamour148 ou un autre trouvé à Saint-Léonard-des-Bois dont la découverte passe relativement inaperçue jusqu’à la fin des années 1990149 mais l’essentiel des objets n’a probablement pas fait l’objet de publication ou n’a pas été identifié comme instrument pondéral.

Les poids lenticulaires semblent absents des territoires français et anglais mais il est difficile d’assurer que cette observation retranscrit une réalité archéologique. Le nombre de données à disposition pourrait relever des exigences et logiques de ramassage, de publication et de nos propres réseaux d’informations plus que de la situation de la pratique pondérale du Bronze final. Pour les sites lacustres alpins, notre étude de cette dernière catégorie de poids se fonde essentiellement sur un échantillon conservé au Musée National Suisse à Zürich. La distribution des poids lenticulaires est donc en grande partie conditionnée par la teneur des collections de ce musée.

Pour ces différentes raisons, le corpus des poids piriformes et lenticulaires présente plus que n’importe quel autre les caractéristiques d’un échantillon et non pas celles d’une liste exhaustive. Par conséquent, nous le traiterons avec prudence et nous tenterons avant tout de nous en servir afin de mieux caractériser le groupe des artefacts lenticulaires ainsi que leur relation métrologique avec les poids piriformes à bélière. Les données obtenues nous permettront de décrire des tendances générales du phénomène matérialisé par ces objets. Nous traiterons dans un premier temps les deux groupes séparément avant de les comparer afin de tenter d’appréhender leur cadre fonctionnel, leurs caractéristiques communes et les raisons de leur association ponctuelle sur les sites alpins et nord-italiques.

Distribution spatiale et chronologies

Les poids de balance que nous classons dans le groupe des lenticulaires et des piriformes ont été mis au jour pour la grande majorité d’entre eux sur le territoire suisse et plus particulièrement sur les sites lacustres alpins (fig. 2-68). Les Lacs de Neuchâtel, Morat et Bienne (au nord-ouest du territoire suisse) concentrent la plupart des sites de notre corpus livrant de potentiels poids. Cette observation est directement connectée aux activités de ramassage, plus ou moins archéologiques, qui ont fait suite à la première correction du niveau de l’eau de ces lacs dans la deuxième moitié du XIXe s. et au poids des collections du Musée National Suisse dans notre corpus. Nous remarquons que seuls quatre de ces sites livrent à la fois des poids lenticulaires et piriformes (Auvernier, Grandson-Corcelettes, Zürich-Alpenquai et Zürich-Wollishofen). Toutefois, nous observons que la distribution des poids piriformes à bélière s’étend bien au-delà des Alpes, en France et jusqu’au sud de l’Angleterre. Il faut également noter un certain nombre d’artefacts de forme cylindroïde que nous pourrions interpréter comme des poids de balance. Selon nous, certains pourraient correspondre, comme nous le verrons plus tard, à des déclinaisons des formes lenticulaires. Nous remarquons que si les poids piriformes se retrouvent principalement dans le nord de notre zone d’étude, les quelques formes cylindroïdes identifiées sont plus fréquentes au sud de la Loire.


Fig. 2-68. Carte de distribution des sites livrant des poids piriformes à bélière et des poids lenticulaires et assimilés.

En termes de chronologies, la plupart des poids piriformes et lenticulaires de notre corpus sont datés des XIe-IXe s., dans quelques rares exceptions avec un peu plus de précision. Comme nous l’avons dit, en raison du contexte de découverte mal documenté d’un grand nombre d’objet et d’un terreau archéologique qui multiplie sites Néolithiques et de l’âge du Bronze (sans compter l’âge du Fer qui est souvent sous-estimé lors des premiers ramassages antérieurs à l’identification du site de La Tène), il est dans certains cas très difficile d’assurer la datation d’un certain nombre d’artefacts. Certains lieux de découvertes de potentiels poids de balance – Saint-Aubin, Saint-Blaise ou Meilen – en particulier, présentent essentiellement des vestiges antérieurs au Bronze final. Toutefois, les exemplaires les plus anciens identifiés dans le nord de l’Italie datent du Bronze moyen (v. XVIe-XIVe s. a.C.)150 et certains exemplaires suisses pourraient donc parfaitement leur être contemporains. Les trois sites concernés n’ont livré que 4 artefacts lenticulaires et bitronconiques bien qu’il soit difficile de déterminer si ces observations sont significatives.

Pour résumer, les poids lenticulaires et piriformes du Bronze final sont essentiellement datés des XIe-IXe s. a.C. Géographiquement, ils s’inscrivent dans une zone qui dépasse celle des groupes culturels habituellement dessinés par l’archéologie. Cela semble bien attesté pour les poids piriformes à bélière, que l’on trouve dispersés dans une zone large comprenant les Alpes, le nord de l’actuel territoire français et le sud de l’Angleterre. La situation est moins assurée pour les poids lenticulaires que nous ne connaissons qu’en Suisse mais qui pourraient montrer des affinités morphologiques avec des artefacts mis au jour sur le territoire français, principalement au sud de la Loire.

2. Les poids piriformes :  l’absence de normalisation
morphologique et fonctionnelle

La catégorie des piriformes et leur identification comme des poids est plus ancienne, et peut-être plus consensuelle, que celle des lenticulaires. Pourtant nous comptons uniquement 38 exemplaires de ce type sur tout le territoire qui nous concerne dont seulement 28 sont suffisamment bien conservés et identifiés pour servir à une analyse pondérale. Nous tenterons ici de déterminer la fiabilité de l’interprétation comme instrument pondéral et de comprendre la matérialisation si diffuse de cette catégorie d’artefacts.

Morphologie, distribution spatiale et chronologie

Mis à part deux poids dépourvus de dispositif de suspension ou de manipulation, tous les exemplaires sont clairement du type des piriformes à bélière qui se caractérise par la présence au sommet de l’objet d’une protubérance perforée ou d’une bélière rapportée pouvant servir à le manipuler ou le suspendre (pl. 3). Parmi ces derniers, seuls trois n’ont pas pu faire l’objet d’une détermination poussée et la distribution des variantes nous montre que les exemplaires les plus fréquents sont les poids à bélière rapportée sans surface de pose et les poids à bélière intégrée et surface de pose plane (fig. 2-69).


Fig. 2-69. Distribution des variantes typologiques au sein du groupe élargi des poids piriformes à bélière.

D’un point de vue plus fonctionnel, nous remarquons un bon équilibre général des caractéristiques. Ainsi, nous comptons 20 poids à bélière intégrée (parmi lesquels 13 possèdent une surface de pose plane et 11 qui en sont dépourvus) et 18 poids avec une bélière apportée (dont 8 possèdent une surface de pose et 10 qui en sont dépourvu). Ces chiffres permettent clairement de dire qu’à l’échelle d’observation, aucune solution n’est privilégiée par rapport à une autre mis à part la présence du dispositif de préhension/suspension lui-même. Cela nous laisse penser que la présence d’une surface plane permettant de poser l’objet n’est pas un critère majeur et que sa fonctionnalité dépend probablement plus de sa capacité à être maintenu en suspens. Il ne faut pas exclure la possibilité que les poids qui présentent à la fois une bélière et une surface de pose soient destinés à un double usage, impliquant peut-être des balances spécifiques pour chaque cas.

À la différence des poids lenticulaires qui sont intégralement et pour totalité fabriqués en pierre, les poids piriformes présentent une plus grande variété de choix de matériaux. Nous en trouvons, tout d’abord, fabriqués intégralement en pierre. Il s’agit de poids dont la bélière est intégrée, elle est constituée d’une perforation faite dans une protubérance sommitale. Nous trouvons également plusieurs poids dont le corps est façonné dans la pierre mais auquel est ajoutée une bélière métallique en alliage cuivreux. Dans le cas des poids OurS-A, et probablement OurS-B, celle-ci semble scellée dans la perforation du corps de l’objet par du plomb151 (fig. 2-70-a). Il est intéressant de noter que certains objets dont la bélière est intégrée directement dans le sommet de l’objet, sont munis d’un anneau métallique (fig. 2-70-b). Nous trouvons ce type dans les sites lacustres alpins ainsi qu’à Ouroux-sur-Saône, il n’est pas impossible que certains objets de cette variante des piriformes aient été munis d’un tel anneau métallique, mais qu’il ait aujourd’hui disparu. Ces poids en pierre sont cantonnés à un espace réduit des lacs alpins à la Saône (fig. 2-71). Nous remarquons qu’il s’agit des exemplaires les plus proches morphologiquement des poids plus anciens identifiés pour les Terramare du nord de l’Italie (fig. 2-72). Dans le cas des poids formés d’un corps en pierre et d’une bélière métallique, celle-ci est insérée verticalement au sommet du corps de l’objet, préalablement perforé. Bien que nous n’en ayons pas d’indice direct, il est probable que cet élément soit scellé avec du plomb ou à l’aide d’une résine afin de pouvoir supporter le poids de l’objet. Ce mode d’assujettissement n’est observé pour l’âge du Bronze qu’à Strasbourg (Stras-A) et au Fort-Harrouard (FH-A) (fig. 2-70-c et d), mais nous le retrouvons plus tardivement à Port sec Sud (Bourges, Cher) au Ve s. a.C. et à Danebury (Stockbridge, Hampshire) entre le Ve et le Ier s. a.C.


Fig. 2-70. (a) Poids OurS-A (Ouroux-sur-Saône) avec une bélière rapportée scellée au plomb ; (b) Poids GC-A (Grandson-Corcelettes) pourvu d’un anneau en alliage cuivreux passé dans une bélière intégrée ; poids (c) Stras-A (Strasbourg, île aux Pêcheurs) et (d) FH-A (Fort-Harrouard, Sorel-Moussel) disposant d’une bélière rapportée insérée verticalement dans une perforation sommitale de leur corps en pierre.


Fig. 2-71. Distribution spatiale des poids de types piriformes à bélière et de leurs variantes.


Fig. 2-72. Poids globulaires mis au jour dans les Terramare, d’après Cardarelli et al. 1997, 361.

La majeure partie des poids piriformes à bélière que nous connaissons pour l’âge du Bronze en Europe occidentale sont toutefois réalisés en métal. Sans distinction géographique ou typologique claire (fig. 2-73), nous trouvons des poids entièrement en plomb (10 ind.), intégralement en alliage cuivreux (2 ind.) ou mêlant les deux métaux (6 ind.). Dans trois cas (Onn-A, Orp-A et ZW-A), le poids est alors composé d’un corps en plomb dans lequel est inséré une bélière en alliage cuivreux. Le cas du poids Jen-A du dépôt de Jenzat (Auvergne) est plus atypique. Il mêle un noyau de plomb dans une enveloppe en alliage cuivreux. Le poids ZW-C est également particulier ; il se compose d’un corps en plomb dans lequel est inséré un anneau en alliage cuivreux en forme de “u” et une sorte de bague dans un troisième métal (de l’étain selon R. Forrer)152 vient enserrer le pourtour de l’objet (fig. 2-74). 


Fig. 2-73. Distribution spatiale des poids piriformes à bélière en fonction de leurs matériaux de fabrication.


Fig. 2-74. Photographies du poids ZW-C et de sa coupe mécanique .

Victor Gross identifie dès 1883 sur les sites lacustres des “poids” piriformes, qu’il associe par ailleurs aux lenticulaires dont il juge la fonction similaire153, une interprétation qui est reprise et documentée plus tard par Robert Forrer154. Dès sa publication de 1923, qui s’appuie notamment sur la découverte d’un poids de “type lacustre” à Strasbourg, il devient évident que la forme des poids piriformes à bélière n’est pas exclusive aux sites des lacs alpins. Pourtant, comme le montre l’état des données, un nombre extrêmement réduit de poids de la sorte ont été mis au jour et identifiés tels quels depuis pour des contextes de l’âge du Bronze en Europe occidentale. Nous comptons 21 objets de ce type sur les sites lacustres, presque tous issus de fouilles ou ramassages anciens mais que nous pouvons globalement dater, comme les lenticulaires, des XIe-IXe s. a.C., les différentes analyses dendrochronologiques ayant permis des datations fines des phases chrono-typologiques155 (fig. 2-75), et seulement 15 sur le territoire français et dans le sud de l’Angleterre. En revanche, dans cette dernière zone géographique, la chronologie de ces instruments est plus variée que dans les Alpes et il est nécessaire de la détailler plus précisément ici.


Fig. 2-75. Phases d’abattage des chênes provenant de divers sites du Bronze final du lac de Neuchâtel, datés par dendrochronologie, et nombre de pieux analysés par gisement, comparés aux phases chronotypologiques obtenues par l’analyse du mobilier récolté sur certains des sites, d’après Arnold 1990, fig. 2.

Le site de hauteur du Fort-Harrouard (Sorel-Moussel, Eure-et-Loir), livre un fléau de balance en matière dure animale du Bronze Final et au moins 8 potentiels poids de balance (dont seulement trois ont été dessinés), en pierre et en métal, dont trois appartiennent au type piriforme (fig. 2-76). Malheureusement, le site est connu essentiellement par les fouilles annuelles menées par l’abbé J. Philippe entre 1907 et 1950, qu’il n’interrompra qu’aux moments des deux grandes guerres. Même si les fouilles sont menées avec une relative rigueur pour l’époque, sous forme de tranchées de 2,5 m de largeur, le site est d’une grande complexité et la majeure partie des connaissances que nous en avons sont lacunaires. Des prospections et fouilles menées de 1983 à 1988 par Jean-Pierre Mohen et Alain Villes ont permis de préciser certaines de nos connaissances, mais il est clair que beaucoup reste à faire sur ce site, notamment car tout le mobilier issu des fouilles n’a pas été traité, inventorié et encore moins publié. Le Fort-Harrouard présente des traces de fréquentation depuis le Néolithique jusqu’à l’âge du Fer et une occupation ininterrompue entre la fin du Néolithique et le BF IIIa. Toutefois, la reprise des contextes a permis de constater que plusieurs poids sont issus de contextes datés du Bronze final 1 (v. 1275-1150 a.C.) et a priori plus anciens que les poids trouvés sur les sites lacustres alpins. Parmi ceux-là, on compte notamment les poids FH-A et FH-E156, qui sont deux poids piriformes à bélière rapportée, le premier en pierre sans surface de pose et le deuxième en plomb avec surface de pose. Leur forme générale est donc assez similaire à ce que nous pouvons voir dans les Alpes. Un poids sphérique en pierre (FH-C) de 23,01 g possède vraisemblablement la même chronologie, si nous admettons qu’il s’agisse bien de la “bille calcaire” décrite et dessinée pour le locus B489157. Par comparaison, nous pouvons estimer qu’il en va de même pour le poids sphérique en pierre de FH-B de 15,91 g (soit environ les 3/4 de la masse du précédent). Nous savons très peu de chose du possible poids piriforme FH-H et du possible poids en alliage cuivreux FH-D qui sont sommairement décrits par l’abbé Philippe sans donner leurs masses respectives158. Le site livre seulement deux instruments de pesée qui peuvent clairement être datés du Bronze final 2 (v. 1150-950 a.C.) : le fléau de balance FH-1 et le poids bitronconique à perforation en forme de sablier FH-G. Il apparaît donc que les poids piriformes du site sont essentiellement datés de l’étape initiale du Bronze final ainsi que, probablement, les poids sphériques dont la forme générale est relativement similaire aux piriformes, malgré l’absence de bélière.


Fig. 2-76. Instruments de pesée identifiés au Fort-Harrouard et pour lesquels une documentation graphique est connue :
(a) FH-G, (b) FH-1, (c) FH-E, (d) FH-A, (e) FH-B et (f) FH-C.

Dans le reste de l’Europe continentale, le site de Colmar-Diaconat (Haut-Rhin), fouillé de manière préventive en 1990, a livré un poids de balance (ColD-A) dans les niveaux de remplissage détritique d’un silo datés du BF IIIa (v. 1010-960 a.C.). Le dépôt de Saint-Léonard-des-Bois (Sarthe), comme nous l’avons dit plus haut, a livré un poids piriforme en plomb à bélière sommitale en alliage cuivreux, parmi des vestiges dont la datation typologique va du Bronze final II au Bronze final IIIa (v. 1200-950 a.C.)159. Les poids piriformes à bélière découverts sur les sites du Mont Hérapel et d’Ouroux-sur-Saône montrent vraisemblablement une chronologie des XIe-IXe s. a.C., similaire à celle des sites alpins.

Nous comptons enfin deux possibles poids dans le dépôt de Jenzat (Allier) dont un en plomb et alliage cuivreux du type des piriformes à bélière. Le dépôt est daté du Bronze final IIIb (v. 950-800 a.C.) et est donc contemporain des exemplaires les plus récents des sites lacustres comme ceux de Mörigen datables du IXe s. a.C.160.

Enfin, de l’autre côté de la Manche, le poids piriforme à bélière et surface de pose de la nécropole de Cliffs End Farm (Isle of Thanet, Kent) peut être daté de la fin du XIe-IXe s. a.C., bien qu’il soit trouvé en dehors d’une sépulture. En revanche, les 6 poids piriformes en plomb trouvés à Salcombe, déjà cités, ne peuvent pas être datés avec précision. En effet, à l’heure actuelle nous ne possédons aucune donnée permettant de les attribuer de manière préférentielle au gisement du XIIIe s. ou à celui des Xe-IXe s. a.C. 

Dans l’état actuel des données, il est difficile de percevoir avec finesse le modèle de distribution des poids piriformes en Europe occidentale. Si les seuls exemplaires connus pour le Bronze moyen en Europe semblent être ceux identifiés par A. Cardarelli et al. dans les Terramare du nord de l’Italie161, c’est au Fort-Harrouard (Sorel-Moussel, Eure-et-Loir) que nous identifions les seuls exemplaires datés des XIIIe-XIIe s. a.C. Pour les XIe-IXe s. a.C., le modèle est visible dans les Alpes, sur une grande partie de la France septentrionale et dans le sud de l’Angleterre. Toutefois la rareté des vestiges empêche d’en saisir parfaitement la diffusion dans les sociétés de l’âge du Bronze. Beaucoup d’éléments nous échappent ainsi encore en raison d’un état très lacunaire de la recherche. Une meilleure identification de ces objets devrait nous permettre, dans les années à venir, de mieux contextualiser leur cadre fonctionnel, spatial et chronologique.

Dans l’état actuel, il est difficile de dire si tous ces objets appartiennent à un seul et même phénomène ou s’ils sont le résultat de volontés similaires dans la constitution de poids, indépendamment d’un usage commun. Afin de tenter d’y voir plus clair, nous tenterons d’analyser les caractéristiques pondérales des instruments appartenant à ce groupe pour en caractériser le degré d’homogénéité.

Caractéristiques pondérales

Notre objectif ici est de déterminer quelles sont les propriétés pondérales de ces poids suspendus, si elles correspondent bien à un usage en tant qu’instruments de pesée comme cela a été proposé par le passé et quel est le degré d’homogénéité de leur construction métrologique sur la vaste aire géographique où nous les identifions.

L’analyse métrologique s’appuie ici sur les 28 objets intacts de masse connue dont l’identification est la plus assurée. Tout d’abord, le diagramme de distribution montre la présence d’une importante concentration de valeurs autour de 720 g. Nous observons également d’autres valeurs cibles entrecoupées d’intervalles peu ou pas représentés, un fait assez typique des distributions métrologiques. Nous observons 3 objets d’environ 377-397 g, 4 objets de 917-964 g et 3 autres d’environ 1146-1180 g (fig. 2-77). L’analyse quantale, quant à elle, met en avant de très nombreux pics, dont plusieurs d’une magnitude proche ou supérieure à 3 : 16,2 g, 29,4 g, 34,9 g, 48,9 g, 66,6 g et 104,6 g (fig. 2-78). Ce dernier quantum peut expliquer la quasi-totalité des masses observées et permet de restituer une séquence pondérale cohérente mettant en jeu tous les multiples entiers de 1 à 11 plus un multiple 14 (fig. 2-79) ainsi qu’une possible fraction 2/3. Lors de sa première étude de ces artefacts, C. Pare les classait en deux séries, l’une correspondant à une unité de 488 g et ses fractions 1/8 de 61 g et 1/40 de 12,2 g, et une deuxième fondée sur une unité de 104 g (égale à celle que nous identifions) et ses fractions 1/2 de 52,2 g (proche de l’une de celles identifiées par A. Cardarelli et al. pour la région des Terramare162) et 1/12 de 8,7 g163


Fig. 2-77. Tableau de distribution des masses des poids piriformes à bélière les mieux identifiés (30 ind.).


Fig. 2-78. Analyse quantale des masses des poids piriformes à bélière les mieux identifiés (30 ind.) dans l’intervalle [1 : 400 g] et [1 : 40 g].


Fig. 2-79. Proposition de reconstitution de la séquence pondérale des poids piriformes en fonction du quantum de 104,6 g.

Au vu de ces résultats, pourtant issus de nombreux sites, nous pouvons clairement admettre que la calibration pondérale de ces artefacts et leur utilisation comme poids de balance est fortement probable.

Pourtant, lorsque nous observons les rapports arithmétiques entretenus par les poids issus de mêmes sites par le bais des tableaux de division (en intégrant tous les artefacts dont la masse actuelle est connue), nous remarquons qu’il est impossible de déceler parmi les différents échantillons la moindre séquence logique interne à un site (fig. 2-80). Cela est assez naturel si nous considérons que l’unité structurante est réellement de 104,6 g et que celle-ci n’est représentée, a priori, que par le poids Mrg-A de Mörigen. La plupart des poids documentés sont alors des multiples entiers d’une unité non matérialisée, proches les uns des autres, et non pas des multiples entre eux. Cela pose cependant la question de la représentativité de notre échantillon par rapport aux instruments utilisés durant le Bronze final. La première hypothèse que nous pouvons émettre est que nous ne sommes en possession que d’une infime partie des poids de balance pour des raisons liées à leur matériau de fabrication, à notre capacité à les identifier comme tels ou encore à leurs contextes d’enfouissement. Dans ce cas-là, nous pouvons nous demander si les poids sphériques et lenticulaires peuvent correspondre à une même pratique et permettre de compléter les séquences métrologiques, ce que nous allons tenter de caractériser par la suite. La deuxième hypothèse que nous pouvons envisager est que l’usage qui est fait des poids piriformes n’implique pas de réunir un jeu complet de poids de balance afin de réaliser des opérations arithmétiques complètes et complexes.


Fig. 2-80. Tableaux de division par ensemble de découverte des poids de balance piriformes du Bronze final.

Le cas particulier des poids sphériques

Si la catégorie que nous avons définie ici englobe essentiellement les poids pourvus d’une bélière, il nous faut mentionner l’existence de possibles poids sphériques en pierre. Nous avons déjà évoqué l’existence des poids FH-B et C du Fort-Harrouard, probablement datables des XIIIe-XIIe s. a.C., qui sont contemporains de poids piriformes dont l’un possède un corps parfaitement sphérique FH-A. Cette association nous laisse penser qu’une catégorie plus large de poids sphériques en pierre existe, fonctionnant peut-être conjointement avec les poids piriformes suspendus, mais qu’elle demeure mal identifiée dans le registre archéologique. En dehors des exemplaires du Fort-Harrouard, nous avons pu relever 12 autres sphères en pierres sur les sites de Cortaillod, Zürich-Alpenquai et Zürich Wollishofen, toutes trouvées dans des niveaux des XIe-IXe s. a.C. (pl. 4).

Il est difficile de développer les caractéristiques de ces artefacts. Leur forme semble anthropique et ils paraissent de dimensions trop réduites pour avoir servi d’outils bien que ceux de Cortaillod soient interprétés comme des lisseurs164. Les deux poids du Fort-Harrouard semblent entretenir un rapport pondéral de 1 : 1,5. Le tableau de division des 5 exemplaires suisses dont nous connaissons les masses peut éventuellement montrer des relations métrologiques, en admettant toutefois des déviations. La séquence la plus cohérente semble être 1 : 2 : 3 : 3,5 : 6 pour une unité structurante d’environ 40 g (fig. 2-81) représentée par ZA-A.


Fig. 2-81. Tableau de division des masses des poids sphériques mis au jour sur les sites de Zürich-Alpenquai et Zürich-Wollishofen.

Les données sont toutefois trop lacunaires pour permettre d’affirmer la fonction pondérale de tels objets. D’un point de vue métrologique, il est impossible d’assurer un lien réel avec les exemplaires piriformes bien qu’une unité structurante de 20-25 g pourrait expliquer la construction pondérale des poids de Fort-Harrouard et de Zürich et peut correspondre au quart ou au cinquième de l’unité d’environ 104,6 g déduite de l’étude des poids piriformes. Il s’agit toutefois d’une relation fortement extrapolée et des données supplémentaires seraient indispensables pour pouvoir l’envisager de manière sérieuse.

Les poids piriformes : un premier bilan

Les poids piriformes sont peu nombreux et très éparpillés ce qui complique fortement leur compréhension. D’un point de vue morphologique et fonctionnel, ils paraissent tous reposer sur des principes similaires, en particulier leur utilisation en suspension, mais montrent des formes variées qui empêchent de déceler de véritables groupes typologiques. Toutefois l’utilisation de caractères morphologiques communs sur un vaste territoire peut vraisemblablement être mis en relation avec un processus de pesée similaire, impliquant notamment la suspension du poids à l’extrémité d’un bras de la balance. Il est possible d’en conclure qu’un même type de balance est probablement utilisé au Bronze final depuis les Alpes jusqu’à la Manche et qu’il n’implique pas l’usage de deux plateaux, mais plutôt d’un plateau et d’un crochet ou d’un autre dispositif destiné à suspendre le poids. Une telle technique ressemble au principe de la balance romaine, à la différence que nous ne savons pas si le peson est mobile dans notre cas. Cependant, la mise en évidence de véritables concentrations de valeurs et de multiples d’une probable unité structurante vont plutôt à l’encontre de l’idée d’une balance romaine dont le principe de fonctionnement est basé sur une adéquation parfaite entre peson et balance, qui se retrouvent indissociables, et non pas sur la création de poids dont les masses correspondent à un système métrologique donné.

En effet, en ce qui concerne la métrologie, les poids piriformes présentent une forte homogénéité sur tout le territoire où ils sont identifiés en Europe occidentale, autrement dit une partie du domaine atlantique et du domaine continental. De tels résultats laissent entendre un haut degré de standardisation des usages métrologiques. Toutefois, même en admettant que beaucoup de poids de ce type aient échappé à notre inventaire, leur nombre et leur dispersion laissent penser qu’ils sont assez rares dans le registre mobilier. Nous pouvons donc nous demander si la standardisation des pratiques et usages métrologiques repose uniquement sur ces objets que nous identifions comme des poids de balance. Comme nous allons le voir, ce groupe d’instruments pondéraux est peut-être complété, au moins sur les sites lacustres alpins, par l’usage de poids lenticulaires. L’identification de deux probables poids sphériques sans bélière au Fort-Harrouard (FH-B et C) nous laisse penser qu’une catégorie de poids en pierre reste peut-être à caractériser en grande partie. Toutefois, nous pouvons également émettre l’hypothèse que l’homogénéisation d’usages et de standards métrologiques passe par un grand nombre d’habitudes, d’objets et de pratiques qui peuvent se passer d’un nombre important de poids de balance standardisés et qui nous échappent aujourd’hui en grande partie.

Nous sommes tenté de conclure que les poids de balance piriformes renvoient à une même pratique pondérale sur un large territoire, à cheval sur deux domaines culturels, fondée sur un fonds métrologique commun et des instruments similaires mais que, comme le laisse entendre la variété typologique, les poids sont bel et bien de fabrication locale (fig. 2-82). Nous pouvons également admettre que ces artefacts ne représentent qu’une facette, archéologiquement documentée, d’usages et d’habitudes pondéraux plus vastes qui nous échappent en grande partie. Afin de tenter d’y voir plus clair, il est nécessaire de mettre en regard l’usage des poids lenticulaires et piriformes mais également de tenter de discerner les indices de vestiges matériels de pratiques pondérales qui nous auraient échappés.


Fig. 2-82. Carte des aires de distribution possible des particularismes macro-régionaux dans la fabrication des poids globulaires/piriformes et leur situation par rapport aux complexes culturels généralement définis par l’archéologie.

3. Les poids lenticulaires : 
poids de balance ou poulies protohistoriques ?

Les poids dits lenticulaires adoptent une forme originale qui a amené J.-M. Leuvrey a les considérer comme des “poulies protohistoriques” dans le cadre de l’étude de l’industrie lithique du site de Hauterive-Champréveyres (Neuchâtel). En comparant ceux mis au jour sur le site avec certains exemplaires similaires trouvés à Auvernier (Milvignes, Neuchâtel), il propose de les interpréter comme des poulies fixes, sur la base notamment de certaines traces d’usures observées (fig. 2-83)165. Une telle hypothèse interprétative est bien éloignée de nos préoccupations et de celle que proposent peu de temps auparavant A. Cardarelli et son équipe166. Notre premier objectif sera donc de vérifier l’hypothèse de l’utilisation des objets lenticulaires comme poids de balance avant de tenter d’en comprendre les différentes caractéristiques.


Fig. 2-83. Proposition de l’utilisation possible d’un objet de forme lenticulaire à dépressions et rainure périmétrique comme poulie fixe, d’après Leuvrey 1999, fig. 88.

Morphologie et particularismes 
des poids lenticulaires

Avant de pouvoir aborder l’aspect pondéral, il est primordial de définir avec un peu plus de précision les objets que nous pouvons ou non inclure dans la catégorie des poids lenticulaires. D’un point de vue morphologique, les poids de balance lenticulaires présentent une grande variété (pl. 5-1 à 5-10) et se rapprochent également de certains artefacts bitroconiques, discoïdes ou oblongs. Parmi les bitronconiques, on observe des exemplaires en pierre à profil globulaire ou arrêtes légèrement marquées dont certains présentent une perforation centrale en forme de sablier. Leurs faces peuvent être plates ou marquées d’une cupule plus ou moins large de la même manière que les types lenticulaires. Cet élément est l’une des raisons principales qui nous amène à les intégrer à l’échantillon puisque nous n’observons pas de rupture morphologique forte entre certains types lenticulaires et certains discoïdes. De la même manière, les types bitronconiques à perforation en sablier peuvent fortement ressembler à des lenticulaires dont les dépressions ont été prolongées jusqu’à se rejoindre et former une perforation centrale en forme de sablier (fig. 2-84).


Fig. 2-84. Proposition de modèle évolutif des formes lenticulaires avec cupule vers les formes bitronconiques à perforations traversante en forme de “sablier”.

Du point de vue des caractéristiques formelles des poids lenticulaires à proprement parler, nous identifions une forte variété morphologique. Les variantes, en plus de la forme générale, concernent essentiellement la présence d’une rainure ou gouttière périmétrique (seuls 18 sur 118 semblent en être dépourvus) et les caractéristiques des cupules faciales (cupule étroite, cupule large ou absence de cupule). Ces variantes sont distribuées de manière homogène dans notre échantillon (fig. 2-85). Nous observons que 46 de ces objets, sur 121, ne présentent aucune dépression sur leurs faces, ce qui nous semble un argument majeur à l’encontre de l’hypothèse émise par Leuvrey d’une utilisation comme poulie. L’auteur semble avoir estimé que certains des artefacts étaient inachevés, en particulier en raison de l’absence de dépressions suffisamment profondes ou de rainure périmétrique. Mais la distribution des types de faces nous parait plutôt abonder dans le sens de choix morphologiques ou fonctionnels plutôt que d’un état de leur fabrication.


Fig. 2-85. Distribution des 118 poids lenticulaires en fonction
de le la forme de leurs faces.

La rainure périmétrique est beaucoup plus mais fréquente, nous comptons toutefois 19 exemplaires qui en sont dépourvus, soit environ 1 objet sur 6. Parmi ceux-là, 3 sont également exempts de cupule, mais la forme générale se rapproche alors beaucoup des bitronconiques. Le nombre d’individus dépourvus à la fois de rainure et de cupule reste toutefois faible.

En ce qui concerne le choix du matériau et sa mise en forme, tous les objets de ce groupe sont fabriqués en pierre. Le mode de confection des objets de ce type mis au jour à Hauterive-Champréveyre et à Auvernier a fait l’objet d’une analyse par J.-M. Leuvrey. Il indique que les objets sont réalisés à partir de galets de différentes roches mais ne présentent pas de trace de travail mis à part pour la réalisation des dépressions faciales et de la rainure périmétrique. La mise en forme globale est faite par percussion et polissage, et la rainure et les cupules sont réalisées par bouchardage superficiel puis fin. Leuvrey note qu’aucune trace d’utilisation n’est visible mais que les exemplaires d’Auvernier présentent dans leur rainure les traces du passage répété d‘une corde ou cordelette167. Le matériau lithique se prête bien à la réalisation de poids de balance puisqu’ils peuvent être mis en forme et polis régulièrement jusqu’à obtention de la masse désirée. Le fait que certains objets gardent encore la surface d’origine du galet et d’autres non pourrait aller dans le sens d’une destination pondérale, la masse désirée ayant été atteinte plus rapidement pour certains exemplaires que pour d’autres. L’absence de marques liées à l’utilisation de l’objet peuvent également faire penser à un poids de balance dont les manipulations restent réduites. Les traces du passage d’une corde laissent plus dubitatif mais peuvent être liées à l’utilisation ou à la fabrication de l’objet, sans qu’il serve pour autant de poulie. 

Tous les artefacts présentés ici nous semblent donc relever d’un phénomène similaire et il ne parait pas possible d’y distinguer de sous-groupes particuliers. Il ne nous semble pas possible non plus de réellement distinguer d’objets “inachevés” comme le propose Leuvrey168. Son hypothèse de l’utilisation de ces objets comme des sortes de poulies, fondée sur l’observation de 14 objets, nous semble peu probante une fois confrontée à un nombre élevé de données (118 ind. dans le cadre notre étude). Il reste par conséquent à essayer de déterminer si la fonction de ces objets peut être pondérale, comme cela a été proposé par A. Cardarelli et al.pour des poids de même forme trouvés en Italie169. Pour cette raison, une analyse métrologique conjointe est tout à fait pertinente. Cependant, étant donné les lacunes contextuelles flagrantes, nous tenterons au mieux de tester différentes hypothèses de regroupement afin d’éviter un englobement trop restrictif de ces artefacts si atypiques.

Les éléments de géographie et de chronologie

Comme nous l’avons dit plus haut, la totalité des poids de forme lenticulaire ont été mis au jour sur des sites lacustres. Nous les trouvons principalement autour des Trois Lacs (Neuchâtel, Bienne et Morat) et du Lac de Zürich (fig. 2-86). Ce sont les deux sites de Zürich (Alpenquai et Wollishofen) qui en livrent le plus grand nombre. Toutefois, le poids des dynamiques de la recherche dans ces régions, exposées plus haut, sont telles qu’il est impossible de tirer de conclusions d’une telle distribution. Les formes cylindroïdes non lenticulaires se retrouvent globalement sur les mêmes sites dans les lacs alpins et sont principalement identifiés au sud de la Loire sur le territoire français. La seule exception septentrionale est constituée par le poids FH-G mis au jour au Fort-Harrouard.


Fig. 2-86. Carte de distribution des poids lenticulaires ou de forme assimilée. Les données de la péninsule Italique sont d’après Cardarelli et al. 1997 et Ialongo 2018.

La précision des datations est très variable en fonction des artefacts et nous ne pouvons nous appuyer ici que sur certains objets pour tenter d’affiner la distribution chronologique générale. Nous notons que tous les poids lenticulaires bien datés correspondent à la phase récente d’occupation des sites lacustres, à savoir entre le milieu du XIe s. et la fin du IXe s. a.C. La seule exception correspond au poids SB-A trouvé à Saint-Blaise, le site n’ayant livré aucun artefact pouvant être daté postérieurement au XVIIe s. a.C. Pour les cylindroïdes assimilés aux lenticulaires, la situation est plus complexe puisque leur identification est incertaine. Les poids Mei-A, SAub-A et SB-B, de Meilen, Saint-Aubin et Saint-Blaise, des bitronconiques à profil globulaire et cupule sur chaque face, sont tous trouvés dans des contextes qui n’ont pas livré de vestiges postérieurs au Bronze moyen. Les autres artefacts cylindroïdes en pierre trouvés en Suisse et en France qui sont bien datés montrent une chronologie des XIe-IXe s. a.C.

Caractéristiques pondérales et métrologiques

Nous commencerons ici par tenter d’analyser la totalité des lenticulaires avant de présenter des regroupements sur des critères morphologiques et chronologiques. La distribution de la masse de ces objets n’est pas aussi lisible que ce que montre généralement des poids de balance. Certains éléments laissent toutefois penser que des choix pondéraux peuvent avoir été effectués. L’élément le plus visible est une très importante concentration d’artefacts dont la masse est comprise dans un intervalle [860 : 990 g] (fig. 2-87-a). Un autre intervalle de concentration, comprenant moins d’éléments mais sur un intervalle étroit, se situe autour de 1375-1380 g. Enfin, plusieurs objets présentent également une masse proche de 704-707 g et d’autres autour de 780-790 g. Pour terminer, nous voyons que 3 artefacts possèdent une masse qui avoisine les 594-598 g. Au sein de la plus importante des concentrations de valeurs, il semble possible de distinguer plusieurs orientations, une première aux alentours de 870-880 et une deuxième, plus diffuse, aux alentours de 915-955 g.


Fig. 2-87. Histogrammes de distribution (a) de tous les poids de type lenticulaire élargi en fonction de leur masse (115 ind.) ; (b) du site de Zürich-Alpenquai (34 ind.) et (c) du site de Zürich-Wollishofen (19 ind.).

Le tableau de division, nécessairement très complexe en raison de la taille de l’échantillon (85 ind. dont la masse est connue et exploitable), nous permet tout de même d’y voir un peu plus clair dans les relations arithmétiques entretenues par certains de ces jalons pondéraux (sup. 1). Nous voyons par exemple que le poids ZB-A de 346,7 g représente environ la moitié d’une valeur 704-707 g et le quart d’une masse de 1375-1380 g. Les poids NI-SI-I et ZW-G, de 245-246 g, peuvent quant à eux correspondre au tiers d’une valeur de 710-760 g, au quart d’une valeur d’environ 980-990 g, au cinquième du poids Nid-A de 1234 g ou au sixième du poids SB-B de 1485,6 g. Si nous prenons comme élément structurant l’artefact ZW-F, un peu plus léger (229 g), une séquence 1 : 2 : 3 : 4 : 5 : 6 peut être restituée avec des valeurs de 450-470 g, 680-690 g, 900-920 g, 1060-1100 g et 1350-1380 g.

Le hasard peut bien évidemment être responsable d’une part de ces correspondances. Dans un échantillon de valeurs nombreuses et relativement échelonnées, il est normal de finir par en trouver deux qui entretiennent un rapport arithmétique direct avec un faible pourcentage de déviation. Nous remarquons toutefois ici que ces correspondances tendent à correspondre aux plus importantes concentrations de valeurs que nous observons dans la distribution pondérale de l’échantillon. L’hypothèse d’une construction métrologique devient donc parfaitement envisageable.

Le problème majeur que nous rencontrons dans le cadre de cette analyse métrologique reste toutefois la concentration presque discontinue de valeurs entre 680 g et environ 1000 g. Afin de mieux comprendre les choix pondéraux effectués, il semble ici nécessaire d’observer la situation à l’échelle des sites les mieux définis. Le site lacustre de Zürich-Alpenquai, pour commencer, a été découvert fortuitement en 1916 mais a fait l’objet de prospections et de fouilles subaquatiques, respectivement dans les années 1960-70 et de 1999 à 2001. La datation du site, par dendrochronologie et carbone 14, permet de donner une fourchette d’occupation restreinte entre 1040 et 840 a.C.170. L’histogramme de distribution des masses des 34 artefacts lenticulaires que nous avons inventoriés pour ce site met particulièrement en exergue les choix pondéraux effectués (fig. 2-87-b). À l’exception de trois exemplaires dont la masse est comprise entre 713,6 et 737,8 g (ZA-O, Q et R), deux autres entre 1016,2 et 1062,6 g (ZA-BC et ZA-BF) et un dernier exemplaire de 1353,9 g (ZA-BI), tous les objets présentent une masse comprise dans un intervalle [870,8 : 985,5 g]. Avec 27 individus concentrés autour de mêmes valeurs et un nombre restreint d’éléments qui s’en éloigne, l’analyse quantale est ici inefficace et se contente de proposer des quantums pour les fractions de la valeur moyenne sous la forme d’une sinusoïde parfaite (sup. 2). 

Nous pouvons interpréter ces résultats de plusieurs manières. Nous pouvons par exemple admettre que cette répartition ne résulte pas de choix pondéraux mais d’une répartition normale avec un nombre plus élevé d’individus dans la moyenne (935,9 g) et un nombre plus réduit lorsque l’on s’en éloigne. Dans ce cas-là, les poids d’environ 700-740 g, 1010-1060 g et 1350 g correspondent à des exemplaires marginaux, au sens strict du terme. Certains éléments nous font toutefois penser que des choix pondéraux sont à l’œuvre. En premier lieu, si l’intervalle [870,8 : 985,5 g] peut paraître large de prime abord, il ne correspond en réalité qu’à une déviation de 5-7 % par rapport à la masse moyenne des objets qui y sont inclus. Il s’agit d’une valeur élevée pour un procédé de pesée qui se veut précis mais tout à fait acceptable dans le cadre de considérations pondérales moins standardisées. D’autre part, même sans apparaître très clairement, certains rapports arithmétiques sont perceptibles entre les objets. Les valeurs 1010-1060 et 1350 g entretiennent un rapport de 0,75 : 1 et les valeurs 700-740 g pourraient, en acceptant une déviation de quelques pourcents seulement, correspondre à un rapport 1 : 2 avec 1350 g. Il est également possible qu’une valeur centrale de l’intervalle le plus représenté corresponde au rapport 1 : 1,5 avec 1350 g. Cela nous donnerait ainsi une séquence complète de 1 : 1 1/3 : 1 1/2 : 2 qui n’a pas vraiment de sens dans une logique de combinaison et de mesure pondérale. La raison est probablement que cela n’est pas le but, mais nous y reviendrons.

Le site de Zürich-Wollishofen, fouillé entre 1960 et 1977, est contemporain et voisin du premier171. Il a livré 19 potentiels poids lenticulaires à la masse exploitable dont la distribution présente quelques similitudes avec Alpenquai (fig. 2-87-c). Nous retrouvons le même type de concentration de valeurs centrales qu’il semble toutefois possible de séparer ici en deux groupes : un premier dans un intervalle [750 : 795,1 g] et un deuxième dans un intervalle de [870 : 968,3 g], très proche du groupe central d’Alpenquai. De la même manière, nous trouvons plusieurs valeurs marginales : 4 poids dans un intervalle [229 : 272,7 g], un poids de 333,2 g, un autre de 598 g et un dernier de 1384,4 g. Il est ici possible d’utiliser avec prudence le tableau de division et nous observons quelques rapports intéressants (sup. 3). Le poids ZW-F de 229 g est ainsi le quart d’une valeur d’environ 910-920 g, particulièrement bien matérialisée par les poids ZW-U et ZW-V (tous deux de 914,5 g) et le sixième du poids ZW-AC de 1384,4 g. Le poids ZW-H de 260,4 g montre quant à lui un bon ratio 1 : 3 avec le poids ZW-O de 770 g. Comme pour Zürich-Alpenquai, il semble difficile d’attribuer ces résultats au simple hasard en déniant la moindre considération pondérale bien que cette dernière ne renvoie pas exactement l’image attendue par un lot de poids de balance.

Les autres sites montrent des effectifs de poids lenticulaires trop faibles pour que des analyses quantales et de distribution aient le moindre sens, ils sont en revanche plus propices à l’utilisation de tableaux de division. Les sites d’Auvernier (Milvignes, Neuchâtel) font partie des premières stations lacustres détectées en 1854 par F. Keller172. Comme pour beaucoup d’autres, c’est suite à l’abaissement artificiel du niveau des eaux du lac de Neuchâtel dans les années 1870 que le premier site identifié sur la commune fait l’objet de fouilles réelles (V. Gross entre 1873 et 1876), mais également de pillages massifs. Le site montre une occupation centrée sur le Bronze final, qui commence au cours du Bronze D de la chronologie allemande (v. XIIIe s. a.C.) et s’achève vers le milieu du IXs. a.C. La zone dite d’Auvernier-Nord fait l’objet de récupérations de matériel puis de fouilles subaquatiques entre 1969 et 1975. Il semble correspondre à l’ultime phase d’occupation du site (deuxième quart du IXe s. a.C.)173. Nous y connaissons 10 possibles poids de balance lenticulaires dont 7 intacts et exploitables métrologiquement. Comme pour les cas précédents, la majorité des exemplaires (5 ind.) présentent des masses dans un intervalle assez large difficile à découper [858,7 : 982,9 g] et deux objets plus légers : Auv-F (452,4 g) et Auv-G (511 g ; fig. 1-88). Il apparaît assez clairement au travers du tableau de division que la masse d’Auv-F correspond à la moitié de celle d’Auv-I (900,5 g). Auv-G pourrait, quant à lui, présenter un rapport 1 : 1 3/4 avec Auv-M, N et I ([885,1 : 900,5 g]). Le poids Auv-P (982,9 g) pourrait, avec une certaine déviation, correspondre à son double. Une fois de plus, les caractéristiques pondérales des objets ne semblent pas pouvoir correspondre uniquement au hasard bien qu’il soit difficile d’en comprendre intuitivement la logique.


Fig. 2-88. Tableau de division des poids lenticulaires d’Auvernier (7 ind.).

Le site de Hauterive-Champréveyres (Neuchâtel) est signalé par F. Keller en 1858, mais c’est en 1930 que les premières “prospections” par dragage sont effectuées par P. Vouga qui y reconnaît un site du Néolithique. Entre 1983 et 1986, de véritables fouilles sont menées par le Service Cantonal d’Archéologie de Neuchâtel. L’opération, réalisée par l’endiguement de l’espace à fouiller et son assèchement au moyen de pompes174, permet d’identifier une occupation du Bronze final (v. 1050-870 a.C.) contemporaine de celles de Zürich. Nous y connaissons 8 potentiels poids lenticulaires, publiés et étudiés par Leuvrey en 1999, dont nous avons déjà évoqué l’interprétation comme poulies fixes175, dont 7 sont entiers. Le tableau de division montre que nous ne nous trouvons pas face au même phénomène d’importante concentration d’objets aux masses similaires (fig. 2-89). Deux rapports arithmétiques apparaissent assez rapidement : tout d’abord, HChamp-C (332,2 g) correspond à la moitié de HChamp-A (654,3 g) ; ensuite, HChamp-E et HChamp-G possèdent la même masse à très peu de choses près (respectivement 780 et 786,5 g). Le reste des relations est beaucoup plus incertain.


Fig. 2-89. Tableau de division des poids de Hauterive-Champréveyres (7 ind.).

Nous terminerons ces observations de micro-métrologie par les sites de Cortaillod (Neuchâtel) mis au jour lors de l’abaissement du niveau du lac de Neuchâtel entre 1878 et 1879 et qui font l’objet de nombreux ramassages, prospections et fouilles : des premières qui sont menées dès 1878 par P. Vouga et F. Borel, qui prélèvent alors plusieurs milliers d’objets, jusqu’aux importantes fouilles subaquatiques dirigées par Béat Arnold entre 1981 et 1984. Comme pour Auvernier, plusieurs zones, aux chronologies distinctes sont identifiées, pour une occupation totale qui semble s’étendre, pour le Bronze final, de 1010 à 850 a.C. La totalité des possibles poids lenticulaires proviennent cependant de la zone de 3 500 m2 du village de Cortaillod-Est occupée de 1010 à 955 a.C. d’après les données dendrochronologiques176. Les 8 artefacts en question montrent, comme dans la plupart des cas que nous avons vu, une concentration d’objets dont les masses approchent les 800-900 g. Ici, 4 artefacts (Cort-J, O, P et K) possèdent une masse comprise dans l’intervalle [790 : 850 g] dont les deux centraux (Cort-O et P) avec exactement la même masse de 810 g. Cort-I (44g) entretient un rapport 1 : 18 avec Cort-J et, par extension, probablement avec Cort-O et P. Cort-M et Cort-L (680 et 710 g) qui correspondent vraisemblablement à une seule valeur, possiblement égale à 16 fois Cort-I. Enfin, les valeurs 790-850 g entretiennent probablement un rapport 3/4 : 1 avec les 1110 g de Cort-N (fig. 2-90).


Fig. 2-90. Tableau de division des poids du site de Cortaillod (8 ind.).

Les poids lenticulaires : un premier bilan

Au vu des différents éléments exposés ci-avant, il nous semble possible de dire que nous sommes réellement en présence d’éléments liés à une pratique pondérale. Cela veut-il dire qu’il s’agit bel et bien de poids de balance ? À eux seuls, le groupe des lenticulaires est d’une approche peu aisée. Ils présentent clairement des caractéristiques de normalisation pondérale et d’autres qui nous font en douter. S’il s’agissait d’artefacts métalliques, nous serions clairement tenté d’y voir des lingots, des semi-produits calibrés ou des “paléomonnaies” puisque, malgré la présence de fractions et multiples (non entiers pour la plupart), nous relevons surtout une tendance à s’aligner sur une ou deux valeurs cibles entre 700 et 1000 g. Mais s’agissant uniquement d’objets en pierre, nous devons nous tourner vers d’autres solutions explicatives.

Il nous semble globalement possible, à ce stade de la démarche, d’en identifier deux principales. Premièrement, que ces objets ne soient pas des poids de balance mais des poids, dans le sens parfois associé plutôt aux mots “peson” ou “pondus”, autrement dit des instruments dont la fonction première est d’exercer une force de gravité. Il s’agit-là de la fonction première des pesons de métiers à tisser, des plombs de maçons ou encore des lests de filets de pêche. En raison du cadre de découverte de bon nombre de ces objets, aux bords de lacs, cette dernière solution est séduisante du point de vue de la compréhension contextuelle, bien évidemment moins dans le cadre de ce travail. Il faut en effet rappeler l’observation du passage répété d’une corde ou cordelette le long de la rainure périmétrique de certains objets. À ce titre, il semble aussi utile de mentionner une planche dessinée par F. Keller sur laquelle apparait un lenticulaire oblong (fig. 2-91-19) encerclé dans sa rainure par une tige en “fer” terminée par un anneau (einem eisernen Reif umgebene Kiesel benutzt worden)177. Ces différents éléments laissent penser que les poids lenticulaires, tout du moins certains d’entre eux, sont destinés à être suspendus, par le biais d’une cordelette ou d’un anneau métallique. Ce dernier cas doit être assez rare car il s’agit, autant que nous sachions, de la seule mention d’un dispositif métallique conservé sur ce type d’objets. De plus, la mention de fer est plus que surprenante pour la période concernée. Si l’objet appartient bel et bien aux niveaux du Bronze final, il est probable que la caractérisation du métal soit erronée. Nous ne pouvons pas exclure que certains en aient été pourvus et soient donc aujourd’hui plus légers que lors de leur utilisation. Une standardisation pondérale sommaire pourrait avoir une utilité fonctionnelle dans le cadre d’une utilisation comme lest en répartissant uniformément leur poids sur un filet. La création de fractions et multiples pondéraux n’a en revanche guère de sens. Peut-être en a-t-elle pour d’autres utilisations nécessitant un lest, comme le tissage, mais nous disposons de beaucoup trop peu d’informations contextuelles pour pouvoir abonder dans ce sens.


Fig. 2-91. Planche 4 d’après Keller & Lee 1866 avec un probable poids encerclé par une tige en “fer”.

Une autre explication, qui légitime mieux la place de cette catégorie d’objets dans notre étude est leur utilisation pour une activité de comptage pondéral. Il est ici nécessaire de préciser quelque peu notre propos et ce que nous entendons par ces termes. La mesure pondérale peut être définie comme l’activité consistant à déterminer la masse d’un produit et de la placer sur une échelle de valeurs prédéterminées. Pour la mettre en œuvre, il est obligatoire de disposer d’une “boite à outils” adéquate qui se caractérise par un lot de poids de balance permettant de mesurer chaque valeur sur cette échelle. Pour faire simple, en disposant de l’arsenal théorique du système métrique, il est impossible de mesurer sur une échelle de 1 à 10 g avec uniquement un poids de 1 g et un poids de 10 g. Il faut au moins être en possessions de poids qui, par combinaison, permettent de réaliser les valeurs 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 et 10 pour mesurer à 1 gramme près (une opération qui peut être réalisée à minima avec des poids de 1, 2, 3 et 5 g). 

Ce que nous appelons un comptage pondéral est plus simple dans sa mise en œuvre. Imaginons que nous cherchons à quantifier une denrée comme le blé. À la différence d’autres produits, il est impossible de la comptabiliser de manière unitaire – à moins de passer beaucoup de temps à compter chaque grain – et il est alors nécessaire d’en exprimer une quantité plutôt qu’un nombre. Un moyen de le faire par le biais de la masse est de déterminer une masse unitaire, probablement autour de 800 g dans le cas des poids lenticulaires, d’accrocher le poids correspondant d’un côté d’une balance et de verser du grain sur le plateau opposé. À chaque fois que l’équilibre de la balance est atteint, on compte “1”, le plateau de grain est vidé et l’opération réitérée. Un tel procédé permet de comptabiliser relativement rapidement une importante quantité de matériau avec un dispositif technologique simple. Les fractions de l’unité peuvent alors entrer en jeu lors du dernier chargement de plateau si sa masse est inférieure à l’unité. Cette méthode diffère de la mesure pondérale par son degré de complexité probablement inférieur sur le plan arithmétique mais également sur le plan conceptuel. En effet, sa mise en œuvre se rapproche beaucoup plus d’un procédé habituel de comptage – de têtes de bétail ou autre – alors que la mesure – pondérale ou autre – nécessite la détention d’un certain nombre de clés de lecture pour être intelligible (unité pondérale, valeurs des poids si elle n’est pas visible, maîtrise d’opérations arithmétiques). Nous pouvons également émettre l’hypothèse que le comptage, pour être fonctionnel, doit reposer sur un certain nombre de constantes, comme l’unité et le système numéral, qui peuvent facilement être partagés et homogénéisés par l’habitude et la répétition de la pratique, alors que la mesure nécessite, même à petite échelle, une standardisation, voire une normalisation, des outils, des unités, systèmes métrologiques et des concepts de précision acceptables ou non. Pour le dire autrement, une mesure implique nécessairement l’idée que son résultat puisse être erroné selon la norme établie.

Si les poids lenticulaires matérialisent une pratique de comptage pondérale, nous pouvons estimer vraisemblable que celle-ci entretienne des relations avec la pratique de mesure pondérale qui semble utilisée dans les mêmes horizons culturels par le biais des poids piriformes. Le lien métrologique entre les deux pratiques n’est pas extrêmement clair. Les intervalles de plus fortes concentrations de masses des artefacts lenticulaires correspondent globalement aux multiples 7, 8 et 9 d’une unité de 104,6 g sans que la distinction entre chacun d’entre eux n’apparaisse clairement.

4. Habitudes, pratiques, standards 
et normes pondérales ?

Bien que très discrets et anecdotiques du point de vue de l’analyse métrologique, nous allons tenter de présenter ici quelques éléments qui ont été intégrés à cette étude en raison de relations contextuelles ou morphologiques avec les deux catégories présentées plus haut. Dans un deuxième temps, nous mettrons en regard les résultats de notre observation des différentes manifestations pondérales observées.

Nous avons jusqu’ici observé deux pratiques principales, l’une mettant en jeu des poids lenticulaires et l’autre des poids piriformes. Nous avons pu constater que ces deux pratiques répondaient à des modalités différentes, l’une probablement plutôt liée à une volonté d’estimation par comptage et l’autre résultant probablement plus d’un fonds métrologique et d’une volonté de mesurer. La différence est bien marquée lorsque nous comparons les diagrammes de distribution des masses des deux échantillons qui, en plus d’un aspect bien différent, ne se recoupent pas ou peu du point de vue des valeurs pondérales représentées (fig. 2-92). Comment expliquer alors que nous retrouvions les vestiges de ces deux pratiques dans des contextes similaires voire exactement dans les mêmes ?


Fig. 2-92. Comparaison des histogrammes de distribution des masses des poids globulaires (a) et des poids lenticulaires (b) et représentation des multiples de 1 à 14 d’une unité d’environ 104,6 g.

Les contextes de découvertes sont malheureusement trop mal caractérisés pour nous permettre d’évaluer dans quel cadre ces deux pratiques pouvaient prendre place. La grande majorité des poids étudiés dans ce chapitre proviennent de sites d’habitats (144 ind.), auxquels il faut rajouter les 6 poids de la probable épave de Salcombe, les trois poids trouvés dans les dépôts de Saint-Léonard-des-Bois et de Jenzat, et deux probables contextes funéraires : le tumulus de Saillac et le site de Cliffs End Farm. Cependant, à l’échelle des sites, aucune association contextuelle ne permet réellement de se faire une idée des activités qui pouvaient impliquer l’usage de ces instruments. Lorsque nous connaissons leurs emplacements dans les sites d’habitats, ils apparaissent dispersés ce qui pourrait assez bien correspondre à une activité nécessitant un simple comptage ou l’usage de jalons métrologiques mais cela ne nous renseigne en revanche guère sur la fonction concrète des instruments. À Cortaillod-Est, les poids lenticulaires sont essentiellement trouvés à l’extérieur des bâtiments, dont trois poids lenticulaires dans l’espace ouvert nord-ouest qui n’a livré presqu’aucun tesson et élément de mobilier métallique et où aucune zone de production ne semble identifiée178. À l’inverse, les possibles poids sphériques se retrouvent dans l’habitat ou dans les espaces de circulation entre les maisons (fig. 2-93). Il est toutefois impossible de reconnaître des activités spécifiques qui pourraient être associées à ces objets. Il faut noter qu’au Fort-Harrouard, une importante activité métallurgique est déployée sur l’ensemble du site et que les poids pourraient avoir servi dans ce cadre. Les possibles poids FH-G et FH-H (un bitronconique à perforation en forme de sablier et un probable piriforme à bélière) sont directement associés à des vestiges du travail du métal (fragments de métal et chenets)179.


Fig. 2-93. Distribution spatiale des poids lenticulaires et sphériques sur le site de Cortaillod Est, fond de carte d’après Ribaux 1986, fig. 5.

Comme nous l’avons dit, aucun de ces groupes ne permet de restituer une pratique pondérale dans son ensemble et il est probable qu’il nous faudra encore faire un effort d’identification et d’inventaire dans les prochaines années pour en obtenir une vision moins tronquée, notamment en prenant en compte d’autres formes d’instruments de pesée. Comme nous l’avons dit, ce système métrologique n’a en revanche qu’un écho discret dans les choix pondéraux qui président à la fabrication des lenticulaires. L’intervalle le plus représenté correspondrait essentiellement aux multiples 8 et 9 de l’unité de 104,6 g identifiée pour les poids piriformes. Comme ces poids représentent des valeurs consécutives d’un système décimal, une déviation de 5 % ou supérieure tend à brouiller la distinction entre une valeur et la suivante. Les diagrammes de distribution des masses des poids lenticulaires des sites de Zürich-Alpenquai (où seuls les multiples 7 et 9 de l’unité seraient utilisés) et de Zürich-Wollishofen (où la distinction entre les valeurs 7, 8 et 9 est discernable) laissent toutefois penser que les utilisateurs de ces objets devaient avoir conscience de leurs différences métrologiques (fig. 2-87). Il est donc envisageable que la valeur ciblée corresponde au multiple 9 du système métrologique identifié avec une utilisation plus marginale des autres valeurs mais que la calibration ne nécessite pas une grande précision pour rester fonctionnelle.

Ainsi, les deux groupes d’instruments nous apprennent plusieurs choses : tout d’abord, une pratique de comptage pondéral, associée à un type d’objet bien défini (le poids lenticulaire), a pu exister et celle-ci s’appuie sur une valeur (que nous appellerons unité de comptage) assez consensuelle mais calibrée avec peu de précision qui flotte entre 850 et 1000 g ; ce comptage fait intervenir quelques multiples et fractions de cette valeur, mais en nombre réduit ; une pratique métrologique pondérale existe en parallèle et s’appuie sur une unité structurante d’environ 104,6 g ; le multiple 9 de cette unité semble correspondre à la valeur centrale de l’unité de comptage et il s’agit de la correspondance la mieux attestée entre les deux pratiques ; les poids correspondant au système métrologique ne sont pas retrouvés en lot et ne permettent pas de mesure sur une échelle de valeur à moins de faire intervenir d’autres instruments ou d’utiliser une balance à peson mobile.

L’usage ou non d’une balance à peson mobile, même si nous l’estimons peu probable pour des raisons déjà évoquées, est l’élément qui pourrait le plus profondément changer la façon d’appréhender les données que nous observons. Le système métrologique, qui apparaît sous-représenté matériellement en comparaison du socle théorique et conceptuel qu’il implique, s’avèrerait en réalité complet (toutes les valeurs du système pouvant alors être réalisées avec une balance et un seul poids). Toutefois, la cohérence métrologique que nous observons sur tout le territoire où apparaissent les poids piriformes nous parait plus représentative d’une pratique impliquant une balance à bras égaux de grande taille. De plus, comme l’analyse des fléaux en os l’a démontré, le principe de cette dernière est parfaitement maîtrisé depuis au moins le début du Bronze final dans une grande partie de l’aire géographique où semblent apparaître les poids de balance piriformes postérieurement (voir le chapitre “Les fléaux de balance en matière dure d’origine animale”, p. 105).

Notre hypothèse, qui nécessitera l’intégration d’une plus grande quantité de données pour être confirmée, est que nous n’observons qu’une matérialisation, peut-être marginale, d’un fonds de connaissances, de pratiques et de standards métrologiques plus complexe et partagé par une grande partie des populations évoluant entre les Alpes, l’Atlantique et la Manche du XIe au IXe s. a.C. La région des Terramare en est peut-être le premier lieu de développement (identification de poids dès le XIVe s. et jusqu’au IXe s. a.C.), mais les résultats mis en évidence par A. Cardarelli et son équipe montrent que si les intervalles de mesure des poids qu’ils y identifient sont globalement les mêmes, la structuration métrologique qui apparait au travers des concentrations de valeurs180 semble en revanche distincte. Les auteurs mettent en évidence un système qui se fonderait sur des unités de 6,1 g et 53,5 g qui dériveraient des standards identifiés pour le monde égéen181. Le fonds culturel et conceptuel qui régit les pratiques pondérales du Bronze final est probablement antérieur à la période d’adoption des poids piriformes et lenticulaires et ceux-ci ne font alors que s’y adapter. Cependant, une pratique pondérale a nécessairement un support, sans quoi elle ne pourrait pas se reproduire sur une si large échelle sans accuser des variations profondes par rapport aux normes d’origine. 

Nous pouvons proposer un schéma explicatif plausible qui expliquerait la situation observée. Il est possible qu’antérieurement au XIe s. a.C., une pratique de pesée, ou tout du moins de quantification pondérale, soit relativement bien intégrée dans les activités quotidiennes d’au moins une partie de la population. Cette pratique pourrait alors être mise en œuvre dans le cadre direct ou indirect de contacts sur de longues distances. Nous savons déjà que certains concepts similaires sont partagés par des groupes élitaires dans le domaine nord-alpin, durant les XIIIe-XIIe s. a.C., et qu’ils se matérialisent par l’usage de fléaux de balance en os dans le nord-ouest de l’Europe et de petits poids de balance quadrangulaires en alliage cuivreux jusqu’en Europe centrale. Le support d’une telle pratique de quantification ne nous est pas parvenu ou nous n’avons pas su l’identifier clairement jusqu’à présent. Toutefois, plusieurs études ont montré, avec plus ou moins de réussite, qu’il est possible d’envisager la calibration pondérale d’une certaine partie de la production métallique dès le Chalcolithique182. Notre connaissance de ces phénomènes reste limitée à quelques études de qualités diverses qui ne se fondent que rarement sur des outils méthodologiques précis (voir le chapitre “La quête du métal pesé”, p. 26). De plus, il est difficile de distinguer une pratique ayant pour objectif de calibrer des objets métalliques selon leur masse et des standardisations par dimensions dont l’une des conséquences sera l’homogénéisation des masses183. Une telle démarche de calibration du métal peut tout à fait se développer sans jamais recourir réellement au développement d’instruments dédiés à la mesure pondérale en tant que telle, voire n’être pendant longtemps qu’une conséquence de la standardisation des matrices et moules de fabrication des produits métalliques. Avec le temps, une standardisation morphologique des produits finis en alliage cuivreux, soumis à un important recyclage, peut facilement aboutir à une homogénéisation des quantités maniées et, si le contexte conceptuel et cognitif le permet, à la graduation de ces quantités sur une échelle de grandeur. Il ne faut alors qu’un pas pour obtenir un système métrologique abouti. Il est vraisemblable et probable que des objets que nous identifions mal aient servi comme jalons pour se repérer ponctuellement dans un tel système sans toutefois qu’il soit nécessaire de créer une véritable catégorie de poids de balance. En effet, nous l’avons dit, l’intérêt d’un lot de poids est de pouvoir mesurer, or dans le scénario exposé, cela n’a guère de sens puisque les masses mises en jeu sont toujours sensiblement les mêmes sans que n’apparaissent réellement de subdivisions de celles-ci. Nous pouvons observer des situations similaires même aujourd’hui. Nous sommes par exemple tellement habitués à manipuler les mêmes quantités de liquides (25 cl pour un verre, 50 cl ou 1 l pour une bouteille) que nous pouvons largement nous passer de verres doseurs ou d’éprouvettes graduées au quotidien, que peu de personnes détiennent par conséquent chez eux. Bien évidemment, nous vivons dans un monde de normes imposées et assurées par un système global et la comparaison a donc ses limites. Toutefois, elle permet de montrer que nous sommes capables de comptabiliser sur un système métrologique accepté avec la seule aide de quelques jalons sans avoir recours à de véritables instruments de mesure.

L’hypothèse que nous pouvons émettre est qu’une pratique pondérale existe anciennement dans au moins une partie du nord-ouest de l’Europe mais que celle-ci n’implique pas le déploiement d’un arsenal complexe d’instruments de pesée. L’apparition des poids piriformes dans le registre archéologique, vers le XIe s. dans les sites lacustres alpins mais probablement plus précocement au Fort-Harrouard, pourrait alors être le signe d’un changement dans les usages de la métrologie pondérale et de l’apparition d’une nouvelle pratique fondée sur ces poids de balance. Leur fonction serait alors de matérialiser des jalons métrologiques déjà en usage bien que leur existence matérielle concrète nous échappe, mis à part dans le cas des poids polyédriques et des fléaux des XIIIe-XIIs. a.C. Les poids lenticulaires semblent se développer sur le même substrat métrologique, comme l’atteste selon nous la correspondance entre unité de comptage et nonuple de l’unité de 104,6 g, bien qu’ils ne prennent peut-être racine qu’autour des sites lacustres, où on les trouve réellement en grand nombre. La raison à cela pourrait être que la pratique de comptage pondéral correspond à des habitudes propres (aucun poids de forme à proprement parler lenticulaire n’a été identifié à l’ouest des Alpes). Il est à noter que les sites lacustres, en dehors de leur taphonomie, ont la particularité de correspondre à des petits habitats agglomérés interconnectés à la fois visuellement et par des plans d’eau, une situation très particulière qui ne trouve que peu de comparaisons ailleurs. À la fin de l’âge du Bronze, les poids lenticulaires disparaissent complétement du registre matériel alors que les poids piriformes vont avoir une descendance fructueuse.

V. Bilans et perspectives

1. Les découvertes isolées

Avant de nous attaquer à une tentative de bilan des pratiques pondérales de l’âge du Bronze, il est nécessaire de citer ici quelques découvertes “inclassables”, dans le sens où elles ne peuvent pas être intégrées aux grands groupes que nous avons définis jusque-là (poids métalliques polyédriques, poids lenticulaires en pierre, poids piriformes à bélière) mais dont l’observation peut amener à élargir notre vision des formes prises par les instruments de pesée (pl. 6-1).

Les quatre exemplaires en forme de palet découverts sur le site du Dolmen de Peyré (Sabarat, Ariège) sont à ce titre intéressants. Leur forme est clairement retouchée anthropiquement afin d’obtenir des objets discoïdes à surfaces planes. Le tableau de division de leurs masses montre directement un rapport 1 : 2 assez fiable entre les deux exemplaires les plus lourds (Peyr-C de 11,9 g et et Peyr-A de 24,2 g). Peyr-B (8,9 g), quant à lui, correspond très clairement aux 3/4 de Peyr-C ; et Peyr-D (3,7 g), légèrement lacunaire, peut alors correspondre au tiers de la masse du même objet. La séquence métrologique complète est alors de 1/3 : 3/4 : 1 : 2 avec une déviation extrêmement faible (fig. 2-94) pour des artefacts qui seraient passés complètement inaperçus si Pierre-Yves Milcent ne les avait pas repérés et pesés avant de nous communiquer l’information184. Malheureusement, leur attribution chrono-culturelle est plus qu’incertaine, les alentours du site de découverte livrant un dolmen daté du Chalcolithique, un éperon barré avec des traces d’occupation du Bronze final et du début de l’âge du Fer et un dépôt launacien. Toutefois, leur calibration pondérale ne fait presque aucun doute et ces résultats montrent notre méconnaissance du potentiel de certains artefacts et le besoin de se repencher sur la catégorie des objets “indéterminés” qui hante tout rapport ou monographie de fouilles.


Fig. 2-94. Tableau synthétique des contextes de découvertes des fléaux de balance en os et en bois de cerf.

Nous trouvons sur le site de hauteur de Saint-Pierre-en-Chastre (Vieux Moulin, Oise), un objet similaire à ceux du Dolmen du Peyré (SPC-A) et un autre prenant la forme d’un discoïde perforé (SPC-B). Le site est fouillé en 1862 sous les ordres de Napoléon III par Eugène Viollet-le-Duc, et livre des vestiges du Bronze final, de l’époque gallo-romaine et du Moyen Âge. Les vestiges de la période protohistorique sont mal caractérisés, malgré des opérations menées en 1909 par Octave Vauvillé et par Michel Jouve en 1972. Le matériel issu du site a toutefois été réétudié par J.-C. Blanchet qui caractérise alors une phase d’occupation couvrant le BF IIb et une partie du BF IIIb185. Le premier artefact a une masse de 57,85 g et le deuxième de 23,36 g. Ils n’ont donc pas de relation pondérale lisible intuitivement, mais nous pouvons remarquer que SPC-A correspond plutôt bien à 5 fois la masse du poids Peyr-C du Peyré et que SPC-B équivaut à moins d’un gramme près au poids Peyr-A. Les deux sites sont pourtant très éloignés l’un de l’autre et il ne faut peut-être y voir là qu’un hasard.

La grotte du Quéroy, un réseau karstique exploré depuis 1936 et qui fait l’objet de fouilles archéologiques dirigées par J. Gomez de Soto entre 1972 et 1980 a livré un autre “palet” en pierre au sein de vestiges datés du BF IIIb (v. 1050-900 a.C.). Celui-ci est taillé dans une stalagmite mais nous n’en connaissons pas la masse186. Il est intéressant de noter que le même site a livré un possible fléau de balance plat en os ou bois de cerf, l’extrémité d’un grand fléau en bois de cerf à renflement distal ainsi que plusieurs indices d’une activité métallurgique (fragments de tuyères, déchet de fonderie, fragments de creuset…)187.

Nous trouvons ensuite quelques objets isolés, tous datés du Bronze final (ou du Premier âge du Fer pour l’exemplaire WCai-A), dont la fonction pondérale a été évoquée. Nous avons ainsi étudié au Brisith Museum un artefact (BDEL-A) découvert sur le site de Barmston Drain End Lake (Barmston, East Riding of Yorkshire), découvert à la fin du XIXe s. et qui fait l’objet de deux opérations, une première en 1960-61 et une deuxième entre 1992 et 2000. Il s’agit d’un habitat de l’âge du Bronze moyen ou final composé de structures en bois installé sur une tourbière durant une phase sèche et partiellement noyé postérieurement lorsque celle-ci s’étend188. L’objet est un bloc calcaire de grande taille, pesant 4851 g, ceinturé d’une rainure longitudinale entourant son corps et perforé en son centre avec soin. La masse de l’objet est trop élevée pour pouvoir la comparer aux autres catégories de poids connues pour la même époque sans tomber dans une dangereuse extrapolation.

Le site de Flag Fen (Peterborough, Cambridgeshire) a livré un petit artefact en plomb, de forme parallélépipédique, aux faces concaves, dont nous ne connaissons pas la masse, mais qui correspond très certainement à un poids de balance. Celui-ci trouve des parallèles directs sur les sites de West Caister (158 g)189 et Runnymede Bridge (112,3 g)190. Par leur forme parallélépipédique, les poids de West Caister, Runnymede Bridge de Flag Fen rappellent notamment les poids en alliage cuivreux que nous trouvons de l’Europe centrale jusqu’au sud de l’Angleterre191 ; ils se distinguent toutefois par l’usage du plomb qui semble réservé à leur confection au cours du Bronze final.

Si nous ne pouvons pas ignorer l’existence de ces objets, il est également difficile de les exploiter en raison de la parcimonie des données. Trois catégories devraient toutefois faire l’objet d’une attention particulière dans les recherches à venir : en premier lieu les poids discoïdes en pierre dont les quelques identifications éparses suggèrent une pratique plus répandue mais mal caractérisée ; les poids sphériques, en pierre ou en métal ; puis les poids polyédriques en plomb de l’est de l’Angleterre.

2. Le Bronze final :
matérialisation d’habitudes pondérales

Dans le cadre de ce travail, nous avons été contraint d’opérer plusieurs choix, d’une part d’ordre géographique, et d’autre part en termes de regroupement et de présentation des données. L’observation de la pratique pondérale pour le Bronze final est peut-être celle qui en subit le plus les conséquences. Nous avons par exemple pu voir que la pratique consistant à peser avec de petits poids polyédriques en alliage cuivreux dépasse largement le cadre géographique de notre étude ou que l’usage des poids de balance lenticulaires et piriformes trouve son origine en Italie du Nord. Ce choix se justifie, comme nous l’avons expliqué au début de ce travail, par l’état de la recherche scientifique sur l’ensemble du contexte chrono-géographique qui nous intéresse, et non sur la caractérisation des pratiques elles-mêmes. D’autre part, nous avons décidé de segmenter plus drastiquement que ce que ne l’avait fait par exemple Christopher Pare ou Andrea Cardarelli et son équipe, l’étude des différentes catégories d’instruments de pesée identifiée. Ce choix se justifie par des matérialisations finalement bien différentes dans le registre archéologique. Il est maintenant temps de prendre du recul pour observer l’ensemble de ces manifestations et ainsi tenter de mieux comprendre leur développement et leur apparition dans le registre archéologique à partir du Bronze final.

Une multiplicité de pratiques ou 
une pratique multicéphale ?

Le premier constat, largement sous-entendu par nos choix de présentation, est que nous ne pouvons en aucun cas parler d’une seule et unique pratique pondérale dans le nord-ouest de l’Europe durant le Bronze final. Du simple point de vue des matériaux et formes retenus pour fabriquer les poids de balance, nous distinguons très clairement trois grandes tendances (fig. 2-95) : la création de poids de très petite taille en alliage cuivreux de forme polyédrique au début du Bronze final (v. XIIIe-XIIe s. a.C.), et plus tard (v. XIe-IXe s. a.C.), le façonnage de grands poids lenticulaires en pierre dans une grande variété de formes et la fabrication de poids piriformes destinés à être suspendus pour lesquels le choix du matériau importe peu. À ces trois catégories de poids s’ajoutent des fléaux de balance de petites dimensions dont les seuls exemplaires connus sont en os et en bois de cerf et datés du Bronze moyen 2 au Bronze final 3 (v. 1400-800 a.C.). 


Fig. 2-95. Distribution géographique des grandes catégories d’instruments de pesée identifiées
du Bronze moyen à la fin du Bronze final.

Nous avons également pu voir que ces différentes manifestations de la pesée répondent à des conceptions plus ou moins différentes de celle-ci. Tout d’abord, les poids polyédriques en alliage cuivreux, tout comme les fléaux de balance en matière dure animale, renvoient très clairement à une pratique de pesée de précision sur des intervalles mesurables réduits. Nous avons pu voir que, d’une part, les fléaux ont le potentiel technologique pour réaliser des pesées de l’ordre du dixième de grammes, d’autre part, certains lots de poids de balance comme celui de la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin” sont construits sur des unités structurantes ou des incréments inférieurs au gramme. L’intervalle pondéral mesurable à l’aide de ces lots est léger ; la valeur maximale mesurable avec de tels objets est a priori celle atteignable par le lot de poids déposé dans la tombe de Richemont-Pépinville qui permet de peser jusqu’à 182,42 g en masse réelle. L’usage associé aux poids polyédriques métalliques est très clairement de l’ordre de la mesure – et même de la mesure fine – les poids sont regroupés en lots et leurs valeurs, généralement non consécutives, sont étudiées pour maximiser le nombre d’opérations sur un système métrologique donné avec un minimum d’instruments mis en jeu.

Les poids piriformes, quant à eux, permettent d’appréhender des masses beaucoup plus importantes (jusqu’à près de 1500 g) bien éloignées d’une pesée de précision. Ils tiennent vraisemblablement le rôle de jalons ponctuels d’un système métrologique bien défini et partagé. En termes de magnitude pondérale, ils se situent sur un intervalle de mesure allant grossièrement de 100 à 1500 g.

Enfin, les poids lenticulaires relèvent probablement du même fonds culturel et cognitif que les piriformes. Ils renvoient à d’autres sphères cognitives et la volonté ne semble pas être de mesurer, mais de compter ou d’énumérer des “paquets” de produits. Ces poids se concentrent avec plus ou moins de précision autour d’une valeur cible qui se situe dans des ordres de grandeur de 850-1000 g. Des multiples ou fractions de cette unité sont discernables mais d’usage probablement marginal. Leur construction pondérale se fonde vraisemblablement sur le squelette du système métrologique employé pour les poids piriformes.

Il est possible que d’autres catégories de poids existent comme le suggère la présence des artefacts sphériques ou discoïdes en pierre. Ils pourraient globalement permettre de réaliser des pesées dans un intervalle de mesure médian entre ceux respectifs des poids polyédriques d’une part, et des poids piriformes et lenticulaires d’autre part (fig. 2-96). Leur dispersion dans le temps et dans l’espace et nos difficultés à les identifier avec assurance nous empêche toutefois de déterminer s’ils pourraient correspondre à des systèmes métrologiques similaires à ceux identifier à l’aide des autres catégories de poids.


Fig. 2-96. Comparaison des histogrammes de distribution des masses des poids polyédriques, sphériques, globulaires
et lenticulaires en Europe occidentale à l’âge du Bronze.

Ce ne sont pas uniquement les concepts cognitifs et les habitudes pratiques qui séparent ces manifestations pondérales mais également leurs contextes chrono-culturels d’apparition et de développement. Chronologiquement, elles prennent a priori toutes leurs racines au moins au début du Bronze final, mais pourraient être plus anciennes. En effet, le fléau de balance en matière dure animale le plus ancien est trouvé dans la grotte des Perrats (Agris, Charente) dans des couches stratigraphiques datées du Bronze moyen. A. Cardarelli et al. identifient dans la région centro-padane et les versants médio-tyrrhénien et adriatique central et méridional de l’Italie des poids piriformes en pierre dont les plus anciens semblent trouver leur origine au Bronzo Medio 3 (v. milieu XVe-fin XIVe s. a.C.) et ils sont utilisés jusqu’au XIIIe a.C.192. Les poids lenticulaires sont retrouvés dans une aire géographique beaucoup plus restreinte, dans la région padane, et datés plus récemment du Bronzo Recente 2 à la fin du Bronzo finale (v. XIIIe-IXe s. a.C.). Il en va de même pour les poids polyédriques dont la forme métallique apparaît dans le registre archéologique de l’Europe centrale et occidentale durant le Bz D (v. XIIIe s. a.C.) mais dont les prototypes en pierre, légèrement plus lourds (mesure sur un intervalle [6,66 : 469,41 g]) ont été identifiés récemment pour les Îles Éoliennes et la péninsule Italique et sont antérieurs au XVIe s. a.C. (fig. 2-97)193.


Fig. 2-97. Chronologie comparative des différentes catégories principales d’instruments de pesée en Europe (gris) et dans notre zone d’étude (rouge)
pour l’âge du Bronze moyen et final.

D’un point de vue géographique, les fléaux de balance en matière dure animale apparaissent essentiellement dans l’ouest de la France, d’où provient l’exemplaire le plus ancien (GdP-1, grotte des Perrats à Agris), dans le Bassin parisien et dans le sud de l’Angleterre (fig. 2-98). S’il est évident que d’autres types de balance en matériaux périssables devaient exister, il reste que la mode que nous identifions ici reste restreinte dans le temps et dans l’espace puisqu’aucun exemplaire n’est clairement postérieur au IXe s. a.C. et que la plupart sont plutôt à dater des XIIIe-XIIe s. a.C. L’aire de distribution des poids polyédriques métalliques recouvre en partie celle des fléaux et les deux instruments sont parfois trouvés associés sur les mêmes sites (à Migennes “Le Petit Moulin” ou à Étigny “Le Brassot” dans l’Yonne) mais celle-ci s’étend largement plus à l’est puisqu’on en trouve jusqu’à Tiszabecs (Szabolcs-Szatmár, Hongrie). Nous pouvons voir que ces pratiques sont particulièrement bien représentées dans le Bassin parisien, l’est de la France et la moitié sud de l’Allemagne (fig. 2-98). Il s’agit probablement là d’un reflet des pratiques funéraires mais aussi pour partie le résultat d’un état de la recherche. Cependant, les découvertes récentes, en France notamment, n’ont pas changé drastiquement les aires de distribution qu’avait déjà mis en évidence C. Pare en 1999194.


Fig. 2-98. Carte de distribution spatiale des quatre groupes principaux d’instruments de pesée au Bronze final ainsi que leurs aires de répartition ou de diffusion principale et secondaire.

Si les poids de balance lenticulaires et piriformes sont souvent présentés ensemble, soit pour les Terramare du nord de l’Italie, soit pour les sites lacustres suisses, nous pouvons assez bien distinguer la répartition géographique des deux catégories (fig. 2-98). Les lenticulaires sont clairement cantonnés, pour l’Europe occidentale, aux sites alpins de bords de lacs. “L’incursion” qui semble apparaître dans le sud-est de la France concerne uniquement les exemplaires bitronconiques avec une perforation centrale en forme de sablier (dont un autre exemplaire bien défini est identifié à Cortaillod-Est) des sites de Corent (Puy-de-Dôme) et du tumulus de Saillac (Corrèze). La datation des deux artefacts est très imprécise mais nous pouvons peut-être y voir une évolution du type des lenticulaires qui se diffuse vers l’ouest, une hypothèse qu’il sera nécessaire d’éprouver avec de nouvelles données. Nous voyons en revanche que les poids de type piriforme à bélière ou à tige, s’ils sont également très bien représentés sur les sites archéologiques suisses, s’étendent de manière beaucoup plus homogène jusqu’au sud de l’Angleterre bien qu’il y ait fort à parier que de nombreuses données restent à exhumer. Ainsi, à la différence des lenticulaires, il est beaucoup plus difficile d’identifier un pôle principal et, par conséquent, une zone de développement originelle. En raison de l’ancienneté des objets de même forme trouvés dans le nord de l’Italie (v. XVe s. a.C.), qui sont presque exclusivement en pierre (à la différence des exemplaires d’Europe occidentale qui utilisent grandement le métal), nous sommes tout de même tenté d’y voir la région initiale de conception d’au moins une partie de ces artefacts. Les exemplaires les plus anciens trouvés en dehors des Alpes et de leurs alentours sont deux exemplaires du Fort-Harrouard (Sorel-Moussel, Eure-et-Loir), associés à des vestiges des XIIIe-XIIe s. a.C.

Par conséquent, ces quatre pratiques pondérales, qui reposent sur des concepts, des instruments et des modalités de mise en œuvre distincts, prennent place sur des aires géographiques sensiblement différentes qui, a priori, ne se recoupent jamais toutes. La meilleure convergence concerne une région élargie autour du Bassin parisien où nous identifions des poids polyédriques métalliques, des poids piriformes et des fléaux de balance en os ou bois de cerf. Cependant, aucun site n’a encore permis l’identification de l’association de ces trois artefacts. Les fléaux de balance en os se retrouvent associés à des poids polyédriques en alliage cuivreux à Migennes “Le Petit Moulin” et à Étigny “Le Brassot”, une observation qui a du sens puisque, comme nous l’avons dit, les deux catégories d’instrument renvoient à une pratique de pesée de précision de petites quantités. Plus étonnante est l’association de ces mêmes fléaux avec des poids piriformes lourds, qui ne peuvent manifestement pas fonctionner ensemble, au Fort-Harrouard (Sorel-Moussel, Eure-et-Loir) ou encore à Cliffs End Farm (Isle of Thanet, Kent). De la même façon, les poids piriformes et les poids polyédriques n’ont encore jamais été trouvés associés sur un même site.

Les différentes observations que nous avons pu faire jusque-là tendent vers la même conclusion : les catégories d’instruments que nous observons renvoient à des pratiques pondérales véritablement différentes. Seuls les poids piriformes et lenticulaires pourraient avoir été utilisés dans un même contexte, mais leur distribution et l’utilisation que suggèrent les vestiges, laissent entendre qu’ils prennent des fonctions différentes en Europe occidentale au Bronze final. Cette différence de fonction est probablement la cause de l’adoption plus homogène des poids piriformes alors que les lenticulaires, dans leur forme originale, ne dépassent visiblement jamais la limite occidentale des Alpes et disparaissent complètement à la fin du Bronze final. 

Sans qu’elle ne soit systématique, nous observons une corrélation assez fréquente entre la présence d’instruments de pesée de chaque groupe et des activités de travail des alliage cuivreux ou d’orfèvrerie. Si nous pouvons émettre l’hypothèse que la pesée ait effectivement servi dans le cadre général du travail des métaux dans certains cas, nous ne pouvons pas affirmer à l’heure actuelle qu’il s’agisse du cadre d’utilisation le plus régulier, ni en saisir réellement les objectifs.

Ces instruments sont les manifestations de pratiques pondérales différentes qui ne se recoupent géographiquement, chronologiquement et fonctionnellement que de manière très ponctuelle. Toutefois, ils montrent que tout au long du Bronze final (et sans doute antérieurement), se met en place dans le nord-ouest de l’Europe un fonds conceptuel et cognitif au sein duquel sont partagées les idées de masse comptabilisable ou mesurable, de systèmes numéraux et métrologiques ou de normalisation de concepts abstraits. Des considérations spécifiques divergent probablement au sein de celui-ci en fonction des lieux et des moments, et il est probable qu’il soit partagé de manière hétérogène à l’intérieur des constructions sociales propres à chaque groupe de population, mais nous pouvons tout de même accepter l’idée qu’il doive être relativement bien intégré dans l’esprit collectif à la fin de l’âge du Bronze. 

Le mythe du standard métrologique européen

Cependant, la question qui a le plus intéressé les chercheurs et alimenté les débats ces dernières années est celui du standard métrologique sur lequel s’appuient ces différentes pratiques pondérales. A. Cardarelli et son équipe en 1997, puis C. Pare en 1999 sont arrivés à une conclusion similaire : l’usage dans le nord de l’Italie et en Suisse, avec les poids lenticulaires et piriformes, et en Europe centrale, avec les poids polyédriques, de standards métrologiques dérivés de ceux utilisés dans le Bassin égéen à l’époque mycénienne. Nicola Ialongo a récemment rappelé que si les systèmes métrologiques utilisés en Europe et dans l’Égée montrent effectivement des similarités, il est toutefois impossible d’en conclure une quelconque relation de dépendance de l’un par rapport à l’autre, ni l’utilisation d’une même unité et d’un même système métrologique195. Les standards de valeurs, lorsqu’ils sont échelonnés sur un système numéral suffisamment bien maîtrisé, ont cet avantage qu’ils peuvent permettre la conversion avec à peu près n’importe quels autres, tout n’étant en réalité qu’affaire de consensus. Le point crucial des systèmes de mesure – qu’ils soient de longueur, de quantité, de masse ou de valeur – est que leur objectif n’est en aucun cas de s’en servir avec justesse mais que les différents acteurs de l’opération soient d’accord sur l’imprécision ou l’erreur qu’ils sont prêts à accepter. Les conversions sont alors une affaire de convergence entre les multiples respectifs de différentes unités. Ainsi, il est accepté de manière consensuelle qu’en multipliant 15 fois un euro nous obtenons une valeur proche de 100 fois un franc, de la même façon que nous pouvons accepter que les deux tiers d’une unité théorique de 104,6 g (69,7 g) soient globalement égaux à une unité égéenne de 60-65 g ou à 7 fois un shekel ougaritique de 9,4 g (65,8 g). Tout cela n’est finalement qu’une affaire d’accord entre partenaires car les valeurs et les mesures ne sont, somme toute, que des conventions sociales.

Le problème, dans le cas d’une analyse métrologique, est qu’une valeur, quelle qu’elle soit, en lui acceptant une certaine marge d’erreur, pourra toujours correspondre avec une relative fiabilité à la fraction ou au multiple d’une unité métrologique connue ailleurs. Mais l’observation d’une possible conversion avec un système métrologique connu n’implique pas une quelconque relation entre les deux. D’un point de vue interprétatif, la recherche de standards métrologiques communs à une aire géographique très étendue incluant différents groupes culturels, suggère grandement l’idée d’un phénomène d’adoption ou d’homogénéisation des métrologies afin de faciliter les échanges, que l’on considère que l’élément pesé soit le produit échangé ou le medium de paiement. Cette idée, comme nous l’avons dit plusieurs fois, prend ces racines anciennement et reste une hypothèse interprétative majeure aujourd’hui bien qu’elle ne nous semble pas pouvoir expliquer l’ensemble des données analysées ici.

Du point de vue de la métrologie, nos résultats nous amènent en effet à nuancer les interprétations d’A. Cardarelli et al. et de C. Pare. Lorsque nous observons les poids de balance polyédriques, lenticulaires et piriformes, nous ne trouvons pas de relation directe avec les systèmes métrologiques du Bassin égéen. Nous avons en effet pu constater que les poids polyédriques métalliques ne présentent pas de véritable homogénéité métrologique. Dans plusieurs cas, il est possible de percevoir une grandeur structurante consensuelle dont la masse est globalement comprise entre 4,3 et 4,8 g mais qui participent à la construction de séquences numérales très différentes. L’unité d’environ 61,3 g proposée par C. Pare trouve quant à elle des échos dans des lots différents mais la structuration ne semble pas se faire directement autour de cette unité, comme le montre le lot de Richemont-Pépinville, mais plutôt d’une valeur d’environ 3,97 g. Ainsi, si ces valeurs pondérales de structures, comprises entre 3,9 et 4,8 g peuvent globalement correspondre aux deux tiers de la fraction de 6,1 g mise en avant par C. Pare et A. Cardarelli, cette dernière ne participe clairement pas à la conception des lots de poids de l’Europe occidentale. Pour ce qui est des poids lenticulaires et piriformes, nous avons vu qu’ils sont probablement conçus selon des conventions pondérales similaires dont la structuration semble se faire autour d’une unité de 104,6 g. Une fois de plus, les deux tiers de celle-ci peuvent permettre une conversion vers le système égéen, sans toutefois avoir du sens dans la construction pondérale des poids eux-mêmes.

Pour conclure, il est impossible de parler d’une unité métrologique à l’échelle de l’Europe occidentale durant le Bronze final. Nous rencontrons au contraire une grande variété de situations et des logiques propres aux lieux et aux moments. Cela est vraisemblablement la preuve que la pratique et la métrologie pondérales ne répondent pas à des besoins de facilitation de logique de marché ou aux premières traces de véritables institutionnalisations de l’échange dans l’Europe occidentale protohistorique comme cela est parfois suggéré. Si des idées et des concepts sont probablement partagés à l’échelle de l’Europe et de la Méditerranée, le développement d’instruments de pesée que nous observons au Bronze final est très certainement la conséquence de pratiques assez éloignées de l’échange dans son sens commercial. Toutefois, les aires de distribution des catégories morpho-fonctionnelles d’instruments de pesée montrent un déploiement dépassant les limites des groupes culturels définis par l’archéologie. L’hypothèse que les pesées soient mises en œuvre dans des pratiques de contacts entre groupes humains reste donc fortement envisageable.

La pesée au Bronze final : 
entre habitudes et affaires privées

Durant le Bronze final, les instruments de pesée ont la particularité de présenter différents niveaux de standardisation à l’échelle de leur distribution géographique selon que l’on considère leur morphologie globale, leur fonctionnalité (notamment l’intervalle mesure considéré) ou leur métrologie (unité pondérale et système métrologique). Nous l’avons dit, nous pouvons distinguer trois manifestations pondérales mettant en jeu des poids de balance qui sont autant de pratiques distinctes.

Les poids polyédriques sont ceux dont les contextes d’apparition sont les plus anciens et les mieux connus, en grande partie car il s’agit pour la plupart de tombes. Le fait que les poids polyédriques, et dans certains cas également les fléaux de balance, apparaissent comme les possessions de défunts indique qu’au moins une partie des instruments de pesée renvoie à la sphère personnelle, qu’ils sont la propriété privée de certains individus et que, dans certaines circonstances, ils le rejoignent dans la mort. Dans de nombreux cas, nous l’avons dit, les sépultures concernées sont clairement celles de personnes de pouvoir, au rang social élevé. Le faible nombre de découvertes, associé à leur caractère privé, nous laisse penser que la pratique de pesée qui fait entrer en jeu ces objets est d’ordre individuel et/ou que la détention du savoir-faire l’est également.

À l’inverse, les poids lenticulaires, que nous associons à une fonction de comptage pondéral, apparaissent dans une région restreinte (les lacs alpins) avec beaucoup plus de fréquence. Nous pouvons peut-être associer cela à une meilleure distribution sociale du savoir-faire associé à leur utilisation. Cela expliquerait également bien que nous les trouvions répartis de manière relativement homogène dans les quelques habitats pour lesquels nous possédons l’information. Enfin, que la masse de la plupart corresponde à une unité approximative sans recherche d’une véritable standardisation abonde également dans le sens d’un savoir-faire bien répandu dans la société et qu’elle dépend plus d’une habitude que de la recherche d’une adéquation à un véritable standard métrologique.

Les poids piriformes, attestés pour la plupart d’entre eux durant une période plus récente que les poids polyédriques en Europe occidentale, renvoient l’image de concepts métrologiques bien maîtrisés et partagés sur une aire géographique importante. Cependant, leur utilisation pourrait être réduite à un minimum métrologique utile. Les poids retrouvés semblent correspondre aux jalons d’un système métrologique que la donnée archéologique permet de dessiner, mais qui ne paraît pas être matérialisé avec clarté au quotidien. Aucun indice ne suggère que ces poids soient utilisés par combinaison, comme c’est le cas pour les polyédriques, afin de pouvoir réaliser les différentes valeurs d’un système métrologique donné. Seules certaines valeurs utiles de ce système, qui sont peut-être différentes en fonction des endroits, sont représentées.

Nous identifions donc un véritable fonds cognitif tout au long du Bronze final, dans lequel évoluent les concepts de nombres, de masses, de systèmes de mesure et de systèmes de comptage. Durant l’étape initiale du Bronze final, il semble que des élites les maîtrisent et les mettent en œuvre et, peut-être, les accaparent. Les formes que prennent les instruments de pesée sont alors très codifiées : des poids de forme quadrangulaires, l’usage des alliages cuivreux, les décors sinusoïdaux, l’étape d’étamage qui vient sceller la masse de l’objet. Cette codification est partagée sur une longue distance, qui correspond à minima au sud-est du Bassin parisien, à l’est de la France et au sud de l’Allemagne mais la métrologie fait visiblement l’objet de choix locaux ou individuels. Si la plupart des lots s’appuient sur des unités structurantes d’environ 3,9-4,8 g, nous ne pouvons pas réellement parler ici de normalisation étant donné que certains lots offrent une précision de mesure de l’ordre de 0,3 g et que la sensibilité des fléaux de balance, parfois associés à ces poids, est encore meilleure. Notre hypothèse est qu’à cette période, du XIIIe au milieu du XIe s. a.C. environ, un groupe de membres de l’élite se reconnait à une échelle inter-régionale selon des pratiques communes dont, notamment, la pesée de précision. Il est probable qu’au-delà du simple savoir de la pesée, il s’agisse de la pesée de matériaux particulier. De nombreux produits ou matériaux sont envisageables et il est possible que plusieurs aient fait l’objet de pesée au Bronze final. Il est évident que certains d’entre eux n’ont aucune chance de laisser des traces matérielles : les plantes, le sel, les épices… Nous pouvons également penser à l’ambre, qui apparaît dans plusieurs tombes livrant des instruments de pesée, bien que ce soit toujours sous forme de produits finis. Certaines associations suggèrent que, dans une partie des cas au moins, cette activité est liée au travail des métaux et surtout à l’orfèvrerie. La pesée de quantités précises d’or est donc une hypothèse à envisager et pose la question de la complexité de l’évaluation et de la hiérarchisation des valeurs à l’âge du Bronze. En effet, dans certains cas comme dans la tombe 298 de Migennes, où le système métrologique semble s’appuyer sur une unité structurante de 0,3-0,4 g, les poids ne servent vraisemblablement pas à mesurer la quantité d’or servant à la création d’un produit particulier mais plutôt à une mesure de masse relativement précise. L’estimation d’une valeur ne pouvant se faire que par comparaison avec un autre référentiel, cela signifierait que la conceptualisation de la valeur a alors atteint suffisamment de finesse pour qu’une différence de 0,3 g d’or ait du sens. Il est également possible d’envisager que certains instruments de pesée de précision aient servi dans le cadre d’une métallurgie des alliages cuivreux. La destination de tels procédés resterait alors très obscure. Cela laisse toutefois ouverte la possibilité que les possesseurs de poids de balance en soient aussi les concepteurs. Nous parlons donc ici d’une pratique foncièrement individuelle, même si elle peut être reconnue comme un privilège de l’élite sur plusieurs centaines de kilomètres. Une telle restitution nous laisse également penser que les savoir-faire liés à la pesée ne sont alors que peu ou pas intégrées aux activités du quotidien et qu’ils restent la chasse gardée des sphères élitaires. Nous savons bien que le meilleur moyen d’asseoir une position sociale ou un pouvoir passe par la mise en scène d’un jeu de biens matériels et immatériels qui ne sont pas à la portée des groupes sociaux extérieurs. Le fait que nous trouvions des poids de balance polyédriques métalliques dans plusieurs contextes élitaires sur toute l’Europe moyenne mais que nous n’identifions aucun artefact qui semble montrer une appropriation généralisée de la technique en est un indice indirect.

La visibilité des instruments de pesée change au cours du Bronze final, en grande partie en raison d’une modification des pratiques funéraires. Nous ne pouvons donc pas caractériser finement la postérité des poids polyédriques métalliques. Toutefois, même lorsque nous les retrouvons en dehors du domaine funéraire, les indices les plus récents de l’existence d’une pesée de précision ne semblent pas être postérieurs au milieu du Xe s. a.C. (fléau du Fort-Harrouard, poids polyédrique de Larnaud). Les seules exceptions, qui pourraient être datées des Xe-IXe s. a.C. sont trouvées dans le sud de l’Angleterre (poids de West Caister, Runnymede Bridge et de Flag Fen, fléau de Cliffs End Farm).

Nous pouvons émettre l’hypothèse que la situation évolue au cours du Bronze final, peut-être en partie en raison d’un renouvellement des relations interculturelles. Les poids lenticulaires et piriformes semblent montrer l’appropriation d’un fonds cognitif métrologique et sa reproduction par le biais de nouvelles pratiques et habitudes afin d’en faire un véritable instrument. Sur les sites lacustres alpins, les pratiques pondérales fondées sur les poids lenticulaires pourraient montrer une diffusion des concepts pondéraux à des activités du quotidien. Nous trouvons par exemple presqu’autant d’artefacts interprétables comme des poids sur le seul site de Zürich-Alpenquai (53 ind.) que de poids polyédriques et assimilés sur toute l’Europe occidentale (66 ind.). Cette pratique, très répandue dans les lacs suisses, consiste alors à compter selon une unité approximative. Elle se distingue de celle s’appuyant sur des poids piriformes à bélière, connue par moins de vestiges mais dont la distribution est aussi large que celle des polyédriques, qui semble s’appuyer sur des jalons métrologiques usuels plutôt que sur un système pondéral combinatoire fonctionnant sur l’association de plusieurs poids entre eux.

Sur les sites lacustres, la technologie de la pesée semble intégrée par une sphère importante de la population, peut-être en raison des contextes très particuliers d’installation de ces sites et des réseaux qui doivent les relier entre eux. Cependant, dans le reste de l’Europe occidentale, les instruments restent tout au long du Bronze final des éléments de mobilier très rares dans le registre archéologique. Nous pouvons toutefois distinguer une certaine tendance du passage d’une pesée de précision voire d’extrême précision (de quelques décigrammes à quelques dizaines de grammes) au cours des XIII-XIe s. a.C. à une pesée “de gros” (jusqu’à environ 1,5 kg) aux alentours des XIIe-IXe s. a.C. Les découvertes du Fort-Harrouard laissent penser que les deux pratiques ont pu coexister, parfois sur les mêmes sites. Une telle évolution suggère également des modifications dans la conceptualisation de cette technologie et peut-être des structures sociales qui les mettent en œuvre et en assurent la reproduction. Les données identifiées à ce jour ne permettent toutefois pas de détailler clairement de telles évolutions sociales. 

L’âge du Fer : un manque de visibilité 
des pratiques pondérales

Les VIIIe et VIe s. a.C. sont très mal représentés dans le registre archéologique de l’Europe occidentale. Les sites de hauteur sont abandonnés et les dépôts métalliques deviennent rares. Il n’est donc pas surprenant que nous n’identifiions presqu’aucun vestige pouvant correspondre à des poids de balance pour cette période. La seule exception pourrait être un artefact décrit comme une tige en alliage cuivreux de la tombe du Ha C2 (v. 725-625 a.C.) de “Devant Giblot” (Diarville, Meurthe-et-Moselle), non illustré et dont la masse est inconnue196. Son interprétation comme un poids demeure bien évidemment très incertaine.

Mais de manière générale, l’âge du Fer dans son ensemble est une période de sous-représentation extrême des instruments de pesée dans le registre archéologique. Les données étant particulièrement hétérogènes, ce chapitre s’appuiera essentiellement sur des cas d’étude : en premier lieu le site de Malvieu (Saint-Pons-de-Thomières, Hérault, France) qui a permis l’identification d’un potentiel ensemble de poids de balance ; puis sur celui du Cayla (Mailhac, Aude, France) pour lequel nous connaissons à la fois de possibles poids et des éléments de balance ; et enfin l’ensemble de poids de balance trouvés sur le site de Danebury (Stockbridge, Hampshire, Angleterre).

I. Objets épars et maigres indices

Avant d’aborder les cas d’étude susmentionnés, nous relevons quelques mentions ou identifications de possibles instruments de pesée dispersés dans le nord-ouest de l’Europe continentale (pl. 6-2). Pour la fin du Premier âge du Fer, nous comptons pour le site funéraire de Monfumat (Saint-Ybard, Corrèze), utilisé au cours des VIe-Ve s. a.C., un objet bitronconique avec une perforation en forme de sablier. Celui-ci est réalisé en roche serpentine mais nous ne connaissons ni sa masse ni son contexte précis de découverte dans l’espace funéraire. Il rappelle toutefois les quelques exemplaires de possibles poids de forme similaire identifiés pour le Bronze final en Suisse et dans le sud de la France197.

Plusieurs exemplaires de possibles poids ont été mis au jour dans des habitats agglomérés des VIe-Ve s. a.C., à forte dominante élitaire et dans lesquels les activités artisanales, et notamment la métallurgie, occupent une place primordiale. C’est le cas du site du “Camp de César” à Bourguignon-les-Morey, un habitat élitaire dans lequel est déployé une importante activité métallurgique. Il a livré dans une couche datée du Hallstatt D2 (deuxième moitié du VIe s. a.C.) un petit parallélépipède en fer présentant une dépression circulaire sur l’une de ses grandes faces. Cet objet, d’une masse de 13,5 g, est interprété comme un poids de balance198. Morphologiquement, il rappelle les poids parallélépipédiques en alliage cuivreux des XIIIe-XIe s. a.C. ou les exemplaires en plomb de West Caister, Runnymede Bridge et de Flag Fen de la fin du Bronze final. En revanche, nous ne lui connaissons aucun parallèle en fer. De plus, si la comparaison métrologique est toujours difficile, l’impact des processus de corrosion sur les objets en fer étant plus important que sur les alliages cuivreux, il serait encore plus périlleux de s’y risquer ici.

Sur le site de la place Jean Jaurès à Tournon-sur-Rhône, fouillé par la société Archeodunum en 2012, une zone de superficie réduite a livré des vestiges datés de la fin du VIe-dernier quart du Ve s. a.C. qui renvoient à une importante activité de métallurgie spécialisée dans la production de parure et les échanges. Associés aux outils liés à la métallurgie et à la parure produite ont également été mis au jour des instruments dédiés à la production textile, à une activité de comptage et deux possibles poids de balance en alliage cuivreux. Le premier est un cylindre aux bords chanfreinés de 0,41 g et le deuxième un plano-convexe de 2,0 g199. Les masses des deux artefacts pourraient potentiellement entretenir un ratio 1 : 5.

À Bourges-Avaricum est connu par plusieurs opérations un habitat de la fin du Premier âge du Fer qui se démarque par un nombre très important de structures en fosse consacrées à la mise en œuvre d’activités artisanales (métallurgie des alliages cuivreux, travail du lignite, du corail et de l’ambre, etc.) dont la production est destinée aux échanges. Nous trouvons sur le site du couvent de Saint-Martin-des-Champs, associé à des vestiges d’activité métallurgique, un possible poids de balance d’une masse de 2,1 g et d’une forme discoïdale aux bords chanfreinés200, similaire à l’exemplaire JJ-A de la place Jean Jaurès de Tournon-sur-Rhône. Sa masse se rapproche grandement du deuxième poids de ce site, JJ-B de 2,0 g. La structure dans laquelle il est trouvé correspond vraisemblablement à un espace de travail datable du troisième quart du Ve s. a.C.

L’objet PSS-A, trouvé sur le site de Port sec Sud, également rattaché à l’agglomération de Bourges-Avaricum, est un poids du type piriforme suspendu. Le corps de l’objet est en calcaire alors que sa bélière, insérée verticalement au sommet de l’objet est en fer, ce qui le rapproche morphologiquement de certains poids piriformes du Bronze final et de ceux de l’âge du Fer de Danebury et Winkelbury Camp que nous verrons plus loin. L’exemplaire de Bourges, daté du Ve s.201 pourrait donc être contemporain de certains des instruments de même forme trouvés dans le sud de l’Angleterre.

Le site d’habitat de Bragny-sur-Saône (Saône-et-loire), installé sur la rive droite du fleuve de la Saône, est occupé brièvement vers 510-425 a.C. Il présente des caractéristiques similaires à Bourges-Avaricum avec le déploiement manifeste d’une importante activité métallurgique (alliage cuivreux et fer) et d’échanges parallèlement à une occupation d’orientation domestique202. Il livre un poids de balance piriforme en pierre, pesant aujourd’hui 770 g, avec une probable bélière sommitale en fer aujourd’hui disparue. Le sommet de l’objet est marqué par une protubérance perforée horizontalement et verticalement203. Il faut ajouter à cela un probable fléau en os, confondu dans la publication avec une aiguille204, qui représente alors la deuxième association sur un même site – avec le Fort-Harrouard – d’un poids piriforme à bélière et d’un fléau de balance en matériau dur d’origine animale.

L’objet NTob-A, mis au jour sur l’habitat de Neunkirch-Tobeläcker (Neunkirch, Schaffouse, Suisse), occupé du milieu du VIe à la fin du Ve s. a.C.205 est un ovoïde de granit de 2860 g, au sommet duquel est inséré une bélière en fer206. Là encore, une importante activité de travail du fer et des alliages cuivreux est observée207.

D’autres habitats agglomérés, dans lesquels le poids de la production artisanale n’est pas aussi marqué, ont livré de possibles instruments de pesée. C’est le cas de l’habitat fortifié élitaire de la Fosse Touzé (Courseulles-sur-Mer, Calvados) qui a livré un parallélépipède de 37 g en plomb de profil légèrement trapézoïdal et percé de part en part d’une ouverture quadrangulaire. Le contexte stratigraphique permet de le dater de la fin du VIou du Ve s. a.C.208.

Sur le site de hauteur protégé de Kergariou (Quimper, Finistère), occupé du milieu du VIe à la seconde moitié du Ve s. a.C., a été trouvé un possible poids en granit de forme circulaire aplanie, dans des niveaux de La Tène A. Sa masse est a priori de 80 g et il est trouvé associé à quatre galets de rivière dont la masse est comprise entre 45 et 95 g209 qui pourraient partager avec lui une fonction pondérale.

Un autre artefact dont l’interprétation reste incertaine, en raison du manque de parallèle morphologique, est un petit objet pyramidal en alliage cuivreux, de 11,24 g, trouvé en 1901 par Léon Joulin sur le quartier aggloméré de Saint-Roch (Toulouse, Haute-Garonne). L’objet appartient vraisemblablement aux niveaux du site d’habitat aggloméré qui se développe au IIe s. a.C.210.

Dans un contexte assez différent, au lieu-dit “Le Chazal” (Saint Clément, Corrèze), est connu un petit complexe de mines d’or dont l’une des aurières a fait l’objet, en 2003, d’un sondage sous la direction de Matthieu Boussicault. Si l’aurière même est datée des IIIe-IIe s. a.C., un possible poids de balance a quant à lui été trouvé à quelques mètres du bord de la fosse dans un niveau stratigraphique dont les charbons ont été datés par 14C de 401-204 cal BC. L’objet, en alliage cuivreux, présente une forme bitronconique aux arrêtes émoussées et un décor de chevrons sur tout son pourtour. L’objet a été interprété comme un poids de balance dont la forme et la masse (1,8 g) le rapprocheraient des exemplaires trouvés au Bronze final et au Premier âge du Fer dans le sud-ouest de la péninsule Ibérique211, présentés plus loin (voir le chapitre “Présentation générale : contextes, types, chronologie et répartition”, p. 239). En raison de l’important hiatus chronologique, de l’absence d’exemplaire décoré en péninsule Ibérique et du manque total de parallèles dans les 1000 km qui séparent la Corrèze des exemplaires les plus septentrionaux de ce type en péninsule Ibérique, cette hypothèse nous parait peu étayée par l’état actuel de la documentation archéologique.

Un certain nombre des découvertes éparses sont difficiles à rattacher les unes aux autres. Nous observons toutefois une prédominance des découvertes de poids de balance dans des habitats agglomérés au caractère élitaire marqué et dont les activités principales sont tournées vers la production spécialisée et les échanges. Ce cas n’est pas limité à notre zone d’étude et il est similaire à ce qui est observable à l’est du Rhin où L. Rahmstorf et C. Pare ont identifié des poids globulaires et piriformes à bélière dans des sites d’habitat agglomérés à dominante aristocratique212. Il en va de même pour le fléau trouvé dans l’habitat élitaire de Hochdorf (fig. 1-33)213.

Ces différentes découvertes permettent d’attester du maintien, local ou étendu, de certaines pratiques de pesée de précision pouvant mettre en jeu des poids cylindroïdes ou plano-convexes en alliage cuivreux comme ceux de Saint-Martin-des-Champs (Bourges) et de la place Jean Jaurès (Tournon-sur-Rhône) dans certains territoires du centre de la gaule mais dont les vestiges seraient alors d’une extrême rareté, possiblement car leur taille empêcherait leur identification et/ou leur ramassage. L’utilisation des poids piriformes à bélière, quant à elle, est à peine mieux documentée et les découvertes sont chronologiquement réduites à la deuxième moitié du VIe s. et au Ve s. a.C. pour ces territoires. Les autres découvertes ponctuelles potentiellement identifiables comme des instruments de pesée ne permettent pas, à elles seules, d’assurer l’existence de pratiques pondérales locales ou globales.

II. La Gaule méridionale : 
entre Celtes, Ligures et Ibères

Pour la période allant de la fin du VIe au Ier s. a.C., l’actuel territoire français a livré très peu de vestiges pouvant être clairement rattachés à une pratique pondérale (68 ind. dont 17 à Malvieu et 37 au Cayla). Il est à noter qu’un poids supplémentaire trouvé au Cayla date du Bronze final ou du début de l’âge du Fer. Pour la Gaule méridionale, nous comptons deux études de cas qui peuvent apporter un léger éclairage sur certaines des manifestations de la pesée pour ces périodes. La première concerne le site de hauteur fortifié de Malvieu (Saint-Pons-de-Thomières, Hérault), occupé en continu du début du Xe à la fin du VIe s. a.C., dont l’étude systématique du matériel lithique a permis la mise en évidence de potentiels poids de balance. Le deuxième cas est un autre site de hauteur fortifié, celui du Cayla (Mailhac, Aude), surtout connu pour une occupation s’étalant du VIe s. a.C. jusqu’à la période romaine, bien que des niveaux du Bronze final IIIb (séparés des phases postérieures par un hiatus chronologique) soient identifiés. Les deux sites, séparés seulement d’une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau se trouvent à la confluence de nombreuses influences durant l’âge du Fer : continentales et méditerranéennes. 

La position des sites de Malvieu et du Cayla n’est pas sans poser problème ici en raison du découpage de notre travail entre deux macro-zones géographiques auxquelles ils peuvent être rattachés de manière égale. La question de la position “culturelle” du Languedoc occidental a en effet déjà fait couler beaucoup d’encre. Si la région entretient des liens évidents avec le monde ibérique, et particulièrement avec le nord-est de la péninsule, elle ne présente toutefois pas tous les traits qui permettent la caractérisation de la “culture ibérique”. Ces éléments amènent notamment Éric Gailledrat à attribuer la formation du registre matériel de cette zone dite “ibéro-languedocienne” à une réponse aux phénomènes de contacts entre des populations aux traditions locales et des populations de Méditerranée centrale. La création d’une culture matérielle aux influences locales et centro-méditerranéennes est un phénomène similaire à ce qui est observé sur le littoral méditerranéen de la péninsule Ibérique (fig. 2-99). Plusieurs traits de caractérisation de ce qui est appelé “culture ibérique” en péninsule sont en effet des éléments matériels qui présentent des traces claires des influences centro-méditerranéennes ainsi que des pratiques sociales d’hospitalité qui sont associées comme la consommation de boisson par exemple214. L’observation et la définition de ce “techno-complexe ibérique”, qui est marqué notamment par l’homogénéité de la production céramique, est donc selon lui grandement dépendante des contacts avec le monde centro-méditerranéen. Éric Gailledrat considère toutefois que cette nouvelle culture matérielle, fruit du contact entre deux groupes humains, participe à l’homogénéisation culturelle et à la définition d’une véritable “ethnie” Ibère215. Pour Dominique Garcia, plus qu’une hybridation de technologies, de productions et de pratiques, le développement de la culture ibérique représente “une extension d’un mouvement commercial, initié sur le littoral de la péninsule et qui localement vient se surimposer aux cultures antérieures”216, et serait ainsi plus proche d’une certaine forme d’acculturation. L’argument majeur qui nous amène à traiter les sites de Malvieu et du Cayla ici et non pas dans la partie suivante, dédiée entièrement à la péninsule Ibérique, est l’absence complète d’adéquation entre les instruments de pesée qui y sont mis au jour comparée à l’extrême homogénéité observée au-delà des Pyrénées à la même période (v. VIe-Ier s. a.C.). Nous tenterons, dans la limite des informations disponibles de remettre les données analysées ici dans le cadre plus large de pratiques pondérales maîtrisées antérieurement dans des régions alentours.


Fig. 2-99. Carte de situation des principaux sites occupés à l’âge du Fer dans le Languedoc et limites de l’aire “ibéro-languedocienne”.

1. Le site de hauteur fortifié de Malvieu

Les informations ayant trait au site de Malvieu sont en grande partie inédites et résultent de notre intégration dans l’équipe scientifique qui l’étudie. En l’absence de publication de synthèse, cette analyse s’appuie uniquement sur des données issues des rapports de fouilles et des informations fournies par le responsable d’opération, Alexis Gorgues. Bien que la caractérisation des possibles instruments de pesée reste encore hypothétique, le site offre, comme celui de Danebury, une bonne étude de cas et un support de réflexion à l’identification des poids de balance dans le registre matériel.

Un site aux caractéristiques inhabituelles

Le site de Malvieu, fouillé depuis 2001 par Alexis Gorgues, est installé sur une petite hauteur calcaire qui domine la vallée du Salesse d’environ 130 m. Cette colline présente un pendage dominant d’orientation nord-sud et accueille dans son tiers supérieur l’habitat protohistorique dans un environnement topographique particulier, marqué notamment par une pente dépassant par endroit les 40 % (fig. 2-100). L’occupation, qui s’étend sur approximativement 2 ha, débute dès le Bronze final 3b (v. 950 a.C.) et aux alentours de 800 a.C., le site est ceint d’une muraille de pierre sèche, large d’environ 2 m, qui court sur une longueur restituée d’environ 300 m sur les pentes ouest, sud et est de la hauteur. Il semblerait que l’occupation se densifie progressivement après l’érection de ce monument par la mise en place d’un important système de terrasses et la construction de maisons mêlant matériaux et techniques d’élévation diverses. Le site est vraisemblablement abandonné vers la fin du VIe s. a.C. malgré des fréquentations postérieures à l’époque romaine et au Haut Moyen Âge217.


Fig. 2-100. Levée LiDAR 2018 du site de Malvieu vu depuis l’ouest,
d’après Gorgues et al. 2019, fig. 3.

Par plusieurs aspects, le site de Malvieu apparaît comme inhabituel dans le paysage de la Gaule méridionale de la fin de l’âge du Bronze et du Premier âge du Fer. En premier lieu, il a longtemps été admis que les traditions architecturales du littoral méditerranéen de la Gaule et des terres alentours reposaient uniquement sur l’emploi de matériaux périssables et l’édification de structures légères218. L’image des “fonds de cabanes” et des huttes unicellulaires grossières résiste mal à la confrontation avec certains des vestiges de Malvieu comme son imposante muraille ou l’édifice de plus de six pièces qui se développe à la fin de l’occupation (fig. 2-101). De plus, l’usage de la pierre et de la terre crue dans l’architecture locale est traditionnellement mis en relation avec l’intensification des échanges et des productions qui fait suite à l’installation des Phocéens à Marseille vers 600 a.C. Or, à Malvieu, la pierre est le matériau central de la construction dès la fin de l’âge du Bronze (terrassements, solins des maisons ou muraille).


Fig. 2-101. Photographie de la muraille de Malvieu, vue depuis le nord-est, dans le secteur 3 de la zone 1, d’après Gorgues 2012, fig. 10.

Une autre particularité vient de son emplacement dans le versant très prononcé d’une colline. Il est clair que si le choix peut être stratégique du point de vue de la visibilité – autant pour voir que pour être vu –, il se trouve très vraisemblablement à l’opposé de toute logique ergonomique. L’accès, le déplacement et l’approvisionnement devaient se trouver fortement compliqués par une telle topographie. De plus, il est évident que les sites présentant de telles caractéristiques (sites de pente, intégralement recouverts d’une végétation basse et dense et éloignés de zones attrayantes pour les projets d’urbanisation) ont peu de chance d’être repérés comme des habitats et fouillés. Ainsi, il est probable que d’autres sites, similaires à Malvieu, existent mais qu’ils ne soient pas encore caractérisés.

Un autre aspect spécifique à Malvieu, et qui a des conséquences directes sur notre propos, est la taphonomie même du site. Il a en effet subi des actions érosives très fortes qui résultent en grande partie du colluvionnement le long d’une forte pente et de la présence aujourd’hui d’un maquis méditerranéen composé de chêne vert et de buis219. La stratification très différentielle qui en résulte et la faible visibilité laissée par le couvert végétal peut entraîner une véritable difficulté de lecture des vestiges. De plus, comme nous l’avons dit le substrat est calcaire, tout comme une grande partie des éléments architecturaux (terrasses, solins ou encore dallages). Si cela rend certaines interprétations difficiles, il permet une bonne reconnaissance du matériel lithique allogène (galets divers, schiste, quartz, etc.) qui a pu être ramassé. Les galets de rivière, notamment, sont clairement exotiques dans cet environnement karstique de hauteur. Il a été ainsi possible, en 2013, de faire le constat que la fonction des “galets” trouvés sur le site restait obscure. Un premier travail a alors pu être réalisé pour tenter de déterminer s’ils pouvaient avoir servi de poids de balance.

Un difficile processus d’identification
des “pebble weights”

En l’absence de comparaison métrologique, le travail d’inventaire de possibles poids de balance reste tributaire de l’expérience et des méthodes employées. Le cas du site de Malvieu est particulièrement intéressant d’un point de vue méthodologique car deux phases d’analyse ont été nécessaires afin d’identifier de possibles poids de balance au sein du mobilier. Il nous semble ici utile de détailler les étapes de cette démarche hypothético-déductive afin d’en saisir les intérêts et apports.

La première opération, réalisée dans l’hiver 2013-2014, a consisté à trier le matériel lithique afin d’isoler, inventorier et photographier tous les galets ou autres objets lithiques subsphériques trouvés lors de la campagne 2013 afin d’établir un échantillon-test à l’hypothèse de leur calibration pondérale. Nous avons déjà évoqué la potentielle utilisation de poids de balance aux formes très simples, voire de simples cailloux, peu ou non retouchés, directement sélectionnés en fonction de leur masse, une hypothèse envisagée par Lorenz Rahmstorf pour l’Europe occidentale protohistorique dans son article sur les “pebble weights”220 (voir le chapitre “Les derniers travaux et bilan”, p. 37). 67 objets ont été pris en compte dont les masses couvrent un intervalle [0,28 : 724 g]. Aucun indice d’une construction pondérale ne parait se dégager de l’analyse de cette échantillon, même en le découpant selon des critères topographiques ou morphologiques (sup. 4 ; fig. 2-102). Malgré quelques maigres indices de concentrations de valeurs (autour de 2,3 g, 3 g, 6,5-6,7 g, 10,5-10,8 g, 50-51 g ou encore 131-138 g ; fig. 2-103), il avait été alors conclu que l’échantillon, pris dans son intégralité, ne pouvait résulter d’une construction pondérale volontaire.


Fig. 2-102. Analyse quantale des masses des galets trouvés sur le site de Malvieu durant la campagne 2013
sur l’intervalle [0,1 : 100 g] et [0,1 : 10 g] (67 ind.).


Fig. 2-103. Histogramme de distribution des masses des galets trouvés sur le site de Malvieu durant la campagne 2013 (67 ind.).

Ce dossier a toutefois été réouvert à l’issue de la campagne 2014 qui a permis la découverte de l’artefact Mal-A : une sphère calcaire parfaite d’environ 2,5 cm de diamètre et pesant 19,19 g (pl. 7-1-Mal-A) À quelques mètres plus au nord a été trouvé l’objet Mal-P qui présente la forme générale d’une sphère fragmentaire avec une face légèrement concave. La forme des deux objets semblait indiquer une mise en forme anthropique qui rappelle, qui plus est, certains des poids avérés ou potentiels connus pour l’âge du Bronze, notamment sur les sites lacustres alpins. Ces deux découvertes ont amené à explorer à nouveau l’hypothèse de la fonction pondérale d’une partie du mobilier lithique du site.

La sphère en calcaire Mal-A nous a permis de définir de nouveaux critères de distinctions au sein de la catégorie identifiée des galets afin de définir un sous-groupe composé d’objets en roche tendre, de forme sphérique ou subsphérique, potentiellement mis en forme anthropiquement. Au cours de notre inventaire, nous avons également décidé de considérer une catégorie d’objet sphériques fait dans un matériau lithique dense, rappelant du minerai de fer ou certaines roches magmatiques. Nous avons ainsi pu identifier au total 14 artefacts supplémentaires dont les caractéristiques permettaient de les distinguer comme un seul groupe d’objet (pl. 7-1). Ces objets sont uniquement issus des fouilles réalisées de 2011 à 2014 (à l’exception de Mal-L découvert en 2002 et inventorié comme un possible artefact en fer) car parmi le mobilier lithique, seul le quartz a été conservé pour les opérations antérieures. La campagne de fouille de 2019 a permis la mise en évidence d’un dix-septième artefact du même type (pl. 7-1-Mal-Q).

Une fonction pondérale encore incertaine

Les analyses métrologiques que nous avons réalisées se sont focalisées sur seulement 16 des 17 artefacts, l’objet Mal-P étant à la fois d’un type différent mais surtout beaucoup plus lourd (134 g) que les autres exemplaires compris, quant à eux, dans un intervalle de masses actuelles de [1,58 : 52,90 g]. Trois objets étant lacunaires, la première étape a consisté à réaliser une reconstruction numérique des objets. Ici, le premier objet concerné, Mal-G, de forme bisphérique, n’a pas posé de problème majeur et permet d’estimer la masse originelle de l’objet aux alentours de 24,98 g. L’objet Mal-N, quant à lui, est de forme subsphérique avec une face plane qui pourrait être le résultat d’une cassure sans que nous en soyons certains. Sa masse originelle serait égale à 3,78 g si nous l’estimons dans un état lacunaire. L’objet Mal-F est celui posant le plus de problèmes de restitution. Il présente clairement une cassure qui le réduit de moitié environ. Nous observons cependant que le centre de l’objet présente un aspect différent donnant l’impression que celui-ci était à l’origine vide. Nous avons donc effectué deux restitutions, une première en estimant qu’à l’origine le centre de l’objet était vide, et une deuxième en le considérant comme plein et d’une densité similaire au matériau conservé. Les deux masses d’origine obtenues, respectivement 19,47 g et 20,06 g sont relativement proche et cela ne gêne globalement pas le discours sur la métrologie. Nous remarquons cependant immédiatement qu’une telle masse est très similaire à celle de la sphère Mal-A de 19,19 g.

Afin d’éviter les biais pouvant découler de mauvaises restitutions, deux analyses métrologiques ont été réalisées : une première excluant les trois objets lacunaires et une deuxième incluant les 16 exemplaires entiers et restitués. L’histogramme de distribution des 13 exemplaires entiers nous montre une situation peu parlante avec une seule véritable concentration autour de 7,5-7,6 g (3 ind.). Deux autres possibles concentrations de valeurs sont discernables autours de 4,8-5,3 g (2 ind.) et 1,9 (2 ind.) mais le nombre d’objets concerné est très limité (fig. 2-104). Le tableau de division vient préciser les éléments mis en avant par la distribution (fig. 2-105-a). Nous voyons par exemple que le poids Mal-O de 1,8 g peut présenter des relations arithmétiques assez nettes avec Mal-D de 7,18 g et Mal-B de 7,55 g (multiples 4) mais aussi avec Mal-I de 12,52 g (multiple 7). Mal-L, légèrement plus lourd (1,97 g), montre de meilleures correspondances avec Mal-C de 5,89 g (multiple 3) et avec Mal-K de 7,95 g (multiple 4). Mal-H (2,67 g) et Mal-I (12,52 g) entretiennent un rapport 1 : 3. En ce qui concerne Mal-Q (52,9 g), il peut correspondre à 9 fois Mal-C ou 7 fois Mal-B. Telle quelle, la construction pondérale de l’échantillon n’apparaît pas avec clarté. Avec seulement 13 individus dans l’échantillon, l’analyse quantale est bien évidemment à prendre avec précaution. Le meilleur quantum correspond à 0,84 g (ainsi que sa moitié), suivi par un deuxième à 2,52 g. Nous observons également un pic intéressant de la courbe à 6,61 g (fig. 2-106).


Fig. 2-104. Histogramme de distribution des possibles poids entiers (en noir; 13 ind.) et de la totalité des poids (noir et gris; 16 ind.) mis au jour sur le site de Malvieu pour une Normzone de 5,5 %.


Fig. 2-105. Tableau de division des masses des possibles poids entiers (a) et des poids entiers et restitués (b) mis au jour sur le site de Malvieu.


Fig. 2-106. Analyse quantale des possibles poids entiers (en noir; 13 ind.) et entiers et restitués (en rouge; 16 ind.) mis au jour sur le site de Malvieu sur les intervalles [1 : 20 g] et [1 : 2 g].


Fig. 2-107. Proposition de restitution de la construction pondérale de l’ensemble de poids potentiels mis au jour sur le site de Malvieu.

 

L’ajout des trois artefacts restitués (Mal-N, F et G) ne change que très peu les résultats de l’analyse métrologique. Ainsi, nous remarquons que les 3,78 g restitués pour Mal-N trouvent un double parfait avec l’objet Mal-B de 7,55 g et probablement un quintuple avec Mal-A (19,19 g) mais aussi Mal-F dont la masse restituée de 19,47 g est très proche. Il pourrait également trouvé un bon multiple 14 avec le poids Mal-Q (52,9 g). L’objet Mal-G (de 24,98 g restitués), quant à lui, semble trouver sa moitié avec le poids Mal-I de 12,52 g, son cinquième avec Mal-E (5,02 g) et Mal-J (5,08 g) et son double avec Mal-Q (fig. 2-105b). La distribution des masses reste globalement la même mis à part le fait que nous trouvons désormais deux objets avec une masse proche de 19,2-19,5 g (fig. 2-104). Les relations arithmétiques apparaissent ainsi relativement bien caractérisées bien qu’une vision générale ne se dégage pas intuitivement de l’ensemble. Les résultats de l’analyse quantale sont globalement les mêmes mis à part que nous trouvons le meilleur quantum pour 1,77 g. Nous trouvons toujours les deux autres quanta plus lourds à 2,5 g et 6,54 g (fig. 2-106).

Ces différents quanta entretiennent des relations arithmétiques entre eux, ce qui laisse entendre qu’ils mettent en évidence l’existence d’une seule unité structurante et de ses sous-produits et non pas des unités réellement distinctes. Cependant, une fois de plus, avec un échantillon de seulement 16 individus, les résultats de l’analyse quantale ne peuvent pas être considérés comme réellement significatifs. Les quanta d’environ 1,8 g et 6,5 g semblent avoir assez peu de résonnance directe dans notre échantillon et il est difficile de fonder une restitution pondérale sur eux. En revanche, nous remarquons qu’une unité structurante d’environ 2,5 g montre de la cohérence avec bon nombre des observations métrologiques que nous avons pu faire. Mal-I pourrait alors correspondre à 5 fois une telle unité et Mal-G à 10 fois celle-ci tandis que les objets Mal-E et Mal-J correspondraient à son double et Mal-Q à son multiple 20. Il est ainsi possible de proposer une séquence pondérale cohérente pour la quasi-totalité des éléments de l’échantillon (fig. 2-106). Avec une telle restitution, seul l’objet Mal-C de 5,89 g s’insère réellement mal dans notre séquence métrologique (la restitution pondérée de l’unité en retirant Mal-C amène ici à proposer une unité de 2,53 g). Il s’agit également d’un des artefacts pour lesquels le tableau de division montrait le moins de liens arithmétiques possibles. Les déviations relatives aux unités théoriques sont dans certains cas assez élevées, autour de 6-7 %. Toutefois, elles n’empêchent pas pour autant l’interprétation de ces objets comme des poids de balance. Il faut en revanche envisager que la précision générale ou le degré d’adhésion à un seul standard métrologique clair soient réduits.

Peut-on parler de poids de balance pour le site de Malvieu ? La question ne peut clairement pas être tranchée définitivement en nous fondant uniquement sur l’échantillon à disposition mais il s’agit d’une hypothèse qui ne doit pas être écartée. L’échantillon rassemblé est le résultat d’une sélection morphologique et macroscopique dans l’important corpus lithique que livre l’habitat. Il est à la fois probable et vraisemblable que, si ces objets sont réellement des poids, ils puissent prendre des formes plus variées que la catégorie restrictive que nous avons décidé de tester. Nous estimons ici probable que les objets dont nous disposons aient servi comme poids de balance pour de la pesée de précision même si le degré de cohérence interne n’atteint pas la même finesse que dans d’autres cas comme ceux des lots de poids trouvés dans les tombes de l’étape initiale du Bronze final dans le domaine nord-alpin. La taphonomie des contextes de découverte est également très différente puisque nous nous trouvons ici dans le cadre d’un habitat à la longue durée d’occupation et que nous ne pouvons pas écarter l’hypothèse d’une succession de différents standards métrologiques proches les uns des autres. Par conséquent, sur la base des seules données morphologiques et chronologiques, nous pouvons observer une véritable cohérence qui ne semble pas due au simple hasard mais l’échantillon seul, en raison de la faiblesse des critères descriptifs et du nombre réduit d’occurrences, ne permet pas de confirmer que ces objets sont des poids de balance.

Contextes de découverte 
et hypothèses sur le cadre d’utilisation

D’autres éléments peuvent toutefois venir renforcer notre hypothèse en dehors des aspects purement numériques. Il nous est tout d’abord possible de traiter de la distribution spatiale des poids de balance. Nous pouvons observer que la grande majorité des possibles poids de balance sont issus des fouilles de la zone 10 (fig. 2-108). Nous pouvons probablement y voir une corrélation directe avec le fait que celle-ci a commencé à être fouillée en 2011 et que nous ne sommes pas en possession du matériel lithique des années précédentes. Toutefois, il est probable que la distribution spatiale que nous observons ne soit pas uniquement le reflet des logiques de collecte et de conservation du mobilier sur le site. En effet, la zone 1 a continué d’être fouillée entre 2010 et 2019 mais nous constatons que seuls les secteurs les plus au nord (secteur 5 à l’ouest et 8 à l’est) livrent des éléments interprétables comme des poids de balance à l’exception du poids de balance Mal-Q découvert en 2019 dans l’US 1214 du secteur 2, accolé à la muraille. Il est notamment intéressant de noter que, dans les secteurs 7 et 8, qui correspondent vraisemblablement aux deux niveaux d’une seule et même maison221 (fig. 2-109), seul le poids Mal-A a été trouvé, plus précisément au nord de la structure, dans l’US 1182 qui correspondrait à la dégradation de la structure bâtie. Cet artefact pourrait avoir été déposé volontairement avant la construction de la maison, vers le milieu du VIIe s. a.C. Il est à noter qu’un fragment de bracelet semble avoir été retrouvé au même endroit, sous le dallage de la pièce. Les secteurs 7 et 8 ont été amplement fouillés au cours des dernières années de fouilles et n’ont livré aucun autre élément pouvant se rapprocher des formes isolées dans le cadre de cette étude. Si nous mettons de côté les trois poids qui sont issus des secteurs 2 et 5 de la zone, la totalité des objets que nous avons identifiés sont issus d’un secteur très réduit du site, d’autant plus si on l’observe dans son intégralité (fig. 2-110).


Fig. 2-108. Distribution des poids de balance dans la zone 10 et au nord de la zone 1 du site de Malvieu
(relevé en plan des zones 1 et 10 du site d’après Gorgues et al. 2017, fig. 8 ; spatialisation des poids : T. Poigt).


Fig. 2-109. Restitution de l’intérieur de la maison des secteurs 7 et 8,
d’après Gorgues et al. 2017 fig. 25 (3D : F. Comte et M. Caubraque).


Fig. 2-110. Aperçu de la distribution des poids de balance à l’échelle du versant fortifié de Malvieu, les zones fouillées apparaissent en surbrillance (fond topographique tiré de Géoportail, plan schématique du site d’après Gorgues et al. 2017,
fig. 4 et spatialisation des poids : T. Poigt.

La zone 10 présente des structures dont la datation remonte vraisemblablement au Bronze final, mais dont l’ensemble de la stratigraphie fouillée peut être datée entre le milieu du VIIe et la fin du VIe s. a.C. L’un des éléments les plus marquants est la concentration de plusieurs structures, dans sa partie orientale (secteurs 1 et 2) en un îlot aggloméré à partir du VIIe s. a.C. qui renvoient l’image d’une entité organique qui pourrait correspondre à une demeure élitaire222. En dehors des aspects architecturaux, cette zone a livré un nombre important d’éléments de parure annulaire en alliage cuivreux, une dent d’ours et les premières importations lointaines, notamment des fragments de céramique étrusque et un grelot-cage dont les meilleurs parallèles sont connus dans le Caucase. D’un point de vue chronologique, les éléments bien stratifiés laissent penser que la chronologie de ces objets correspondrait effectivement aux phases les plus récentes de l’occupation, au moment où le quartier de la zone 10 se métamorphose pour accueillir cette grande maison. Le secteur oriental de ce bâtiment (US 10128, 10155 et 10160) a livré des indices de travail métallurgique (fer et alliages cuivreux) caractérisé par la présence de battitures de fer, de fragments d’alliage cuivreux (notamment un fragment de barre martelé) et de torchis brulé223. Une partie des poids de balance seraient ainsi inscrits dans un contexte bien particulier au sein même du site. Seules les futures fouilles permettront toutefois d’apporter un éclairage supplémentaire à ces aspects contextuels.

Il nous faut aborder ici une dernière caractéristique du site qui pourrait être grandement liée à la pratique pondérale et à sa possible intégration à un cadre technique (le travail du fer et des alliages cuivreux) imbriquée dans un cadre élitaire. Les différentes campagnes de fouilles ont en effet permis de récolter un nombre important d’éléments en alliage cuivreux (plus de 80 à l’issue de la campagne de 2014) dont de nombreux anneaux et fragments de bracelets (dont plus de la moitié provient de la zone 10). Il est en général rare de trouver autant de mobilier fragmenté en alliage cuivreux sur un site d’habitat et nous avons émis l’hypothèse, avec Alexis Gorgues, d’un possible débitage volontaire de ces éléments, en particulier la parure annulaire, en vue d’une utilisation comme medium de paiement sous forme de métal calibré par sa masse, comme cela a été proposé pour d’autres contextes224. Malgré quelques coïncidences pondérales étonnantes, nous n’avons jusqu’à présent pu mettre en évidence aucune corrélation métrologique réelle entre les poids en matériaux lithiques et les artefacts, entiers ou fragmentés, en alliage cuivreux. Cependant, comme nous l’avons déjà dit, ce type de pratique reste encore très faiblement documenté de manière systématique et méthodique et les résultats actuels pourraient être amenés à changer dans les années à venir.

Il est à noter qu’au lieu-dit le “Roc de Saint-Bauzille” aux Verreries-de-Moussans (Hérault), à 10-15 km à vol d’oiseau de Malvieu, trois tombes de la deuxième moitié du VIe s. a.C. ont été mises au jour. L’une d’entre elle, particulièrement riche en mobilier, a livré un élément métallique interprété comme un fléau de balance225. Il ne fait cependant guère de doute que l’élément en question (fig. 2-111) n’est autre qu’un ressort de fibule dont nous connaissons des parallèles ailleurs226.


Fig. 2-111. (a) Élément de fibule interprété comme un fléau de balance parmi le mobilier de la tombe 1 des Verrreries de Moussans, Roc de Saint-Bauzille, d’après Ugolini & Olive 2013, fig. 932 (crédit photo : M. Maillé) et (b) deux fibules mises au jour dans la sépulture 1 de Fourques-sur-Garonne (Lot-et-Garonne),
d’après Constantin & Bilbao 2013, fig. 3.

Bilan d’une vision biaisée

L’étude des probables poids du site de Malvieu ne nous permet pas de documenter avec certitude un pan de la pratique pondérale du Premier âge du Fer. Il nous amène toutefois à prendre en considération l’impact considérable de la méthodologie de fouilles et du regard porté sur le mobilier dans l’appréhension de pratiques discrètes telles que la pesée. Sans une étude poussée et méthodique, les poids de balance qu’il nous semble possible d’identifier ici nous seraient totalement inconnus, tout comme la maîtrise des concepts liés aux nombres et aux mesures par les populations de la Gaule méridionale dans des espaces non marqués par l’installation des Phocéens en Provence.

Nous observons à Malvieu l’apparition dans les derniers niveaux d’occupation du site (alors même qu’il est occupé dès le Bronze final 3) d’une pesée associée spatialement de manière privilégiée à un espace de production spécialisé et à connotation élitaire, et limitée à des mesures légères de précision. Il est possible que la pratique de pesée que nous observons à Malvieu ait des racines plus anciennes, dont nous trouvons peut-être les vestiges dans les possibles poids sphériques des sites lacustres (le poids Mal-G restitué à 24,98 g pourrait par ailleurs correspondre à environ un quart d’une unité de 104,6 g observable sur les sites alpins au Bronze final). Nous ne possédons toutefois aucun indice qui pourrait indiquer que ces instruments de pesée sont utilisés tout au long de l’occupation du site. Il semble plus probable que leur utilisation soit cantonnée au dernier siècle et demi de vie de l’habitat (v. 650-500 a.C.). Si tel est le cas, la situation se rapprocherait plus de ce qui est observé au travers des premiers poids polyédriques métalliques du Bronze final qui émergent dans le registre archéologique comme les instruments d’une pratique associée de manière privilégiée à une classe élitaire dont les codes de représentation changent.

2. Le Cayla de Mailhac

À quelques dizaines de kilomètres de Mavlieu, le site du Cayla à Mailhac livre les marqueurs d’une pratique pondérale très différente à la fois par ses caractéristiques formelles, sa diachronie et par la quantité d’éléments qui y renvoient. Toutefois, une grande partie des vestiges ayant été mis au jour anciennement, les données à notre disposition sont difficiles à contextualiser. Nous présenterons ici les différents instruments de pesée identifiables et tenterons de caractériser la pratique pondérale associée au fur et à mesure de l’occupation du site.

Le site

Le site fortifié du Cayla (Mailhac, Aude), dans les contreforts méridionaux du Minervois, occupe le sommet d’une colline calcaire aux pentes raides, dominant d’environ 144 m les plaines environnantes, sur une superficie d’environ 3 ha. Il se situe dans une localité riche en vestiges archéologiques protohistoriques qui comptent également le site du Traversant (fouillé entre 1997 et 2000), dans le piémont oriental, ainsi que les nécropoles du Moulin et du Grand Bassin I et II (fig. 2-112) dont le mobilier a permis le phasage typo-chronologique de la région227. Le site est probablement connu anciennement et il est fouillé de manière systématique et ininterrompue sous la houlette de la fratrie Taffanel jusqu’en 1982 avec pour seule interruption la Deuxième Guerre Mondiale, tout comme les nécropoles du Moulin (datée du Bronze Final IIIb), du Grand Bassin I (correspondant à la transition entre Bronze et Fer et au Premier âge du Fer) et du Grand Bassin II (datée de la fin du Premier âge du Fer) entre 1950 et 1974228. Au début des années 1990, E. Gailledrat mène à son tour deux sondages en bordure des zones déjà fouillées229. Le début des années 2010 a vu le lancement de nouvelles campagnes de fouilles sous la direction d’Alexandre Beylier.


Fig. 2-112. Topographie du site du Cayla et de ses abords, d’après Gailledrat et al. 2002, fig. 2.

Ces différentes opérations permettent d’établir pour le site une occupation longue, dont les différentes phases peuvent être directement mises en relation avec l’utilisation de chaque nécropole, depuis le Bronze final IIIb (v. IXe-VIIIe s. a.C. ; Cayla I / Nécropole du Moulin) jusqu’à la période romaine (Ier s. a.C.-IIe s. p.C.). Le début du Premier âge du Fer (v. 800-650 a.C.), connu dans la région par la nécropole du grand Bassin I et l’habitat de bas de pente du Traversant, correspond à un hiatus de l’occupation du Cayla230. Vers 575-525 a.C., l’habitat se déploie essentiellement en bas de pente et la colline est occupée ponctuellement. C’est durant la phase Cayla IIb (v. 525-475/450 a.C.) que l’habitat se concentre à nouveau sur le plateau et s’étend alors sur environ 6 ha. Les opérations de fouilles réalisées par O. et J. Taffanel ont été numérotées de 1 à 50 et permettent de relativement bien se repérer dans le processus de déroulement des opérations et dans l’espace (fig. 2-113). La fouille 47, nous y reviendrons, a permis la mise au jour du dépôt d’une centaine “d’objets métalliques”, principalement en fer à proximité duquel ont été trouvés trois possibles poids de balance231.


Fig. 2-113. Plan topographique du Cayla et numérotation des fouilles opérées par O. et J. Taffanel,
d’après Gailledrat et al. 2002, fig. 8.

Les instruments de pesée

Nous avons inventorié 46 artefacts (pl. 7-2 et pl. 7-3) pouvant correspondre à des instruments de pesée : 10 éléments de balance et 26 possibles poids. Comme nous l’avons dit, trois de ces derniers ont été mis au jour à proximité d’un dépôt métallique (ou essentiellement métallique) correspondant à la “fouille 47”, un secteur exploré de 1965 à 1969 puis en 1972232 mais qui a fait l’objet d’une nouvelle étude233. La constitution du dépôt a été, dans un premier temps, datée du Ier s. a.C. sur la base de données stratigraphiques. La reprises de celles-ci au début des années 2000 permet toutefois de vieillir assez drastiquement l’ensemble, ainsi que la datation des épées à sphères, dont la chronologie avait été essentiellement établie à partir de ce contexte. L’enfouissement du dépôt a ainsi été redaté de la phase Cayla II (600/575-475/450) et plus vraisemblablement dans la première moitié du Ve s. a.C.234 Les possibles poids ont été mis au jour dans les US 147002 (Cay-A) et 147003 (Cay-B), qui correspondent à deux niveaux de colmatage d’un fossé longitudinal, l’un antérieur et l’autre postérieur à l’US 147006 correspondant au dépôt métallique (fig. 2-114). Leur chronologie peut globalement être située dans la deuxième moitié du Ve s. a.C. sur la base du matériel céramique235. L’artefact Cay-A, d’environ 38 g, correspond à une sphère en pierre marquée par deux rainures périmétriques qui se croisent à angle droit236. Cay-B et Cay-C sont trouvés dans la même US (147002) et le même carré (C-F). Ils correspondent respectivement à un disque en pierre avec perforation centrale d’environ 4 g et d’un cylindroïde en plomb plein d’environ 25 g qui est le seul artefact interprété comme un poids par les fouilleurs. Il est bien difficile de proposer une interprétation métrologique pour ces trois objets dont la fonction pondérale reste incertaine et, qui plus est, semblent avoir fait l’objet d’une pesée imprécise237. Le tableau de division est peu parlant bien qu’il soit éventuellement possible que les masses des trois objets entretiennent un rapport 1 : 6 : 10 (fig. 2-115).


Fig. 2-114. Relevés de coupes stratigraphiques du fossé FO 147005, d’après Beylier et al. 2016, fig. 7
(données d’après des rapports de fouilles inédits d’O. et J. Taffanel, DAO : A. Beylier).


Fig. 2-115. Tableau de division des masses des trois possibles poids de balance trouvés sur la fouille 47 du site du Cayla.

Les 23 autres poids possibles sont connus par l’inventaire du petit mobilier réalisé par O. Taffanel regroupé et numérisé en 2007, et publié en ligne sur le site de la Société d’études scientifiques de l’Aude238. Les poids sont intégrés à la section 8 : “Les objets liés à un usage particulier”239. Les objets sont nombreux, de morphologies, de chronologies, de conceptions et de masses très différentes. Il est difficile d’en tirer des conclusions. Nous remarquons que l’analyse quantale de l’ensemble n’est guère significative (fig. 2-116). Cela suggère l’existence de plusieurs systèmes métrologiques structurant les masses de ces instruments. Il est toutefois assez difficile de procéder à une étude des poids de balance pour chaque phase chronologique. Le niveau Cayla I (v. 900-750 a.C.) n’a livré que le possible poids en plomb discoïdal Cay-Q de 30,02 g (fig. 2-117). Pour le niveau Cayla II (v. 575-475 a.C.), seul le poids cylindrique en plomb Cay-R a été clairement identifié. Il pèse uniquement 29,4 g, d’une masse très similaire au poids des niveaux les plus anciens. L’usage d’une pesée de précision est fortement suggéré par la présence de plusieurs petits fléaux en os et plateaux en alliage cuivreux. Les deux petits poids en alliage cuivreux Cay-I et Cay-L, pesant respectivement 2,03 et 3,37 g, de forme plano-convexe et cylindrique, sont attribués à des niveaux pouvant correspondre soit à la phase Cayla II soit Cayla III (autrement dit entre 600 et 325 a.C. environ). La phase Cayla III (v. 475/450-325 a.C.) est plus prolifique. En dehors des deux fléaux en os Cay-1 et Cay-11, 10 poids peuvent y être attribués avec certitude. La majorité des poids plano-convexes en alliage cuivreux semblent appartenir à cette phase et nous pouvons envisager que leur utilisation soit relativement réduite dans le temps et concentrée autour des Ve et IVe s. a.C. Les niveaux du Cayla IV (v. 325-75 a.C.) ont livré deux autres poids en alliage cuivreux de forme générale plano-convexe : Cay-G de 11,8 g et Cay-O de 6,4 g ; ainsi qu’un plateau de balance en alliage cuivreux (Cay-4). Pour la phase Cayla-V (v. 75 a.C. jusqu’au IIe s. p.C.), nous identifions 9 possibles poids, aux formes plus variées que ce qui est observé précédemment, ainsi que deux fragments de fléaux (dont l’un en alliage cuivreux) et deux plateaux en alliage cuivreux. Dans le cas présent, le tableau de division et l’analyse quantale offrent des résultats très opaques. Mis à part deux objets qui partageraient la même masse (Cay-M et Cay-S de 14,4 g), nous n’observons aucun lien arithmétique clair. L’interprétation de ces objets comme des poids de balance est ainsi assez incertaine (sup. 5).


Fig. 2-116. Courbe de l’analyse quantale de tous les possibles poids du Cayla sur les intervalles [1 : 40 g] et [1 : 4 g] en excluant les exemplaires Cay-U de 315,5 g et Cay-Y de 15244 g (24 ind.).


Fig. 2-117. Classement des instruments de pesée du site du Cayla en fonction de leurs phases chronologiques d’appartenance.

Le niveau III reste donc celui qui livre les instruments dont l’identification comme des poids est la moins sujette au doute. Nous pouvons ici pousser l’analyse en y intégrant les deux poids plano-convexes de la phase Cayla-IV et également le poids de même morphologie Cay-I dont l’attribution chronologique est incertaine. Nous obtenons ainsi un échantillon composé de tous les poids de la phase Cayla-III et de tous les poids plano-convexes du site.

L’analyse quantale de ces poids de balance renvoie un possible quantum à 2,11 g et un autre de 4,18 g. Cependant, l’échantillon est composé de seulement 13 individus et nous ne pouvons donc pas le considérer comme réellement significatif (fig. 2-118). La confrontation d’un tel quantum avec le tableau de division est peu concluante, bien que nous puissions remarquer une possible séquence 1 : 2 : 3 entre les objets Cay-E de 12,6 g, Cay-C de 25 g et Cay-A de 38 g (fig. 2-119). Il est globalement possible d’envisager une unité d’environ 2,1 g qui verrait la création de multiples 2 : 4 : 6 : 8 : 10 : 12 : 14 : 18 (fig. 2-120). La reconstruction pondérale est cohérente bien qu’elle accuse par endroits des déviations importantes. Au sein de cet échantillon, les seuls objets présentant une véritable homogénéité morphologique sont les 6 artefacts en alliage cuivreux de forme plano-convexe (Cay-D à Cay-I). L’observation de leur relation arithmétique renvoie globalement aux mêmes résultats bien que la précision ne soit pas de mise (fig. 2-121).


Fig. 2-118. (a) Analyse quantale des poids des niveaux II et III du Cayla (13 ind.) sur les intervalles [1 : 40 g] et [1 : 4 g] et
(b) histogramme de distribution de leurs masses.


Fig. 2-119. Tableau de division des possibles poids de balance des niveaux Cayla II et III (v. 600-375 a.C.).


Fig. 2-120. Proposition de restitution de la construction pondérale des poids des niveaux Cayla II et III (v. 600-325 a.C.).


Fig. 2-121. Tableau de division des possibles poids plano-convexes des niveaux Cayla II et III (v. 600-375 a.C.).

Concernant les possibles poids de balance du Cayla, l’ancienneté des découvertes et de la documentation des données est ici trop problématique pour pouvoir aborder réellement les questions de métrologie. La variété des formes employées ne permet pas de mettre en évidence une catégorie particulière d’objets ayant servi de poids de balance et l’absence de parallèle aux alentours pour les périodes d’occupation les plus anciennes nous empêche d’aller plus loin dans l’analyse. Nous nous contenterons ici de faire remarquer que sur le site du Cayla, seul l’objet en plomb Cay-Q, de forme cylindroïde, a été trouvé dans des niveaux clairement antérieurs à la phase Cayla III débutant dans le deuxième quart ou le milieu du Ve s. a.C. Bien que nous puissions constater que la possible unité de 2,1 g soit dans les mêmes ordres de grandeur que celle d’environ 2,5 g identifiée à Malvieu, les systèmes métrologiques qui les structures semblent en revanche assez différents.

Bien que nous ne puissions pas livrer une analyse métrologique fine des poids de balance mis au jour sur le site du Cayla, ils n’en demeurent pas moins intéressants par leur nombre et leur diachronie. Un autre point d’intérêt concerne les éléments de balance retrouvés sur le site qui confèrent au Cayla un statut particulier dans notre corpus. En effet, avec 10 éléments de balance différenciés (8 individus minimum car Cay-9 et Cay-10 correspondent aux plateaux et au fléau d’une probable même balance tout comme le fléau Cay 7 et le plateau Cay 8), le Cayla est le site le plus prolifique de notre corpus. Seul le site de La Bastida de les Alcusses (Moixent, València) livre autant d’éléments de balance qui ne sont en revanche que des plateaux. Nous comptons au Cayla sept plateaux, tous en alliage cuivreux, dont quatre sont soudés ensemble par la corrosion, deux à deux, et possèdent une seule référence chacun dans le corpus (Cay-5 et Cay-9). À la seule possible exception des deux plateaux de référence Cay-9 (dont l’illustration, de faible qualité, nous laisse penser qu’ils sont plats), tous les plateaux sont creux, de profil conique, avec trois perforations de suspension pour 3 d’entre eux (Cay-4 et les deux plateaux de Cay-5) et aucune dans le cas de Cay-3 et Cay-8. La chronologie des divers éléments s’étale sur toutes les phases d’occupation de l’âge du Fer et de la période romaine du site, soit du VIe s. a.C. jusqu’au IIe s. p.C. Les plateaux partagent des caractéristiques similaires, notamment par leurs faibles diamètres entre 4 et 6,5 cm, tout au long de la période. Nous notons toutefois que les plateaux dépourvus de perforations destinées à leur suspension appartiennent à la phase Cayla II (v. 575-475 a.C.) et semblent disparaître du registre matériel pour les périodes postérieures.

Les fléaux, au nombre de 5, sont en os pour quatre d’entre eux et en alliage cuivreux pour le dernier qui est également le plus récent. De la même manière, leur datation court du VIe s. a.C. au IIs. a.C. Par leur taille et leur forme, les fléaux en os rappellent les exemplaires vus précédemment pour le Bronze final. Les observations iconographiques, archéologiques et anthropologiques montrent que la variabilité morphologique des fléaux de balance est très faible et ne peut donc pas être considérée comme un élément majeur de comparaison. Dans deux cas, ces fléaux sont directement associés à des plateaux : le fléau Cay-10 est trouvé en contact avec les plateaux Cay-9 et le fléau Cay-7 avec le plateau Cay-8 (soit un nombre minimum de 8 balances). Nous remarquons que dans les deux cas, ils sont trouvés dans des niveaux du Cayla II (v. 600-450 a.C.). D’un point de vue technologique, les fléaux possèdent des longueurs similaires, globalement comprises entre 8 et 12 cm, ce qui renvoie, tout comme les diamètres des plateaux, à la pesée de produits légers et peu encombrants comme ceux identifiés pour le début du Bronze final. Les vestiges dont nous disposons ne permettent toutefois pas de réaliser des tests de sensibilité satisfaisant ici. Dans le cas des fléaux en os, il nous manque systématiquement les supports d’attache centraux et distaux à partir desquels sont calculées les données morphométriques permettant de réaliser les tests. Si nous estimons qu’il s’agit uniquement d’anneaux mobiles et que les points de supports se font au niveau des perforations centrales et distales du fléau, la sensibilité restituée est extrêmement forte. Les fléaux ainsi obtenus seraient très légers et les points de support central et distaux se trouveraient globalement sur une même ligne horizontale, passant plus ou moins par le centre de gravité du fléau. La sensibilité d’un fléau présentant de telles caractéristiques serait vraisemblablement trop élevée pour qu’il soit possible de le mettre à l’équilibre. Le test réalisé de cette manière sur le fléau Cay -1 montre que la déflexion de l’extrémité dépasse le centimètre pour seulement quelques milligrammes de différences entre les deux supports (fig. 2-122). Il nous manque les parties distales de l’objet Cay-10, en alliage cuivreux, rendant impossible l’estimation de sa sensibilité. Si nous ne pouvons pas affiner réellement l’analyse, nous pouvons toutefois affirmer que l’utilisation de fléaux de petite taille fabriqués dans des matériaux peu dense comme l’os, permettent généralement l’obtention d’instruments très sensibles, comme l’ont démontré les tests réalisés sur les fléaux du Bronze final en Europe nord-occidentale. La situation est probablement similaire pour les exemplaires du Cayla bien que nous manquions d’éléments précis pour le démontrer. Le fléau en alliage cuivreux Cay-10, nécessairement plus lourd, doit être légèrement moins sensible que ses homologues organiques mais nous pouvons tout de même estimer que cette sensibilité devait rester tout à fait correcte.


Fig. 2-122. Résultats du test de sensibilité à vide effectué sur le fléau Cay-1 (pour une densité de l’os de 2,1 et 2 x 10 g de matériel de suspension) dans le cas de l’utilisation de points d’exercice des forces directement au niveau des perforations centrales et distales de l’objet.

Chronique d’un cas isolé ?

Nous trouvons au Cayla, dès le VIe s. a.C., des instruments de pesée, plus ou moins bien caractérisés, dont nous ne connaissons aucun parallèle morphologique contemporain aux alentours, que ce soit en Gaule ou, comme nous le verrons plus tard, en péninsule Ibérique. Même si les fléaux sont similaires à ceux que l’on connait pour le Bronze final dans le domaine nord-alpin, comme nous l’avons dit, la variabilité morphologique autorisée pour des fléaux de balance est trop faible pour que des comparaisons soient significatives en dehors d’un contexte chrono-culturel précis. D’un côté, les possibles poids de balance sont très difficiles à analyser en l’absence d’étude directe et de pesée systématique à l’aide d’une seule et même balance électronique. Ils sont pour la plupart relativement légers, ils sont compris dans un intervalle de [2,03 : 69,8 g] mis à part deux exemplaires de la dernière phase plus lourds (315,5 g et 15,244 kg). Ils présentent des formes globalement cylindroïdes durant les premières phases et ce n’est qu’à partir du Ier s. a.C. qu’elles se diversifient. Les fléaux et plateaux de balance attestent très clairement d’une pratique de la pesée de précision qui parait relativement stable dans le temps. Il est intéressant de remarquer que les balances sont identifiées dès les phases Cayla II (v. 600-475 a.C.) alors que les objets identifiés comme de possible poids n’apparaissent clairement qu’à la phase suivante (courant du Vs. a.C.).

Par le faciès des instruments de pesée que l’on y trouve (association de poids de balance métalliques, de fléaux de balance en os et de plateaux en alliage cuivreux tout au long de l’occupation), le site du Cayla apparaît clairement comme un cas isolé en termes de matérialisation de la pratique pondérale dans le registre archéologique. Du point du vue du territoire environnant, il s’inscrit pourtant dans ce que E. Gailledrat décrit comme une “chaîne d’habitats de hauteur” installés dans l’axe reliant les vallées de l’Aude et de l’Hérault : Béziers, Ensérune, Mourrel-Ferrat à Olonzac et La Cité à Carcassonne240. Nous nous trouvons sans doute une fois de plus en présence d’un biais important de la recherche, le site du Cayla ayant fait l’objet de fouilles systématiques et minutieuses sur le long terme, depuis le milieu des années 1950 mais avec une reprise récente d’une grande partie des données. De plus, le travail d’inventaire et de documentation graphique des données effectué par Odette et Jean Taffanel a été remarquable et permet l’accès à une documentation abondante.

Le site du Cayla se trouve au centre de réseaux d’échanges multilatéraux et multipolaires aussi bien tournés vers la Méditerranée centrale et orientale (matériel italique, attique, de Grèce orientale, ébusitain), le sud des Pyrénées (céramiques ibériques) que le centre de la Gaule (mobilier métallique et céramique de l’ouest du Massif central)241. L’existence et l’exploitation de gisements aurifères dans le Limousin a été plusieurs fois suggéré comme explication à de tels réseaux entre le Massif Central occidental et la Méditerranée occidentale et centrale242. Nous pouvons envisager l’hypothèse que la manipulation de l’or dans le cadre d’échanges à longue distance ait pu motiver l’emploi de systèmes pondéraux de précision, comme l’a suggéré Pierre-Yves Milcent243. Toutefois, le site du Cayla est un tel pôle d’importations et de transits de matériels qu’il serait hasardeux de vouloir interpréter l’usage de poids et de balance à un seul matériau. De plus, si l’état de la donnée reste de bonne qualité compte tenu de l’ancienneté et de la durée des fouilles, il reste difficile de restituer avec finesse sa taphonomie et les contextes de découvertes des éléments de mobilier. Une reprise en profondeur de la question permettrait peut-être d’éclaircir certains points de la pratique pondérale sur le site du Cayla, mais cela n’a pas pu être effectué dans le cadre de ce travail.

Les deux principaux freins restent, de plus, l’opacité générale des résultats de l’analyse métrologique des instruments découverts ainsi que le manque de parallèle dans le déploiement et la morphologie de la pratique à l’échelle régionale. Avec les données à disposition, il semble ainsi impossible de déterminer si la pratique de pesée, telle que nous la percevons, représente la continuité de pratiques locales antérieures, comme par exemple celles observées à Malvieu, ou au contraire le résultat d’influences allogènes. En admettant cette deuxième hypothèse, nous serions bien en peine de déterminer si son origine est à chercher dans le monde celtique, ibérique, punique, grec ou italique.

Nous pouvons probablement mettre en relation la multiplication des instruments de pesée avec l’intensification des échanges qui semble suivre l’installation des Phocéens à Massalia vers 600 a.C. et le rôle que paraît jouer certains sites comme le Cayla dans ce contexte. Il ne faudrait pas en conclure que la pesée est inconnue dans ces régions avant l’implantation des Grecs. L’exemple de Malvieu tend plutôt à prouver que celle-ci existe sous une forme archéologiquement discrète et nécessitant un faible investissement matériel (les poids de Malvieu sont a priori des cailloux simplement récoltés ou faiblement travaillés). Il serait plus juste de dire que les vestiges du Cayla montrent la transformation de la pratique de la pesée et sa meilleure représentation et visibilité dans le registre matériel. Nous pouvons émettre l’hypothèse qu’au VIe s. a.C., les populations locales maîtrisent déjà en partie ou totalement certaines clés de lecture et de compréhension de la pesée mais qu’elles ne développent pas un cadre instrumental fort pour la mettre en œuvre. L’intensification des relations avec les populations d’origine grecque, chez qui la pesée est fortement intégrée socialement et surtout économiquement à ce moment-là, pourrait entraîner la diffusion rapide de nouveaux outils de mise en œuvre de la pesée : des petites balances de précision à deux plateaux et fléaux en os dans un premier temps puis possiblement des poids de balance de formes et/ou matériaux nouveaux dans une seconde phase. La mise en œuvre de tels instruments pourrait en revanche s’intégrer dans un cadre bien plus large que celui des échanges avec les populations d’origine grecque. Une telle pratique reste toutefois difficile à comprendre et à interpréter en l’absence de parallèle sur les sites alentours. Une meilleure appréhension des contextes de découverte et l’identification de nouveaux instruments pourraient par conséquent amener à grandement renouveler notre vision sur la pratique de la pesée en Gaule méridionale dans les prochaines années. 

III. Les îles Britanniques :
le cas particulier de Danebury

La situation dans les îles Britanniques au Second âge du Fer est particulièrement déséquilibrée, que ce soit en termes de nombres de découvertes par site, de répartition spatiale ou de qualité des données. Les deux seuls sites qui livrent abondamment du matériel pouvant être interprété comme des instruments de pesée sont Danebury (Stockbridge, Hampshire) et Cadbury Castle (South Cadbury, Somerset). Mais sur les deux, seul le premier permet une étude métrologique de qualité comme nous allons le voir. Les autres sites connus ayant pu livrer des instruments de pesée datés du VIe s. a.C. ou postérieurement n’en livrent qu’un nombre réduit et leur identification est malaisée dans la plupart des cas. Pour cette raison, il s’agira avant tout ici d’une étude de cas des possibles poids de balance de Danebury au sein de laquelle les autres éléments de notre corpus serviront essentiellement de comparaison et d’ouverture.

1. Danebury et les autres : 
une répartition déséquilibrée

Le site de Danebury apparaît comme une exception dans le champ de la recherche en métrologie archéologique de l’Europe nord-occidentale, en particulier pour ce qui concerne l’âge du Fer. L’objectif est ici de présenter les différents sites connus ayant pu livrer des poids de balance datés de l’âge du Fer et exposer les caractéristiques, surtout méthodologiques, qui rendent Danebury si particulier.

Danebury : chroniques d’une étude minutieuse

Le site de Danebury (ou Dunbury) est situé sur une colline allongée d’orientation est-ouest qui surplombe les plaines alentours de 45-60 m. Il est puissamment fortifié dans ces derniers états par trois lignes de défenses : un rempart à fossé simple et talus léger qui délimite 5,3 ha, un deuxième rempart, attaché au premier, également adjoint d’un dispositif de fossé-talus qui rajoute une surface de 1,2 ha ; et enfin un fossé à entrées multiples qui délimite un total de 16,2 ha (fig. 2-123). Le terrain occupé par le site est acquis par le Hampshire County Council, ce qui permet à Barry Cunliffe, de démarrer en 1969 des opérations archéologiques d’envergure qui se poursuivent jusqu’en 1988244.


Fig. 2-123. Plan du site de Danebury et des zones fouillées, d’après Cunliffe 1984, fig. 1.3.

Le site connait des occupations ou fréquentations anciennes, au Néolithique et au Bronze ancien, mais le site fortifié date quant à lui de l’âge du Fer, des VIIe-VIe s. a.C. au Ier s. p.C.245 Il se caractérise par un grand nombre de structures en creux (structures sur poteaux porteurs, tranchées, de rares fossés mais surtout des fosses dont le nombre approche les 2000) auxquelles se rajoutent 24 structures de forme circulaire construites avec des murs en bois ou en torchis246. La très grande majorité des objets que nous nous proposons d’étudier ici sont trouvés dans les fosses ou dans des trous de poteau ce qui, comme nous le verrons plus tard, pose des problèmes importants de datation des découvertes.

Par ses caractéristiques propres, le site de Danebury ne diffère guère des autres hillforts connus dans le sud de l’Angleterre. Ce qui le distingue en revanche est l’ampleur des fouilles et les choix méthodologiques qu’ont effectués Barry Cunliffe et son équipe et notamment le prélèvement et l’inventaire systématique du mobilier lithique. De plus, les fouilleurs ont publié une première monographie du site après les 10 premières années de fouilles247, détaillant notamment la méthodologie employée et les premiers résultats, et une seconde monographie après les 10 années suivantes248. Parmi le mobilier prélevé sur le site, les auteurs identifient des “poids” en pierre avec bélière métallique, possiblement interprétés comme de possibles poids de balance, dès la première monographie. Cette fonction métrologique est cependant difficile à démontrer, seuls trois des artefacts découverts étant entiers, tous les autres se présentent comme très fragmentés et lacunaires. Comme nous l’avons vu plus haut, les auteurs ont tenté de contourner ce problème en développant une méthode de mesure des volumes des objets par immersion dans l’eau et reconstitution des parties manquantes à l’aide de plasticine (voir le chapitre “‘Masse réelle’ et calcul du volume par immersion”, p. 72). Le site de Danebury nous offre, avec ses 71 poids potentiels, un référentiel exceptionnel pour la pratique pondérale de l’âge du Fer britannique, mais également un cadre de comparaison méthodologique sans pareille.

Winklebury Camp, Hod Hill et Cadbury Castle : 
les indices d’une pratique métrologique

Nous l’avons dit, Danebury est avant tout exceptionnel par l’ampleur et la qualité des fouilles qui y sont menées et leur documentation. Il n’y a donc pas de raisons réelles de penser que les pratiques pondérales qui y sont observées soient drastiquement différentes de ce qui se fait de manière habituelle dans les habitats comparables.

Winklebury Camp (Basingstoke, Hampshire) est un site voisin de Danebury avec qui il partage un certain nombre de caractéristiques communes : il s’agit d’un site de hauteur protégé par un système de murailles et de fossés, d’environ 7,6 ha (1,9 ha fouillés), dont les vestiges principaux sont des structures en creux et d’une chronologie d’occupation similaire (VIe s.-milieu du Ier s. a.C.). Par sa topographie, le site est connu anciennement et a fait l’objet de quelques ramassages archéologiques au début du XXe s., mais c’est surtout le projet de construction d’une école à l’intérieur de son enceinte qui a imposé une opération de sauvetage, dirigée par Ken Smith en 1975-76. Le site est toutefois moins bien conservé que Danebury, ayant été a priori beaucoup plus abimé par les travaux agricoles, et il ne livre que deux artefacts identifiés comme de possible poids de balance249.

Les caractéristiques du site de Hod Hill sont également similaires bien que ses dimensions soient plus importantes (une superficie estimée à 21 ha). Ce sont essentiellement les premiers labours du XIXe s. qui ont entrainé la mise au jour de vestiges protohistoriques et romains. Le mobilier découvert a été collecté par M. Durden et une majorité acquise par le British Museum en 1892-1893. Le seul poids que nous identifions est issu de cette “collection Durden” et n’est pas contextualisé250. Deux petites opérations de fouilles ont été menées par B. Dawkins en 1897 et un diagnostic a été effectué en 1949 par le Department of British and Medieval Antiquities. Les premières opérations archéologiques en extension – et autant que nous sachions, uniques à ce jour – ont été menées sur le site entre 1951 et 1958 par I. A. Richmond et permettent de dater l’occupation protohistorique entre le VIe s. et le Ier s. a.C.251.

Cadbury Castle est plus atypique, au moins en raison des circonstances des fouilles qui ont été menées. Le site, installé sur le plateau sommital d’une colline, est connu anciennement et la première mention du site semble dater de 1542 qui l’identifie alors comme le château de Camelot. En 1965 est créé le Camelot Research Committee, une association d’érudits qui estiment que de nombreux indices permettent d’identifier Cadbury Castle comme le fameux domaine du Roi Arthur. C’est ainsi que Leslie Alcock est engagée comme responsable d’une opération destinée à la caractérisation du site. Malgré l’intérêt particulier du comité pour les Ve et VIe s. p.C., le site est heureusement appréhendé dans toute sa diachronie.

Les fouilles montrent une occupation longue, du début du Ier millénaire a.C. jusqu’aux alentours de 400 p.C., et que l’aménagement interne du site se complexifie progressivement au fur et à mesure du premier millénaire de son occupation. Le système de fortification, au départ de type talus palissadé, est notamment amélioré par la construction d’un talus de pierre recouvert de bois. L’intensité maximale d’occupation du site semble atteinte aux IIIe-Ier s. a.C.

Nous trouvons mentionnés dans la monographie du site 26 artefacts, de formes et matériaux divers, pouvant potentiellement être interprétés comme des poids mais dont la masse est indiquée pour moins d’un tiers d’entre eux (et avec une précision toute relative). À la différence des exemplaires de Danebury, il ne nous a pas été possible d’étudier directement ces objets. Il est également à noter que leur chronologie est incertaine, bien qu’il soit indiqué que la majorité d’entre eux proviennent de niveaux de la phase Middle Cadbury252, soit approximativement du début du IVes. a.C. à la fin du Ier s. a.C.253.

Des indices épars

En dehors de ces quatre sites, nous trouvons également un certain nombre de découvertes isolées dont les formes ne renvoient pas directement à des types connus de poids de balance, mais dont l’usage est suffisamment incertain pour que la fonction pondérale soit envisagée en dernier recours.

Sur la petite ferme fortifiée de Staple Howe (Scampston, North Yorkshire), installée sur une butte calcaire, a été trouvé un objet en pierre (pl. 8-StapH-A) de forme cylindroïde, perforé en son centre, dont la fonction pourrait être pondérale. Le site a une occupation courte allant du milieu du VIeau milieu du Ve s. a.C.254.

Le site de Hanging Cliff (Kilham, East Riding of Yorkshire) est connu comme une zone de concentrations de fosses détectées par photographies aériennes. Une prospection électrique a permis de mettre en évidence un enclos rectangulaire qui a fait l’objet de sondages destinés à le dater255. Il semblerait que ce soit dans ce contexte qu’est apparu dans une fosse l’objet cylindroïde perforé en pierre HC-A (pl. 8-HC-A), que nous avons étudié lors de notre séjour dans les réserves du British Museum, daté d’après la fiche d’inventaire du musée des VIe-IIe s. a.C.

L’espace funéraire de Malmains Farm (Alkham, Kent), daté des Ve-Ier s. a.C., découvert lors de travaux de construction a livré 4 tombes d’une relative richesse256. Dans la tombe 4 a été trouvé un objet en alliage cuivreux de forme singulière que nous avons intégré dans cette étude malgré l’absence de parallèle connu (pl. 8-MF-A).

2. Fabrication :
une tradition qui remonte à l’âge du Bronze ?

La majorité des artefacts pour lesquels une fonction pondérale a été proposée pour l’âge du Fer britannique sont des objets, généralement en pierre, de forme subsphérique à bélière sommitale qui rappellent grandement l’une des catégories bien identifiée pour le Bronze final. Nous tenterons ici de caractériser ces objets et de déterminer les autres formes connues qui pourraient revêtir une même fonction.

Morpho-typologie et observations technologiques

Nous allons surtout nous intéresser au site de Danebury, qui a livré près des trois quarts des poids inventoriés ici pour l’âge du Fer Britannique. Tous les objets que Barry Cunliffe et son équipe ont mis au jour et identifié comme de possibles poids sont en pierre et du groupe général des poids piriformes. Nous pouvons voir que sur les 71 artefacts de notre corpus, 34 sont clairement des piriformes à bélière mais que 3 artefacts en sont, tout aussi clairement, dépourvus (pl. 9-1 à 9-7). En revanche, la plupart des objets étant lacunaires (seuls trois sont entiers), 34 d’entre eux se présentent comme des fragments d’objets possédant la forme subsphérique ou piriforme propre à cette catégorie de poids, mais pour lesquels aucune trace claire de la présence d’une bélière n’est attestée.

Nous observons que sur les 34 exemplaires à bélière, celle-ci s’apparente toujours à un dispositif métallique inséré verticalement au sommet de l’objet à l’exception d’un artefact à bélière intégrée (D-P994-B également sans surface de pose plane). La majorité d’entre eux disposent également d’une surface de pose plane (24 ind.) et seuls 3 exemplaires en sont clairement dépourvus alors que cette information est indéterminable pour 9 objets (fig. 2-124). Les trois exemplaires sans bélière possèdent chacun une surface plane permettant de les poser. De la même manière, nous identifions clairement une surface de pose plane sur 22 des poids pour lesquels la présence d’une bélière est incertaine (alors que 12 ind. ne permettent pas de le déterminer ; fig. 2-124).


Fig. 2-124. Distribution des variantes typologiques de poids sur le site de Danebury: a) Piriformes à bélière rapportée et surface de pose plane ; b) Piriformes à bélière rapportée sans surface de pose ; c) Piriformes à bélière rapportée indéterminés ; d) Piriformes à bélière intégrée sans surface de pose ; e) Piriformes sans bélière et surface de pose plane ; f) Piriformes indéterminés à surface de pose plane ; g) Piriformes indéterminés sans surface de pose.

La tendance globale à Danebury est donc à la constitution de poids à bélière et/ou à surface plane permettant de les poser verticalement de manière stable (seuls quelques exemplaires ne s’intègrent pas dans ce schéma). Nous pouvons probablement même admettre que la majorité des poids devaient être, avant leur bris, du type piriforme à bélière et surface de pose plane.

Nous pouvons voir que la situation est plus confuse en ce qui concerne les possibles poids trouvés sur d’autres sites (fig. 2-125). Nous distinguons 3 autres objets de type piriforme en pierre à bélière en fer trouvés à Winklebury Camp, très similaires à ceux de Danebury, et un piriforme à bélière intégrée sans surface de pose entièrement en alliage cuivreux mis au jour à Hod Hill. Nous comptons également un grand nombre d’objets grossièrement quadrangulaires et réalisés en pierre (19 ind.) qui correspondent au groupe des possibles poids trouvés à Cadbury Castle mais dont le détail n’est pas donné257. Les autres formes sont variées et peu significatives : 3 cylindroïdes (2 en pierre avec perforation centrale et un en alliage cuivreux plein), 1 subsphérique ovoïde, 1 barre en alliage cuivreux, 1 forme sans parallèle (la masse en alliage cuivreux vaguement en forme de coquillage de Malmains Farm). Nous comptons également 5 artefacts de forme indéterminée qui correspondent à 5 objets en terre-cuite trouvés à Cadbury Castle. Nous savons par leur mention dans la publication qu’ils sont de forme “circulaire, ovoïde, oblongue ou cylindrique” et que chacun possède une perforation centrale, mais sans qu’il ne soit indiqué la forme précise de chaque objet258. L’utilisation de poids de balance en terre-cuite est mal caractérisée bien qu’elle soit parfois envisagée. Dans le cas de Cadbury Castle, malgré la pauvreté des informations, nous avons décidé de conserver les exemplaires de possibles poids en terre-cuite que les auteurs différencient des pesons de métier à tisser


Fig. 2-125. Distribution des types et variantes des potentiels poids trouvés sur les sites de Cadbury Castle, Gussage all Saints, Hanging Cliff, Hod Hill, Malmains Farm, Sanday, Staple Howe et Winklebury Camp :
a) Quadrangulaires ; b) Piriformes ; c) Discoïdes ; d) Subsphériques ; e) Barres ; f) Autres.

Le groupe des poids piriformes en pierre est largement le mieux représenté dans notre échantillon (fig. 2-124 et 2-125). Cependant, en raison des modalités de découverte des objets et du rôle prééminent de ceux de Danebury dans l’étude, il est absolument impossible de dire si cette surreprésentation est réellement représentative d’une réalité archéologique. Du point de vue de leur mise en forme, ces artefacts sont probablement façonnés assez grossièrement jusqu’à obtention de la masse désirée. Les roches utilisées sont pour l’essentiel des grès non locaux, dont la majorité provient a priori de plus de 60 km de distance259. La bélière, systématiquement en fer d’après les restes de corrosions observés à Danebury, est insérée plus ou moins profondément dans une perforation réalisée au préalable. Si dans certains cas, nous trouvons des bélières enfoncées très profondément dans l’objet (ex : D-AO ou D-P30-A), dans d’autres, nous pouvons à peine parler d’une dépression bien que des traces de corrosion y soient également observées (ex : D-E ou D-P589-B) (fig. 2-126). Ces observations posent la question de la fonctionnalité des bélières et de la possible évolution de celle-ci. Nous n’avons rien observé qui puisse sous-entendre l’utilisation d’un scellement au plomb, mais les produits de corrosion du fer pourraient les avoir masquées. Il semble peu probable que les languettes des bélières en fer aient été simplement enfoncées dans le corps en pierre et nous pouvons clairement admettre l’utilisation d’un adhésif. Il faut toutefois faire remarquer qu’à la différence des poids de forme similaire utilisés à l’âge du Bronze, pour lesquels l’élément de suspension paraissait primordial, beaucoup d’exemplaires de l’âge du Fer possèdent une surface de pose et peuvent donc être utilisés autrement qu’en suspension.


Fig. 2-126. Exemple des poids D-E et D-P589-D avec une perforation sommitale superficielle
et du poids D-Z pourvu d’une profonde perforation destinée à accueillir la bélière.

Entre héritage et innovations

D’un point de vue morphologique, technologique et fonctionnel, les poids de balance piriformes à bélière que nous identifions ici, en particulier à Danebury, montrent clairement des héritages de l’une des pratiques pondérales en usage à la fin du Bronze final dans les sites lacustres alpins, l’est de la France, sur le site du Fort-Harrouard (Sorel-Moussel, Eure-et-Loir) et dans le sud de l’Angleterre et que nous retrouvons de manière plus sporadique au cours de l’âge du Fer en Europe continentale260. Plus que la récupération d’une forme générale piriforme, ils reprennent également l’utilisation de la bélière sommitale et l’emploi privilégié de matériaux lithiques. Il est intéressant de noter qu’à l’âge du Bronze, le nombre de poids en pierre avec une bélière métallique insérée verticalement dans une perforation est extrêmement réduit. En effet, les seuls exemplaires pour lesquels cette technologie précise est mise en place sont les objets FH-A du Fort-Harrouard et Stras-A de Strasbourg, autrement dit des découvertes dispersées, mais en dehors des sites lacustres.

Toutefois, il est clair que les poids de Danebury ne sont pas l’illustration du maintien parfait d’une pratique pondérale mais plutôt de la perduration de certaines de ses formes. Il semble notamment que le rôle du dispositif de préhension/manipulation tende à se réduire entre les deux manifestations observées. Nous remarquons en effet à Danebury que les bélières sont vraisemblablement trop peu profondément insérées dans certains cas pour permettre une suspension sans risquer un décrochement (fig. 2-126). À l’inverse, alors que les surfaces de pose paraissent avoir un rôle facultatif voire anecdotique à l’âge du Bronze sur le continent, elles sont presque systématiques à l’âge du Fer en Angleterre. Nous identifions également, bien que ce soit en nombre très réduit, des poids sans bélière, alors qu’ils semblent absents au Bronze final.

Pour résumer, nous ne sommes pas face à une situation d’héritage direct, ce qui serait fort étonnant après qu’un demi-millénaire se soit écoulé, mais face aux traces d’une pratique qui a eu suffisamment d’inertie pour que certains de ces éléments de définition perdurent d’une telle façon que nous arrivons à la discerner d’un point de vue archéologique. En réalité, cette forme est probablement celle dont nous percevons la durée de vie la plus longue puisqu’au début du XXe s., une grande partie des poids que nous utilisions en partageaient les caractéristiques majeures. C’est d’ailleurs cet élément, la forme globale du poids de balance qui semble ancrée dans l’esprit collectif, plus qu’une comparaison avec d’autres artefacts protohistoriques, qui amène Barry Cunliffe à identifier ces objets comme des poids de balance.

3. La métrologie : des poids de balance ?

Dans les deux monographies faisant suite aux fouilles du site de Danebury, les auteurs utilisent le terme weight de manière prudente. L’interprétation d’une série d’artefacts comme des poids de balance est envisagée puis testée : “The possibility exists that the weights are, in fact, balance weights. If so they might be expected to conform to a standard pattern of measurement261. Afin de répondre à cette interrogation, les auteurs mènent donc une réflexion sur l’existence d’une calibration pondérale de ces objets en s’appuyant sur une méthodologie poussée et relativement novatrice pour un travail intégré dans une monographie aussi dense. 

Du matériel au virtuel : 
limites méthodologiques et solutions techniques

Nous l’avons dit, l’un des enjeux principaux de l’analyse des possibles instruments de pesée du site de Danebury est l’état extrêmement fragmentaire des artefacts qu’il a livré. Par conséquent, il amène à poser une véritable question méthodologique : est-il possible d’estimer la calibration pondérale d’un échantillon dont plus de 9 objets sur 10 est lacunaire ? B. Cunliffe et son équipe ont tenté l’expérience dans les années 1970 à 1990 par l’usage d’immersions dans l’eau, de reconstructions en plasticines (voir le chapitre “‘Masse réelle’ et calcul du volume par immersion”, p. 72) et de l’usage du test statistique du Chi2, sans parvenir à une conclusion franche. Nous souhaitons ici réexaminer la question en procédant à une importante mise à jour des outils et protocoles (photogrammétrie, modélisation 3D, tableaux de divisions, analyse quantale et histogrammes de distribution) sans que la méthode n’en soit réellement dénaturée puisque les étapes en demeurent les mêmes.

Sur les 71 items identifiés comme de possibles poids dans les réserves du Hampshire Cultural Trust à Winchester, 69 ont fait l’objet d’une acquisition tridimensionnelle par photogrammétrie. Seuls les objets D-AU (composé de plusieurs fragments sans face qui ne recollent pas entre eux) et D-I (un fragment de grande taille sans forme décelable) ont été jugés, dès cette phase, comme inappropriés à une restitution 3D. Toutes les numérisations ont fonctionné et sur les 69 modèles obtenus, 3 correspondent à des poids entiers (à l’exception d’une partie du dispositif métallique de suspension/préhension) et 33 autres ont permis une restitution de la forme originelle de l’objet. En totalité, à l’issue des campagnes 69-78 et 79-88, Barry Cunliffe et son équipe ont restitué 24 poids grâce à leur technique d’immersion dans l’eau pour calculer le volume et la densité et par reconstruction en plasticine262. Toutefois, il apparaît que nous n’avons pas effectué les mêmes choix afin de réaliser ces opérations de reconstruction puisque seuls 17 objets sont communs à nos deux analyses.

Afin d’anticiper les potentielles erreurs de restitution et de pouvoir minimiser leur impact sur l’analyse métrologique, nous avons décidé ici d’évaluer la fiabilité de la restitution sur une échelle de 1 à 5. La valeur 1 correspond aux objets dont nous avons jugé la reconstruction impossible ou trop incertaine pour pouvoir être utilisée alors que la valeur 5 correspond aux poids retrouvés entiers. Entre les deux, la magnitude dépend de la forme conservée par l’objet et du pourcentage à restituer. En général, les artefacts dont nous connaissons le profil complet sont affublés d’une valeur élevée de 4 (ex : D-P26-B), ou de 3 si la forme générale est difficile à appréhender (ex : D-P589-D). Nous avons attribué une valeur de fiabilité de 2 aux restitutions qui ont impliqué d’extrapoler de la forme générale certaines parties comme le sommet ou la base et/ou que la partie restituée représente un pourcentage élevé du volume total (ex : D-AO). Selon cette classification, nous obtenons 6 restitutions peu fiables (2), 11 plus acceptables (3) et 16 que nous pouvons juger suffisamment fiables pour une analyse métrologique principale (4) (fig. 2-127).


Fig. 2-127. Tableau récapitulatif des poids entiers ou restitués et de leurs masses (minimale, maximale et retenue pour l’étude métrologique) en fonction du degré de fiabilité de la restitution.

Comme nous l’avons dit, le cas de Danebury nous donne la chance de comparer notre protocole de calcul des volumes et de restitution numérique à une méthode plus traditionnelle de calculs de mesure volumétrique par immersion dans l’eau et de restitution physique des objets, un processus utilisé dans ses grandes lignes par B. Cunliffe263 mais aussi C. Pulak264. Nos tests initiaux nous avaient déjà permis d’établir que la mesure volumétrique par immersion pouvait rapidement s’avérer peu précise. Il semblerait que tel est le cas ici, les volumes sont en effet calculés à 5 ml (5000 mm3) près mais nous ne connaissons pas le type de dispositif utilisé pour procéder à la mesure. Sur les 17 correspondances entre nos calculs et ceux de B. Cunliffe, nous observons que la mesure par immersion tend à fournir des résultats plus élevés que la photogrammétrie (fig. 2-128). La déviation relative moyenne est en effet de 6,88 % mais seul le poids D-AY montre un volume calculé par photogrammétrie (225677,6 mm3) supérieur au volume calculé par immersion (220 ml soit 220000 mm3). Pour les 16 cas restants, le volume par photogrammétrie est plus réduit que celui par immersion de 2 à 16 %. Nous remarquons que parmi les objets montrant les plus importantes déviations se trouvent des poids fracturés et recollés (D-P589-B, D-P589-D et D-V) et nous ignorons si la mesure a été réalisée avant ou après ce recollage. De plus, certains objets comme le D-P589-B sont réalisés dans un matériau très poreux et alvéolé. Une immersion dans l’eau devrait permettre de mieux approcher le volume réel de l’objet, l’eau pouvant s’infiltrer dans les trous alors que la photogrammétrie ne permet qu’un traitement de surface. À terme, c’est toutefois la densité moyenne qui importe pour une reconstruction et non pas la densité réelle. En effet, pour reprendre le même exemple, les parties manquantes de l’objet D-P589-B ont à coup sûr autant d’alvéoles que les parties restantes et accusent ainsi une densité moyenne (roche + vides) inférieure à celle du matériau lithique employé.


Fig. 2-128. Comparaisons des résultats de mesures des volumes et de restitution des masses selon notre protocole et celui développé par B. Cunliffe pour les 17 individus communs aux deux démarches.

Au regard des tests présentés au début de notre travail (voir le chapitre “‘Masse réelle’ et calcul du volume par immersion”, p. 72) et des différents éléments que nous venons d’exposer, la mesure volumétrique par photogrammétrie (calculée au mm3) nous semble plus adaptée et probablement plus juste que celle par immersion dans l’eau (calculée à 5 ml près soit 5000 mm3). Le procédé de reconstruction, nous l’avons dit, est plus fortement soumis à des risques d’erreurs car il oblige à une certaine extrapolation d’informations. De plus, dans le cas de la méthode employée par B. Cunliffe, celui-ci est nécessairement soumis à une deuxième mesure par immersion dont l’erreur possible vient s’incrémentée à celles de la première étape. L’avantage du numérique est de travailler sur un seul modèle informatique dont la mesure volumétrique est calculée par photogrammétrie mais qui ne dévie pas par la suite. Les différences de mesure et de reconstruction entre la méthode employée par B. Cunliffe et la nôtre amènent à des résultats qui varient largement entre -15,6 % et 20,6 %. Il faut cependant prendre en compte le fait que les résultats de B. Cunliffe sont systématiquement augmentés de 5 % pour palier la perte de la bélière en fer, un élément que nous avons, quant à nous, traité de manière séparée. De plus, nous avons réalisé dans plusieurs cas une double restitution, avec un volume minimal et un volume maximal, afin de pouvoir estimer la fiabilité de la restitution (fig. 2-127).

Il est clair qu’avec de tels résultats, nous pouvons difficilement estimer que les deux méthodes fonctionnent de manière aussi efficace l’une que l’autre. Bien que l’usage de modèles numériques puisse poser certaines difficultés, il nous semble toutefois plus efficace et plus souple que l’usage de l’immersion et des reconstructions matérielles. Nous procéderons cependant avec la plus grande prudence lorsqu’il s’agira d’analyser métrologiquement les données ainsi obtenues.

Lecture métrologique : 
un premier niveau de lecture

Notre premier niveau de lecture métrologique ne concernera ici que les trois poids de balance intacts et les 16 exemplaires dont la restitution nous semble la plus objective. Les poids D-R, D-U et D-B, non lacunaires, pèsent respectivement 1583,6 g, 2412,5 g et 3006,5 g. Leur rapport arithmétique n’est pas intelligible intuitivement bien que nous puissions envisager une construction autour d’environ 3, 5 et 6 fois 480-530 g. Cette lecture induit des déviations assez importantes et est donc peu satisfaisante en tant que telle. En incluant les 16 poids dont la restitution est la meilleure, nous nous retrouvons avec un échantillon de 19 individus qui nous permettent d’envisager une analyse quantale (bien que cet échantillon demeure réduit). Nous identifions plusieurs pics dont la hauteur pourrait être significative : 201,5 g, 218,6 g, 297,9 g, 618,5 g ou encore 859,7 g (fig. 2-130). Cependant, les masses à notre disposition sont comprises dans un intervalle de [1583,6 : 3843,6 g] et les quanta les plus faibles peuvent difficilement être confirmés. En revanche, l’histogramme de distribution nous permet de discerner plusieurs concentrations de masses (fig. 2-129) qui peuvent aisément correspondre à des multiples de 618,5 g. Nous pouvons en effet remarquer que les pics de concentration peuvent globalement correspondre à 3, 4, 5 et 6 fois une telle unité (respectivement 1855,5 : 2474 : 3092,5 : 3711 g). La concentration que nous pouvons observer autour de [2694 : 2739 g], quant à elle, pourrait correspondre à 4,5 fois une telle unité (2783,25 g). Ces différentes concentrations peuvent également correspondre aux autres quanta qui sont des subdiviseurs de 618,5 g (par 3 et par 2 pour 201,5 et 297,9 g).


Fig. 2-129. Histogramme de distribution des masses des poids entiers et de fiabilité de restitution 4 (19 ind.) et matérialisation des multiples entiers de 618,5 g.


Fig. 2-130. Courbes de l’analyse quantale des poids entiers de fiabilité de restitution 4 sur les intervalles [0 : 3000 g] et [0 : 300 g] (19 ind.).

Cette première passe d’analyse métrologique nous permet ainsi de poser les premières bases de réflexion. Tout d’abord, autant l’analyse quantale que l’histogramme de distribution montrent les caractéristiques d’un échantillon pondéralement calibré. Cela tend à corroborer l’identification initiale de ces artefacts comme des poids de balance. De plus, nous pouvons ainsi estimer que les déviations qui résultent de la méthode de mesure du volume et des reconstructions numériques n’empêchent pas la lecture métrologique à moins d’estimer que celle-ci découle du simple hasard. Enfin, une unité structurante se dégage de l’analyse et nous pouvons estimer que l’échantillon peut être construit autour d’une valeur de 618,5 g ou de sa moitié (environ 309-309,5 g) si nous tenons compte de la présence d’un multiple de 4,5 (qui deviendrait alors un multiple 9) qui peut indiquer que l’unité structurante est égale à 0,5 fois le quantum. Toutefois, l’échantillon tel qu’il apparaît ici ne renvoie pas exactement l’image d’un ensemble composé de poids de balance qui seraient les différents multiples d’une seule unité. La raison principale à cela est la faible amplitude de l’intervalle représenté ([1583,6 : 3843,6 g]) où l’objet le plus lourd pèse globalement seulement 2,5 fois le plus léger (sup. 6). La situation est, par certains côtés, plus proche de ce que nous avons eu l’occasion d’observer pour le Bronze final avec les poids lenticulaires et piriformes bien que nous ne puissions pas identifier une seule valeur centrale de convergence pour l’échantillon de Danebury. L’observation de l’échantillon réduit des poids entiers et dont la reconstitution est bien assurée ne permet pas de préciser si nous nous trouvons face à des poids de comptage pondéral, des jalons métrologiques ou de véritables poids de balance et il est donc nécessaire d’observer les artefacts restant pour mieux préciser la situation.

Lecture métrologique : 
un deuxième niveau de lecture

La deuxième passe de lecture, en incluant les poids dont la restitution est légèrement plus subjective, nous permet ici de compléter les observations qui ont été faites plus tôt. Avec un échantillon de 30 individus (poids entiers et avec une fiabilité de reconstitution de 3 ou 4), nous obtenons une courbe quantale relativement différente de ce que nous avons vu plus tôt. Le quantum avec la plus grande magnitude reste sensiblement le même, soit 202 g. L’analyse met ensuite en avant des quanta à 42,5 g, 355 g, 773,3 g ou encore à 617,3 g soit plus ou moins l’unité structurante que nous avions mise en évidence plus tôt (fig. 2-131). L’intervalle est quelque peu plus étendu que précédemment – [1583,6 : 4562,2 g] – mais les unités légères restent absentes. Tel quel, l’échantillon offre une image assez proche de celui des poids piriformes à bélière du Bronze final, avec un certain nombre de concentrations de valeurs qui semblent s’échelonner selon un incrément largement inférieur à la valeur la plus légère représentée (fig. 2-132). L’ajout des 6 poids dont la reconstitution est la moins fiable (tout en restant réalisable) nous permet de constater que des poids aux masses plus faibles existent (notamment D-AY de 637,4 g, D-AB de 1201,1 g et D-AQ de 1226,9 g) (fig. 2-133). Le test de Kendall renvoie des quanta similaires aux analyses précédentes : 42,5 g, 202,2 g, 772,8 g ; mais également 578,2 g (fig. 2-134) ce qui laisse entendre que la construction générale ne se trouve guère bouleversée par l’ajout des constructions les plus incertaines. 


Fig. 2-131. Courbes de l’analyse quantale des poids entiers de fiabilité de restitution 3 et 4 sur les intervalles [0 : 3000 g] et [0 : 300 g] (30 ind.).


Fig. 2-132. Histogramme de distribution des masses des poids entiers de fiabilité de restitution 3 et 4 (30 ind.).


Fig. 2-133. Histogramme de distribution des masses de tous les poids entiers et restitués (36 ind.).


Fig. 2-134. Analyse quantale de tous les poids entiers et restitués sur les intervalles [0 : 3000 g] et [0 : 300 g] (36 ind.).

Ce deuxième niveau de lecture permet en premier lieu de bien mettre en évidence une construction qui s’étale sur un intervalle assez important de [647,4 : 4562,2 g], soit, de manière assez grossière, du simple au septuple. Plusieurs des quanta mis en exergue par la formule Kendall en fonction des trois degrés d’intégration sont en réalité des multiples de mêmes unités. Nous pouvons vraisemblablement considérer que les quanta 202 et 618 g correspondent au ratio 1/3 : 1 d’une même unité structurante et que les quanta d’environ 578, 773 et 860 g représentent une séquence 3/4 : 1 : 1 1/3. Les pics à environ 42,5 g, 218 g, 298 g et 355 g sont plus difficiles à interpréter, il est toutefois possible qu’ils soient des sous-produits des autres quanta. Ainsi, 42,5 peut être égal à 1/18 de 773 ou 1/20 de 860 ; 218 peut être 1/4 de 860 ; 298 peut correspondre à la moitié de 618 et en admettant une déviation importante, 355 peut approcher la moitié de 773 g.

En considérant que les quanta de 618 g et 773 g correspondent à des unités structurantes de l’échantillon, nous pouvons reconstituer une séquence métrologique quasiment complète pour l’échantillon des 36 poids restitués numériquement. Autour de l’unité de 618 g, nous observons une séquence de 1 : 2 : 2,5 : 3 : 3,5 : 4 : 4,5 : 5 : 6 : 6,5 : 7,5 et pour l’unité de 773 g, celle-ci équivaut à 1,5 : 2 : 2 1/3 : 2 2/3 : 3 : 3 1/3 : 3 2/3 : 4 : 4 2/3 : 5 : 6 (fig. 2-135). Il apparaît que deux des subdiviseurs de ces unités sont fréquents, la fraction 1/2 de 618 g soit environ 309 g, comme nous l’avions déjà signalé, et la fraction 1/3 de 773 g soit environ 257,7 g. En prenant ces deux nouvelles unités structurantes comme référence, il nous est possible de proposer une construction pondérale plus complète pour l’échantillon avec des degrés de déviation relativement réduits si l’on considère le protocole d’obtention des données (fig. 2-136). De plus les deux unités en question – 257,7 et 309 g – entretiennent entre elles un ratio d’environ 5 : 6, soit une unité structurante minimale de 51,5-51,6 g (257,7 ÷ 5 = 51,54 g et 309 ÷ 6 = 51,5 g). Si nous pouvons théoriquement utiliser cette unité d’environ 51,5 g pour restituer la construction pondérale de notre échantillon, elle est en réalité trop légère pour être significative dans un cadre où les masses à disposition sont de plusieurs kilogrammes pour la plupart et obtenues par un protocole pouvant induire des déviations supérieures à la magnitude de cette unité. 


Fig. 2-135. Proposition de restitution de la construction métrologique des poids de Danebury selon les unités de 618 g et 773 g.


Fig. 2-136. Proposition de restitution de la construction métrologique des poids de Danebury selon les unités de 309 g et 257,67 g.

Métrologie comparative : de l’échelle locale
au passage des frontières chrono-culturelles

L’analyse métrologique nous permet de rejeter sans mal l’hypothèse d’une construction pondérale aléatoire de l’échantillon. Il reste toutefois un certain nombre de questions en suspens. Il est en effet toujours dangereux de proposer une restitution métrologique d’un échantillon sur la base d’une unité inférieure au poids le plus léger qui le compose. Un tel procédé tend en effet à gommer les déviations métrologiques et il devient alors facile de tordre les données pour qu’elles correspondent à l’hypothèse émise. Nous voyons par exemple ici que les masses de plusieurs artefacts peuvent correspondre à l’une ou l’autre des deux unités sans que nous puissions trancher entre les deux. Des éléments de réponse peuvent toutefois nous être apportés par la comparaison.

Tout d’abord, si nous prenons les poids de même morphologie WC-A et WC-B, mis au jour sur le site voisin de Winklebury Camp, nous remarquons que leurs masses (respectivement 2600 et 3700 g) équivalent à des concentrations de valeurs bien observées à Danebury et qui renverraient respectivement à 10 fois une unité de 257,7 g et 12 fois une unité de 309 g. Le poids HH-A de Hod Hill, d’une forme similaire mais fabriqué d’une seule pièce en alliage cuivreux, offre une masse de 375,6 g et verrait sa meilleure correspondance dans notre système avec la moitié de 773 g ou 1,5 fois 257,7 g (théoriquement 385,5 g). Les possibles poids en terre-cuite de Cadbury Castle correspondent mal à ce système – ou à n’importe quel système métrologique qui ne serait pas basé sur environ 10 g – en revanche, nous remarquons que les possibles poids en pierre Cad-A, Cad-I et Cad-J (dont les masses respectives sont de 202, 222 et 209 g) pourraient correspondre au tiers d’une unité de 618 g. Le poids en alliage cuivreux Cad-C de 7,53 g est quant à lui trop léger pour pouvoir proposer une relation arithmétique significative bien que nous soyons tentés d’y voir le centième de 773 g. Il est également intéressant de noter que les deux potentiels poids en pierre discoïdes à perforation centrale HC-A de 126,34 g et StapH-B de 191,98 g correspondent relativement bien à 1/6 et 1/4 d’une unité de 773 g (126,34 x 6 = 758,0 g et 191,98 x 4 = 767,9 g).

Dans leur approche, les auteurs des monographies de Danebury ont procédé à des tests statistiques de leurs échantillons afin de déterminer si une corrélation était significative avec des unités dites “celtiques”, l’une de 309 g et l’autre de 638 g265. La première est connue par plusieurs poids de balance de chronologie tardive trouvés à Neath (Glamorganshire, Pays de Galles), à Mainz (Rheinland-Pfalz, Allemagne) – marqués du chiffre romain “I” (fig. 2-137) – et à Melandra Castle (Glossop, Derbyshire, Angleterre). Dans ce dernier cas, sont représentées, en plus de l’unité, les fractions 3/4 : 3/8 : 1/4 : 1/16 : 1/24 et 1/32266. C’est également cette unité que Reginald Smith pense identifier en étudiant la structuration pondérale des currency-bars conservées au British Museum267, bien que l’hypothèse de cette calibration pondérale ait été remise en cause quelques décennies plus tard par Derek Allen268. Nous n’avons en revanche trouvé aucune mention d’une unité “celtique” avoisinant les 638 g et, en l’absence de mention plus précise, nous ne pouvons dire sur quoi repose l’hypothèse de départ de B. Cunliffe et son équipe. Leurs résultats montraient alors une possible corrélation avec la première unité, de 309 g, soit une conclusion très similaire aux nôtres puisqu’il s’agit directement de la moitié du quantum de 618 g que nous avons pu identifier et qui nous a permis de reconstituer une partie de la construction pondérale de l’échantillon. Cela tend à confirmer largement les hypothèses que nous avons émises puisque nous arrivons à partir de deux méthodes différentes de restitution de poids fragmentaires et de traitement statistique à un résultat identique. De tels résultats pourraient également être un élément en faveur de l’idée de la persistance d’unités pondérales anciennes durant la période romaine, à laquelle appartiennent les poids de Neath, Mainz et Melandra Castle.


Fig. 2-137. Poids de balance en alliage cuivreux de Neath (Glamorganshire, Angleterre) et poids en basalte de Mainz (Allemagne), d’après Smith 1905, 189.

Nous avons également vu que les poids de Danebury partagent des caractéristiques communes avec les exemplaires piriformes à bélière trouvés depuis la Suisse jusqu’au sud de l’Angleterre au Bronze final. Les intervalles pondéraux représentés ne sont pas les mêmes, les poids de Danebury sont globalement compris entre 1,5 et 4,5 kg alors que ceux de l’âge du Bronze sont pour la plupart compris entre 350 g et 1,5 kg. Nous pouvons toutefois remarquer certaines similitudes métrologiques relativement étonnantes. L’unité de 309 g que nous identifions à Danebury correspond en effet, à peu de chose près, au triple de l’unité de 104,6 g que nous avons observé au Bronze final (309 ÷ 3 = 103 g). La construction pondérale montre également certaines similarités puisque les masses des poids de Danebury qui correspondraient à 2 et 4 fois l’unité de 309 g (théoriquement 618 et 1236 g) correspondent à des valeurs représentées dans le spectre des poids piriformes du Bronze final (fig. 2-77) (voir le chapitre “Les poids piriformes : l’absence de normalisation morphologique et fonctionnelle”, p. 153).

Dans toute la Méditerranée orientale et centrale, les exemples d’unités qui se maintiennent durant plusieurs siècles, voire des millénaires, sont nombreux et il n’est donc pas si absurde d’envisager ici la persistance d’une unité pendant le dernier millénaire avant notre ère et vraisemblablement encore plusieurs siècles après. Un argument supplémentaire à cette hypothèse est que, dans le cas qui nous concerne, cette inertie métrologique s’accompagnerait également d’une persistance de la morphologie même des poids de balance.

Un bilan sur les pratiques pondérales 
des îles britanniques à l’âge du Fer

Entre les VIe s. a.C. et le Ier s. p.C., les traces d’une pratique pondérale apparaissent clairement sur le site de Danebury et nous pouvons en suspecter l’existence au moins dans une grande partie du sud de l’Angleterre (Winklebury Camp et Cadbury Castle) bien que les vestiges en soient moins bien documentés. Nous pouvons rattacher les artefacts à deux unités structurantes d’environ 257,7 g et 309 g et dont nous trouvons la plupart des multiples entiers entre 5 et 18 pour la première et entre 2 et 15 pour la seconde. Toutefois, de nombreux objets peuvent indifféremment appartenir à l’un ou l’autre des systèmes métrologiques, ce qui doit dans un certain nombre de cas être l’objectif. Le nombre de découvertes fait de Danebury l’un des sites les plus prolifiques en instruments de pesée de tout notre corpus et cela nous amène à penser que ces artefacts sont de véritables poids de balance, destinés à des mesures dans le cadre d’une pratique régulière. Il est toutefois étonnant que les valeurs les plus légères des deux systèmes – notamment les unités structurantes que nous identifions – soient absentes du registre matériel. Il est envisageable que celles-ci soient représentées dans le registre matériel par des formes qui n’ont pas été identifiées comme des poids à Danebury, bien que l’inventaire systématique du mobilier nous en fasse douter. Les seuls objets qui, selon nous, pourraient appartenir à cette catégorie sont les cylindroïdes à perforation centrale en pierre (fig. 2-138), semblables aux exemplaires de Hanging Cliff et Staple Howe, dont nous savons seulement qu’ils possèdent des masses comprises entre 6,5 et 1246,8 g269. Cette dernière valeur correspondant presque exactement au quadruple de l’unité de 309 g, nous avons de bonnes raisons de ne pas écarter cette possibilité. Nous savons également que les objets identifiables comme des poids à Cadbury Castle sont relativement légers (inférieurs à 300 g) ce qui pourrait potentiellement indiquer que nous observons à Danebury une simple facette d’une pratique métrologique plus large et plus partagée. 


Fig. 2-138. Cylindroïdes perforés en pierre identifiés comme de possibles fusaïoles, d’après Cunliffe 1984a, fig. 7.61.

Nous ne possédons qu’une image très partielle de la pratique pondérale qui prend place dans le sud de l’Angleterre à la fin de l’âge du Fer et celle-ci est fortement conditionnée par le poids des données issues de Danebury. Il parait vraisemblable d’admettre que les instruments de pesée employés – et peut-être même les systèmes métrologiques – portent l’héritage d’une pratique qui prend ces racines dans la région dès le Bronze final. Nous ne pouvons toutefois pas parler de pratiques pondérales similaires entre l’usage qui est fait des poids à bélière du Bronze final et les exemplaires mis au jour à Danebury. Dans le cas qui nous intéresse ici, il apparaît clairement que l’objectif est de peser des quantités importantes, c’est-à-dire jusqu’à plusieurs kilogrammes avec un seul poids et probablement des dizaines de kilogrammes par combinaisons de poids ce qui, d’après le nombre d’instruments retrouvés et leur construction pondérale, est une hypothèse tout à fait viable. C’est en effet la deuxième différence avec la pratique observée au Bronze final. Si nous pouvions uniquement parler de jalons métrologiques aux époques anciennes, les vestiges identifiés à Danebury dénotent d’une véritable pratique de mesure métrologique avec combinaison de poids. Celle-ci est peut-être peu précise pour les valeurs légères – en dessous de 300 g – mais reste parfaitement fonctionnelle et probablement assez précise pour de la pesée de masses importantes. En raison de la disparité des données, nous ne pouvons toutefois pas, dans l’état actuel des recherches, extrapoler directement la situation observée à Danebury à l’ensemble du sud de l’Angleterre et des recherches supplémentaires seront nécessaires pour mieux caractériser cette pratique à l’échelle du territoire. 

Nous n’avons aucune information sur les balances utilisées dans ce contexte chrono-géographique, mais il est possible d’envisager aussi bien une balance à deux plateaux qu’une balance à plateau et crochet. Nous estimons toutefois qu’il est plus probable que l’usage principal soit celui d’une balance à deux plateaux comme le suggère la disparition de la bélière sur certains poids ou leur implantation très superficielle sur d’autres exemplaires qui doit fortement limiter les possibilités de suspension et de préhension par ce dispositif. Il n’est pas impossible que dans certains cas, la présence d’une bélière métallique soit un vestige de traditions plus anciennes – remontant à l’âge du Bronze – et que sa fonctionnalité, sans forcément avoir entièrement disparu, soit fortement réduite.

Les instruments de pesée du site de Danebury et les vestiges plus fragmentaires trouvés aux alentours nous renseignent sur la pratique d’une pesée de produits lourds dont l’usage semble bien répandu dans le tissu social. De telles caractéristiques trouvent leurs meilleurs parallèles dans une pratique de “pesée commerciale” destinée à la pesée régulière de marchandises qui transitent en grandes quantités. Une telle hypothèse, pour être confirmée, nécessiterait une confrontation avec des données contextuelles solides. Comme nous allons le voir maintenant, Danebury offre malheureusement des informations très ténues à ce niveau-là.

4. Le cadre de la pratique

Avec un total de 71 poids mis au jour, Danebury est l’un des sites livrant le plus grand nombre d’instruments de pesée de notre corpus. Malheureusement, le site est caractérisé par un très grand nombre de découvertes en position secondaire et il est donc très difficile de construire un discours à partir de telles données contextuelles. Notre objectif ici est de faire une synthèse des données disponibles et d’en extrapoler un maximum d’informations concernant la pratique pondérale.

Danebury : des artefacts en positon secondaire

Le site de Danebury, comme nous l’avons dit, a livré un très grand nombre de structures en creux dont environ 10000 trous de poteaux et 2500 fosses (sur environ 4 700 estimées)270 dont la plupart sont interprétées comme des silos ou autres structures de stockage. En termes de chronologie, les datations données à ces structures en creux sont alignées sur le phasage céramique et correspondent toujours aux éléments les plus récents contenus271. Sur les 71 poids trouvés sur le site, aucun ne peut être clairement rattaché à des niveaux d’occupation où ils occuperaient une place proche de celle de leur position fonctionnelle. Les exemplaires étudiés sont essentiellement trouvés dans des silos (53 ind.) et dans une moindre mesure dans des trous de poteaux (6 ind.). Les artefacts restants sont trouvés pour 2 d’entre eux au sein de “faits archéologiques” (une catégorie large qui ne nous apporte donc pas d’information majeure sur leur fonction), un autre est trouvé dans un fossé, 3 dans des couches stratigraphiques en aire ouverte (dont la plupart résultent des rares accumulations qui ont pu se conserver le long des remparts) et les contextes de 6 autres ne sont pas caractérisés. La très grande majorité des instruments étudiés ici est donc trouvée en position secondaire, dans les niveaux de réutilisation détritique de fosses de stockage ou dans le remplissage de trous de poteaux. Il est par conséquent impossible de proposer une restitution du cadre d’utilisation des poids de balance de Danebury. Toute tentative de spatialisation des données sur le site est, de la même façon, impossible sur la base des seules monographies de fouilles dans lesquelles les informations topographiques nécessaires ne sont pas détaillées.

Seules les datations des structures en creux nous permettent de préciser quelque peu la chronologie des différents contextes. Nous constatons ainsi que la majorité des poids (36 ind.) sont trouvés dans des structures correspondant aux phases cp 6 et cp 7 du site, soit aux alentours de 350-100 a.C.272. La pratique est probablement plus ancienne puisque nous trouvons également 4 exemplaires correspondant aux phases cp4 et cp5 (v. 450-300 a.C.). Il est également possible que la pratique se poursuivent jusqu’aux alentours du changement d’ère (phase cp 8 du site v. 100 a.C.-50 p.C.) pour lequel nous trouvons 5 poids. Les comblements des structures en creux correspondant à des niveaux de remploi comme fosses détritiques, il est possible qu’ils s’étalent sur le long terme et que les datations, faites sur la base du mobilier le plus récent, soit à rehausser pour certains exemplaires. Toutefois, le nombre de structures est très élevé et correspond en moyenne au creusement de 10 fosses par an si nous estimons que celui-ci est régulier. Il est par conséquent possible que ces structures soient creusées et comblées dans des laps de temps relativement brefs. La chronologie d’une utilisation maximale des poids de balance entre le milieu du IVe s. et la fin du IIe s. a.C. reste donc tout à fait valable.

Quel cadre d’utilisation pour les poids “britanniques”

Malgré leur caractère exceptionnel, les poids de balance mis au jour à Danebury sont bien difficiles à replacer dans un contexte précis. Il est toutefois possible de proposer certaines hypothèses concernant le cadre d’utilisation de ces instruments. L’une des particularités du site, nous l’avons dit, est le nombre de découvertes qui reste exceptionnel à l’échelle de l’Europe occidentale pour les âges des Métaux. Une telle proportion suggère une forte intégration dans des activités régulières voire quotidiennes. Nous pouvons toutefois écarter l’hypothèse de l’utilisation dans le cadre d’une économie monétaire malgré la chronologie récente des derniers niveaux du site. Le site a en effet livré un nombre relativement réduit de pièces de monnaies (75 ind. soit à peine plus que les poids de balance) malgré le passage d’un détecteur de métaux. Le principal argument reste toutefois leur datation, pour la grande majorité autour de 50 a.C.273, qui correspond à une phase où les poids de balance sont peu ou plus utilisés si nous nous fions aux chronologies des structures de découverte. De plus, les poids identifiés paraissent bien lourds pour une telle activité.

L’hypothèse d’une utilisation dans le cadre d’une calibration pondérale du métal, notamment du fer sous la forme de currency bars, reste selon nous un thème à explorer, bien que les derniers questionnements sur le sujet soient plutôt négatifs274. Le site de Danebury a livré 31 currency bars, fragmentaires ou entières, dont 21 dans un dépôt de la phase cp7 (v. 300-100 a.C.) proche du rempart (fig. 2-139). Leur masse, comprise entre 388 et 492 g (452,9 g de moyenne)275 ne montre toutefois pas de lien arithmétique clair avec les constructions métrologiques que nous avons pu identifier pour les poids qui sont, quoiqu’il en soit, systématiquement plus lourds, bien que l’on puisse admettre qu’ils correspondent à 1,5 fois une unité de 309 g, comme cela a été proposé par B. Cunliffe276. Si nous envisageons l’utilisation des poids de Danebury dans le cadre d’une régulation pondérale de currency bars, il est clair que celle-ci n’a pu se faire que par la pesée simultanée de plusieurs barres. Les poids à disposition permettraient par exemple de les compter 10 par 10, le poids D-BC de 4562,2 g pouvant remplir ce rôle. Une explication peut-être encore plus crédible serait qu’elles soient comptées 7 par 7. Cela expliquerait que l’on en trouve 21 (3 x 7) dans le dépôt mais correspondrait également bien au système métrologique identifié puisque 7 barres correspondraient globalement à 10 fois une unité de 309 g ou 12 fois une unité de 257,7 g soit l’une des meilleures correspondances entre les deux systèmes (fig. 2-136). L’utilisation ou l’échange des currency bars par lots de tailles spécifiques sera probablement un aspect à explorer. Une revue superficielle de la littérature permet en effet de s’apercevoir que le regroupement par multiples de 7 n’est pas réservé au dépôt de Danebury. Ainsi, on trouve 7 barres à Hod Hill277 qui possèderaient toute une masse proche du double weight identifié par Reginald Smith. À Bourton-on-the-Waster (Gloucestershire), 147 barres (21 x 7 = 7 x 7 x 3) ont été trouvées rassemblées dans une fosse de gravière. À Maidenhead (Breks), un lot de 7 barres pourrait avoir été découvert. Un autre compte-rendu mentionne, pour un lieu non cité, la découverte de 140 barres trouvés les unes sur les autres dans deux rangées côte à côte contenant chacune 70 d’entre elles (7 x 10)278. Il est par conséquent clair que le champ de la calibration pondérale du métal est encore largement à explorer à l’aune de l’avancé des outils d’analyse des données métrologiques.


Fig. 2-139. Currency bars trouvées dans un dépôt métallique sur le site de Danebury,
d’après Cunliffe 1984a, fig. 7.17.

L’élément qui prédomine à Danebury n’est toutefois pas l’activité métallurgique mais la multiplication des structures de stockages (fosses-silos et possibles greniers sur poteaux porteurs) et les structures de cuissons a priori culinaires279. La profusion de ces structures ne semble pas renvoyer à une production à diffusion domestique mais bel et bien à une création de surplus280, stockés et probablement échangés. Nous pouvons donc nous demander s’il ne faut pas mettre en relation la multitude de structures liées à la préparation culinaire et les nombreux poids de balance trouvés sur le site. Nous pouvons tout à fait imaginer qu’à Danebury, et peut-être dans tout le sud de l’Angleterre au Second âge du Fer, la quantification des stocks de certaines denrées alimentaires, telles que les céréales, soit effectuée par pesée. L’intervalle pondéral mesurable avec les poids de Danebury correspondrait globalement bien à une telle pratique, qu’il s’agisse de véritable mesure, de rétrocontrôle ou de comptage pondéral. Un silo ou un grenier contient vraisemblablement plusieurs centaines de kilogrammes de céréales et il est clair que des poids de balance comme ceux de Danebury ne peuvent pas servir à en estimer rapidement la quantité. De plus, il est probable que le volume même du silo puisse servir de référence non standardisée pour quantifier le produit qu’il contient. En revanche, dans l’hypothèse d’une production destinée au dégagement de surplus, la pesée peut s’avérer utile au calcul d’éventuelles redistributions ou de produits échangés.

Discussions et conclusions

Pour conclure, il est certain que de nombreux éléments manquent pour caractériser avec finesse les procédés de pesée mis en œuvre dans les îles Britanniques au Second âge du Fer. Les éléments identifiés et analysés ici offrent tout de même l’image d’une pratique aux origines anciennes, vraisemblablement dérivée d’usages morphologiques et métrologiques datant de l’âge du Bronze, et qui, pour les périodes à laquelle nous l’observons, est bien intégré dans le tissu économique et social. Deux unités métrologiques sont vraisemblablement utilisées sans que nous ne puissions réellement distinguer de groupe d’usage selon des critères chronologiques ou morphologiques. Les constructions des deux systèmes pondéraux, l’un basé sur une unité de 257,7 g et l’autre de 309 g, entretiennent un rapport arithmétique 5 : 6 et ils sont ainsi aisément convertissables l’un vers l’autre. L’unité de 309 g pourrait correspondre à un standard d’une plus grande ampleur, utilisé jusqu’à l’époque romaine du sud de l’Angleterre (exemplaires de Neath et de Medara Castle) jusqu’au Rhin (exemplaire de Mainz).

Dans leur construction métrologique, les vestiges identifiés à Danebury et les maigres indices trouvés dans le reste des îles Britanniques, laissent penser que la pratique pondérale est bien ancrée et des poids de formes différentes doivent exister. Nous savons qu’au moins à la toute fin de la période, des poids de plus petits calibres sont probablement maniés dans le cadre de la frappe monétaire. Antérieurement, l’usage des poids de balance a pu servir dans le cadre de mesures de produits échangés, notamment alimentaires, mais également peut-être à la calibration pondérale d’éléments métalliques281. Dans la Guerre des Gaules, César mentionne l’usage que font les Bretons de barres de fer pesées comme moyens de paiement : “Pour monnaie, on se sert de cuivre, de pièces d’or ou de lingots de fer d’un poids déterminé” (Guerre des Gaules, 5.12, trad : Rat 1964). Bien que le dossier mérite encore d’être amplement creusé, l’hypothèse émise par R. Smith au début du XXe s., qui voyait dans les barres de fer – qui prennent grâce à lui le nom de currency bars – les objets décrits par César282, reste selon nous vraisemblable comme le suggère la correspondance pondérale observée à Danebury. Les contradictions émises par Derek Allen reposent en effet grandement sur une mise en commun des données sur une large échelle283 or, la standardisation pondérale peut tout à fait être réalisée à des échelles locales comme cela est le cas durant une grande partie du Moyen Âge en Occident. Il est désormais bien mis en évidence que l’absence d’homogénéisation des systèmes métrologiques n’est absolument pas un frein à l’existence d’échanges fluides. Ces questions soulignent une fois de plus l’importance de futures études sur les procédés de calibration pondérale qui pourraient venir grandement compléter le travail effectué ici et permettre de mieux comprendre certains effets de vide ou de hiatus que laisse l’étude des seuls instruments de pesée.

IV. L’âge du Fer européen : 
entre continuité et rupture

Les études de cas vues précédemment nous apportent des informations ponctuelles sur les manifestations matérielles du procédé de pesée à partir de la fin du Premier âge du Fer et durant une grande partie du Second âge du Fer. Quelques découvertes éparses viennent compléter ce corpus et, sans permettre de livrer une vision précise de l’intégration sociétale de la pratique de la pesée à cette période, ils peuvent nous servir à dégager des tendances générales de l’utilisation des poids et balance à la fin de la Protohistoire.

Nous avons pu voir tout au long des dernières pages qu’à partir du VIe s. a.C., l’un des seuls vestiges matériels clairs de la pratique pondérale qui laisse suggérer l’existence de persistances chronologiques et d’une homogénéité morphologique des instruments est matérialisé par les poids piriformes à bélière trouvés de manière éparse dans le sud de l’Angleterre, le centre et l’est de la France et le nord de la Suisse pour ce qui concerne notre zone d’étude. Nous savons toutefois par le travail effectué par L. Rahmstorf et C. Pare sur ces poids de la fin du Premier âge du Fer et de la période de La Tène que cette aire de distribution s’étend largement à l’est284. Bien que les problèmes liés à leur identification restent nombreux et que de nombreuses découvertes peuvent avoir été occultées, notre étude ne permet pas de mettre en évidence un usage continu des poids piriformes à bélière au cours du Second âge du Fer en Europe occidentale mis à part dans le sud de l’Angleterre. L’exemple de Danebury montre évidemment qu’un grand nombre de ces poids, lorsqu’ils sont fragmentés, peuvent être d’identification difficile. Toutefois, il s’agit systématiquement d’objets imposants qui, même lorsqu’ils sont en matériaux lithiques, montrent des traces claires de mise en forme et dans de nombreux cas des restes de corrosion du fer à l’emplacement de la bélière. Il est donc peu probable que leur présence soit totalement passée inaperçue bien que nous ne puissions pas écarter totalement cette possibilité. L’hypothèse la plus vraisemblable ici est que la pratique de pesée qui se fonde sur l’utilisation de poids de balance piriformes à bélière ne cesse jamais totalement depuis la fin du Bronze final dans une frange importante de l’Europe centrale et occidentale mais qu’aux alentours du IVe s. a.C., celle-ci soit en grande partie abandonnée dans les territoires les plus occidentaux du continent. Les exemplaires continentaux sont essentiellement datés des VIIe-Ve s. a.C.285 et, à quelques exceptions près, nous ne trouvons plus de trace d’une telle pratique postérieurement. Nous avions déjà noté pour les exemplaires du Bronze final que le mode d’utilisation de tels instruments restait méconnu, ceux-ci pouvant aussi bien être utilisés comme des poids combinatoires (à ajouter les uns aux autres pour créer les différentes valeurs d’un système métrologique), comme jalons métrologiques ou comme pesons d’une balance à bras inégaux. Si nous estimons que ce dernier procédé ne parait pas correspondre aux données disponibles pour l’âge du Bronze, nous avons de bonnes raisons de penser que son principe au moins est connu au Second âge du Fer comme en témoigne la découverte à Hochdorf (Ludwigsburg, Baden-Württemberg) d’un petit fléau en alliage cuivreux à deux bras égaux mais dont l’un est strié par 6 marques équidistantes et l’autre par une (fig. 1-33)286. Cet instrument, daté du Ve s. a.C., est toutefois trop petit (11,5 cm de longueur) pour les poids piriformes que nous identifions et il est clair qu’il n’était pas destiné à fonctionner avec. En l’absence de parallèle, rien ne nous assure que sa technologie soit répandue.

D’un point de vue métrologique, L. Rahmstorf et C. Pare ont noté une possible adéquation des poids piriforme de l’Europe centrale à un standard d’environ 300 g, ou un peu plus léger, avec une tendance à la concentration autour de 800-900 g287. Ces résultats sont selon nous porteurs de deux informations importantes. Nous remarquons tout d’abord que la tendance à une concentration de valeurs dans un intervalle d’environ 800-900 g est très similaire à ce que nous avons pu observer pour les poids utilisés sur les sites lacustres alpins à la fin du Bronze final. Une telle similarité peut clairement indiquer une certaine persistance d’habitudes dans la mise en œuvre et le cadre d’utilisation de la pesée entre la fin du Bronze final et le début du Second âge du Fer bien que nous manquions de jalons matériels entre les deux périodes pour nous en assurer. Nous pouvons très probablement y voir l’indice d’un besoin de mesure pondérale qui évolue peu, de la même manière qu’en Méditerranée orientale, l’unité de la mine, bien que sa valeur soit variable en fonction des lieux, se maintient pendant plusieurs millénaires comme la référence d’une certaine grandeur. La situation est probablement très similaire en Europe ce qui signifie vraisemblablement que les populations restent habituées durant plusieurs siècles à manier et mesurer des quantités routinières. La nature même des produits quantifiés reste bien entendu grandement mystérieuse.

L’autre parallèle que nous pouvons faire en croisant nos résultats et ceux de L. Rahmstorf et C. Pare est de l’ordre de la métrologie comparative. Nous remarquons en effet que la structuration autour d’une unité d’environ 300 g renvoie assez directement aux résultats métrologiques obtenus sur le site de Danebury où nous identifions une unité d’environ 309 g qui pourrait elle-même être un dérivé de standards pondéraux plus anciens (potentiellement l’unité de 104,6 g qui semble utilisée au Bronze final). Bien que la majorité des poids découverts à Danebury soient issus de contextes plus récents que ceux de l’Europe centrale, certains exemplaires appartiennent aux phases cp4 et cp5 du site (v. 450-300 a.C.) et pourraient ainsi indiquer que la pesée sur le site est pratiquée dans les premiers temps contemporainement de celle observée en Europe centrale. De la même manière, certains des poids piriformes trouvés en Europe occidentale et datés des VIe-Ve s. a.C. ont des masses qui trouvent de bons parallèles avec les unités identifiées à Danebury. Le poids BsS-A de Bragny-sur-Saône pèse actuellement 770 g, soit le triple de l’unité de 257,7 g. Le poids lacunaire PSS-A du site de Port Sec Sud de Bourges possède une masse de 403,3 g qui pourrait potentiellement être mise en relation avec l’unité de 309 g (dont le multiple 1,5 est égal à 463,5 g). L’objet NTob-A (2860 g), mis au jour sur l’habitat de Neunkirch-Tobeläcker, se rapproche quant à lui de certains exemplaires de Danebury qui semblent correspondre à 11 fois l’unité de 257,7 g.

La tendance générale qui se dégage de ces différents observations et résultats est qu’en Europe centrale et occidentale existe une tradition de la pratique pondérale relativement homogène dans le temps et dans l’espace depuis le Bronze moyen et final jusqu’au Second âge du Fer. Le support et la matérialisation de cette pratique sont probablement multiformes, ce qui explique la difficulté à la retracer à la fois chronologiquement et géographiquement. Les poids piriformes à bélière représentent très certainement l’un des vecteurs les plus réguliers de cette pratique. Si nous pouvons bien évidemment estimer que la morphologie de ces artefacts, somme toute assez simple, a pu disparaître et réapparaître après un hiatus chronologique, l’existence de certaines constantes technologiques dans certaines régions, comme l’implantation verticale d’une bélière métallique dans un corps en pierre, nous laisse penser que nous avons plutôt affaire à une véritable tradition de mise en forme. Cependant, cette tendance commune, si elle trahit une intégration au moins partielle des technologies de la pesée dans les sociétés, n’indique pas nécessairement une standardisation métrologique forte. Si nous observons bel et bien des caractéristiques communes dans la construction pondérale des poids bien identifiés, il ne paraît pas évident qu’ils répondent au besoin de se rattacher à une norme précise mais plutôt à la répétition d’une routine dans les quantités de produits comptées, estimées et mesurées au cours du temps.

L’état de la donnée ne permet pas de déterminer si la pratique pondérale a pris d’autres formes dont l’adoption dépasserait une échelle locale. Les exemples de Malvieu et du Cayla montrent que nous pouvons observer des manifestations très différentes sur des sites géographiquement proches sans identification de parallèle clair aux alentours, ni pour l’une ni pour l’autre. En fonction de cela, il est impossible de dire si la technologie de la pesée est un procédé partagé et intégré socialement de manière continue depuis le Bronze final ou si, au contraire, il fait l’objet dans certaines régions d’un abandon et d’une redécouverte. Il est toutefois certain que son utilisation dans le temps et dans l’espace ne peut pas être considérée comme linéaire et que la pratique pondérale répond à des besoins sociaux, économiques, politiques ou encore administratifs qui évoluent et amènent à des adaptations matérielles différentes en fonction du lieu et du moment.

Synthèse et bilan d’une pratique multicéphale 
dans le Nord-Ouest européen

I. La nécessité d’un nouveau regard 
sur le mobilier archéologique

Les deux études de cas de Danebury (Stockbridge, Hampshire, Angleterre) et de Malvieu (Saint-Pons-de-Thomières, Hérault, France) nous montrent bien l’absolue nécessité de jeter un regard neuf sur un certain nombre d’éléments de mobilier, notamment lithique, laissés pour compte dans la plupart des études archéologiques. Nous avons pu voir que les deux cas ont amené à grandement revoir nos connaissances sur l’existence d’instruments de pesée durant la Protohistoire. Il s’agit en réalité d’un constat largement applicable à tous les types d’objets puisque ce que nous savons aujourd’hui de la pratique pondérale aux âges des Métaux était pour l’essentiel encore inconnu au milieu des années 1990. Ainsi, nous voyons que les différentes situations qui ont depuis amené des chercheurs à s’interroger sur la possible fonction ou calibration pondérale de certains éléments de mobilier archéologiques mal caractérisés ont fourni des résultats positifs. Les travaux des dernières décennies ont amené à développer et manier des outils d’observation et d’analyse qui sont aujourd’hui suffisamment maîtrisés et effectifs pour permettre d’explorer bien plus largement les considérations métrologiques qui animent les interrogations archéologiques.

Le travail présenté ici n’a pas vocation à répondre à toutes les questions sur la pratique de la pesée au cours de la Protohistoire. Notre objectif est d’identifier, en observant en diachronie une grande aire géographique et par le biais des instruments de pesée, les grandes manifestations de la pratique pondérale visibles dans le contexte archéologique et de tenter d’en comprendre les dynamiques principales. Les tendances générales que nous avons pu observer pour l’Europe nord-occidentale permettent, en plus d’apporter quelques nouvelles données sur les instruments de pesée et les systèmes métrologiques, de cerner les nombreuses zones de vide informatif et des problématiques auxquelles il sera nécessaire de donner des réponses dans les prochaines années.

Le principal problème que les résultats pointent est la quantité très réduite de données identifiées attribuables à l’âge du Fer dans tout le nord-ouest de l’Europe alors même que des traces de continuité dans la pratique pondérale sont visibles. Il est ainsi certain qu’un nombre important de vestiges de l’usage de la pesée restent à identifier et à collecter. L’étude de cas de Malvieu a montré que les poids de balance pouvaient prendre des formes extrêmement simples, facilement laissées de côté lors d’un inventaire archéologique, une problématique pour laquelle L. Rahmstorf avait déjà proposé des pistes de réflexion il y a quelques années288. De manière plus spécifique, aucun groupe de poids de balance sphéroïdes n’est clairement identifié dans la littérature alors que plusieurs données mise en évidence ici peuvent laisser penser à une pratique relativement courante depuis le Bronze final. Une pesée systématique des objets lithiques de forme sphérique anthropique, ou dont la sélection semble évidente, permettrait d’y voir plus clair sur ce thème et pourrait faire apparaître les fondements matériels d’une continuité métrologique qui nous échappe encore. Il est également certain qu’une pratique de fabrication de poids de balance piriformes à bélière perdure après le Bronze final, au moins dans certaines régions de l’Europe occidentale. Les exemplaires de l’âge du Fer identifiés en Angleterre à Danebury et Winklebury Camp (Basingstroke, Hampshire), en France à Bourges “Port sec Sud” (Cher) et Bragny-sur-Saône (Saône-et-Loire) ou à l’est du Rhin289 montrent que la pierre est le matériau privilégié pour la fabrication du corps de ces objets, ce qui pourrait expliquer le manque d’identification sur les sites, le nombre de lithiciens étant encore trop réduit dans le champ de la Protohistoire récente. Un autre problème est celui de l’usage du fer pour fabriquer des poids de balance. De tels artefacts sont difficiles à identifier et encore plus difficiles à étudier en raison de l’impact important de la corrosion du fer sur la masse des objets.

Le deuxième élément le plus mal connu est le rôle de la calibration pondérale dans la fabrication de produits métalliques et le rôle d’une telle production sur la reproduction et le maintien d’une pratique de la métrologie pondérale. Émettre l’hypothèse que la pesée ait pu être utilisée dans le cadre d’activités métallurgiques ou d’orfèvrerie revient à enfoncer une porte ouverte en ce qui concerne l’Europe protohistorique. Cependant, le rapport entre les deux activités n’apparaît absolument pas comme une caractéristique récurrente et C. Pare avait noté pour les poids polyédriques qu’il n’était pas possible de les mettre en relation avec une activité de spécialiste particulière. Il rappelait notamment que les balances pouvaient servir à peser une grande variété de matériaux et de produits290. L’un des rares contextes où métallurgie et pesé apparaissent clairement ensemble est la tombe 298 de Migennes “Le Petit Moulin” mais il est alors intéressant de noter que sur les deux lots d’objets qu’elle livre (séparés dans la tombe dans deux contenants différents), les outils de métallurgistes apparaissent uniquement associés avec le fléau Mig-298-2, alors que Mig-298-1 est associé avec les poids291. Dans la même sépulture et dans quelques autres contextes (tombe de Barbuise-Courtavant “Les Grèves”, incinération 5 de Marolles-sur-Seine “Les Gours aux Lions”, potentiellement la fosse 37 des Montes-Hauts), les instruments de pesée apparaissent avec des fragments d’or. Ce sont finalement les fléaux de balance seuls, plutôt que les poids, qui apparaissent le plus souvent associés à des traces de métallurgie. Mais, l’observation de l’ensemble des données ne permet pas de mettre en évidence une association entre les instruments de pesée et une catégorie de mobilier ou une activité spécifique. Il faut bien évidemment tenir compte du biais qu’entraîne la conservation différentielle des artefacts et des écofacts et qu’un grand nombre de produits pour lesquels une pesée peut être nécessaire sont aujourd’hui disparus (textiles, sel, pigments, plantes…).

II. Des pratiques inscrites à l’échelle européenne

Comme nous l’avons déjà mentionné, notre vision de la pratique pondérale est limitée à quelques jalons dans le temps et dans l’espace. Leur synthèse nous permet toutefois de déduire l’existence de certaines tendances générales à l’échelle de l’Europe (péninsule Ibérique mis à part) depuis le Bronze final jusqu’au courant du Second âge du Fer. Des pratiques singulières sont matérialisées dans le registre archéologique à partir de l’âge du Bronze final sur une grande partie de l’Europe continentale nord-occidentale : du Danube à la Manche, en englobant les Alpes et une partie du centre de la France. Elles mettent en jeu, en fonction des lieux et des époques, des instruments différents, renvoyant probablement à des conceptions spécifiques de la pesée et de son usage. L’une des principales caractéristiques communes aux différentes pratiques pondérales observées semble être leur faible adéquation avec les groupes et horizons culturels traditionnellement déterminés par l’archéologie. Il est possible que les zones septentrionales de l’actuelle Italie jouent un rôle majeur dans l’introduction de poids de balance en Europe occidentale puisque les trois catégories principales identifiées pour le Bronze final (polyédriques, piriformes et lenticulaires) sont issues de ces régions, ou y sont tout du moins utilisées antérieurement. 

Dans un premier temps, ces éléments semblent introduits en Europe centrale et occidentale par des circuits sud-nord pour ce qui concerne les poids polyédriques dont nous identifions les premiers exemplaires en alliage cuivreux vers le XIIIe s. a.C. Ils sont probablement alors réduits à une pratique d’ordre élitaire dont l’usage correspond à la mesure de très petites quantités de matière précieuse – pas nécessairement dans le sens économique du terme – qui pourrait potentiellement être de l’or comme certains contextes le suggèrent. Toutefois, la quantité de matériaux qui ne se conservent pas dans le registre archéologique est telle, que nous ne pouvons exclure l’usage d’une telle pesée dans un cadre plus large. D’un point de vue arithmétique et fonctionnel, il s’agit d’une pratique pondérale combinatoire, mettant en jeu des lots de poids de balance associés à des valeurs spécifiques et dont les additions (et éventuellement les soustractions) permettent de créer les différentes valeurs d’un système métrologique avec un minimum d’instruments. Il est à noter que nous n’identifions aucun lot de la sorte postérieurement à la disparition des poids polyédriques métalliques du registre archéologique aux alentours du Xe s. a.C. Les poids piriformes et lenticulaires transitent peut-être quant à eux, un peu plus tardivement, par les Alpes où nous les trouvons en abondance sur les sites lacustres du XIe au IXe s. a.C. Toutefois, la présence de poids piriformes à bélière en pierre et en plomb au Fort-Harrouard dans des niveaux datés des XIIIe-XIIe s. a.C. amène à largement nuancer cette hypothèse. La pratique pondérale mettant en jeu des poids piriformes pourrait être limitée à l’usage de jalons métrologiques et elle ne reposerait ainsi pas sur la combinaison de plusieurs poids de balances. La pratique pondérale qui s’appuie sur les poids lenticulaires, et que nous n’identifions qu’aux abords des sites lacustres alpins dans notre zone d’étude, pourrait être intégrée de manière plus homogène dans le tissu social et fait intervenir moins de complexité dans sa mise œuvre. Cette pratique particulière, que nous avons interprétée comme une pesée de comptage, pourrait être spécifique à des activités propres aux sites lacustres dont l’implantation, l’interconnexion et l’inter-visibilité a pu générer des phénomènes particuliers.

Il est probable que les éléments que nous observons ne soient que les premières matérialisations archéologiques identifiables de pratiques dont les origines sont plus anciennes. Nous savons que dès le Bronze moyen au moins, une pratique pondérale existe dans le domaine atlantique comme le suggère le fléau GdP-1 trouvé dans la grotte des Perrats (Agris, Charente). De plus, une pratique pondérale peut tout à fait exister en l’absence de poids et de système métrologique, en ne reposant que sur l’usage de balances dont l’essentiel est vraisemblablement fabriqué en bois et cela probablement jusqu’à l’usage massif du fer. Le nombre de vestiges archéologiques directs associés à de telles pratiques seraient inexistants, bien que certains cas puissent produire des traces indirectes.

Il reste difficile de dire quel a pu être le degré d’interconnexion de ces différentes manifestations archéologiques des pratiques pondérales. La meilleure conjonction entre ces groupes d’instruments de pesée concerne les fléaux de balance en matière dure animale et les poids de balance polyédriques métalliques qui sont retrouvés en nombre élevé dans le Bassin parisien et dans les vallées de la Seine et de l’Yonne. Ils sont directement associés à deux occasions dans les tombes 90 d’Étigny “Le Brassot” et 298 de Migennes “Le Petit Moulin”. Les deux catégories renvoient à une pesée de grande précision et présentent donc des caractéristiques fonctionnelles compatibles. 

Les résultats des études métrologiques antérieures pourraient laisser présager une origine commune à la fois aux caractéristiques morpho-fonctionnelles des poids de balance polyédriques, piriformes et lenticulaires ainsi qu’aux systèmes métrologiques sur lesquels ils seraient construit292. L’origine égéenne de celui-ci a notamment était proposée, comme nous l’avons déjà évoqué. Nos résultats montrent une véritable cohérence dans la construction métrologique des poids piriformes et lenticulaires, correspondant quant à eux à une pesée de matériaux lourds, et qui sont à plusieurs reprises retrouvés sur les mêmes sites lacustres dans les Alpes. En revanche, aucun des types n’est associé à des poids polyédriques et cela bien que les plus anciens exemplaires de piriformes datent du Bronze final 1 et les plus récents des polyédriques du Bronze final 2. D’un point de vue métrologique, nous avons mis en avant le manque d’homogénéité des systèmes qui régissent la fabrication des poids polyédriques et, étant tous beaucoup plus légers que les poids piriformes et lenticulaires, une comparaison métrologique s’avère inadéquate. Il faut toutefois noter qu’à Salcombe (Devon, Angleterre), nous trouvons à la fois deux poids polyédriques en alliage cuivreux et six poids piriformes en plomb. Cependant, le site correspond a priori à deux épaves de l’âge du Bronze, l’une du XIIIe s. et l’autre des Xe-IXs. a.C., sans qu’il ne nous soit possible de différencier stratigraphiquement le matériel appartenant à chacune.

Avec la fin du Bronze final, les pratiques pondérales deviennent plus difficiles à percevoir dans le nord-ouest de l’Europe. Le Premier Fer/Hallstatt ancien (VIIIe-VIIe s. a.C.) est très mal documenté de manière générale et les pratiques pondérales sont alors invisibles. Quelques instruments de pesée réapparaissent ponctuellement dans le registre archéologique à partir du VIe s. a.C. Même alors, nous n’identifions plus de manifestations aussi claires de la pratique de pesée que ce que nous connaissons pour le Bronze final. Il est toutefois possible d’émettre l’hypothèse que certaines formes de pratique pondérale se maintiennent et qu’elles gardent des caractéristiques héritées du Bronze final. L’un des arguments majeurs d’une telle hypothèse est l’identification de poids piriformes à bélière sommitale durant les VIe-Ve s. a.C. Leur présence en péninsule Italique et en Europe centrale a bien été mise en évidence par L. Rahmstorf et C. Pare en 2007293 mais on les trouve également de manière plus ponctuelle sur les territoires français et anglais. D’autres formes, cylindroïdes et parallélépipédiques, pourraient également être héritées de périodes plus anciennes mais les indices pour l’affirmer sont ici extrêmement ténus. Malgré la rareté des vestiges bien identifiés à l’échelle de l’Europe occidentale, les découvertes faites à Danebury (Stockbridge, Hampshire) montrent que la pratique de pesée est probablement bien connue dans le sud de l’Angleterre à la fin de l’âge du Fer et qu’elle présente des caractéristiques probablement héritée des piriformes à bélière de l’âge du Bronze. Il est vraisemblable qu’une certaine continuité existe dans d’utilisation de ce type de poids de balance tout au cours de la période dont l’usage se diffuse vers le nord-ouest, bien que les vestiges identifiés soient bien rares. 

En revanche, le très faible nombre de découvertes sur le territoire français (seul les poids PSS-A de Port Sec Sud à Bourges et BsS-A de Bragny-sur-Saône renvoient clairement à l’utilisation de poids de balance à bélière) et leur disparition du registre archéologique à partir du début du Second âge du Fer ne permettent pas d’affirmer une aussi grande intégration dans l’ouest du continent que dans le sud de l’Angleterre.

Dans le midi de la France, sur le site du Cayla (Mailhac, Aude), les traces matérielles de la pesée ne renvoient ni à une possible continuité de pratiques pondérales depuis l’âge du Bronze, ni à ce qui est connu au sud des Pyrénées à la même époque, comme nous le verrons plus tard. Les fléaux de balance qui y sont trouvés, s’ils rappellent ceux du Bronze final, présentent une forme canonique qui est, comme nous l’avons dit, peu propice aux comparaisons morphologiques. Le site de Malvieu (Saint-Pons-de-Thomières, Hérault) est l’un des rares habitats du sud de la France qui montre une continuité d’occupation de la fin de l’âge du Bronze jusqu’au VIe s. a.C. Pourtant, nous ne pouvons pas clairement attester l’existence d’une pratique pondérale sur le site avant les dernières phases de son occupation (à partir des VIIe-VIe s. a.C.). 

La somme de ces éléments permet d’émettre l’hypothèse que l’usage de la pesée périclite au moins en partie en Gaule à la transition Bronze final et Premier âge du Fer pour ne réapparaître que ponctuellement selon des créations propres (comme peut-être à Malvieu) ou de nouvelles influences (comme cela semble être le cas au Cayla). L’état de la donnée reste toutefois très fragmentaire et certains aspects de la pratique pondérale sont toujours très mal connus. Nous identifions notamment des poids sphériques, comme ceux de Malvieu, dès le Bronze final et il est probable que nous soyons passés à côté de leur identification pour de nombreux sites. Une meilleure prise en compte de ces artefacts pourrait amener à un véritable renouvellement de notre vision des continuités et ruptures de la pratique pondérale.

III. De la non-linéarité des processus 
de standardisation

Nous avons exposé dans notre état de la recherche l’un des plus vieux paradigmes de la recherche en métrologie qui consiste à rechercher les origines de tout système métrologique dans un corpus limité d’unités dont l’essentiel est connu par l’épigraphie proche-orientale. Pour l’Europe occidentale et centrale, à l’âge du Bronze, cet étalon quelque peu mythique, qui permettrait d’expliquer les origines de toute la pratique pondérale observée, est trouvé dans l’unité égéenne d’environ 60-65 g que Karl Petruso a identifié sur la base du matériel archéologique de plusieurs sites des Cyclades294. L’équipe de chercheurs italiens menée par A. Cardarelli puis C. Pare sont en effet arrivés à une même conclusion : l’usage de sous-produits de cette unité, autour de 6,1 g, 12,2 g et 53,5 g (cette dernière correspondant à une autre unité égéenne de 5,5 g), dans la conception pondérale des poids polyédriques découverts en Europe centrale et des poids lenticulaires et piriformes mis au jour dans le nord de l’Italie et en Suisse295. L’universalisme de cette construction a été depuis nuancé en mettant en évidence l’existence d’unités locales ou en pointant les rapprochements arithmétiques qui permettent aisément d’envisager l’utilisation d’une unité ou d’une autre296. Notre étude est venue abonder dans le sens de phénomènes beaucoup plus complexes qu’une simple adoption ou réappropriation métrologique.

Nous avons en effet mis en évidence qu’il est difficile d’identifier des unités pondérales claires dans la plupart des manifestations que nous observons. Lorsque nous y parvenons, il est effectivement possible d’observer des relations arithmétiques avec les unités égéennes. L’unité de 104,6 g que nous identifions dans le système métrologique qui semble présider à l’élaboration des poids lenticulaires et surtout piriformes, peut ainsi représenter le double de l’unité de 53,5 g d’A. Cardarelli, ou les 2/3 de l’unité de 60-65 g de K. Petruso, ou encore 8 fois l’unité de 12,2 g proposée par A. Cardarelli et C. Pare. Mais une telle unité peut tout aussi bien représenter 11 fois un shekel ougaritique de 9,4 g, 12 fois un shekel mésopotamien de 8,3 g, 14 ou 15 fois un shekel de 7,3 g ou encore 1 hectogramme, anticipant ainsi sa création d’environ trois millénaires. Le problème est que la métrologie comparative ne permet que très rarement d’obtenir, à elle seule, une réponse tranchée et sans appel.

Mais avant même de parler d’unités ou de systèmes métrologiques, les tendances générales mises en évidence suggèrent que la conception qui est faite de la pratique pondérale évolue largement avec le temps. Pour les étapes initiales du Bronze final par exemple, la conjoncture entre une unité métrologique très dure à définir, globalement entre 3,9 et 4,8 g, et des constructions pondérales très fines, de l’ordre de 0,3 g dans le cas du lot de Migennes, permises par des fléaux de balance particulièrement sensibles, nous laisse penser que nous sommes face à un degré très réduit de standardisation de la métrologie. La pratique elle-même fait bien l’objet d’une codification importante, qui passe notamment par la forme et les processus de fabrication des poids, mais cela n’implique pas forcément que les peseurs se mettent d’accord sur une métrologie. Une telle matérialisation pourrait signifier un usage spécifique de la pesée, dans un cadre technologique comme la production métallique ou l’orfèvrerie par exemple. Dans un tel cadre, nous pouvons envisager que les instruments sont homogénéisés morphologiquement pour répondre à des critères de reconnaissance sociale à grande échelle mais que les systèmes métrologiques attachés, quant à eux, ne sont destinés qu’à des pesées effectuées individuellement. Nous nous trouverions donc dans le cas d’une pratique pondérale intégrée à une sphère d’activité fortement homogénéisée à l’échelle européenne (la pesée dans un cadre de production spécifique pour reprendre le même exemple) mais donc la composante métrologique ne sortirait pas ou peu de la sphère privée.

Cela nous amène à différencier plusieurs niveaux d’adéquation à une pratique métrologique. Une première distinction a été effectuée par A. Gorgues entre routine, standardisation et normalisation dans le cadre de la production amphorique aux IIIe-Ier s. a.C.297 Pour résumer son propos, la routine dans la production céramique amène à une certaine répétitivité des moyens et gestes de mise en forme avec pour conséquence une homogénéisation des formes céramiques. Lorsque cette routine est poussée à l’extrême et intégrée par un nombre suffisant de potiers, nous pouvons observer ce que nous appelons généralement en archéologie une standardisation des formes sur laquelle se base tous les travaux de typologie. Une telle standardisation, lorsqu’il s’agit de conteneurs commerciaux provoque également une homogénéisation de leurs volumes internes et donc de la quantité transportée par ce moyen. Ce procédé est différencié de la normalisation qui consiste à l’imposition d’une norme métrologique, autrement dit du volume que doit contenir chaque amphore, indépendamment du fait technique. L’adhésion à cette norme ne dépend plus uniquement de la routine de production mais de la mise en place d’un contrôle et d’une régulation “extra-technique” par une entité administrative. Nous observons alors une véritable institutionnalisation de la métrologie298.

L’analyse menée se porte sur des conteneurs et la régulation ou non de leur contenance. Il est impossible d’appliquer directement un tel raisonnement à des instruments de mesure, qui se trouvent obligatoirement du côté des “régulateurs” et non des régulés. Toutefois, les modalités générales (routine qui amène l’homogénéisation, une plus grande intégration de la routine qui provoque la standardisation, l’imposition d’une norme qui induit un contrôle politico-administratif) est clairement transférable à notre propos bien qu’avec quelques différences subtiles dans leurs implications.

Dans le cadre d’un simple niveau de routine ou d’habitude, c’est la pratique régulière qui amène à conditionner progressivement des quantités “habituelles”. C’est ce genre de pratique qui a amené à la définition de bon nombre de grandeurs anthropométriques, surtout de longueur, encore en usage avant la réforme du système métrique tels que la brasse, la coudée ou la palme. Si l’usage des proportions humaines est un élément assez compréhensible de l’acceptation de grandeurs de mesure par l’habitude, ces considérations s’appliquent de manière moins évidente aux capacités et aux masses. Pourtant, ce genre de considérations amène peut-être également à une certaine homogénéité du volume de certains conteneurs en céramique à vocation commerciale comme nous l’avons dit299, non pas en raison d’une volonté d’approcher un volume donné, mais en raison de la répétition des gestes des potiers et leur progressive intégration à large échelle. Le même type de phénomène touche peut-être la masse, notamment lorsque des spécialistes sont amenés à créer de manière régulière, et avec parfois les mêmes moules, un grand nombre de produits finis ou de semi-produits en métaux fusibles. Même sans que cela ne soit un objectif, les objets finiront par tous avoir une masse relativement homogène. C’est peut-être ce qui se passe avec la production des haches à douille armoricaine dont Bénard le Pontois et Briard ont souligné la constance pondérale sans qu’il ne soit toutefois possible – à l’heure actuelle – de parler de réelle métrologie300 (voir le chapitre “La quête du métal pesé”, p. 26). Cependant, de la même manière que la brasse ou le pied passent d’un statut concret (l’envergure d’un individu donné ou la taille de son pied) à un concept abstrait (l’unité brasse ou l’unité pied)301, il arrive probablement un moment où une masse maniée régulièrement devient une unité. C’est uniquement à partir de cette étape d’abstraction que nous pouvons réellement parler d’une métrologie par l’habitude. Et c’est également à partir d’une telle étape que le registre archéologique est susceptible d’enregistrer des homogénéisations de données morphométriques (de masse, de capacité ou de longueur) qui tendent à se concentrer autour de certaines valeurs cibles. Le développement d’une métrologie par l’habitude n’induit en revanche absolument pas une quelconque homogénéisation des pratiques en dehors d’échelles réduites, de la même manière que nous trouvions en France au milieu du XVIIIe s. environ autant de pieds ou de pintes que l’on comptait de villes sur le territoire. L’usage qui est fait des poids lenticulaires sur les sites lacustres alpins peut être assimilé à ce type de pratique. Nous voyons un certain consensus dans l’utilisation d’une unité de comptage pondéral donnée sans toutefois que celle-ci paraisse clairement définie.

Lorsque les systèmes de mesure sont amenés à être utilisés sur une aire géographique plus large, ou dans le cadre de contacts entre plusieurs groupes d’individus, ces quantités maniées par l’habitude peuvent alors prendre une dimension nouvelle. Dans le cas qui nous concerne ici, celui du nord-ouest de l’Europe, nous avons vu qu’à partir du XIe s. environ, les poids piriformes à bélière servent à marquer les jalons d’un système métrologique cohérent depuis les Alpes jusqu’à la Manche. Nous pouvons peut-être parler ici de standardisation métrologique, de la volonté consensuelle d’aligner les pratiques métrologiques pour qu’elles correspondent aisément. En effet, nous avons pu voir que nous arrivons à reconstituer un même système métrologique relativement homogène à partir de poids de balance morphologiquement similaires mais dispersés dans un grand nombre de sites différents, principalement sur les sites alpins et dans l’est de l’actuel territoire français. Le même processus se déroule bien plus tôt dans l’est de la Méditerranée, avec la mise en place d’un système d’unités et de système métrologiques qui se répondent les uns aux autres par l’utilisation de multiples permettant aisément le passage de l’un à l’autre (voir le chapitre “La Méditerranée centrale et oriental : creuset de la métrologie historique”, p. 15). L’utilisation de poids de balance polyédriques métalliques dans toute l’Europe moyenne durant les XIIIe-XIIe s. a.C. relève d’une situation plus complexe. Ces instruments sont très clairement standardisés morphologiquement, en plus d’être lourdement investis technologiquement, mais ils ne renvoient pas à l’usage d’un seul système métrologique unifié. La standardisation relève de l’accord tacite, elle ne concerne donc que ce qu’il est intéressant ou nécessaire d’homogénéiser : la forme, la fonctionnalité, la métrologie… Pour ce qui concerne les poids en métal polyédriques, il y a donc de grande chance que l’utilisation d’objets reconnaissables par tous – ou tous ceux concernés – comme des poids de balance destinés à réaliser de la pesée de précision était plus importante que les mesures qui allaient en découler. Comme nous l’avons proposé, cela pourrait s’expliquer par une intégration à deux vitesses de ces instruments de pesée : dans un premier temps, ils sont probablement associés à une pratique élitaire commune à tout le domaine nord-alpin et qui implique la pesée ; dans un deuxième temps, l’acte même de pesée, et donc sa dominante métrologique, pourrait être réalisé dans un cadre plus réduit voire privé qui n’amène donc pas à l’homogénéisation métrologique de tous les instruments.

Witold Kula nous dit qu’en dehors d’une certaine oscillation entre inertie et changements qu’entrainent les habitudes, deux facteurs peuvent amener à la standardisation de mesures à se diffuser sur des aires géographiques importantes : les liens commerciaux et la volonté de l’État302. Nous pouvons nuancer ce propos en disant que la nature des liens n’a pas besoin d’être commerciale pour que la standardisation puisse se faire. Mais bien évidemment, le commerce, que nous entendons comme un échange dont l’objectif est une recherche de plus-value, est grandement facilité par l’usage d’un moyen de quantification de la valeur sur une seule et même échelle. Rien n’indique, bien au contraire, que les échanges qui ont cours à l’âge du Bronze puissent être considérés comme tels303, nous y identifions pourtant des traces de standardisation. Quant à la volonté de l’État, disons que la volonté de n’importe quelle entité politique peut en réalité imposer la standardisation. Nous pouvons même estimer que plus le groupe sera de petite taille, plus celle-ci aura des chances de réussir. Nous parlerons ici de normalisation, autrement dit de l’imposition d’une norme sur laquelle tout le monde est tenu de s’aligner. Il existe une différence de taille entre standardisation et normalisation, c’est que l’écart à la deuxième relève d’une fraude, un concept qui n’a en revanche aucune réalité lorsque les standards métrologiques sont issus d’un consensus social. Nous n’identifions aucun indice d’une quelconque normalisation antérieurement à l’adoption de l’appareil monétaire dans le nord-ouest de l’Europe. Nous remarquons pourtant que la standardisation, comme l’indiquait W. Kula, possède une très grande inertie304. Les poids et unités utilisés à Danebury (Stockbrige, Hampshire, Angleterre), par exemple, rappellent grandement ceux identifiés un millénaire plus tôt dans une aire géographique plus large. Si le maintien de la métrologie n’est pas une affaire d’imposition politique, et qu’il n’existe aucune obligation légale de suivre les standards qui ont cours, pourquoi se maintient-elle alors aussi longtemps dans certains cas ? Probablement car il est tout aussi grave – voire plus grave – de s’éloigner des unités standardisées que d’enfreindre une norme dans les sociétés protohistoriques, car cela reviendrait à manquer d’honneur. Or, il s’agit probablement de l’un des moteurs les plus importants du fonctionnement des sociétés non monétarisées et qui régit des phénomènes totaux : sociaux, politiques, économiques et religieux.

L’inertie des systèmes de mesure dans le temps est probablement à mettre sur le compte de la routine et de la standardisation plutôt que de la normalisation. Les tentatives, tout au long de l’histoire, d’imposer des normes qui viendraient supplanter les systèmes régis par la pratique – le code d’Hammourabi au IIe millénaire a.C.305, la réforme de Solon au Ve s. en Grèce306, la tentative réelle ou mythique de Charlemagne d’établir un étalon de poids au VIIIe s., le système métrique au XVIIIs. ou la réclamation d’une norme volumétrique des conteneurs commerciaux du vin auXIXe s. – est moins parlant que leurs échecs successifs. Même le système métrique n’apparaît finalement comme une réussite – et pas aussi universellement que ce qui était espéré – que par sa capacité à intégrer facilement, encore aujourd’hui, des unités qui lui sont en réalité étrangères (la cannette de 33 cl pour les volumes, l’hectare de 10 000 m2 pour les surfaces ou le quintal de 100 kg pour les masses).

Nous voyons que pour ce qui est de l’Europe du nord-ouest, certaines pratiques disparaissent alors que d’autres se maintiennent. Il est ainsi évident que l’adoption de l’appareil pondéral ne peut pas, et ne doit pas, être considéré comme un processus linéaire de complexification cognitive et de schémas d’interactions sociales et économiques. Les instruments de pesée sont avant tout des outils. Et comme n’importe quel autre outil, leur fonction est conditionnée à un emploi précis et ils sont ainsi destinés à l’obsolescence si celui-ci disparaît ou change drastiquement. Il est probable que la pesée de précision telle qu’elle est pratiquée au début du Bronze final (poids polyédriques et/ou fléaux de balance en matière dure d’origine animale) ainsi que le comptage pondéral mettant en jeu des poids lenticulaires se retrouvent dans ce cas de figure. 

Nous ne trouvons en effet aucune trace de la première à partir de la deuxième moitié du XIe s. a.C. et les poids lenticulaires semblent disparaitre complètement après le IXe s. a.C. Ce que nous observons est alors très certainement le désagrègement de leurs cadres d’utilisation respectifs, quels qu’ils soient, pour partie ou pour totalité. Dans le cas de la pesée de précision, il pourrait s’agir comme nous l’avons dit, d’un abandon de la pratique comme marqueur d’une identité aristocratique, ou alors d’un renouvellement plus drastique des classes élitaires. Dans le second cas, le comptage à l’aide de poids lenticulaires, il pourrait alors s’agir d’une mutation de certains processus économiques peut-être en lien avec l’abandon des sites lacustres, mais nous en savons malheureusement trop peu sur les contextes dans lesquels ces poids pouvaient être utilisés.

À l’inverse, la forte inertie que connaissent les poids piriformes est sans aucun doute le résultat d’une très profonde intégration de la pratique dans des activités régulières. Si le cadre d’utilisation évolue dans le temps – ce qui pourrait ne pas être le cas – il le fait suffisamment lentement pour ne pas créer de bouleversement drastique dans l’utilisation de ces instruments. Nous pouvons émettre l’hypothèse, avec prudence tout de même, que ces poids sont utilisés dans un cadre qui évolue peu entre la fin du Bronze final et la fin de l’âge du Fer, tout du moins dans les régions où la pratique se maintient, comme cela semble être le cas dans le sud de l’Angleterre.

Notes

  1. Peake et al. 1999 ; Peake & Séguier 2000.
  2. Pare 1999.
  3. Cardarelli et al. 1997.
  4. Pare 1999 ; Peake & Séguier 2000 ; Roscio et al. 2011 ; Pare 2013.
  5. Les deux instruments trouvés sur la nécropole tumulaire de Cliffs End Farm (Isle of Thanet, Kent) ont été trouvés en superficie et ne peuvent pas être attribués à des tombes spécifiques. Il s’agit également de la seule nécropole de notre corpus utilisée dans des phases plus récentes du Bronze final (Xe-IXe s. a.C.). Il en va de même pour le poids de Noyers-sur-Cher “Saint-Lazare” (NCSL-A), qui n’est associé à aucune tombe en particulier.
  6. Pare 1999, 463.
  7. Roscio et al. 2011, 183-185.
  8. Pare 1999, 460-461 ; Roscio et al. 2011, 183-185.
  9. Peake & Séguier 2000, 25-26 ; Roscio et al. 2011, 185.
  10. Pare 1999, 160-170.
  11. Pare 1999, 463-467.
  12. Pare 1999, 463.
  13. Pare 1999, 467-468.
  14. Pare 1999, 510.
  15. Roscio et al. 2011, 178, fig. 5.
  16. Pare 1999, 513 ; Peake & Séguier 2000 ; Roscio et al. 2011, 185.
  17. Roscio 2018b, 190-191.
  18. Mordant & Mordant 1970, 38, 48.
  19. Rottier et al., éd. 2012, 134-138.
  20. Voir par exemple : Gomez de Soto 2001, 119-121.
  21. Roscio 2018b, 292.
  22. Rottier et al., éd. 2012 tableau synthétique codé des données ; Roscio 2018b, annexe 4.
  23. Pare 1999, 467-468.
  24. Mohen & Bailloud 1987, 234.
  25. Klag 2016, 99-102.
  26. Nous remercions T. Klag pour toutes les informations qu’il a accepté de nous transmettre.
  27. Nous remercions ici grandement Benoit Filipiak, Céline Choquenet, Samuel Longepierre et Rebeca Peake pour nous avoir envoyé le rapport, et apporté une information et une aide précieuses.
  28. Longepierre 2017, 92-94.
  29. Longepierre 2017, 275-277.
  30. Idem.
  31. Gomez de Soto 1996.
  32. Peake & Delattre 1999, 643 ; Roscio 2018b, 183-184.
  33. Gomez de Soto 1996.
  34. Gomez de Soto 2001.
  35. Gomez de Soto et al. 1991.
  36. Gomez de Soto 2001.
  37. Gomez de Soto et al. 1991 ; Gomez de Soto 1996.
  38. Gomez de Soto et al. 1991, 354.
  39. Needham 1979, 111-134.
  40. Forrer 1923, 91.
  41. Barbet 2010, 71-76 ; Barbet & Lehoërff 2012, 146.
  42. Coutil 1914 ; Millotte 1993 ; Simon-Millot 1998.
  43. Pare 1999, 442.
  44. Charnier et al. 1999.
  45. Nous remercions P.-Y. Milcent et F. Couderc de nous avoir renseigné sur cette découverte et pour les données qu’ils ont pu nous transmettre.
  46. Lawson 1979.
  47. Pryor 1999, 131-132.
  48. Coombs 1992 ; Pryor 1999, 132.
  49. Needham & Spence 1997.
  50. Lawson 2000, 240.
  51. Lawson 2000, 216.
  52. Lawson 2000, 257-261.
  53. Rahmstorf 2018.
  54. Needham et al. 2013, 2-14.
  55. Needham et al. 2013, 15.
  56. Needham et al. 2013, 156-157.
  57. Needham et al. 2013, 85-86.
  58. Needham et al. 2013, 84-90.
  59. Voir [en ligne] https://www.britishmuseum.org [consulté le 5 janv. 2022].
  60. Needham et al. 2013, 158-160.
  61. Keller & Lee 1866 ; Stöckli 2004, 85.
  62. Voir [en ligne] http://www.aqueduc.info/Il-y-a-150-ans-commencaitla-correction-des-eaux-du-Jura [consulté le 5 janv. 2022].
  63. Schwab 1990, 9.
  64. Kaenel & Crotti, éd. 2004, 97-100 ; Winiger et al. 2012.
  65. Rychner 1979 ; Arnold 1986b ; Rychner 1987 ; Burri et al. 1987 ; Pare 1999, 500 ; Leuvrey 1999 ; Cardarelli et al. 2001, 37 ; Pare 2013, 520.
  66. Déchelette 1910, 400.
  67. Pare 1999 ; Peake & Séguier 2000 ; Roscio et al. 2011.
  68. Peake et al. 1999.
  69. Pare 1999.
  70. Peake & Delattre 1999.
  71. Gomez de Soto 1996.
  72. Voir en particulier : Peake & Séguier 2000 ; Roscio 2007 ; Muller 2007b ; Roscio et al. 2011 ; Prévost-Delattre & Peake 2015.
  73. Mohen & Bailloud 1987, 65-66.
  74. Gomez de Soto et al. 1991, fig. 16.31.
  75. Peake et al. 1999 ; Pare 1999 ; Peake & Séguier 2000 ; Roscio et al. 2011 ; Pare 2013.
  76. Hermann et al. 2020 ; Poigt et al. 2021.
  77. Roscio 2018b, 183.
  78. Mordant et al. 1976, 139-141 ; Armbruster 1993 ; Armbruster & Perea 1994 ; Armbruster & Pernot 2006 ; Armbruster 2013.
  79. Peake & Séguier 2000, 21-22.
  80. Peake & Séguier 2000, 23.
  81. Peake & Séguier 2000, 23.
  82. Crigel et al. 2001, fig. 3.
  83. Roscio et al. 2011, 178.
  84. Pare 1999.
  85. Pare 1999, fig. 31 ; Pare 2013, fig. 29.1.
  86. Pare 1999.
  87. Peake et al. 2017.
  88. Ialongo 2018.
  89. Pare 1999.
  90. Rahmstorf 2014, 112-114.
  91. Pare 1999, 434.
  92. Needham et al. 2013, 89.
  93. Rahmstorf 2019.
  94. Needham 1979.
  95. Pare 1999.
  96. Pare 1999, 438-439.
  97. Rahmstorf 2010, 98-99.
  98. Lalongo 2018, 10.
  99. Pare 1999.
  100. Rottier et al., éd. 2012, 140.
  101. Needham et al. 2013, 193.
  102. Needham et al. 2013, 109.
  103. Pare 1999, 437.
  104. Pare 1999, 438.
  105. Pare 1999, 448-449 ; Pare 2013, 518.
  106. Voir par exemple Galilea Martínez 2004, 241.
  107. Rottier et al., éd. 2012, 140.
  108. Nous remercions Pierre-Yves Milcent qui nous a communiqué cette information.
  109. Needham et al. 2013, 193.
  110. Pare 1999, 441-444.
  111. Rottier et al., éd. 2012, 140.
  112. Pare 1999, 487-493.
  113. Petruso 1978 ; Petruso 1992.
  114. Pare 1999, 491.
  115. Rahmstorf 2010, 99.
  116. Rahmstorf 2010, 99.
  117. Sandars 1957, 127-128 ; Millotte 1965, 113.
  118. Sandars 1957, 127 ; Millotte 1965, 113.
  119. Pare 1999, 442-444.
  120. Pare 1999, 448.
  121. Roscio 2007, 104-107 ; Roscio et al. 2011.
  122. Pulak 1996, 473-494.
  123. Roscio et al. 2011, 181-183.
  124. Roscio et al. 2011, 182.
  125. Roscio 2007, 104-107 ; Roscio et al. 2011, 182-183.
  126. Roscio et al. 2011.
  127. Vilaça 2003 ; Vilaça 2011.
  128. Longepierre 2017, 275-276.
  129. Nous remercions grandement le responsable de l’opération, Benoit Filipiak, qui nous a communiqué les informations issues du rapport alors en cours de rédaction.
  130. Pare 1999, 490-491.
  131. Pare 1999, 490.
  132. Rahmstorf 2010, 99.
  133. Pare 1999, 490.
  134. Pare 1999.
  135. Pare 1999, 463-468.
  136. Roscio 2018b annexe 4.
  137. Longepierre 2017, 275-277.
  138. Cardarelli et al. 1997 ; Pare 1999 ; Cardarelli et al. 2001 ; Rahmstorf & Pare 2007 ; Pare 2013.
  139. Cardarelli et al. 1997.
  140. Gross 1883 ; Forrer 1906 ; Déchelette 1910, 387-406 ; Forrer 1923.
  141. Cardarelli et al. 1997.
  142. Cardarelli et al. 1997 ; Cardarelli et al. 2001.
  143. Pare 1999 ; Pare 2013 ; Feth 2014.
  144. Cunliffe 1984a ; Cunliffe & Poole 1991a ; Rahmstorf & Pare 2007.
  145. Philippe 1937, 296-297.
  146. Forrer 1923.
  147. Bergthol 1925, 319-320.
  148. Bonnamour 1974, 188-189.
  149. Charnier et al. 1999, 575 ; Milcent 2015, 26-27.
  150. Cardarelli et al. 1997 ; Cardarelli et al. 2001.
  151. Bonnamour 1974, 1989 ; Pare 1999, 500-502.
  152. L’objet en question a été coupé mécaniquement en deux ce qui permet d’en apprécier les modalités de fabrication. En revanche, nous ne savons pas si des analyses de composition des métaux ont été réalisées et, si oui, quels en sont les résultats.
  153. Gross 1883, 51.
  154. Forrer 1906, 30-39, pl. 1 ; Forrer 1923, 91-94, fig. 73.
  155. David-Elbiali & Dunning 2005.
  156. Mohen & Bailloud 1987, 147-147, 296-297.
  157. Mohen & Bailloud 1987, 229.
  158. Philippe 1937, 296-297.
  159. Charnier et al. 1999.
  160. Bernatzky-Goetze 1987, 102 ; Cardarelli et al. 1997, 637.
  161. Cardarelli et al. 1997 ; Cardarelli et al. 2001.
  162. Cardarelli et al. 1997, 638 ; Cardarelli et al. 2001, 40-41.
  163. Pare 1999, 500-507.
  164. Ribaux 1986a, 104.
  165. Leuvrey 1999, 81.
  166. Cardarelli et al. 1997.
  167. Leuvrey 1999, 79-81.
  168. Leuvrey 1999, 79-88.
  169. Cardarelli et al. 1997 ; Cardarelli et al. 2001.
  170. Künzler Wagner 2005 ; Künzler Wagner 2005 ; Jennings 2015.
  171. Jennings 2015.
  172. Keller & Lee 1866.
  173. Rychner 1979 ; Rychner 1987, 15-19.
  174. Burri et al. 1987 ; Leuvrey 1999.
  175. Leuvrey 1999, 79-88.
  176. Arnold 1986b ; Arnold 1986a ; Ribaux 1986b ; Arnold et al. 1986 ; Arnold 1990.
  177. Keller & Lee 1866, 88, pl. IV 19.
  178. Arnold 1990, 65.
  179. Mohen & Bailloud 1987, 200, 214.
  180. Cardarelli et al. 1997, 633-634.
  181. Cardarelli et al. 1997, 638 ; Cardarelli et al. 2001, 40-41.
  182. Primas 1986 ; Eiwanger 1989 ; Lenerz-de Wilde 1995 ; Primas 1997.
  183. Dzbyński 2014, 134-166.
  184. Ce dont nous lui sommes grandement reconnaissant.
  185. Blanchet 1984.
  186. Gomez de Soto et al. 1991, 354.
  187. Gomez de Soto et al. 1991.
  188. Fletcher & Van de Noort 2007.
  189. Coombs 1992, 515.
  190. Needham & Hook 1988, fig. 2.1 ; Rahmstorf 2019, supplementary material.
  191. Rahmstorf 2019.
  192. Cardarelli et al. 1997, 635.
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  194. Pare 1999, fig. 31.
  195. Ialongo 2018, 16-17.
  196. Dhennequin 2005.
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  200. Milcent 2007, 219-220.
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  202. Guillot 1983.
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  208. Jahier 2011, 143.
  209. Ménez et al. 2005.
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  216. Garcia 2006, 68.
  217. Gorgues et al. 2017, 13 ; Gorgues et al. 2019, 14.
  218. Voir par exemple Garcia 2009.
  219. Gorgues et al. 2019, 16.
  220. Rahmstorf 2014.
  221. Gorgues et al. 2017, 41-46.
  222. Gorgues et al. 2017, 106 ; Gorgues et al. 2019, 70-93.
  223. Gorgues et al. 2019, 82-85.
  224. Voir récemment : Milcent 2017.
  225. Ugolini & Olive 2013, 568-569.
  226. Constantin & Bilbao 2013, 313.
  227. Gailledrat et al. 2002, 7-9.
  228. Taffanel & Taffanel 1949 ; Taffanel & Taffanel 1957.
  229. Gailledrat et al. 2002, 11-14.
  230. Idem.
  231. Beylier et al. 2016.
  232. Taffanel & Taffanel 1967 ; Beylier et al. 2016, 47.
  233. Beylier et al. 2016.
  234. Gailledrat et al. 2002, 202-205 ; Beylier et al. 2016, 192-193.
  235. Beylier et al. 2016, 125-135.
  236. Beylier et al. 2016, 135.
  237. Les masses sont en effet données au gramme près ce qui est généralement indicateur de l’utilisation d’une balance électronique destinée à la pesée de matériaux relativement lourds et peu fiable pour les valeurs légères.
  238. Voir [en ligne] http://www.sesa-aude.fr/-Oppidum-du-Cayla-a-Mailhac- [consulté le 6 janv. 2022].
  239. Taffanel 2007, chap. 8, 3-4.
  240. Gailledrat et al. 2002, 9.
  241. Gailledrat et al. 2002, 246-250.
  242. Gailledrat et al. 2002, 250 ; Milcent 2006, 341-345.
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  277. Brailsford 1962, 15.
  278. Smith 1905, 183.
  279. Cunliffe 1984b, 115-121 ; Cunliffe & Poole 1991b, 114-116, 153-162.
  280. Poole 2002.
  281. Milcent 2017.
  282. Smith 1905.
  283. Allen 1968.
  284. Rahmstorf & Pare 2007.
  285. Rahmstorf & Pare 2007, 270.
  286. Biel 1995, 21 ; Peake & Séguier 2000, 27 ; Rahmstorf & Pare 2007, 283.
  287. Rahmstorf & Pare 2007, 275-277.
  288. Rahmstorf 2014.
  289. Rahmstorf & Pare 2007.
  290. Pare 1999, 510.
  291. Roscio et al. 2011.
  292. Cardarelli et al. 1997 ; Pare 1999 ; Cardarelli et al. 2001 ; Pare 2013 ; Ialongo 2018.
  293. Rahmstorf & Pare 2007.
  294. Petruso 1978 ; Petruso 1992.
  295. Cardarelli et al. 1997 ; Pare 1999 ; Cardarelli et al. 2001 ; Pare 2013.
  296. Rahmstorf 2010, 99 ; Ialongo 2018.
  297. Gorgues et al. à paraître.
  298. Idem.
  299. Gorgues et al. à paraître ; Gorgues 2016.
  300. Bénard le Pontois 1929 ; Briard 1987b, 731 ; Briard 1987a, 138.
  301. Kula 1986, 24-25.
  302. Kula 1986, 114.
  303. Sur le sujet des modes d’échange à l’âge du Bronze, voir notamment : Gorgues & Milcent 2018.
  304. Kula 1986, 111-113.
  305. Cuq 1920.
  306. Meadows & Shipton 2001, 18.
ISBN html : 978-2-35613-416-5
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Livre
Posté le 17/03/2023
EAN html : 9782356134165
ISBN html : 978-2-35613-416-5
ISBN pdf : 978-2-35613-417-2
ISSN : 2741-1508
149 p.
Code CLIL : 4117
licence CC by SA

Comment citer

Poigt, Thibaud, “L’Europe nord-occidentale : une pratique pondérale hétérogène dans le temps et l’espace”, in : Poigt, Thibaud, De Poids et de Mesure. Les instruments de pesée en Europe occidentale durant les âges des Métaux (XIVe-IIIe s. a.C.). Conception, usages et utilisateurs, Pessac, Ausonius Éditions, collection DAN@ 8, 2022, 89-237, [en ligne] https://una-editions.fr/leurope-nord-occidentale-une-pratique-ponderale-heterogene [consulté le 17/03/2023]
doi.org/10.46608/dana8.9782356134165.5
Illustration de couverture • Première : évocation d'une pesée de barres de fer", crédits : Jean Cadilhon ;
•Quatrième : dessin de l'auteur.
Publié le 17/03/2023
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