Chapitre 9. Reconstitution
des équipements

par

Pour la période romaine, les vestiges des ateliers producteurs de pourpre côtiers sont peu nombreux. Nous ne disposons en effet que des structures mises au jour à Délos, à Meninx, à Ibiza ainsi que de deux descriptions du XVIIIe et du XIXe siècle sur des structures maintenant disparues à Tarente et à Tyr. Faire une restitution d’un atelier producteur de pourpre avec si peu d’indices archéologiques était impossible, car nous ne possédons pas d’atelier suffisamment conservé pour servir de référence. Notre reconstitution sera fondée sur des vestiges archéologiques aisément interprétables, comme les billots de concassage, sur l’unique passage de Pline évoquant une structure destinée à la fabrication de la substance tinctoriale et enfin sur notre propre expérience qui nous a permis, d’une part, de comprendre et de reproduire les gestes des ouvriers et, d’autre part, d’imaginer les structures nécessaires au fonctionnement d’un atelier producteur de pourpre.

La reconstitution “architecturale” de ces hauts lieux producteurs de pourpre commencera par l’étude des structures indispensables, puis, nous ajouterons à ce schéma d’ensemble les éventuelles structures qui, sans être essentielles à la fabrication de la teinture, pouvaient toutefois être utiles dans certains ateliers.

Les structures indispensables
au fonctionnement des ateliers

Les structures qui composaient obligatoirement un atelier producteur de pourpre sont dans l’ordre des opérations de fabrication : les piscines d’attente pour conserver les coquillages vivants, les supports du concassage, les tables ou plans destinés à l’extraction des glandes, les cuves destinées à recueillir la substance tinctoriale, les structures de chauffage de la substance tinctoriale, les bassins de rinçage et les séchoirs.

Les piscines d’attente

Dans un chapitre précédent, nous avons évoqué la possibilité de conserver les coquillages pendant environ 50 jours après la pêche1. Cette conservation devait bien entendu se faire dans des structures remplies d’eau de mer et renouvelées régulièrement en oxygène, analogues à des vivarii. Comme un vivarium était uniquement destiné à la pisciculture2, nous qualifierons les structures destinées à recevoir les coquillages vivants devant être concassés de “piscines d’attente”. Mais ces dernières devaient être conçues sur le même principe que les vivarii, comme des bassins reliés à l’eau de mer par un système de canalisation3.

Ce sont justement ces canalisations qui nous font interpréter comme des piscines d’attente des structures encore en place au XIXe siècle sur le littoral tyrien (type Ib). En effet, des “trous” circulaires en forme de “marmite en fer” creusées dans le grès y étaient regroupés par trois et joints entre eux par des canalisations creusées dans la roche à 30 cm de profondeur. Cette caractéristique ajoutée à leur grande capacité de contenance (9 700 litres) fait de ces cavités des piscines d’attente idéales pour les coquillages. L’une des trois cavités pouvait être reliée à la mer par un système de canalisation, non mentionné par l’auteur dans sa description, mais qui aurait pu acheminer de l’eau fraîche et de l’oxygène dans les deux autres piscines grâce aux canalisations qui les reliaient entre elles.

Nous interprétons de la même manière les “trous” également décrits par W. R. Wilde4. Ils avaient des dimensions variables (2,25 m de diamètre et 2,45 m de profondeur) et étaient isolés (type IIb). Peut-être n’abritaient-ils pas le même type de coquillages : les piscines d’attente groupées auraient hébergé le type de coquillages le plus couramment utilisé, alors que les piscines d’attente isolées auraient contenu les types de coquillages qui entraient en moindre quantité dans la fabrication des pourpres de Tyr.

Les tables de concassage

Lors des fouilles des sites producteurs de pourpre de Délos en 1969 et 1976, P. Bruneau a mis au jour six structures en granit de forme cylindrique, d’une hauteur comprise entre 0,65 m et 0,91 m et d’un diamètre compris entre 0,76 m et 1,02 m (cf. fig. 18)5. L’étude des sources anciennes relatives à la fabrication de la pourpre et la disposition de ces cylindres par rapport aux bassins et à la cuve retrouvés sur l’un de ces sites lui firent conclure qu’il était en présence de billots ayant servi au concassage des coquilles de coquillages6. Selon lui, les billots faisaient même partie du matériel usuel utilisé dans les ateliers producteurs de pourpre.

Il était en effet tout simplement impossible de briser les coquilles à même le sol puisqu’il était sableux. De plus, ces billots sont faits en granit qui est un matériau très résistant capable de subir les coups répétés des marteaux ou des pierres donnés sur les coquilles7. Ils se trouvent à proximité de bassins qui auraient pu servir, juste après le concassage des coquillages, à contenir les glandes tinctoriales que l’on mélangeait avec du sel8.

C’est l’hypothèse la plus vraisemblable bien qu’aucune source littéraire ne vienne corroborer ces découvertes. Mais notre expérience a montré qu’il était possible de concasser les coquilles sur diverses sortes de support : la seule condition est de disposer d’une surface suffisamment plane pour que la coquille soit bien stabilisée au moment où l’ouvrier donne le coup de marteau fatal. Les structures de concassage pouvaient donc être de grosses pierres entassées les unes sur les autres ou encore des éléments en forme de billot, comme ceux qui ont été retrouvés à Délos. Notons à ce propos que deux autres billots trouvés par P. Bruneau lors d’une prospection avaient la partie supérieure creusée jusqu’à 25 cm de profondeur (cf. fig. 20). L’absence de coquillages alentours lui fit conclure que ces billots furent peut-être réutilisés. C’est une hypothèse possible, mais nos expériences ont montré que le concassage des coquilles dans une structure creuse avait des avantages, car les coups de marteaux projettent parfois les coquillages hors des surfaces de concassage, sur le sable. En fait, il semblerait qu’il n’y ait pas eu de norme pour ce genre de structure. C’est pourquoi, sur le site de Meninx, une base de colonne en granit pourrait avoir été réemployée comme table de concassage9 (cf.  fig. 19). Cependant un atelier produisant de la pourpre en si grande quantité aurait probablement disposé de véritables billots analogues à ceux de Délos.

La taille et le nombre de ces supports devaient être également très variables. Cela devait dépendre de l’espace dont disposaient les ateliers : un atelier qui bénéficiait de beaucoup d’espace pouvait posséder plusieurs grandes tables de concassage à même de rassembler autour d’elles beaucoup d’ouvriers, tandis qu’un atelier disposant d’un espace restreint devait se limiter à deux ou trois grosses pierres sur chacune desquelles pouvaient travailler deux à trois ouvriers.

Après l’opération de concassage venait l’opération d’extraction de la glande pour laquelle d’autres structures étaient nécessaires.

Les tables ou les récipients destinés
à l’extraction des glandes

Nous ne possédons aucune source textuelle, ni aucun vestige nous permettant de prouver l’existence de ces tables ou de ces récipients destinés à l’extraction des glandes, mais le bon sens et notre expérience nous amènent à en faire des structures indispensables. En fait, ce n’est pas l’opération d’extraction elle-même des glandes tinctoriales qui exigeait des structures, car elle ne demandait pas d’appui particulier puisque l’on tenait le corps du coquillage dans une main et que l’on procédait au prélèvement de la glande de l’autre main à l’aide d’un outil coupant. C’est la localisation des ateliers qui rendait nécessaire la présence de tables destinées à cette opération, car le sable était présent partout. Par mesure de précaution, afin de ne pas perdre une seule glande tinctoriale, les ouvriers devaient extraire les glandes au-dessus d’une table de travail, soit au-dessus d’un récipient intermédiaire bien évidemment surélevé (fig. 21), soit directement au-dessus de la cuve destinée à la fabrication de la substance tinctoriale10.

Reconstitution d’un récipient au-dessus duquel les ouvriers prélevaient les glandes tinctoriales.
Fig. 21. Reconstitution d’un récipient au-dessus duquel les ouvriers prélevaient
les glandes tinctoriales.

Les cuves destinées à fabriquer la teinture
et les structures de chauffage de la substance tinctoriale

Aucune cuve de teinturier n’a été retrouvée sur les sites producteurs. Seuls quelques indices présents dans les sources littéraires nous permettent d’avancer quelques hypothèses.

Dans quels matériaux les cuves
pouvaient-elles être fabriquées ?

  • Le plomb

Le plomb est le seul matériau dont nous soyons sûre grâce au témoignage de Pline : “on la fait chauffer (la substance) dans du plomb (feruere in plumbo)” (HN, 9.133-135). Ce métal servait beaucoup dans le domaine de la teinture et des cuves en plomb étaient employées d’ailleurs pour la fabrication de la teinture dans les officinae infectoriae11 : si les récipients destinés à la fabrication de l’indigo ou de la pourpre dans les officinae infectoriae étaient en plomb, pourquoi ne l’auraient-ils pas été également dans les ateliers côtiers ? La nature du plomb, sa déformation à une chaleur modérée, nous a longtemps fait hésiter sur l’utilisation de ce métal. Mais la présence de la substance tinctoriale (ou de tout autre liquide) modifie le comportement du plomb qui peut être alors chauffé à des températures élevées12. Ainsi s’explique la découverte d’une feuille de plomb irrégulièrement recourbée d’une longueur de 60 cm environ sur le site n° 1 de Délos13 ainsi que sur le site d’Aguillas. L’emploi du plomb dans la fabrication des cuves destinées à accueillir la teinture pourpre est donc hautement vraisemblable.

Les différentes contenances de cuves

  • Les cuves de grande capacité et leur système de chauffage (fig. 22)

Les chiffres cités par Pline évoquent des quantités de chairs et de liquide absolument énormes : les cuves des ateliers devaient être assez grandes pour contenir environ 2 626 l d’eau de mer et 162 kg de medicamen, c’est-à-dire de glandes tinctoriales14 ! Si l’on convertit ces données en volume, les poids du medicamen et de l’eau remplissaient des cuves de 2,80 m³. Il fallait donc des cuves de 3 m³ environ afin que le mélange ne débordât pas. Le Naturaliste a probablement consigné ici les plus grandes quantités employées par les ateliers producteurs : c’était une autre manière de dénoncer le luxe excessif lié à l’usage de la pourpre. Cependant, Pline n’a certainement pas inventé ces chiffres et des cuves pour de si grosses quantités ont sans aucun doute existé. Le poids total de la substance tinctoriale contenue dans une cuve de métal nécessitait donc une structure d’appui solide et fixe. On ne peut pas concevoir un système de cuve sur trépied pour de telles quantités. Mais alors, à quoi pouvaient donc bien ressembler ces cuves ? Peut-être à celle qui fut découverte à Tarente (type Ia) au début du XVIIIe siècle (cf. fig. 16). Elle était en pierre, d’un diamètre de 3,75 m, équipée d’un couvercle en pierre troué “ressemblant à une claie ; elle était reliée à un “chaudron” de plomb par un “canal” et ses parois étaient recouvertes de couleur rouge15. La présence d’un “chaudron” en plomb est très étonnante : il serait bien étonnant que ce métal, souvent remployé, ait pu se conserver des siècles à l’air libre et il est probable qu’il s’agissait d’un vestige moderne. Pour autant, la “cuve” en pierre était peut-être une cuve romaine réutilisée et le chaudron de plomb remplaçait peut-être une structure antique de fonction analogue. On aurait ici la survivance d’un système antique proche de la description de Pline.

Reconstitution de la structure destinée à la fabrication de la pourpre d’après la description de Pline.
Fig. 22. Reconstitution de la structure destinée à la fabrication de la pourpre
d’après la description de Pline.

En effet, selon ce dernier, la cuve contenant la substance tinctoriale ne devait pas être mise en contact direct avec un foyer, car cette dernière devait être chauffée de façon constante et modérée à environ 50 °C. La chaleur devait venir “d’un four éloigné de la cuve” par l’intermédiaire d’un conduit (cuniculo)16. Comme le conduit ne devait pas être relié directement à la cuve en plomb, il devait forcément se raccorder à une structure enveloppant la cuve en plomb.

Il faut donc imaginer une structure fixe en pierre dans laquelle était encastrée la cuve en plomb. Cette dernière ne touchait ni le sol, ni les côtés de la structure en pierre afin que la chaleur puisse être diffusée sur toute sa surface. La structure en pierre possédait une ouverture latérale dans laquelle était introduit le long tuyau relié au four “éloigné”. La chaleur partait donc du four, suivait le conduit et pénétrait dans la structure en pierre. La cuve de plomb était encastrée dans la structure en pierre et venait s’appuyer par de larges rebords sur la partie supérieure de la structure en pierre. De cette façon, la chaleur se trouvait en circuit fermé : elle ne circulait que dans l’intervalle existant entre les parois de la structure en pierre et les parois de la cuve, à la manière d’un chauffage thermal. Ce système de chauffage engendrait peut-être de la vapeur au contact de la cuve en plomb et les parois de la structure de pierre étaient donc sans nul doute recouvertes de mortier hydraulique. On peut également penser qu’un second trou destiné à la régulation de la température était prévu dans cette structure : si la température montait au-dessus de 50 °C, on débouchait le trou afin que la chaleur diminue.

L’explication de Pline nous aide à mieux comprendre le fonctionnement des structures de Tarente. On peut penser que la grande structure en pierre était en fait, non pas une “cuve”, mais un four auquel était reliée une cuve contenant la substance tinctoriale. Il faut alors imaginer que ce four comportait une petite ouverture sur le côté, que A. Carducci n’a pas signalée, mais qui aurait permis aux ouvriers d’entretenir le feu. Les trous situés dans le couvercle auraient alors servi à créer un appel d’air. Une canalisation aurait relié directement ce four à une structure en pierre servant de support à une cuve de plomb dans laquelle était fabriquée la substance tinctoriale. Ce support de cuve aurait disparu et aurait été remplacé ultérieurement par un chaudron de plomb pour une utilisation qui reste inconnue et à une époque qui ne l’est pas moins.

La forme de la cuve en plomb n’avait pas grande importance : ce métal était facilement malléable et les ouvriers pouvaient lui donner la forme qu’ils voulaient. Comme pour les billots de concassage de Délos17, il y eut sans doute une standardisation des cuves, au moins au sein des ateliers producteurs d’une même région. Dans tous les cas, il était préférable d’avoir une cuve profonde, car les étoffes immergées ne devaient pas être en contact avec les glandes tinctoriales en putréfaction qui laissaient des traces indélébiles sur les étoffes. De nos jours, dans le cas de la teinture à l’indigo, une sorte de tamis est mis dans le fond de la cuve, au-dessus du mélange tinctorial, afin que les étoffes ne se salissent pas. Peut-être cette solution avait-elle déjà été adoptée pour la teinture à la pourpre dans l’Antiquité ?

  • Les cuves de moyenne capacité

Les cuves pouvaient avoir toutes les tailles possibles. Cela dépendait essentiellement de la capacité de production de l’atelier ainsi que des teintures élaborées : la fabrication de la pourpre tyrienne, par exemple, nécessitait deux cuves différentes, puisqu’il fallait tremper la laine dans deux bains de coquillages différents. Dans ce cas, les cuves pouvaient être plus petites, car le liquide tinctorial était réparti dans deux contenants différents.

Les ateliers qui utilisaient des cuves moyennes pouvaient employer des supports en pierre, mais également deux autres sortes d’équipement :

  • Le support sur pied

Sur les sites de Délos, de Meninx et de Zuchis, seules des traces de combustion ont été mises au jour. Elles n’étaient accompagnées d’aucun vestige d’une quelconque structure en pierre. Ceci nous amène à penser que certaines cuves étaient directement chauffées par un foyer allumé à même le sol. Dans ce cas, un seul support s’impose de lui-même : le support sur pied (fig. 23). Il existait sans aucun doute des trépieds, mais aussi des supports à quatre pieds qui permettaient de supporter une cuve plus lourde. Il fallait placer la cuve sur son support alors qu’elle était encore vide, car il aurait été impossible de la transporter une fois remplie. Si l’on considère que les quantités données par Pline (162 kg de medicamen et 2 626 l d’eau) étaient exceptionnelles, on peut penser que les cuves de moyenne capacité étaient peut-être deux fois moins importantes, c’est-à-dire de 1,4/1,5 m³ environ pour contenir un poids moyen approchant les 1 360 kg18. C’est le réglage de la hauteur des trépieds qui devait permettre le réglage de la chaleur du foyer, qui devait atteindre environ 50 degrés en arrivant sur le fond de la cuve.

Reconstitution du système de la cuve sur pied pour chauffer la substance tinctoriale.
Fig. 23. Reconstitution du système de la cuve sur pied pour chauffer la substance tinctoriale.
  • Les cuves tronconiques

Dans l’officina infectoria V, 1, 4 de Pompéi19, les cuves destinées à la fabrication de l’indigo ou de la pourpre étaient de forme tronconique. Leur base en pointe reposait au centre de la chambre de chauffe, sur une dalle de terre cuite qui pouvait peut-être servir de calage. Sur cette dalle était certainement préparé un feu de braises20 (fig. 24).

Structure avec cuve 
tronconique destinée à la teinture de cuve (Borgard 2002, 318).
Fig. 24. Structure avec cuve tronconique destinée à la teinture de cuve
(Borgard 2002, 318).

Sur l’un des sites de Meninx, des indices archéologiques (briques de four, sol cendreux, débris de saggars) ont révélé la présence de plusieurs fours parmi les débris de coquilles, comme l’a noté A. Wilson21. Aucune autre structure n’ayant été retrouvée à côté de ces derniers, il semblerait que le système de chauffage choisi ait été le même que dans l’officina infectoria de Pompéi.

Les bassins de rinçage

Les étoffes imbibées de substance tinctoriale devaient être rincées à leur sortie de la cuve à cause de l’odeur forte qu’elles dégageaient. Il est bien évident que le rinçage des étoffes pouvait se faire directement dans la mer, mais il valait mieux l’éviter, car du sable pouvait se loger dans les fibres et ainsi rendre le travail de peignage beaucoup plus difficile.

Il était beaucoup plus sûr et plus simple d’avoir à disposition des bassins destinés uniquement au rinçage des étoffes teintes. Ces derniers devaient être remplis d’eau de mer dont la teneur en sel permettait de fixer les couleurs. À la fin de chaque rinçage, l’eau sale était évacuée grâce à un trou d’écoulement qui se situait à la base de la structure. Il n’était pas nécessaire d’attendre que la laine ait pris sa couleur définitive pour la rincer, mais il fallait la laisser en immersion jusqu’à ce qu’elle ait pris sa couleur définitive, soit une demie heure environ. Comme nous l’avons nous-même expérimenté, une étoffe pouvait passer du bain de teinture au bain de rinçage sans que cela ne nuise au résultat final.

Les séchoirs

De grands séchoirs faits de bois étaient obligatoirement installés au sein des ateliers pour permettre aux étoffes nouvellement teintes de sécher. Ces séchoirs devaient certainement ressembler à ceux qui ont été retrouvés dans les fullonicae : à une poutre tendue entre deux piliers. Ces séchoirs devaient être suffisamment hauts pour que les étoffes ne soient pas en contact avec le sable. La teinture prenait une couleur différente selon qu’elle était exposée au soleil ou non22. Ainsi, certains séchoirs devaient être dressés dans des pièces fermées à moins que la sortie des étoffes du bain de teinture n’ait été faite la nuit.

Nous venons d’énumérer les structures essentielles à la fabrication de la teinture pourpre. Voyons maintenant les structures secondaires qui pouvaient également être utiles dans les ateliers de bord de mer.

Les structures secondaires et le mobilier

Nous avons décidé d’intégrer les mortiers et pressoirs destinés au broyage des glandes tinctoriales et les bassins de macération dans les structures secondaires, car elles ne sont pas nécessaires au bon fonctionnement d’un atelier. En effet, la fabrication de la teinture pouvait se faire à partir de glandes tinctoriales fraîches et celles-ci n’avaient pas toujours besoin de macérer dans du sel, dans l’attente d’être utilisées : on pouvait mettre en route une cuve à pourpre et y rajouter des glandes au fur et à mesure par la suite23.

Les mortiers et les pressoirs destinés
au broyage des glandes tinctoriales

Le terme de mortier (mortarium) évoqué par Vitruve serait, selon nous, un contenant de petite taille et le fait que l’auteur ait employé le pluriel conforte notre hypothèse24. En effet, le broyage des glandes tinctoriales était plus efficace s’il était réalisé par un seul ouvrier, dans un petit mortier. Il fallait que les chairs fussent réduites à l’état de bouillie et il est peu probable que ce résultat ait été véritablement obtenu dans un mortier de grande taille où des résidus de chairs pouvaient toujours passer inaperçus. Comme les ateliers étaient situés en bord de mer, il fallait que ces mortiers fussent surélevés car aucun grain de sable ne devait entrer dans ce suc tinctorial qui était désormais liquide. Aucun mortier présentant des traces de pourpre n’a malheureusement été retrouvé jusqu’à maintenant.

Un texte de Cassiodore évoque, pour cette même opération, l’existence d’un pressoir :

Si la qualité des coquillages n’est pas altérée, si c’est bien la première récolte du pressoir (torcularis), la faute sera sans aucun doute imputable à l’artisan, qui n’a su en extraire aucune richesse25 (Var., I.1.2).

Il est impossible de savoir si cet instrument existait déjà à l’époque de Vitruve ou s’il s’agit d’une invention tardive. On pourrait même douter de l’existence de cet instrument : il est possible que Cassiodore ait voulu faire une métaphore en employant le terme de pressoir, car le suc tinctorial pouvait avoir la couleur violette du vin.

Les bassins de macération

À Délos, deux bassins munis chacun d’un trou à bec (type Ia) ont retenu l’attention de P. Bruneau. En effet, l’inclinaison de ces derniers en direction des trous à bec lui a fait penser qu’ils étaient destinés à contenir une substance dont on recueillait le liquide passant par les trous à bec. La présence d’une cuve (type IIa) qui s’engageait sous l’un des deux bassins (fig. 25) renforçait d’ailleurs cette interprétation26. Mais quelle était donc la nature du liquide qui était récolté ?

Bassin avec trou destiné à évacuer un liquide dans la cuve située en dessous (Bruneau 1969, 782).
Fig. 25. Bassin avec trou destiné à évacuer un liquide dans la cuve située en dessous (Bruneau 1969, 782).

La solution se trouve une fois de plus chez Pline qui explique que les glandes tinctoriales étaient mises à macérer trois jours dans du sel avant la mise en route de l’opération destinée à obtenir la teinture (HN, 9.133-135)27. La macération de 162 kg de glandes tinctoriales nécessitait une structure assez grande, couverte d’enduit hydraulique et comportant un trou destiné à évacuer le jus engendré par la macération. Ce dernier, très riche en colorant, devait être récolté pour être mis dans les cuves où l’on fabriquait la teinture. Ainsi, les bassins mis au jour par P. Bruneau seraient, selon nous, des bassins dans lesquels macéraient les glandes tinctoriales et le sel. Le liquide était recueilli dans des cuves comme celle qui était située au-dessous du trou du bassin E ou, éventuellement, dans des récipients (fig. 26).

Reconstitution d’un bassin destiné à la macération des glandes tinctoriales dans le sel.
Fig. 26. Reconstitution d’un bassin destiné à la macération des glandes tinctoriales dans le sel.

La présence d’encoches sur les bords des deux bassins vient également corroborer cette hypothèse. Elles sont interprétées par P. Bruneau28 comme des supports pour des planches de bois qui auraient servi d’appui aux ouvriers chargés de mélanger le contenu des bassins. Selon nous, ces encoches auraient pu servir à supporter un couvercle destiné à protéger le medicamen contenu dans les bassins. Il fallait en effet que ce mélange fût protégé, d’une part, des rayons du soleil qui auraient accéléré le phénomène de putréfaction des glandes29 et, d’autre part, des insectes qui, attirés par l’odeur, auraient afflué par centaines. En l’absence d’indices complémentaires, la fonction attribuée à ces bassins reste une hypothèse.

Grâce aux structures mises au jour et aux renseignements donnés par les auteurs anciens, nous avons pu reconstituer les principales structures qui constituaient un atelier producteur de pourpre côtier. De l’arrivée des coquillages sur la plage à l’obtention d’un produit fini prêt à être vendu, nous avons compté six structures indispensables au fonctionnement d’un atelier (les piscines d’attente, les tables de concassage, les tables ou récipients destinés à l’extraction des glandes, les cuves destinées à fabriquer la teinture et les structures de chauffage de la substance tinctoriale, les bassins de rinçage et les séchoirs) et deux structures secondaires (les mortiers et les pressoirs destinés au broyage des glandes tinctoriales et les bassins de macération) dont l’utilisation variait en fonction des techniques employées. Voyons maintenant de quelle façon les ouvriers se répartissaient les tâches devant ces structures.

Notes

  1. Supra, p. 26.
  2. Higginbotham 1997, 7.
  3. Lafaye 1919, 959.
  4. Wilde 1840, 149.
  5. Catalogue, p. 203.
  6. Supra, p. 29.
  7. Supra, p. 28.
  8. Infra, p. 99.
  9. Catalogue, p. 167.
  10. Infra, p. 97.
  11. Infra, p. 134.
  12. Ce renseignement nous a été aimablement donné par P. Borgard, chargé de recherche au Centre Camille Julian, que nous remercions ici vivement.
  13. Catalogue, p. 200.
  14. Supra, p. 32. Il fallait 16 l d’eau pour 1 kg de medicamen.
  15. Catalogue, p. 188 ; Carducci, éd. 1771, 226.
  16. feruere (…) ac modico uapore torreri et ideo longinquae fornacis cuniculo.
  17. Supra, p. 29.
  18. Supra, p. 32 : nous pouvons conclure d’après les chiffres donnés par Pline que le rapport liquide/glandes tinctoriales était de 16 l pour 1 kg. Si l’on voulait travailler avec environ 80 kg de glandes, il fallait 1 280 l d’eau. Soit un poids total de 1 360 kg.
  19. Borgard 2002, 56-67.
  20. Infra, p. 134 : pour plus de détails, voir le chapitre sur les officinae infectoriae.
  21. Catalogue, p. 169 ; Wilson 2002, 251.
  22. Supra, p. 57.
  23. Supra, p. 36.
  24. Supra, p. 28.
  25. Quod si conchyliorum qualitas non mutatur, si torcularis illius una vindemia est, culpa nimirum artificis erit, cui se copia nulla subtraxit.
  26. Catalogue, p. 31.
  27. Supra, p. 196.
  28. Bruneau 1969, 789.
  29. Il ne fallait pas que la putréfaction se fît trop vite, car il fallait laisser aux ouvriers le temps de prélever toutes les glandes avant de mettre en marche la cuve.
ISBN html : 978-2-38149-008-3
Posté le 16/12/2022
EAN html : 9782381490083
ISBN html : 978-2-38149-008-3
Publié le 16/12/2022
ISBN pdf : 978-2-38149-015-1
ISSN : 2741-1508
7 p.
Code CLIL : 4117 ; 3385
DOI : 10.46608/DANA4.9782381490083.12
licence CC by SA

Comment citer

Macheboeuf, Christine, “Reconstitution des équipements”, in : Macheboeuf, Christine, Exploitation et commercialisation de la pourpre dans l’Empire romain, Pessac, Ausonius éditions, collection DAN@ 4, 2022, 93-99 [en ligne] https://una-editions.fr/reconstitution-des-equipements/ [consulté le 13/12/2022].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

Accès au livre Exploitation et commercialisation de la pourpre dans l'Empire romain
Illustration de couverture • Hexaplex trunculus
(cl. C. Macheboeuf).
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