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Fêter Homère (à l’antique)

Fêter Homère (à l’antique)

En Grèce ancienne, le culte des grands hommes était largement répandu. Il pouvait toucher a priori tout grand personnage ayant prodigué un bienfait jugé digne de remerciements particuliers, du stratège victorieux à l’athlète vainqueur, en passant par l’homme politique, le souverain, ou le poète renommé. Les sources littéraires ou les vestiges matériels témoignent de la variété des formes que pouvaient prendre les hommages. Certaines existent toujours dans les sociétés contemporaines : statues et monnaies à leur effigie, éloges, bâtiments nommés d’après eux, funérailles publiques par exemple. Pensons aux statues des Rois de France qui ornent nos places, à la pièce de 2 euros à l’effigie de Dante, aux lycées Georges Pompidou ou Victor Hugo, et bien sûr aux entrées en grande pompe au Panthéon, avec éloge public s’il vous plaît !

Plus surprenant pour un Moderne, les grands hommes de la Grèce ancienne pouvaient aussi être les destinataires de sacrifices ou de libations et même, dans certains cas, se voir consacrer des sanctuaires ou des temples. Ils étaient alors, de manière plus ou moins affirmée, assimilés à des héros (ces êtres d’exception, propres à la religion grecque, auxquels on attribuait une puissance et une valeur particulières), parfois même honorés comme des dieux. Tel Diego Maradona, pleuré comme un dieu par ses fans dans le monde entier il y a quelques jours, athlètes ou poètes pouvaient bénéficier de manifestations de dévotion spontanées, institutionnalisées ou non par la suite.

L’un des personnages qui reçut le plus souvent un culte, à partir de l’époque classique et jusqu’à la fin du paganisme, est Homère. Fondement de la culture et de l’éducation grecques, le poète – dont on ne doutait pas, à l’époque, qu’il eût existé – s’est vu accorder au fil des siècles nombre de cultes publics. Ainsi, Ptolémée Philopatôr (238-205 a.C.), inspiré par un rêve, lui fit édifier un temple à Alexandrie, avec sa statue entourée des villes qui prétendaient être sa patrie. Le poète disposait aussi, à Smyrne, d’un sanctuaire appelé Homèreion, doté d’un quadriportique et d’un temple avec une statue cultuelle, dont les fêtes étaient sans doute organisées par « un conseil des anciens homérique ».

Mais à quelle occasion fêtait-on Homère ? Pour l’imaginer, en ce jour du 16 décembre, je vous propose de le fêter ensemble. La date est idéale : elle correspond à celle de fêtes en l’honneur d’Homère d’après deux sources différentes. Une tablette de marbre, retrouvée à Ios (où le poète passait pour être enterré), datée du IIIe siècle p.C., portait l’inscription suivante : « Tu accompliras un sacrifice le 16 du mois Homèréon ».

Tablette de marbre, IIIe s. p.C., musée d’Ios.
1. Tablette de marbre, IIIe s. p.C., musée d’Ios.

Homère disposait donc à Ios d’un mois à son nom ! La pratique était courante pour les dieux et héros, qui étaient, bien souvent, honorés de fêtes durant « leur » mois. Il est vraisemblable qu’il en ait été de même pour Homère. Le pseudo-Lucien, dans un traité intitulé Sur l’éloge de Démosthène, peu ou prou contemporain de l’inscription, met en scène deux personnages qui se plaignent chacun de devoir accomplir, ce fameux 16 du mois, une tâche plus difficile que celle de l’autre, l’un fêtant l’anniversaire de la mort de Démosthène, l’autre, celui de la mort d’Homère. Faisons donc une petite entorse aux reconstitutions historiques, qui voudraient que la période concernée corresponde plutôt au mois d’octobre, et déclarons, en ce 16 décembre, que nous sommes le 16 du mois Homèréon et qu’il nous faut célébrer dignement l’anniversaire d’Homère.

Relief d’Archélaos de Priène, IIe s. a.C., BM 2191.
2. Relief d’Archélaos de Priène, IIe s. a.C., BM 2191.

Alors comment le fêter ? Allons-nous l’acclamer, munis de torches, en lui sacrifiant un zébu, comme sur le registre inférieur du célèbre relief d’Archélaos de Priène conservé au British Museum, où des allégories portant les doux noms de Mythe, Histoire, Poésie, Tragédie, Comédie, Nature, Excellence, Mémoire, Croyance et Sagesse rendent hommage au poète comme source de tout savoir et de toute culture ?

J’entends des voix contraires s’élever. On m’objecte que le sacrifice animal, et plus largement, la consommation de viande, ne sont plus de bon ton.

Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux nous tourner vers des libations ? Prenons garde, alors, aux injonctions du poète Antipater de Thessalonique, actif au début de notre ère, amateur de mots rares :

Fuyez, vous tous qui chantez les casaques, brandons et camassènes,
Bande de poètes qui collectionnez les broutilles,
Qui, à force de façonner pour vos vers des ornements contournés,
Ne buvez à la source sacrée qu’une eau insipide.
Aujourd’hui nous célébrons par des libations le jour d’Archiloque
Et du mâle Homère. Le cratère n’admet pas les buveurs d’eau claire !
Bien entendu, il ne serait guère correct de pousser à l’ivresse dans une publication universitaire…

Je vais donc vous faire une dernière proposition, suivant en cela l’usage qui était certainement le plus répandu, aussi bien dans les festivals dédiés à Homère que dans les célébrations privées. Ce sera aussi – quoi qu’en disent les deux râleurs du pseudo-Lucien, Thersagoras et son interlocuteur – plus facile à mettre en œuvre en ces temps de confinement et de couvre-feu, où les réunions nombreuses sont proscrites.

Pour fêter un poète, rien de mieux que de lui offrir… de la poésie. Toutefois, forte de l’expérience de Thersagoras et des écrivailleurs moqués par Antipater, je ne m’essaierai pas à produire moi-même des poèmes à la gloire d’Homère. Je vous y invite, que vous soyez poètes classiques ou r(h)ap-sodes du XXIe s. Mais si comme moi vous n’êtes de la trempe ni du Britannique Keats ni du Belge Scylla, alors je vous en conjure : faisons plutôt entendre Homère ! Lisons-le, mais pas dans le silence de notre chambre ou de notre salon, non, lisons-le à haute voix, déclamons avec allant ses hexamètres dactyliques, faisons retentir le son vibrant de sa poésie en nous accompagnant, sinon de notre lyre, du moins de notre bâton de récitant, et disons, comme les petits écoliers d’Égypte : « Homère est un dieu, non un homme ! ».

Bibliographie

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Comment citer

Kimmel-Clauzet, Flore (2022) : “Fêter Homère (à l’antique)”, in : Lacroix, Audrey, éd., L’Antiquité est une fête, Actualités des études anciennes, le carnet scientifique de la Revue des Études Anciennes, Ausonius éditions, 65-69 [en ligne] https://una-editions.fr/feter-homere [consulté le 23/03/2022]
Posté le 28/04/2022
EAN html : 9782356135001
ISBN html : 978-2-35613-500-1
Publié le 28/04/2022
ISBN livre papier : 978-2-35613-501-8
ISBN pdf : 978-2-35613-502-5
13 p.
Code CLIL : 3385; 3666
DOI : 10.46608/balade2.9782356135001.11
licence CC by SA

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