Chapitre 8. Typologies des équipements

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Les découvertes archéologiques faites à ce jour se résument généralement à des amas de coquilles de murex brisées. La présence des ateliers en bordure de mer n’a pas favorisé la conservation des structures et nous ne disposons donc que de très peu de vestiges en rapport avec la production de la pourpre. D’ailleurs, seuls cinq sites, Délos, Meninx, Érétrie, Aperlae et Ibiza ont révélé des structures susceptibles d’être en rapport avec elle. Nous pouvons ajouter à ces maigres découvertes les témoignages d’érudits ou de voyageurs du XVIIIe et du XIXe siècle qui ont décrit des structures aujourd’hui disparues. Cependant, ces descriptions sont en général peu détaillées ou imprécises et l’insuffisance des données a rendu difficile l’élaboration de la typologie des équipements.

Nous avons établi deux typologies : celle des structures creuses et celle des structures pleines. La typologie des structures creuses distingue deux types : celles qui comportent des trous de canalisation et celles qui n’en comportent pas. La typologie des structures pleines concerne les billots et distingue deux types : ceux qui présentent une partie supérieure lisse et ceux qui présentent une partie supérieure en cuvette. Les structures qui n’ont pu être intégrées dans la première typologie sont classées dans les structures indéterminées.

Typologie des structures creuses

Type I : les structures creuses
avec trou de canalisation

Dans la catégorie des structures creuses avec trou de canalisation, nous pouvons discerner deux grands types :

  • Le type Ia représenté par une structure cylindrique avec trou de canalisation.
  • Le type Ib caractérisé par des structures en “forme de marmite”, reliées entre elles par des canalisations.

Type Ia : structure cylindrique
avec trou de canalisation

A. Carducci1, érudit italien du début du XVIIIe siècle, a décrit des vestiges antiques encore visibles dans une petite commune voisine de Tarente. La quantité de coquillages indiquée laisse penser qu’il a vu les restes d’un site producteur de pourpre dont faisaient partie les structures2 qui constituent notre type Ia (fig. 16).

Reconstitution de l’ensemble de structures encore en place à Tarente au XVIIIe siècle d’après la description de A. Carducci.
Fig. 16. Reconstitution de l’ensemble de structures encore en place à Tarente au XVIIIe siècle d’après la description de A. Carducci.

Un cylindre de pierre d’un diamètre de 3,75 m équipé d’un couvercle en pierre troué “ressemblant à une claie” se trouvait à proximité d’un grand amas de murex. Cette structure était reliée à une cuve en plomb grâce à un “canal”, ce qui signifie, en d’autres termes, qu’elle comportait un trou qui permettait d’y emboîter une canalisation. Nous ne savons ni où, ni à quelle hauteur était situé ce trou, mais nous supposons qu’il était fait dans la paroi. Sur la représentation graphique de la figure 16, le choix de l’emplacement de la canalisation est arbitraire. Les fissures présentes sur les parois internes ainsi qu’au fond de la structure étaient imprégnées de traces de couleur rouge. Nous ignorons la forme de la cuve en plomb à laquelle était reliée cette structure. Celle-ci était sans doute moderne, mais une cuve en plomb antique pourrait avoir joué le même rôle qu’elle.

Type Ib : structures en “forme de marmite”,
reliées entre elles par des canalisations

Au type Ib appartiennent des structures qui ont été localisées sur le littoral sud de la ville de Tyr. Elles n’existent malheureusement plus de nos jours et nous ne connaissons leur existence qu’à travers la description qu’en a faite W. R. Wilde3, voyageur du XIXe siècle (fig. 17).

Reconstitution des structures de Tyr décrites par W.R. Wilde au XIXe siècle.
Fig. 17. Reconstitution des structures de Tyr décrites par W.R. Wilde au XIXe siècle.

Ces structures creusées côte à côte dans du grès formaient des groupes de trois. Des canalisations creusées dans la roche à 30 cm du sommet permettaient de les relier entre elles. Elles avaient une forme de “marmite en fer moderne”4. Elles étaient larges et aplaties dans le fond et leur forme allait en se resserrant vers le haut. Les parois étaient parfaitement lisses. Leurs dimensions étaient variables : la plupart faisaient environ 2,25 m de diamètre et 2,45 m de profondeur ; d’autres étaient de taille inférieure, mais leurs dimensions ne sont pas données.

Type II : les structures creuses sans trou

Le deuxième type est constitué par des structures qui ne comportent pas de trou. Nous avons pu distinguer trois types : le premier (type IIa) caractérisé par des structures de forme cylindrique, le deuxième (type IIb) caractérisé par des structures isolées en forme de marmite et le troisième (type IIc) caractérisé par des cavités circulaires.

Type IIa : les structures cylindriques sans trou

Au type IIa correspond une structure mise au jour à Délos. Cette dernière est un “bassin” pour P. Bruneau, mais une cuve pour nous, car elle ne comporte pas de système d’évacuation. Elle est creusée dans le roc naturel et fait 1,15 m de diamètre à la partie supérieure.

Type IIb : les structures sans trou
en “forme de marmite”

Certaines des structures de Tyr décrites par W. R. Wilde étaient isolées. Elles ont la même forme et la même taille que celles du type Ib, mais le chercheur ne signale ni trou ni canalisation pour ces structures qui n’étaient pas regroupées. Peut-être s’agit-il de structures inachevées ou abandonnées.

Typologie des billots

Les billots sont des structures pleines en granit de forme cylindrique. Le type I caractérise des structures cylindriques à face supérieure lisse, le type II des structures cylindriques en cuvette à leur sommet.

Type I : les billots à face supérieure lisse

Lors des fouilles des deux sites littoraux producteurs de pourpre de l’île de Délos, six structures cylindriques en granit ont été dégagées5. L’étude des sources anciennes et la disposition de ces cylindres par rapport aux autres structures ont amené P. Bruneau à conclure qu’il était en présence de billots ayant servi au concassage des coquilles de murex6. Les diamètres des billots du site 1 sont légèrement inférieurs aux diamètres des billots du site 2, mais ces cylindres en granit restent tout de même très similaires (fig. 18).

Les billots retrouvés sur la rive orientale de l’île de Délos (Bruneau 1969, 770).
Fig. 18. Les billots retrouvés sur la rive orientale de l’île de Délos (Bruneau 1969, 770).

Une base de colonne en granit d’un diamètre de 44 cm a été trouvée sur le site de Meninx (fig. 19). Elle a été interprétée par A. Drine comme un billot de concassage7. Il s’agirait ici d’un remploi.

Base de colonne en granit réutilisé pour le concassage des coquilles de murex (Drine 2000, fig. 15).
Fig. 19. Base de colonne en granit réutilisé pour le concassage des coquilles de murex (Drine 2000, fig. 15).

Type II : les billots à face supérieure en cuvette

Lors de ses prospections sur l’île de Délos, P. Bruneau a remarqué deux structures en granit similaires en forme et en dimensions à celles du type I évoqué ci-dessus. Cependant, la partie supérieure de ces deux cylindres a été creusée en cuvette sur environ 25 cm de profondeur8 (fig. 20).

Billot de concassage retrouvé à Fournie (Bruneau 1978, 114).
Fig. 20. Billot de concassage retrouvé à Fournie (Bruneau 1978, 114).

Les structures indéterminées

Les structures d’Érétrie

À Érétrie, l’archéologue S. Schmid a mis au jour une pièce contenant deux “bassins” dont nous ne connaissons pas la fonction. L’un d’eux était relié à un puits par une canalisation. La totalité de cette pièce (murs et sol) est recouverte de grosses couches de mortier hydraulique et le bassin relié au puits mesure environ 0,50 m de largeur et 1 m de longueur. Des débris de murex ont été retrouvés dans les pièces adjacentes, mais pas dans la pièce contenant le bassin. Ces bassins auraient contenu un liquide9 et étant donné la proximité des coquilles de murex, ils auraient peut-être un rapport avec la production de pourpre. Mais l’auteur lui-même ne semble guère y croire, car il les compare aux bassins des fullonicae de Pompéi.

Quelle sorte de liquide pouvait donc contenir une si petite structure ? La fabrication de la teinture pourpre est exclue, puisque aucune trace de combustion ni aucun foyer n’ont été retrouvés dans la salle. Le bassin relié au puits par une canalisation aurait pu être interprété comme un bassin de rinçage pour les étoffes venant d’être teintes en pourpre, mais les dimensions de ce dernier sont trop petites pour permettre un rinçage efficace. Ce bassin n’a peut-être pas de relation avec la production de pourpre.

Les structures de Meninx

À Meninx, deux catégories de structures différentes ont été mises en évidence. Selon A. Drine10, elles auraient toutes les deux un rapport avec la production de pourpre, mais il n’en précise pas la fonction.

La première catégorie est représentée par deux “cuves” sans trou, recouvertes de mortier hydraulique. Leurs grandes dimensions empêchent de les interpréter comme des cuves ayant servi à la fabrication de la substance tinctoriale et aucune autre fonction n’est envisageable dans le cadre de la production de pourpre. Selon A. Wilson, ces cuves seraient en réalité des citernes. En effet, de par leur taille, leur forme et le type de mortier utilisé pour leur construction, elles sont en tous points similaires aux citernes antiques découvertes sur le reste de l’île. De plus, leur surface supérieure a été arasée, car elles étaient originellement voûtées comme les citernes11.

La seconde catégorie de structure est représentée par deux “bassins” de très grande taille. Les parois internes sont recouvertes de béton hydraulique. L’un des deux bassins possède, selon A. Drine, un “déversoir de puisage” situé au milieu du mur est du bassin, ainsi qu’un trou d’évacuation. Mais nous ne savons pas ce qu’il faut entendre par là.

Les deux structures de Meninx font peut-être partie d’un atelier producteur de pourpre, mais il semble qu’elles n’aient pas servi à la production de la teinture. Peut-être étaient-ce des structures utiles à la vie quotidienne des ouvriers, au nettoyage du matériel ?

Les structures de Délos

Deux structures ont été mises au jour sur l’île de Délos en 196912. Ces structures que P. Bruneau appelle “cuve” sont pour nous des bassins*. Les trous se situent respectivement sur la petite paroi latérale est de la structure D et sur la petite paroi sud de la structure E à environ 20 cm de la base. Les bassins sont légèrement inclinés en direction des trous d’évacuation de façon à faire s’écouler un liquide qui n’a pas laissé de trace sur les parois.

Le bassin 1 est plus long que le bassin 2, mais leur largeur et leur profondeur sont très proches.

P. Bruneau avait proposé deux fonctions pour ces structures : soit elles servaient à la préparation préalable de la teinture, soit elles étaient utilisées comme récipients dans lesquels on teignait les étoffes. Ces interprétations ne peuvent être retenues, car la fabrication de la teinture nécessitait, dès le début, une structure de chauffe qui n’est pas présente ici. La présence de mortier hydraulique laisse penser que ces bassins contenaient du liquide. Peut-être s’agit-il de bassins destinés au rinçage de tissus venant d’être teints.

Les structures d’Aperlae

À Aperlae, trois structures recouvertes par la mer ont été localisées dans le port antique, à proximité d’une jetée et d’un endroit où les bateaux étaient mis en cale sèche. Deux de ces structures sont également à moins de 20 m d’un ensemble de bâtiments publics. Ces structures, interprétées par les archéologues comme des viviers destinés à conserver les murex, sont situées à environ 150 m de l’endroit où ont été découverts de grands dépôts de murex.

La situation de ces structures très proches de bâtiments publics semble assez étonnante, mais les coquillages encore vivants ne dégageaient pas d’odeur particulière et l’interprétation des archéologues est donc envisageable.

Les structures d’Ibiza

À Ibiza, à l’endroit nommé Pou des Lleo, une structure composée de deux “cuves” reliées entre elles par une canalisation a été mise au jour. Cette structure a été creusée dans un talus incliné, de sorte que la “cuve” haute située le plus au sud est inclinée vers la cuve située le plus au nord. La “cuve” haute creusée dans le sud du talus est circulaire et mesure 2,50 m de diamètre et de 0,90 m de profondeur. Des traces de combustion intense sont visibles sur le fond et les parois. La “cuve” basse est de forme elliptique, mais ses dimensions ne sont pas connues.

Les archéologues ne sont pas certains de sa fonction. Ils supposent qu’un liquide passait d’une “cuve” à l’autre par l’intermédiaire de la canalisation et que, d’après les traces de combustion visibles dans la “cuve” haute, du charbon et de la chaux y étaient brûlés afin de produire un liquide alcalin qui entrait, selon J. Doumet13, dans la fabrication de la teinture14.

Au vu des traces de combustion, la “cuve” haute était certainement un four. Parmi les éléments dont nous disposons pour le moment, aucun indice ne permet de dire que cette structure ait servi à la production de la pourpre. Nous penchons plutôt pour la première interprétation qui avait été émise lors d’une visite du site en novembre 2002 : il s’agirait plutôt d’un four à poix15.

Les structures d’Aguillas

Lors d’une fouille d’urgence dans la ville d’Aguillas en Espagne en 2005, à côté d’un dépôt d’Hexaplex trunculus, un bassin (pileta) a été partiellement mise au jour16. Des éléments manquent encore à la bonne compréhension de cette structure. Dans celle-ci, ni la forme ni les dimensions n’ont pu être précisées, on note la présence de deux cavités circulaires dont les dimensions sont répertoriées dans le tableau ci-dessous :

L’archéologue a noté la présence d’une légère saillie sur le bord des cavités, du côté nord du mur de la structure. Dans la paroi est de la cavité 1, était incorporé un morceau de plomb de 14 cm sur 14 cm et d’une épaisseur de 1 cm muni “d’une anse en appendice”.

Voici donc présentés les vestiges archéologiques susceptibles d’avoir servi à la production de la pourpre. Voyons maintenant de quelle façon il est possible de les reconstituer.

Notes

  1. Carducci, éd. 1771, 226.
  2. Catalogue, p. 186.
  3. Wilde 1840, 148-153 et 468-488.
  4. Catalogue, p. 157.
  5. Catalogue, p. 203.
  6. Supra, p. 29.
  7. Catalogue, p. 167.
  8. Bruneau 1978, 114.
  9. Schmid 1998, 30.
  10. Drine 2000, 74.
  11. Wilson 2004, 161.
  12. Catalogue, p. 199.
  13. Doumet 1980.
  14. Costa Osta & Sergi Moreno 2004, 189.
  15. Nous avons eu l’occasion de visiter le site de Pou de Lleo lors du colloque Textiles y Tintes del Mediterraneo en epoca romana qui s’est tenu du 8 au 10 novembre 2002 à Ibiza.
  16. Hernandez-Garcia 2005, 165-176.
ISBN html : 978-2-38149-008-3
Posté le 16/12/2022
EAN html : 9782381490083
ISBN html : 978-2-38149-008-3
Publié le 16/12/2022
ISBN pdf : 978-2-38149-015-1
ISSN : 2741-1508
5 p.
Code CLIL : 4117 ; 3385
DOI : 10.46608/DANA4.9782381490083.11
licence CC by SA

Comment citer

Macheboeuf, Christine, “Typologies des équipements”, in : Macheboeuf, Christine, Exploitation et commercialisation de la pourpre dans l’Empire romain, Pessac, Ausonius éditions, collection DAN@ 4, 2022, 87-92 [en ligne] https://una-editions.fr/typologies-des-equipements/ [consulté le 13/12/2022].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

Accès au livre Exploitation et commercialisation de la pourpre dans l'Empire romain
Illustration de couverture • Hexaplex trunculus
(cl. C. Macheboeuf).
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