Introduction.
« Remuer une matiere tant vilaine et puante »

par

Dévoiler le scandale n’est pas sans risque. L’auteur du Discours merveilleux de la vie, actions et deportements de Catherine de Médicis, Royne-mère1 dans l’édition de Genève de 1576 fait une analyse assez admirable de ce geste, qui est en même temps la justification d’un texte très violemment à charge :

il seroit à souhaitter que tous ceux qui n’ont prins plaisir ni employé le temps qu’à mal faire fussent ensevelis de perpetuelle oubliance tant pour punition de leurs meschancetez indignes de memoire, que pour ne laisser aux hommes trop enclins d’eux mesmes à embrasser le mal, un patron de meschanceté, pour tant plutost s’y façonner. Voila pourquoy j’ay par quelque temps fait conscience d’escrire cest eschantillon de la vie et des actions de Catherine de Medicis […] Iay craint de souiller aucunement mes mains, et me faire mal au cœur, en remuant et sentant une matiere tant vilaine et puante2.

La divulgation du scandale consiste à faire de la publicité au « mal » et présente le risque que ce mal soit pris non comme repoussoir mais comme modèle3. L’auteur envisage, pour mieux l’exclure, la possibilité qu’on efface le scandale par l’« oubliance4 ». Il faut accepter, écrit l’auteur, une forme de proximité avec le mal, une « souillure ». L’image stercoraire de la « matiere tant vilaine et puante » remuée montre bien qu’il y a de l’obscénité dans le scandale, qui révèle ce qui devrait rester caché5. Aussi, qui dit publication du scandale dit « scrupules6 », et l’auteur explique ce qui lui a permis de passer outre :

Mais considerant enfin qu’elle vit encor, et ne vit pas seulement, ains aussi gouverne tout à l’appetit des passions qui la maistrisent et ores sous pretexte d’un titre audacieusement usurpé, nous regente, et continue à nous fouëtter et bourreler cruellement, sans presques qu’aucun de nous face semblant de le sentir (comme si par ses coups de baguette et bruvages (sic) ensorcelez elle nous avoit changez en bestes brutes et arraché l’humanité) je suis contraint laisser ces scrupules […]

La publication du scandale doit faire cesser le mal dont il procède. Le travail de vérité doit délivrer les victimes de la cruauté de Catherine de Médicis. L’image hyperbolique des souffrances subies en silence est celle de l’ensorcèlement : Catherine de Médicis est une nouvelle Circé qui transforme les sujets du roi en pourceaux. Le mal scandaleux fait, dans son cas, sortir de l’humanité non seulement celle qui le perpétue, mais aussi ceux qui en sont victimes. Comme les possédées étudiées par Marianne Closson, Catherine de Médicis est comparée à une sorcière. Et si elle n’est une sorcière, elle est certainement une barbare au contact de laquelle les hommes se font barbares à leur tour7. Dans cette assimilation de Catherine de Médicis à la figure de Circé, il n’y a pas que l’indignation, il y a aussi la fascination pour un être de légende plus que d’histoire. C’est en cela aussi que le scandale tient de la « merveille » : il suscite une admiration et une séduction dont l’auteur, aussi soucieux de morale se prétend-il, ne renonce pas à jouer ; il promet, par un titre séducteur, de l’admirable qui tend, même ici dans la figure sauvage de Circé, à l’exotisme8. La « merveille » annonce quelque chose d’inédit, d’ambigu dans sa nouveauté et tend alors vers le « monstre ». La magicienne italienne crée le scandale en France, comme les Romains revenus d’Afrique le font à Rome : « ils emportoyent tousjours je ne sçay quoy d’estrange, qui sembloit mettre et engendrer scandale en leur cité et
Republique9 ». Et la transgression est à son comble quand cette nouvelle Médée ou Brunehaut devient régente. La Reine Mère, issue d’une famille endurcie au péché, qui assassine les meilleurs enfants de la France, ne peut qu’être « occasion de ruine » : « Nattendons donc autre chose d’elle que mal sur mal, et ruine sur ruine10 ».

Le Discours merveilleux construit une figure scandaleuse et pour lui donner corps, réactive la mémoire d’autres scandales : dans un mouvement d’amplification propre au blâme, il associe Catherine de Médicis à une longue série de figures transgressives, légendaires ou historiques, et essaie de fédérer ainsi, dans une même indignation, catholiques et protestants français contre l’Italienne dénaturée. Ce texte polémique et véhément permet d’appréhender les principaux enjeux soulevés par la recherche depuis les travaux fondateurs d’Éric de Dampierre11 et de l’anthropologue Max Gluckman12 jusqu’à l’important ouvrage collectif Affaires, scandales et grandes causes. De Socrate à Pinochet13. Ces enjeux identifiés par la recherche depuis les années 1950 sont parfaitement ressaisis dans l’article d’Émilie Dosquet et François-Xavier Petit14. Trois étapes dans le processus de fabrique du scandale se distinguent à la lumière de ces travaux et constituent autant de champs d’enquête :
1. Le scandale constitue une transgression et met en question des normes morales et sociales qu’il peut fragiliser ou renforcer, ce qui a fait parler les sociologues Damien de Blic et Cyril Lemieux de « force instituante » du scandale qui reconfigure une ou des communauté(s)15 ; 2. Le scandale advient dans un passage du secret au dévoilement, du privé au public et notamment par le biais de la rumeur ; 3. Le scandale doit s’accompagner d’une mise en intrigue qui permet sa diffusion et sa transmission de génération en génération16. Mobilisés pour la période qui s’ouvre avec les guerres dites « de religion » jusqu’à la veille du XVIIIsiècle, ces enjeux mis en évidence par la recherche invitent à porter une attention accrue au : 1. Problème théologique et moral du mal et de sa divulgation instrumentalisée au service de la construction ou reconstruction de communautés durables au sein d’un royaume déchiré ; 2. Au rôle du libelle ou pamphlet, comme véhicule du scandale et d’une première forme de récit de celui-ci ; 3. À la transformation de l’écriture historique du scandale par l’écriture polémique et pamphlétaire. En s’emparant ainsi de la question du scandale pour le début de l’époque moderne, le présent ouvrage constitue un apport de plusieurs points de vue : parce qu’il fait dialoguer les études sur le scandale au Moyen Âge (de plus en plus nombreuses17) et les travaux précédemment cités18 ; parce qu’il revient pour la période moderne sur l’instrumentalisation politique du scandale par l’État et montre les continuités entre Moyen Âge et Renaissance (on y observe les mêmes glissements du théologique au juridique, puis du juridique au politique) ; parce que les approches théologique et historique plus traditionnelles s’appuient sur des analyses lexicographiques, littéraires et rhétoriques précises19 ; parce qu’il met en évidence la spécificité des « espaces de
scandalisation20 » du début de l’époque moderne du fait de la diffusion des imprimés et des déchirures des communautés religieuses. Ainsi, les analyses réunies ici nous paraissent constituer une contribution utile à l’historicisation de la notion de scandale en révélant le rôle déterminant des « guerres de religion » – qui mettent en avant la notion de scandale dans un combat déjà théologique – dans la genèse du scandale moderne étudié notamment par Stéphane Van Damme. Il faut également préciser que les études portent le plus souvent sur la France. Cependant, les analyses de Rebecca Legrand permettent de montrer combien la nouveauté et l’étrangeté du scandale se nourrissent de l’altérité des Timucuas de Floride. Quant aux études d’Alexandre Goderniaux et d’Emily Butterworth, elles font observer comment la rhétorique du scandale se diffuse dans les Pays-Bas Habsbourgeois et comment les nouvelles scandaleuses de France sont transformées dans l’Angleterre élisabéthaine.

L’analyse lexicographique du mot « scandale » constitue une première façon d’appréhender les glissements de la théologie au politique. Le mot grec skandalon désigne la pierre sur laquelle on trébuche, le piège ou le filet dans lequel il est possible de tomber21. En français, le premier sens du mot est figuré et religieux : le scandale, acte ou parole, constitue une occasion de chute et de péché ; il est, par définition, public22. La publicité de la faute crée pleinement le scandale et par métonymie, le scandale désigne en effet aussi le bruit qu’il produit. Scandale et esclandre d’ailleurs dérivent tous deux de scandalum, comme le rappelle le dictionnaire étymologique de Walther von Wartburg23. Verrès est choisi comme personnalité emblématique du scandale par Robert Estienne qui, dans son dictionnaire, donne « offendere » comme équivalent latin de « scandalizer » : la débauche de cet homme corrompu ne scandalise pas les Siciliens quand elle le devrait24. L’exemple est intéressant, car il évoque une transgression d’ordre moral – fréquentation de nombreuses femmes condamnée aussi bien par Cicéron que par Robert Estienne – qui concerne en outre un représentant de l’ordre, comme le signale le manteau de pourpre. Trois éléments contribuent donc à faire scandale : les pratiques sexuelles transgressives, condamnées et évoquées de façon elliptique car la décence du propos est en jeu ; le fait que ces pratiques sont celles d’un homme de pouvoir ; le discours de Cicéron qui le fait connaître. Sont ainsi présents, dans cet exemple, plusieurs aspects du scandale tels qu’il est perçu aux XVIe et XVIIe siècles. Le scandale renvoie à l’acte, au bruit et à l’effet qu’il produit, à la réputation de celui ou celle par qui le scandale arrive, à la parole qui fait cette réputation, c’est ce que montre également l’article « scandale » du dictionnaire de Randle Cotgrave : « Scandale: m. a scandall, offence, occasion or cause of another mans sinning; also, an imputation or slander; also, a slurre, tumult, uprore; [also a plummet to sound at sea with] ». L’analyse sémantique met bien en évidence trois champs d’exploration : la pensée théologique du scandale issue du sens premier du mot (Anne-Pascale Pouey-Mounou ; Marianne Closson) ; la réaction politique et juridique au « tumulte » qu’il suscite (Solange Ségala ; Marianne Closson) et enfin, les enjeux moraux et sociaux qui procèdent de l’intrication des questions de mœurs et de réputation des grands en particulier (Enrica Zanin)25. Le scandale en tant qu’il appelle une réaction juridique et politique est régulièrement associé au mot « désordre ». Celui qui engage des questions de mœurs fait l’objet d’un doublet récurrent « scandale et diffame ».

Les Histoires tragiques de Boaistuau (1559) dont le scandale est un objet privilégié illustrent bien ces variations sémantiques. Dans la troisième histoire, lorsque Roméo essaie en vain de mettre fin à une lutte meurtrière entre « Capellets » et « Montesches », il s’écrit ainsi : « Mes amis, c’est assez, il est temps desormais que noz querelles cessent ; car outre que Dieu y est grandement offensé nous sommes en scandale à tout le monde et mettons ceste republique en desordre26 ». La haine qui divise les deux familles est bien une occasion de chute, un péché qui se propage ; en cela, le scandale est offense à Dieu, mais aussi aux hommes et ce désordre moral devient désordre politique comme le signale la fin de la citation. La première histoire, quant à elle, qui rend compte de l’amour coupable du roi d’Angleterre Edouard III envers une comtesse vertueuse, présente plusieurs occurrences du doublet « scandale et diffame27 ». Elle met plus fortement en avant les liens étroits entre le scandale, la rumeur et la réputation, mais les implications politiques sont présentes également, car les désordres du roi font de lui un « vil, pusillanime, cruel et libidineux tyran28 ». Le secrétaire du roi, alors que celui-ci veut demander l’aide du père pour obtenir les faveurs de la fille, le met ainsi en garde et :

luy dist librement qu’il luy sembloit desraisonnable de se vouloir aider de la diligence du père pour corrompre sa fille, remonstrant fidelement au Roy le grand scandale et diffame qui s’en pourroit ensuyvre, tant pour les anciens services que le père avoit faicts à ses ancestres que pour la grande prouesse aux armes de laquelle il estoit tant recommandé29.

L’honneur du roi repose sur sa gratitude et sur sa reconnaissance de l’honneur du vieux comte30. Les deux sont menacées par le scandale et la fama. Ce lien entre scandale et réputation apparaît aussi, parce que le libelle, l’écrit de l’ennemi est très souvent qualifié par les adjectifs « scandaleux » et « diffamatoire », ainsi que le souligne Alexandre Goderniaux au début de son article. Il cite alors l’arrêt du Parlement de Paris de septembre 1589 qui interdit : « à tous imprimeurs, libraires et colporteurs d’imprimer, vendre ni exposer en vente aucuns libelles scandaleux et diffamatoires et généralement d’imprimer aucuns livres et petits livrets sans permission de ladite cour ou du juge ordinaire31 ». Il note ainsi qu’« avec “diffamatoire”, “scandaleux” est l’épithète la plus régulièrement employée pour dénoncer les courts textes polémiques produits durant les guerres de Religion en France et dans les Pays-Bas habsbourgeois ». Pas de scandale sans fama ou publicité donc, et pas de scandale sans doute sans « espace public ».

Scandale et naissance d’un « espace public »

Le sociologue Nicolas Luhmann, penseur de l’opinion publique, considère que l’invention de l’imprimerie ainsi que les dissensions religieuses provoquées par la Réforme ont été essentielles dans la naissance de ce que les historiens préfèrent appeler, pour la période antérieure au XVIIIe siècle, un « espace public32 ». Comme le fait remarquer Anthony de Shaftesbury (1671-1713), auteur d’An Essay on the Freedom of Wit and Humour, dans Characteristicks of Men, Manners, Opinions, Times, qu’il cite : « … where Absolute Power is, there is no Public33 », autrement dit, l’espace public n’existe que lorsqu’une forme de contestation est possible. Luc Boltanski, Élisabeth Claverie, Nicolas Offenstadt et Stéphane Van Damme rappellent que c’est l’acte même de publier qui crée l’espace public :

chaque action de publication est porteuse d’une prise de position sur ce qu’est ou n’est pas l’espace public qu’elle envisage […] À la limite, on pourrait dire que chaque action de publication, révélant par son accomplissement l’espace de publicité dont elle subit les contraintes, le construit comme sa raison d’être, l’invente comme son horizon, l’imagine comme son présupposé34.

La Réforme conjugue en effet précisément le surgissement d’une contestation violente de l’autorité de Rome et l’extension de l’espace public par le développement de l’imprimerie. Placards et libelles donnent une visibilité à la fois plus vaste et plus durable à la dissension qui est sans cesse alimentée par la publication même de ceux-ci. Cette dissension religieuse devient vite, on le sait, un problème politique. Le scandale est alors tout à la fois l’arme privilégiée dont se servent les communautés catholiques et protestantes pour s’opposer, et celle dont va s’emparer l’État pour reprendre le contrôle de l’espace public violemment déchiré et c’est pourquoi l’objet de ce livre est de montrer tout particulièrement que le scandale à la Renaissance est un jalon essentiel dans la naissance du scandale moderne. De même que le livre Affaires, scandales et grandes causes invite à prendre une certaine distance par rapport « aux positions de Jürgen Habermas qui liait l’espace public à un usage public de la raison à partir des XVIIe et XVIIIe siècles35 », les travaux d’Arnaud Fossier incitent à nuancer l’idée d’une naissance de la « sphère publique » comme produite par la conjonction de l’avènement de l’imprimerie et de la Réforme. L’Église avant l’État avait su user du « scandale » pour contrôler la diffusion d’informations qui menaçaient son autorité. Selon lui :

le scandale fait jouer une opposition, dont nous sommes aujourd’hui tout à fait familiers et dont certains attribuent encore, au grand agacement des médiévistes, la paternité théorique et pratique aux Lumières : celle entre le secret (l’occulte) et le public (le notoire). Un crime ne devient en effet scandaleux que s’il se sait, s’il est publicisé. L’une des tâches que s’assigne notamment la Pénitencerie Apostolique des XIIIe-XIVe siècles est donc de préserver le secret autour du péché commis, de maintenir la faute occulte, bref d’anticiper et d’éviter (vitare), le scandale. Le scandalum donne en quelque sorte la mesure d’une sphère de pratiques et de représentations alors naissante : celle du « public »36.

Durant l’époque moderne, l’État se sert non seulement du scandale comme instrument de pouvoir, mais il l’instrumentalise même pour mettre l’Église elle-même au pas. L’exemple de l’affaire jugée par le parlement de Dijon en 1677 analysé par Solange Ségala est tout à fait éloquent à ce titre. Bien qu’un paysan ait été dispensé par son curé d’être présent à la messe en raison des récoltes, il est condamné : d’une part, les ordonnances royales obligent toute personne à être présente à la messe et d’autre part, « l’argument du scandale est retourné en faveur du juge séculier au moyen d’une distinction dans laquelle le scandale occupe la première place : la dispense empêche le péché mais ne fait pas disparaître le scandale que “le juge seul pouvait […] empêcher”, parce qu’il s’agit d’un “fait de police”37 ». Si l’étude de l’instrumentalisation du scandale à des fins de contrôle de l’espace public montre comment le pouvoir politique a pu prendre le pas sur l’autorité cléricale, c’est cependant la théologie qui révèle le mieux que le scandale constitue en premier lieu un ébranlement des consciences. Dans sa dimension théologique, le scandale fait sentir combien il est difficile parfois de reconnaître ce qui est un péché ou ce qui n’en est pas un et souligne la nécessité du discernement.

Le scandale comme crise

L’analyse des possessions par Marianne Closson comme moment où se rejoue le Scandale de la Croix montre le retentissement du scandale que représente la Réforme elle-même. En contestant la puissance de l’eucharistie qui délivre la possédée, les protestants nient la présence réelle du Christ dans le pain consacré et, aux yeux des catholiques, trébuchent sur la pierre de scandale, comme ont trébuché ceux qui ont nié la divinité du Christ mort sur la Croix. Mais l’effet du scandale ne s’arrête pas là, puisque les possédées ont pu contester tout simplement la divinité du Christ :

les propos de la possédée manifestent en effet un rejet du fondement même du christianisme, du dieu fait homme. Le cas de la religieuse de Mons ne traduit ainsi pas seulement la violence des controverses religieuses, mais plus encore la perte des repères entrainée par la fin du discours de vérité unique, perte qui a pu rendre folle une jeune femme entrée en religion ; dans son discours hétérodoxe et scandaleux se lit en effet un ébranlement qui va au-delà d’elle-même, puisque l’Église a autorisé la parution de son texte, et qui traduit donc l’extrême confusion engendrée par cette période de trouble38.

Le spectacle public des possessions et des exorcismes constitue un scandale en ce qu’il met à l’épreuve les valeurs profondément ancrées d’une société et même les menace radicalement ; le scandale est un moment critique au sens étymologique et médical du mot, c’est le salut qui est en jeu. Le scandale peut aussi bien sauver que damner. L’époque des guerres civiles montre cependant qu’il déclenche le plus souvent la violence. Comme l’explique Anne-Pascale Pouey-Mounou, la nouveauté que le scandale comporte est une menace pour la communauté catholique déjà constituée qui défend la conservation de ses valeurs. Le caractère inquiétant de la nouveauté – évoqué plus haut à propos de l’Afrique – est particulièrement marqué dans un anonyme Discours touchant l’estat de la religion chrestienne publié en 1587. Les meurtres ou actes iconoclastes qualifiés de « scandaleux39 » relèvent bien d’une nouveauté toujours condamnée dans ce texte et ce dès les premières lignes :

L’estat des choses humaines est tel et si peu asseuré, qu’il ne reçoit aucun changement qui ne soit cause de grands troubles : dont le plus souvent les Royaumes, autrement florissans, sont perduz et ruinez sans le repos qui est par ce moyen osté aux particuliers. C’est la cause pourquoy les anciens ont deffendu ne rien innover ny changer de ce qui avoit tousiours esté tenu et gardé sans contredit : disant mesmes, que de toutes choses anciennement ordonnees et instituees, la raison ne se peult tousiours rendre mais que d’un commun accord et consantement il les faut ensuyvre, sans s’en enquerir par trop. Car les hommes sont si curieux de nouveauté, que rien ne leur plaist, sinon ce qui est contraire aux choses anciennes. Et ne s’estudieroient jamais aux nouvelles, s’ils ne pensoyent passer en sagesse et bon sens les anciens […]40

La nouveauté ne peut être une opportunité. Elle est la menace d’un ordre légitimé par son ancienneté même ; elle procède de la présomption d’hommes qui pensent pouvoir surpasser la sagesse de ceux qui les ont précédés. Le changement est perçu comme trouble et annonce de ruine ; il est par conséquent condamné violemment. Dans le moment de déséquilibre qu’est le scandale, à la violence de la condamnation de la nouveauté, s’oppose la violence de la contestation d’un état ancien, condamné comme état de péché. Ainsi, les protestants exaltent dans la figure scandaleuse du Christ celui qui n’entend pas apporter la paix, mais le glaive41. Comme le fait bien remarquer Anne-Pascale Pouey-Mounou, « dès le Nouveau Testament […] et par la suite dans la tradition patristique et homilétique, la question du scandale est indissociable d’une interrogation sur la charité et la liberté. Il y a là de quoi justifier aussi bien le conservatisme d’une tradition établie que sa contestation la plus radicale42 ». Si la communauté constituée des catholiques a toutes les raisons de préserver ses valeurs et de ne pas heurter les « faibles » par le scandale en mettant en valeur la charité préconisée par Saint Thomas, la communauté protestante naissante a tout intérêt à donner la primauté à la liberté, à passer outre le scandale, dans une « théologie de combat43 ». Les petits ne sont plus alors seulement considérés comme faibles, mais ils sont coupables dans leur complicité avec les Pharisiens que sont les catholiques, soit parce que leur foi n’est pas assez ferme, soit parce qu’ils la dissimulent par lâcheté. Donc il ne faut pas craindre de leur faire violence par le scandale. Le scandale n’est pas qu’occasion de chute, il est occasion de libération et c’est parce qu’il peut être l’un et l’autre qu’il est ébranlement des consciences. Cette ambiguïté du scandale est bien illustrée par l’analyse de la réception du Massacre à Paris de Marlowe proposée par Emily Butterworth. Créée en 1593, The tragedy of Guise fut généralement considérée comme une pièce protestante qui entretint la légende noire de Guise au-delà des frontières françaises. Mais Emily Butterworth montre qu’elle a pu être instrumentalisée en vue d’autres fins moins prévisibles : elle fut associée à un pamphlet connu sous le titre de « Dutch Church Libel » qui appelait à la mort des réfugiés protestants. Cette utilisation de la pièce au service de la violence contre les protestants venus de France semble donner raison à Tertullien qui craignait, dans le théâtre, la contagion du scandale, le spectacle de la faute propageant le désir de la perpétuer. Pourtant, Emily Butterworth en s’appuyant sur les analyses de René Girard propose une tout autre lecture de la pièce. Marlowe montre le cercle vicieux du scandale : par-delà les appartenances confessionnelles, c’est une même ambition et une même haine finalement qui habitent Guise, Henri III et Navarre. C’est le pouvoir de l’autre, pouvoir constamment envié, qui constitue le piège, le scandale : « l’obstacle obsédant que suscite sous nos pas le désir mimétique avec toutes ses ambitions vaines et ses ressentiments absurdes44 ». Aussi, comme l’écrit Emily Butterworth, il ne faut sans doute pas voir dans cette pièce l’exaltation de l’Europe protestante. Marlowe semble plutôt mettre en garde Elisabeth d’Angleterre afin qu’elle ne soit pas, elle aussi, emportée dans un cercle de haine où le mal transcende la division qui oppose Protestants et Catholiques. L’ambiguïté du scandale tient ainsi au fait que tout se joue dans la réaction adoptée face à la faute de l’autre. Suscitant la haine contre Guise, la pièce fut ainsi lue comme charge contre les catholiques, mais aussi comme une incitation à la violence contre les réfugiés protestants français ; cependant, à la lumière des analyses d’Emily Butterworth, elle devient instrument d’analyse et d’affranchissement du mécanisme de la violence, parce qu’elle expose les ressorts du scandale, indissociablement associés, chez René Girard, à la rivalité mimétique. Dans une certaine mesure, c’est la réception violente de la pièce qui fit le scandale, faisant de la pièce un scandale passif, comme le fait remarquer Emily Butterworth45. Sa réception montre en tout cas qu’elle a échappé au contrôle qu’exerçait la couronne d’Angleterre sur les scandaleuses « Nouvelles de France ». Le pouvoir anglais donnait en effet moins d’ambiguïté à Guise que Marlowe et voulait souder ainsi l’Angleterre protestante dans la haine des Ligueurs. Les libelles qui ont pu inspirer Marlowe avaient été en effet soigneusement choisis avant d’être traduits. On écarta ainsi les textes protestants les plus violemment monarchomaques comme la Franco-Gallia, ainsi que le fait remarquer Emily Butterworth. Les affrontements polémiques et rhétoriques français furent donc adaptés, avec précaution, à la scène politique anglaise. Et, de part et d’autre de la Manche, l’important était de montrer que l’ennemi était à l’origine du scandale.

La fabrique polémique et rhétorique du scandale

Si la « théologie de combat » défendue en particulier par le texte anti-nicodémiste qu’est le traité Des scandales (1550) invite à revendiquer que l’on apporte le glaive, plus que la paix, reste que, bien souvent, dans les libelles, c’est le parti adverse qui est accusé d’être le fauteur de scandale, dont on se défend d’être à l’origine. Les stratégies sont alors diverses, mais le recours à la preuve pathétique de l’indignation y est fréquent. Les Ligueurs français et les partisans des Habsbourg au Pays-Bas ont pareillement recours à des documents « préjudiciables pour l’adversaire, présentés comme produits par ce dernier et miraculeusement interceptés par les catholiques » (A. Goderniaux). Les libelles rassemblent les pièces d’un procès où le jugement appartient prétendument au lecteur. Cependant, il ne peut guère échapper que le procès est joué d’avance, que le genre judiciaire s’appuie sur un blâme véhément, et que le propos liminaire fonctionnant en système avec les notes marginales ne laisse nulle liberté d’interprétation au lecteur. Vu le caractère assez souvent grossier du montage, on se demande dans quelle mesure la preuve éthique – qui consiste à dire que l’auteur est honnête, qu’il ne se contente que de produire un document heureusement trouvé et n’a pour seul souci que la vérité – n’est pas finalement contre-productive. La protestation d’honnêteté et le recours à l’indignation deviennent suspects.

Plus généralement, comme le montre bien le travail soigneux de collection de Pierre de l’Estoile, tel qu’il est analysé par Enrica Zanin, il est parfois dangereux de divulguer le scandale. Ainsi, Henri III prompt à accuser sa sœur d’une liaison coupable avec Champvallon, puis tout aussi prompt à la défendre en la comparant maladroitement avec l’austère Jeanne d’Albret, ne parvient pas à contenir les effets du scandale qui plongent sa famille dans l’opprobre et rejaillissent sur lui. Tout autre est l’attitude d’Henri de Navarre qui ne se soucie ni d’accuser ni de défendre, mais constate seulement ironiquement les maladresses diplomatiques d’Henri III par un bon mot : « Le Roy me fait beaucoup d’honneur par toutes ses lettres : par les premieres, il m’appelle cocu, et par ses dernieres, fils de putain46 ». À la violente indignation attendue, il préfère la distance de l’humour, comme Catherine de Médicis choisit de rire du Discours merveilleux plutôt que de s’en offusquer – ce qui risquerait de lui donner trop de crédit. C’est là une stratégie pour éviter le scandale, peut-être plus efficace que celle qui consiste à vouloir le faire oublier de force ou à le nier dans une magnanime et splendide indifférence qui rappelle celle de Scipion, tel qu’il est décrit dans une plaquette anonyme qui loue le duc de Guise. La magnanimité de Scipion, analysée par Ullrich Langer, annonce celle de Guise qui fait du massacre de Wassy la réponse juste à d’intolérables insolences et provocations. Cette magnanimité relève ou du calcul ou d’une étonnante maîtrise des sentiments ou d’une confiance inébranlable en son intégrité ou dans les trois ; toujours est-il que – ainsi que le souligne Ullrich Langer – le magnanime contient l’émotion du peuple en supplantant la colère par l’admiration qu’il suscite et qui participe à sa gloire. La rhétorique du magnanime se distingue par un éthos de modération ; il n’a nullement recours à l’habituelle preuve pathétique de l’indignation. Le duc de Guise se distingue par la « douceur » qu’il revendique. Cette rhétorique apaisée s’oppose à la « hardiesse » et à la « liberté toute pleine de sedition » des protestants qui font moins scandale en raison de leur choix religieux que du désordre de leur comportement, qui les sépare infiniment des Grands dont Guise fait partie. La lettre attribuée à Guise, qui suit la plaquette, semble donc proposer une sortie aristocratique du scandale par la « concorde » des Grands qui peuvent se reconnaître dans leur douceur magnanime quelles que soient leurs dissensions religieuses. Cependant, la fin de l’épître suggère que, malgré tout, celle-ci est une réponse à la calomnie et sans doute aux libelles diffamatoires qu’il prétend ignorer :

Mais je doib bien soubhaiter que la verité de ce faict soit entierement entendue, & non desguisee : comme je scay que par la malice & imposture dont sont pleins plusieurs qui [D 2r] leurs adherent, elle pourroit estre en vostre endroict & ailleurs, veu qu’ils se sont desja efforcez de faire entendre à leurs susdictes majestez le rebours de la verité, & ne prenants que ce qui est à leur advantage47.

Le début de la plaquette anonyme confirme cette visée qui se voudrait discrète, puisqu’un prince n’a pas à répondre à la diffamation : elle rappelle en effet « combien de faux bruits, & de libelles diffamatoires, depuis quelques années ont esté semez par quelques mal-heureux, contre l’honneur d’un Prince, duquel autrement la vertu estonne tous ses adversaires48 ». Là encore, c’est un montage qui doit prétendument faire advenir la vérité nue, mais aussi habile soit-il, ce montage ne cache ni les limites de la magnanimité qu’il veut mettre en scène ni la crainte des effets de la fama. Les attaques ou massacres se prolongent donc à coup de scandales exhibés ou niés : le lettre de Guise a quelque chose du communiqué avec lequel, rapidement après les événements, le prince veut échapper au scandale et soigner son image écornée49. La communication du scandale est un enjeu immédiat de pouvoir. Cette bataille de la mémoire du scandale se prolonge dans l’écriture de l’histoire.

Le scandale : de la bataille de la mémoire
à la transformation de l’écriture de l’histoire

L’écriture véhémente des « libelles diffamatoires » qui accusent l’adversaire d’être fauteur du scandale a certainement souligné le rôle politique de l’écriture de l’histoire. C’est l’hypothèse que formulait Michel Simonin lorsqu’il s’interrogeait ainsi : « Si cette discipline [l’Histoire] connaît à partir de 1560 un mouvement en forme de révolution méthodologique […] est-ce bien par la suite d’une exigence scientifique accrue, […] ou bien en raison d’une perception aiguisée de ses pouvoirs50 ? »
La continuité entre l’écriture polémique et l’écriture historique telle que l’analyse Thibault Catel dans les Grandes annales (1579) de Belleforest invite à pencher pour la seconde alternative. Thibault Catel montre que le « scandale » comme désordre dangereux pour l’autorité religieuse et royale est déjà une motivation de l’écriture de l’histoire et qu’en outre, en tant que l’histoire remet de l’ordre en l’exhibant et le dénonçant, le scandale devient aussi un outil historiographique de clarification. L’analyse que propose Thibault Catel du récit de la « sédition de Sainct Marcel à Paris » est exemplaire. Belleforest en fait « l’événement fondateur et déclencheur des guerres civiles51 », tout en lui donnant toutes les caractéristiques du scandale : c’est un acte sacrilège, puisque les protestants massacrent les catholiques qui sonnent les cloches pour la fête de la Saint Jean ; c’est aussi un acte de désobéissance qui rompt l’ordre civil, puisqu’ils ne respectent pas l’édit de Juillet. Aussi scandalisent-ils les « petits », le peuple de Paris dont l’indignation est, selon lui, le signe du respect de l’orthodoxie religieuse. La continuité entre l’écriture polémique et l’écriture historique est ici patente, car lorsque Belleforest rend compte du « massacre de Wassy » (« ce faict que ceux de la Religion appellent le massacre de Vassi, et duquel ils font une estrange parade de cruauté »,
écrit-il52), il suit, dans ses grandes lignes, le récit que proposait la lettre étudiée par Ullrich Langer : les débordements, la « licence » des protestants qui ne respectent pas l’édit de Janvier 1562 constituent un renversement de l’ordre légitime, une situation qui confine au carnaval. L’intervention de Guise ne fait que mettre fin à un désordre scandaleux dans le Royaume. Comme Belleforest écrit contre Pasquier et Du Haillan53, Gabriel Naudé – explique David El Kenz – écrit contre l’histoire religieuse de Simon Goulart, contre le récit qu’Auguste de Thou fait de la Saint-Barthélemy et, dans ses Considérations politiques sur les coups d’États, en 1639, il défend la thèse provocatrice selon laquelle la Saint-Barthélemy est « le plus hardi coup d’État, et le plus subtilement conduit, que l’on ait jamais pratiqué en France ou en autre lieu54 ». Ce massacre a un seul défaut : il n’a pas été achevé et, par conséquent, n’a pas ramené l’ordre dans le Royaume. La provocation est telle que la visée du texte est difficile à déterminer. La défense de Charles IX est ambiguë, puisqu’il reproche au roi de ne pas avoir mené jusqu’au bout ce coup d’État. Dans le sillon des analyses de Jean-Pierre Cavaillé qu’il cite, David El Kenz montre que, par-delà la provocation, les Considérations politiques fournissent une analyse du coup d’État, dont la réussite repose essentiellement sur deux choses : le secret dans lequel l’action est préparée et la justification qui suit l’exécution. Ainsi sont aussi importants que les faits, les discours qui qualifient les faits après leur avènement. Naudé analyse alors aussi bien le scandale que le coup d’État. L’un et l’autre procèdent non seulement des faits, mais aussi des récits qui en sont donnés. Mené jusqu’au bout et légitimé par un discours habile, le massacre de la Saint-Barthélemy, aurait pu selon Naudé apparaître comme juste et équitable, car il « faut bien comprendre que cette justice et cette équité ne sont pas tant les vertus réellement mises en œuvre que prouvées par le discours de légitimation, qui, dans le coup d’État, n’intervient jamais qu’après coup55 ». Bien entendu, cette analyse qui ne tient compte ni de la morale, ni d’une quelconque préoccupation de vérité, a de quoi choquer, mais elle souligne bien les enjeux politiques de la bataille de la mémoire. Naudé a compris que les protestants l’ont gagnée puisque c’est le récit scandaleux qui l’a emporté :

la plupart de nos histoires ont été faites depuis ce temps-là par des huguenots, et enfin que nous en avons la description si ample, et si particulière dans les Mémoires de Charles IX, l’Histoire de Bèze, les Martyrologes, et beaucoup d’autres livres composés à dessein par les protestants, pour condamner cette action, que rien n’y étant oublié de tout ce qui la peut rendre blâmable et odieuse56.

Il paraît douteux que Naudé espère vraiment l’emporter contre l’historiographie protestante étant donné le caractère confidentiel de la publication de ses Considérations politiques. En revanche, le texte, conformément au titre, apporte non seulement des considérations sur les coups d’État, mais aussi une analyse politique du discours historique. L’étude critique et politique de l’historiographie protestante amène Bayle à des conclusions très différentes. S’il ne préconise pas un usage du discours historique au service d’une action violente – mais efficace ! – de l’État, il condamne lui aussi le caractère partisan de l’histoire. Isabelle Moreau suit avec précision les transformations du récit de la « farce de Saint-Point » sous la plume de Bèze, de de Thou, d’Agrippa d’Aubigné, avant d’analyser comment Bayle se ressaisit de cette matière qui montre les cruautés de Saint-Point précipitant des protestants dans la Saône pour égayer les festins qu’il donne aux dames. L’analyse critique qui procède de la confrontation des sources, tout en restant un « travail rétrospectif de fixation mémorielle des traces
historiques57 » qui s’oppose aux efforts vains des édits d’oubli, enlève sa charge pathétique aux événements scandaleux. Si la condamnation des crimes passés reste, il ne s’agit plus de perpétuer la mémoire partisane d’un scandale qui entretient la violence – et Isabelle Moreau montre qu’en cela, Bayle s’oppose en particulier à d’Aubigné qui fait du devoir de mémoire un « acte de résistance communautaire à la politique de pacification58 » – mais au contraire d’analyser les mécanismes qui ont conduit à cette violence pour ne pas les reproduire. L’écriture partisane de l’histoire fait partie de ces mécanismes à bannir. Il ne faut pas que l’histoire devienne, à la suite des scandales qu’elle narre et comme ceux-ci, une « école de cruauté » (Isabelle Moreau). Dans les leçons à tirer de l’histoire selon Bayle, on trouve de façon étonnante la même dénonciation de la nouveauté que faisaient les catholiques les plus conservateurs – à l’image du Discours touchant l’estat de la religion chrestienne et dont on a aussi des échos dans les Essais :

Enfin, que ces Théologiens remuans, qui prennent tant de plaisir à innover, jettent continuellement la vue sur les Guerres de Religion du XVI Siecle. Les Réformateurs en furent la cause innocente, nulle considération ne devoit les arrêter, puis que selon leurs principes il n’y avoit point de milieu, il faloit ou laisser damner éternellement tous les Papistes, ou les convertir au Protestantisme. Mais que des gens, qui sont persuadez qu’une erreur ne damne pas, ne respectent point la possession, & qu’ils aiment mieux troubler le repos public que supprimer leurs idées particulieres, c’est ce qu’on ne peut assez détester. Qu’ils considerent donc les suites de leurs nouveautez, & de l’action qu’ils intentent à l’usage : & s’ils peuvent s’y embarquer sans une absolue nécessité, il faut qu’ils aient une ame de tigre, & plus de bronze autour du cœur, que celui qui hazarda le prémier sa vie sur un vaisseau59.

La nouveauté est cause de querelles mortelles. Isabelle Moreau s’interroge sur l’exception qui est faite pour les réformateurs. On pourrait retrouver dans ces lignes une différence entre le scandale passif et le scandale actif tel que l’expose Saint Thomas. Les réformateurs auraient déclenché malgré eux les conflits civils et religieux, mais désormais sont plus coupables, ceux qui ne tirent pas les leçons de cet épisode, les « Docteurs particuliers, qui hors les cas d’une très-urgente nécessité s’élevent contre les erreurs protégées par la prévention des peuples et par l’usage, & qui s’obstinent à les combattre, lors même qu’ils voient que tout est déjà en feu ». Il y a dans ces lignes une forme de condamnation du scandale des faibles ; la tolérance prônée par Bayle passe par l’acceptation de l’erreur des petits60. C’était aussi la conclusion de l’analyse de la théologie du scandale par Anne-Pascale Pouey-Mounou, qui ne parlait pas alors de « tolérance », mais de « concorde » :

Au temps des troubles, cette foule à la fois victime et coupable, objet de la préoccupation de ceux qui réfléchissent sur le scandale, encourra dans sa chair de plus grands scandales dans la tragédie des guerres civiles. Et, lorsqu’aux premiers temps de la coexistence civile, il s’agira de réunifier une communauté, c’est bien sur l’ordre du cœur, dans un idéal de « concorde » qui ne pourra se penser qu’en termes d’acceptation de l’erreur et de la faiblesse d’autrui, que l’on comptera de nouveau pour mettre un terme aux scandales de fait advenus en ce temps61.

Dans l’extrait cité de Bayle, ceux qui sont porteurs de scandale parce qu’ils sont porteurs de nouveauté font l’objet des mêmes formes d’écriture du blâme que les catholiques ou les protestants blâmés par les libelles partisans et diffamatoires : ils se caractérisent par une sortie de l’humanité, comme le montre l’image hyperbolique et animale de l’« ame de tigre ». Ils sont porteurs d’une faute originelle, ils ont transgressé les limites, comme celui qui a traversé, le premier, un océan interdit62. Néanmoins, un renversement s’est opéré. Aux yeux de Bayle et contrairement aux « Ecclésiastiques » qui « quand on leur parle de tolérance, […] croient ouïr le plus affreux & le plus monstrueux de tous les dogmes », ce n’est plus la tolérance pour le scandale que représente la dissension religieuse ou l’hérésie qui est monstrueuse, la monstruosité et la barbarie appartiennent précisément à ceux qui préfèrent condamner l’erreur que la tolérer.

Scandale, barbarie et monstruosité

L’écriture historique du scandale a provoqué des reconfigurations de la catégorie de « barbare » ou du « monstre ». Bayle opère un renversement où le scandale ne procède plus de l’erreur, mais de l’absence meurtrière de tolérance envers celle-ci. Le barbare devient alors celui qui ne veut pas amener la paix mais le glaive, quand il était une figure exaltée par la théologie de combat des protestants. Denis Crouzet a montré aussi comment les guerres de Religion ont très tôt transformé le barbare, qui de figure d’altérité radicale est devenue figure d’identité63. L’analyse de Rebecca Legrand prolonge cette réflexion : elle met en évidence de quelle manière l’Espagnol meurtrier des Français en Floride est dans un premier temps comparé à un Timucua, mais finit par être vu à travers le regard pareillement accusateur des populations indigènes et des Français :

Là où il était, au milieu du XVIe siècle, un Sauvage servant de réplique de l’Espagnol, il devient, à la fin du siècle et après les textes de Las Casas et de Léry, un précurseur du Bon Sauvage, un allié qui sert à renforcer le scandale des exactions espagnoles dans la mesure où, à présent, le seul Sauvage présent sur le sol américain est l’Espagnol64.

Le raffinement des cruautés perpétrées par les Espagnols en Floride (pratiques inspirées du scalp, tête coupée en quatre) suscite une horreur qui rivalise avec celle engendrée par le récit du festin tecnophage des Potard lors du siège de Sancerre. La fabrique rhétorique du scandale passe par l’hypotypose analysée tant par Rebecca Legrand, que Mathilde Bernard ou Isabelle Moreau. Il y a une mise en scène de l’horreur qui se nourrit de la mémoire traumatique d’autres horreurs historiques, bibliques ou légendaires : Vêpres siciliennes, massacre des Innocents etc. La stupeur qu’engendre le scandale, proche de la fascination, est décrite en ces termes par Le Moyne lorsqu’il contemple les cruautés des Espagnols auxquelles il a pu échapper : il se trouve « en état d’aliénation […] sans voir autre chose que le carnage65 ». Il reste quelque chose de cet état de sidération lorsque l’on est spectateur ou spectatrice des exactions passées des Espagnols grâce aux images qui illustrent l’ouvrage de Las Casas66 et perpétuent efficacement la mémoire du scandale. On éprouve une forme de malaise à revenir à ces images de massacres qui, vus à travers notre appréhension anachronique d’hommes et de femmes nés après d’autres massacres, évoque d’autres crimes, d’autres fosses. Bayle nous fournit de bonnes raisons, dit-il, de revenir sur ces désordres effroyables, puisque cela sert à les comprendre pour ne pas les reproduire. Florence Dupont aussi nous explique pourquoi nous remuons « une matiere tant vilaine et puante ». La figure scandaleuse du monstre ou des monstres du passé sert à « cerner l’humanité de l’extérieur, en disant ce qu’elle n’est pas, en marquant les limites indépassables67 ».

Le scandale de 1550 à 1697, seulement

L’enquête menée a choisi comme borne liminaire 1550, moment fort dans la gestation de la « théologie de combat » décrite par Anne-Pascale Pouey-Mounou, puisqu’il voit la parution du traité Des Scandales de Calvin. Elle s’achève avec l’analyse critique de Bayle qui, ainsi que l’a souligné Isabelle Moreau, montre comment enrayer la mécanique mortifère d’une écriture de l’histoire qui se sert du scandale comme arme d’une communauté et non comme leçon. Si on la menait jusqu’à nos jours, on serait sans doute encore plus sensible au genre de celui ou celle par qui le scandale arrive. Comme on a pu observer des reconfigurations de la figure du barbare, on pourrait mieux observer sur un temps plus long combien la figure scandaleuse est souvent féminine68 : Catherine de Médicis, rappelant Circé, Médée, Brunehaut dans le Discours merveilleux ; scandaleuses aussi les femmes de pouvoir dans les Grandes Annales de Belleforest ; scandaleuse la vieille Potard qui tend l’enfant rôtie aux parents, comme Ève tend la pomme à Adam. Une enquête sur le temps long permettrait peut-être d’appréhender que quelque chose s’est bel et bien renversé dans les formes contemporaines du scandale : la femme était scandaleuse comme celle qui péchait ou incitait au péché et cela constituait une façon de la discréditer et de l’exclure de la sphère politique. L’exhibition de son corps était transgressive, du fait du lien fort entre sexualité et faute. Désormais, la nouveauté du scandale consiste moins à exhiber le corps féminin comme le lieu sulfureux de la faute (de la tentatrice) et ou/de plaisir que comme lieu de domination, le lieu d’une souffrance niée ou inconnue69. De quoi se rappeler une nouvelle fois que le scandale est aussi occasion de libération.

Suivant le développement des enjeux exposés précédemment, le plan de l’ouvrage se développe ainsi : la première partie de l’ouvrage analyse les dimensions théologique et juridique du scandale, ainsi que leur instrumentalisation politique. La deuxième partie insiste sur les procédés rhétoriques qui construisent le scandale et le constituent comme spectacle, tout en montrant comment le récit scandaleux s’adapte aux différentes communautés et scènes politiques concernées (France, Pays-Bas Habsbourgeois et Angleterre élisabéthaine). Enfin, le dernier volet de l’ouvrage montre comment la question de la perpétuation de la mémoire du scandale est vite devenue un important sujet de réflexion pour les historiens, puis plus généralement pour les penseurs qui ont interrogé la fonction politique de l’écriture de l’histoire après les guerres de religion.

Notes

  1. Pierre de l’Estoile a commenté ce texte, comme le rappelle Enrica Zanin dans le présent volume. Dans la deuxième version de son journal, avant de parler de la Vie de Ste Katherine, il évoque l’« Epigramme trespiquant et scandaleus en forme d’allusion sur le nom de Katherine de Medicis Reine Mere ». Cette épigramme qui joue de l’onomastique pour faire se confondre Catherine de Médicis et Médée ne parait pas plus scandaleuse que le Discours merveilleux à qui Pierre de l’Estoile semble vouloir donner ainsi une forme de crédit (Registre-journal du règne de Henri III,
    éd. Madeleine Lazard et Gilbert Schrenck, Genève, Droz, 1992, vol. I, 1574-1575, p. 85).
  2. Je suis ici l’exemplaire en ligne de la Bibliothèque numérique de Lyon, Numelyo, p. III. Le propos liminaire dans l’édition de 1575 est plus concis. Pour comparer les deux textes, voir l’édition de Nicole Cazauran (Genève, Droz, 1995, p. 128). Dans sa préface, Nicole Cazauran explique que l’édition de 1575 est sans doute due à un « politique », peut-être un catholique inquiet du comportement de la Cour. L’édition remaniée de 1576 pourrait être, selon elle, l’œuvre du protestant S. Goulart.
  3. Comme le rappelle Enrica Zanin dans le présent volume, il y a une proximité du scandale et de l’exemple, mais le premier conduit au vice, quand le second mène à la vertu. Voir aussi sur ce point les analyses de l’article qu’elle cite de Gille Lecuppre, « Le scandale : de l’exemple pervers à l’outil politique (XIIIe-XVe siècle) », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 25, 2013, p. 181-191.
  4. La voie de l’oubli est celle choisie, souvent sans succès, par des édits qui se voulaient de pacification. Sur cette prescription de l’oubli, voir Olivier Christin, « Mémoire inscrite, oubli prescrit. La fin des troubles de religion en France », dans Reiner Marcowitz et Werner Paravicini (dir.), Vergeben und Vergessen? Vergangenheitsdiskurse nach Besatzung, Bürgerkrieg and Revolution/Pardonner et oublier? Les discours sur le passé après l’occupation, la guerre civile et la révolution, Münich, R. Oldenburg Verlag, 2009, p. 73-85 ; Paul-Alexis Mellet et Jérémie Foa, « Une “politique de l’oubliance” ? Mémoire et oubli pendant les guerres de Religion (1550-1600) », Astérion, 15, 2016 ; voir aussi la contribution de l’historienne du droit, Solange Ségala, dans la présente publication.
  5. Ainsi que l’écrit Emily Butterworth, Robert Estienne en 1531 donne deux étymologies et deux sens à « obscène »
    (« de mauvais augure » ou « honteux »). Pour expliquer le deuxième sens, Estienne s’appuie sur Varron selon qui « obscène » désigne ce qui ne peut être dit publiquement, sauf sur la scène (« Defining obscenity », dans Hugh Roberts, Guillaume Peureux et Lise Wajeman (dir.), Obscénités renaissantes, Genève, Droz, 2011, p. 31-37). Les synonymes français et latins donnés sont : « Turpe, immundum, Ord et sale, vilain ». Ce sont ces mots qui sont présents dans l’édition de 1575 du Discours merveilleux : « ay craint aucunement de souiller mes mains en si vilaine et orde matiere » (éd. cit., p. 128, je souligne). On trouve aussi une analyse lexicale détaillée du mot « obscène » à la Renaissance dans l’ouvrage de Peter Frei, François Rabelais et le scandale de la modernité. Pour une herméneutique de l’obscène renaissant, Genève, Droz, 2015, p. 136-137. L’auteur précise qu’il s’appuie sur les travaux d’Emily Butterworth.
  6. Sur le scrupulus scandali dans l’œuvre d’Érasme et dans les écrits protestants, voir l’article
    d’Anne-Pascale Pouey-Mounou
    , p. 34.
  7. Sur l’interprétation des hommes métamorphosés par Circé, comme signes de barbarie jusque chez les Pères de l’Église, on peut lire Laurence Gosserez qui écrit, à propos des bêtes de la magicienne telles qu’elles apparaissent dans l’Énéide : « Les fauves de Circé symbolisent l’ancien monde, la violence primitive que surmontent le héros civilisateur et ses compagnons, et dont ils s’éloignent pour construire un univers d’ordre fondé sur la raison […] Les bêtes fauves, qui restent à l’écart dans leur enclos, hors des frontières du nouvel État, symbolisent indirectement ici les barbares » (« Une métamorphose allégorique, les bêtes féroces de Circé vues par les Pères de l’Église », Gaia : revue interdisciplinaire sur la Grèce Archaïque, 7, 2003, p. 454-455).
  8. Comme le rappelle Roger Dion, contrairement à ce que suggère l’Énéide, Circé n’est nullement italienne : « Fille du Soleil, elle appartient, de même que sa nièce Médée, à la famille royale de Colchide, pays situé au pied du Caucase, en cet extrême Orient du monde qu’illumine l’astre du jour à son lever » (« Où situer la demeure de Circé ? », Bulletin de l’Association Guillaume Budé : Lettres d’humanité, 30, 1971, p. 480).
  9. Citation des Singularitez de la France Antarctique d’André Thevet faite par Frank Lestringant dans le cadre de son analyse de l’usage du proverbe « Que l’Afrique produit tousjours quelque chose de nouveau » : « La nouveauté, un scandale très ancien. Note sur la polémique religieuse en France au temps des guerres de religion », dans François Laroque et Franck Lessay (dir.), Innovation et tradition de la Renaissance aux Lumières, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2002, paragraphe 4. Il rappelle à ce propos que l’auteur des Singularitez a paradoxalement cherché pour décrire le continent africain « le plus archaïque et le plus scandaleux : les monstres produits par la commixtion des semences ; les races monstrueuses venues de Pline et d’Isidore de Séville » (ibid., paragraphe 5).
  10. Édition de 1576 citée, p. XCI.
  11. « Thèmes pour l’étude du scandale », Annales, 9, 1954-3, p. 328-336.
  12. « Papers in Honor of Melville J. Herskovits: Gossip and Scandal », Current Anthropology, 4, 1963-3, p. 307-316.
  13. Luc Boltanski, Élisabeth Claverie, Nicolas Offenstadt et Stéphane Van Damme, Affaires, scandales et grandes causes. De Socrate à Pinochet, Paris, Stock, 2007. Leur livre porte plus sur les affaires que les scandales. La définition du « scandale » retenue par l’ouvrage est la suivante : « C’est une mise en accusation publique qui conduit sans coup férir au châtiment reconnu comme légitime et souhaitable, de l’accusé. Ici, la communauté de jugement se montre, au moins publiquement, parfaitement unie dans l’action, et elle trouve une satisfaction collective dans le châtiment, tandis que l’accusé ne rencontre jamais personne qui prenne en public sa défense […] » (Affaires, scandales et grandes causes, op. cit., p. 11).
  14. « Faire scandale », Hypothèses, 16, 1, 2013, p. 147-158. Cet article constitue en outre la présentation de travaux de séminaire consacrés à l’étude du scandale comme processus depuis sa naissance jusqu’à sa mise en mémoire.
  15. « Le scandale comme épreuve. Éléments de sociologie pragmatique », Politix, 71, 3, 2005, p. 9-38.
  16. « La mise en écriture du scandale est donc un enjeu fondamental de l’élaboration même de celui-ci, et a fortiori de sa mémoire » (Émilie Dosquet et François-Xavier Petit, « Faire scandale », art. cit., p. 154).
  17. Voir notamment le dossier édité par Gilles Lecuppre intitulé « Le scandale : de l’exemple pervers à l’outil politique » dans le numéro 25 (2013) des Cahiers de Recherches médiévales et humanistes consacré à la « médiatisation du fait judiciaire au Moyen Âge ».
  18. L’article cité d’Émilie Dosquet et François-Xavier Petit, « Faire scandale », ne mentionne pas l’article suivant
    d’Arnaud Fossier qui montre pourtant comment sa recherche complète les travaux historiques et sociologiques qui l’ont précédé : « “Propter vitandum scandalum” : histoire d’une catégorie juridique (XIIe-XVe siècle) », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, 121, 2, 2009, p. 317-348.
  19. Cette interdisciplinarité féconde qui croise une approche historique, théologique et littéraire est déjà présente dans les travaux d’Anne-Pascale Pouey-Mounou (« Calvin et le scandale », dans Calvin insolite, F. Giacone (dir.), Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 77-91 et Panurge comme lard en pois. Paradoxe, scandale et propriété dans le Tiers Livre, Genève, Droz, 2013) et de Mathilde Bernard (« Par qui le scandale arrive-t-il ? La querelle entre Calvin et les évangéliques », Le Temps des querelles, Littératures classiques, 81, 2, 2013, p. 25-35).
  20. Nous empruntons ce syntagme à François-Xavier Petit dont le travail est pionnier pour la perspective qui est la nôtre : « Dire et ne pas dire Le scandale de l’iconoclasme protestant de 1562 par Charles de Bourgueville », Hypothèses, 16, 1, 2013, p. 195.
  21. Sur le sens de skandalon, voir l’ouvrage de Pascale Hummel qui parcourt l’histoire du mot en grec, latin et français (Trébuchets Etude sur les notions de pierre de touche et de pierre de scandale), Bern, Peter Lang, 2004 et l’article d’Olivier Got, « Histoire du mot “scandale” », Sigila, 33, 1, 2014, p. 13-21.
  22. L’introduction ne revient pas plus amplement sur l’acception théologique du terme analysée par l’article d’Anne-Pascale Pouey-Mounou qui rappelle, à partir d’une lecture de la Somme théologique, que le caractère public du « scandale » est définitoire de la notion.
  23. Französiches Etymologisches Wörterbuch, dir. Walther von Wartburg, Bâle, Zbinden Druck und Verlag AG, 1964, t. 11, p. 281.
  24. Dictionnaire Francoislatin, Paris, Robert Estienne, 1549, p. 567. Le passage cité incomplètement du Contre Verrès est le suivant : Ac per eos dies, cum iste cum pallio purpureo talarique tunica versaretur in conviviis muliebribus (Verr. II, v, 13). Gaston Rabaud traduit : « pendant les journées où, vêtu d’un manteau de pourpre et d’une tunique tombant jusqu’aux talons, il passait le temps à banqueter avec des femmes » (Cicéron, Discours, Seconde action contre Verrès, Paris, Belles Lettres, 1970 [1929], t. VI, p. 19).
  25. Il va de soi que ces champs mis en valeur par souci de clarification ne sont pas délimités par des frontières fermes, mais qu’ils s’interpénètrent et notamment les deux derniers. Le quatrième enjeu de cet ouvrage est la mémoire du scandale.
  26. Pierre Boaistuau, Histoires tragiques, éd. Richard A. Carr, Paris, H. Champion, 1977, p. 83.
  27. Ibid., p. 18, p. 23 et p. 39.
  28. Ibid., p. 30.
  29. Ibid., p. 22-23.
  30. La figure du secrétaire confirmée par la suite du texte comme figure de « bon conseiller » (le syntagme « bon conseil » suit l’extrait cité) montre également comment les enjeux de réputation morale du roi sont aussi politiques.
  31. Cité par Alexandre Goderniaux, p. 117.
  32. Sur la notion d’« espace public » et la pertinence de son utilisation lorsqu’on travaille sur une période antérieure au XVIIIe siècle, voir l’ouvrage dirigé par Patrick Boucheron et Nicolas Offenstadt : L’Espace public au Moyen Âge. Débats autour de Jürgen Habermas, Paris, PUF, 2007. On peut y lire un article consacré au rôle des guerres civiles dans la construction d’un « espace public » : Diane Roussel, « L’espace public comme enjeu des guerres de Religion et de la paix civile. Réflexions sur la notion d’espace public et ses métamorphoses à Paris au XVIe siècle », ibid., p. 131-146.
  33. « L’opinion publique », Politix, Analyses politiques allemandes, 14, 55, 2001, notes 8 et 10, p. 28.
  34. Citation de De la publication Entre Renaissance et Lumière (Paris, Fayard, 2002) dans Affaires, scandales et grandes causes, op. cit., p. 13.
  35. Ibid., p. 13.
  36. « “Propter vitandum scandalum” : histoire d’une catégorie juridique (XIIe-XVe siècle) », art. cit., p. 348.
  37. Article de Solange Ségala, p. 47-48.
  38. Article de Marianne Closson, p. 67.
  39. L’auteur catholique condamne précisément l’absence de scrupule face à la possible offense, qui est presque synonyme de scandale dans ce passage : « Quand ils reformeront particulierement leur conscience, et quand ils vivront avec la devotion et simplicité requise en un Chrestien, la reformation generale sera bien advancee : mais ce n’est pas leur but, estant bien aises d’avoir tousiours quelques choses à reprendre : faisant ce pendant tout à leur appetit, sans se soucier, s’il y en qui s’en offensent, ou non : de façon qu’on ne voit autre chose que tuer hommes et abbatre images, qui est chose fort scandaleuse » (p. 25 ; je souligne). Ce Discours est issu d’un recueil factice de la Bibliothèque de l’Arsenal [cote 8-T-4647] contenant un : Discours des terribles et merveilleux signes evidens de l’advenement de l’Antechrist ; Discours touchant l’estat de la religion chrestienne, 1587 ; Attestation par les chevaliers de S. Jean de Hierusalem, en l’Isle de Malte, de la naissance de l’Antechrist né en Babylone, Liege, Chez Leonard Streel, 1623 ; L’Aveuglement miserable des Ministre Pretendus Reformez, Par un de leurs gens, n’agueres retiré d’entr’eux. A tous les vray fideles, enfans obeyssans à la vraye Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, Paris, Denis Binet, 1599.
  40. Discours touchant l’estat de la religion chrestienne, p. 3.
  41. Mat., x, 34. L’article d’A.-P. Pouey-Mounou montre l’importance de cette phrase pour les protestants.
  42. Article d’Anne-Pascale Pouey-Mounou, p. 31.
  43. Ibid., p. 29.
  44. René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde : recherches avec J.-M. Oughourlian et Guy Lefort, Paris, Grasset, 1978, p. 439 cité par Emily Butterworth, p. 136.
  45. Anne-Pascale Pouey-Mounou explique, dans sa contribution, la distinction thomiste entre scandale actif et scandale passif (involontaire).
  46. Cité par Enrica Zanin, p. 168. Voir également l’annexe, p. 173.
  47. Voir l’annexe d’Ullrich Langer, p. 84.
  48. Voir l’annexe d’Ullrich Langer, p. 81 et son analyse, p. 79.
  49. Le parallèle avec le « communiqué » avait été fait par Yves Junot, lorsqu’Ullrich Langer avait présenté la lettre de Guise.
  50. Vivre de sa plume au XVIe siècle, Genève, Droz, 1992, note 130, p. 206. Je remercie Thibault Catel de m’avoir signalé ce passage clef pour penser l’articulation entre diffusion du scandale et transformations de l’écriture de l’histoire.
  51. Article de Thibault Catel, p. 149.
  52. Voir l’annexe de Thibault Catel, p. 157.
  53. Voir la partie « Le scandale au centre de la querelle des historiograhes », p. 146-148.
  54. Gabriel Naudé, Considérations politiques sur les coups d’État, cité par David El Kenz p. 184 et dans l’annexe, p. 185.
  55. Jean-Pierre Cavaillé, Les Déniaisés. Irréligion et libertinage au début de l’époque moderne, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 207.
  56. Voir l’annexe de David El Kenz, p. 187.
  57. Article d’Isabelle Moreau, p. 199.
  58.   Ibid., p. 201.
  59. Voir l’annexe d’Isabelle Moreau, p. 203.
  60. Sur l’importance de la « doctrine de la conscience erronée » chez Bayle, voir notamment : Mario Turchetti,  « À la racine de toutes les libertés : la liberté de conscience », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance,  56, 3, 1994, p. 625-639.
  61. Article d’Anne-Pascale Pouey-Mounou, p. 37.
  62. Cette mention du premier navigateur à l’audace impie se trouve aussi sous la plume de Robert Garnier qui cherche dans sa tragédie une cause à l’origine du mal qui se lit dans la souffrance des Troyennes, souffrance qui est le reflet des maux scandaleux de son temps : « L’ame fut de celuy mechantement hardie,/Hardie à nostre mal,/Qui vogua le premier sur la mer assourdie/Et son flot inegal ». (La Troade, éd. Jean-Dominique Beaudin, Paris, Classiques Garnier, 2019, Acte III,
    v. 1745-v. 1748, p. 464). La source de cette lecture de la première navigation comme impiété et transgression originelles vient certainement du troisième poème du livre d’Odes d’Horace. Le poète latin emploie l’image du « bronze autour du cœur » que Bayle utilise également.
  63. « le XVIe siècle français est caractérisé par une mutation sémantique qui introduit un bouleversement radical dans les représentations et les images de la barbarie, qui de pensée de l’altérité, façonnée dans la cohérence d’une projection du mal, en vient à être rapportée après 1560, avec les guerres de religion, à l’identité. Déplacement des images qui […] traumatise un moi collectif qui se voit barbare » (« Le concept de barbarie au XVIe siècle », La Conscience européenne au XVe et XVIe siècle, Paris, ENSJF, 1982, p. 103).
  64. Article de Rebecca Legrand, p. 102.
  65. Cité par Rebecca Legrand p. 98.
  66. Narratio regionum Indicarum per Hispanos quosdam devastatarum verissima, Francfort, Théodore de Bry et Johannes Saur, 1598.
  67. Les Monstres de Sénèque. Pour une dramaturgie de la tragédie romaine, Paris, Belin, 1995, p. 243.
  68. Les études sur le Moyen Âge font souvent apparaître cette dimension. Voir ainsi : Tracy Adams, « Isabeau de Bavière : la création d’une reine scandaleuse », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 25, 2013 ; Anne-Hélène Allirot, « “Aiiés pité de moy” : la pénitence de quelques dames scandaleuses entre 1250 et 1350 », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 25, 2013 ; Jacqueline Cerquiglini-Toulet, « Christine de Pizan et le scandale : naissance de la femme écrivain », Lettres romanes, 58, 2004, p. 45-56. Pour les études sur la Renaissance, voir également :
    Scott Francis M., « Scandalous Women or Scandalous Judgment? The Social Perception of Women and the Theology of Scandal in the Heptaméron », dans Kem Judy (dir.), Women in the World and Works of Marguerite de Navarre, L’Esprit Créateur, 57, 3, 2017, p. 33-45 et l’ouvrage consacré à l’entourage de Catherine de Médicis (qui ne s’appuie pas sur une réflexion spécifique sur le scandale cependant, contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser) : Una McIlvenna, Scandal and reputation at the court of Catherine de Medici, London, Routledge, 2016.
  69. « il était un domaine où les règles du jeu patriarcal continuaient de fonctionner à plein, le domaine de la corporéité féminine dans ses dimensions les plus intimes. La vague de dénonciations des violences sexistes et sexuelles qui a déferlé dans le sillage du mouvement #MeToo ne forme qu’un des aspects de la révélation. Ce sont toutes les problématiques corporelles synonymes de stigmatisation, de discrimination et de violence, qui sont ainsi réinvesties dans la bataille de l’intime. L’ampleur du mouvement est à la hauteur de l’objectif poursuivi : faire advenir au grand jour ce scandale que constitue l’objectivation perpétuée du corps des femmes en échange de leur émancipation »
    (Camille Froidevaux-Metterie, « Le féminisme et le corps des femmes », Pouvoirs, 173, 2, juin 2020, p. 68).
Posté le 11/01/2022
EAN html : 9791030008036
ISBN html : 979-10-300-0803-6
Publié le 11/01/2022
ISBN livre papier : 979-10-300-0805-0
ISBN pdf : 979-10-300-0804-3
ISSN : 2743-7639
16 p.
Code CLIL : 3387 ; 4024 ; 3388 ; 3345
10.46608/savoirshumaniste2.9791030008036.1
licence CC by SA

Comment citer

Perona, Blandine, “Introduction. ‘Remuer une matiere tant vilaine et puante’”, in : Perona, Blandine, Moreau, Isabelle, Zanin, Enrica, éd., Fabrique du scandale et rivalités mémorielles en France et en Europe (1550-1697), Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, collection S@voirs humanistes 2, 2022, 9-24 [en ligne] https://una-editions.fr/introduction-fabrique-du-scandale/ [consulté le 07/01/2022].

Au téléchargement

Contenu(s) additionnel(s) :

Illustration de couverture • D’après la gravure « Massacre d'un village d'Indiens par les Conquistadors » de Johann Theodor de Bry, in : Las Casas, Bartholomé de,Narratio regionum Indicarum per Hispanos quosdam devastattarum, 1598.
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